‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. deuxièmeChapitre 140 sur 237 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

se produit un conflit, (lequel côlé viendra le plus naturellement la provocation ? jusqu'où, devra pousser la patience et l'abnégation une troupe brave, disciplinée, mais acculée dans ses derniers retranchements, qui ne demande qu'une seule chose, c'est qu'on ne la déshonore pas en lui faisant rendre les armes, en iuî faisant abandonner un poste dont elle ne peut être relevée) d'après toutes les lois militaires, que par les ordres mêmes de celui qui lui a donné la consigne1 ?

A la tête des insurgés qui s'engagent sous fe vestibule sont Westermann, Granier, commandant en second du

i . Pour le récit de ce qui se passa aux Tuileries après la départ du roi, nous ne nous sommes basés que sur des témoignages émanant de témoins oculaires. Comme ces témoins appartiennent aux deux partis, nous avons dû naturellement les contrôler les uns par les autres. Nous avons écarté avec soin tous les récils que Ton trouve dans les mémoires, histoires et journaux, où les exploits les plus fabuleux et les plus invraisemblables sont racontés avec une incroyable impu-* dence.

Ces témoins oculaires, les seuls dont les dires nous paraissent devoir être invoqués, sont d'une part : le capitaine Pfyffer, qui survécut au massacre des Suisses et rentra dans sa patrie, et ics lieutenants Diosbach et D'Ernest, massacrés le 2 septembre à l'Abbaye, dont nous avons retrouvé les interrogatoires datés du jour même de leur assassinat; de l'autre, Je Marseillais Loys et le capitaine de canonniers Langlade, dont les dépositions furent imprimées par ordre de l'Assemblée, quelques jours après le 10 août. Deux autres témoins oculaires, Westermann et Granier, n'ont pas laissé de relations signées d'eux, mais ils ont évidemment inspiré les récits de Pélion et de Barbaroux, dont ils étaient les amis et les confidents. Enfin, nous avons retrouvé le récit d'un autre témoin oculaire, le capitaine Jardin , adjudant-major du bataillon des Filles-Saint-Tbomas; nous le donnons à la fin de ce volume : il est fait évidemment pour être agréable aux vainqueurs.

bataillon Marseillais, Langlade, capitaine des canonniers, qui ont, passé la nuit à côté des Suisses dans les cours des Tuileries. Ils montent le grand escalier, et, suivis de quelques fédérés et gardes nationaux, ils pénètrent jusqu'à la porte de la chapelle1 sans être arrêtés par les sentinelles rangées sur chacune des marches. « Au nom de l'union , » ils somment les Suisses de se rendre, en leur promettant la vie sauve.

Westermann, pour se faire mieux comprendre, harangue les soldats en allemand, et cherche à les animer contre leurs officiers, qu'il accuse de vouloir les faire battre quand même.

Le sergent Blazer lui répond : « Nous sommes Suisses, et les Suisses n'abandonnent leurs armes qu'avec la vie. Nous ne croyons pas avoir mérité un tel affront. Si on ne veut plus du régiment, qu'on le renvoie légalement; mais nous ne quitterons pas notre poste et nous ne nous laisserons pas désarmer, n

Westermann et ses compagnons, désespérant de rien obtenir, se retirent, et plusieurs officiers suisses, Durler, Ueding, Zimmermann, courent faire placer des barres de bois en travers de l'escalier, pour empêcher que de nouvelles députations ne viennent débaucher leurs hommes ; car les Marseillais, en se retirant, ont réussi à entraîner quelques soldats, qu'ils emmènent bras dessus bras dessous, et qu'ils désarment entre deux embrassements.

1. La eh;i pelle , depuis transportée dans une autre partie des Tuileries, était, en 1792, placée à la hauteur du premier repos du grand escalier.

LIVRE VIII 315 Le général de Boissieu1 veut parler à la foule qui se presse sous le vestibule; mais d'affreux hurlements l'empêchent d'être entendu. Les assaillants se rapprochent insensiblement de la barrière qui vient de leur être opposée, et paraissent décidés à la forcer. Ils prodiguent des insultes aux sentinelles qui se trouvent au bas de l'escalier. Bientôt ces insultes se traduisent en gestes très-significatifs 2- Les sentinelles s'aperçoivent 'qu'on veut les surprendre, et qu'elles n'ont pas un moment à perdre pour se dégager. Soudain retentit un coup de pistolet.

Fut-il ou non tiré du milieu de la Foule? Les officiers suisses commandèrent-ils aux sentinelles, comme ils en avaient incontestablement le droit, de faire usage de leurs armes ? Nul ne le sait, nul ne le pourrait dire.

Toujours est-il que les soldats placés sur les premières marches de l'escalier abaissent leurs fusils et font feu sur les assaillants. Ceux-ci ne songent pas à riposter, et s'enfuient en désordre.

4. Nous donnons, à la fin de ce volume, des nolices biographiques sur les généraux de Boissieu ei de fllenou, qui commandaient aux Tuileries le 10 août, ainsi que sur M. de Witti nghofT, qui commandait avec eux le 20 juin.

2. Dans sa Relation du 10 août, imprimée en Angleterre, Peltier raconte que des individus armés de longs crocs de mariniers cher- ■ chaient a prendre les soldais suisses par leurs fourniments, à les attirer à eus pour pouvoir les désarmer, et qu'ils réussirent pour plusieurs. Quoique Peltier ne soit pas toujours très-croyable, cela nous parait vraisemblable et tout à fait dans les habitudes des gens de rivière, qui, on ne sait pourquoi, éiaient toujours en grand nombre dans les émeutes de cette époque.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Au bruit des coups de feu qui retentissent sous le péristyle ^ et dont ils ne peuvent connaître la cause ou les résultats, les auteurs ou les victimes, les Suisses postés dans les appartements se précipitent vers les fenêtres et font une décharge. Les énieutiers se dispersent dans toutes les directions. Quelques-uns sont tellement épouvantés qu'ils courent jusque dans les quartiers les plus éloignés répandre le bruit qu'on égorge les patriotes aux Tuileries, et qu'un nombre immense de citoyens viennent de tomber victimes de la plus infâme trahison.

Les Suisses, pour dégager les abords du palais, descendent dans les cours, s'emparent de deux des canons qu'ils avaient eux-mêmes abandonnés, et que les insurgés n'avaient pas eu le temps de retirer. Le Carrousel se trouve en un instant balayé. Les canonniers de l'insurrection se mettent à l'abri derrière le rentrant des maisons du Carrousel % et essayent de riposter. Les Suisses, incommodés par le feu qu'ils reçoivent à découvert, sont obligés de se retirer dans le Château, d'où ils font, de temps en temps, quelques sorties, pour empêcher les assaillants d'approcher de nouveau. La fusillade se prolonge sans que l'on se fasse grand mal de part et d'autre. Les Suisses ne cherchent qu'à se maintenir dans les postes qu'ils occupent ; les assaillants tirent de très-loin, et se tiennent presque hors de portée de la mousqueterie.

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