‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. deuxièmeChapitre 149 sur 237 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

par des bataillons de gardes nationaux qui les reçoivent à coups de fusil, leur coupent la retraite. Attaqués de tous les côtés à la fois, enfermés dans un cercle de fer et de feu, ils n'ont plus qu'à chercher individuellement un salut. presque impossible. Beaucoup périssent sous les quinconces du jardin. D'autres se ruent par le pont tournant sur les ennemis qui leur barrent le passage et arrivent au pied de la statue de Louis XV, au centre de la place.

La, formant une espèce de bataillon carré, certains qu'ils ne pourront être attaqués par derrière, ils s'apprêtent à résister; mais tout d'un coup ils sont chargés par une troupe que, certes, ils ne devaient pas s' attendre à trouver hostile; la gendarmerie à cheval les sabre impitoyablement1. Dès lors ils ne cherchent plus ieur salut que dans ta fuite; presque tous y trouvent la mort.

Une demi-heure après l'évacuation des Tuileries, ïl ne restait plus de ce magnifique régiment des gardes suisses que les deux cent à deux cent cinquante hommes enfermés dans l'église des Feuillants et dont nous aurons bientôt à reparler.

Lesmalheureux soldats massacrés durant la retraite, à travers le jardin, furent, dit-on, enterrés au pied de ce fameux marronnier auquel sa précocité a valu le surnom d'arbre du 20 mars. Ainsi, Y arbre bonapartiste, selon la tradition populaire, ne devrait la miraculeuse force de sa

1. ftëcit du capitaine Pfyffer; récit de Pélion (pièces intéressantes pour l'histoire), dans l'Histoire parlcmenlairejl.Wt, p. 444.

végétation qu'à l'engrais humain fourni par les derniers défenseurs de l'ancienne monarchie 4.

Ceux des insurgés qui n'ont pas poursuivi la troupe à travers le jardin, franchissent précipitamment les divers escaliers qui conduisent au premier étage. Là ils trouvent quelques faibles détachements qui n'ont pu rejoindre te régiment ou n'ont pas entendu battre l'assemblée. Ces soldats isolés vendent chèrement leur vie et ne succombent qu'après avoir immolé chacun plus d'un assaillant. On ne fit grâce à aucun. Tous les officiers et soldats suisses, qu'à raison de leurs blessures la troupe avait été obligée de laisser au Château, furent mis en pièces.

i. La Suisse a honoré par un monument public le dévouement malheureux de ceux de ses enfants qui périrent au service de la royauté française. Aux portes de Lucerne, dans le flanc d'un rocher coupé à plan vertical, une grotte n été creusée, où un lion de proportions gigantesques est représenté empirant, percé d'une lance, sur un bouclier fleurdelisé qu'il couvre encore de sa force défaillante. Le rocher est couronné de quelques plantes alpestres; on y a gravé les noms des soldats et officiers morts au 10 août et au 2 septembre 17112. Tout près s'élève une chapelle, avec cette inscription :

HELVETIORUH FIDËI AC VIRTUTI IKYICTIS PAS.

Le modèle du monument a été composé par le fameux sculpteur danois Thorwaldsen. L'aspect de ces lieux mélancoliques rappelle ce beau vers de Virgile :

Sunt lacrymaï rerum et mentem mortalia tanguot.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

LIVRE VIII. 331 M. Bekin, chirurgien-major du régiment, et son aide, M. Richler, furent massacrés au moment où ils prodiguaient des soins aux blessés qu'ils avaient refusé d'abandonner. On porta la fureur jusqu'à égorger les suisses des portes dans leurs loges. « Ilsdevaient partager le sort de leurs camarades, puisqu'ils étaient d'intelligence avec eux.. » Dans Jes cuisines on tua tout, depuis les chefs d'office jusqu'au dernier marmiton, « complices de leur maître et devenus étrangers à la nation. »

Pendant ce temps, des fous furieux se livraient à un effroyable carnaval démagogique. On jetait par les fenêtres le mobilier royal, les pendules, les plus précieux objets d'art, on brisait toutes les glaces. « Médicis- Antoinette y avait étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montrait en public1. » Des portefaix revêtaient Jes costumes du sacre, s'asseyaient sur le trône; d'ignobles prostituées se paraient des robes de la reine, se vautraient dans son lit2.

Dans les caves, on défonçait toutes les futailles. On faisait couler des torrents de vin! auxquels venaient se mêler des torrents de sang; car les tueurs se montraient d'autant plus impitoyables qu'on les avait vus plus lâches durant le combat5.

1. Les phrases guillemettées sont empruntées aux Révolutions de Paris, de Prud'homme, t. XIII, p- 236 et 537.

S. Ces mêmes prostituées si: portèrent aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. C'est ce que raconUiît un témoin oculaire, Napoléon, à M. de-Las Cases, a Sainte-Hélène (3 aoûtH816).

3. Barbaroux, qui ne peutètre suspect, puisqu'il avait éle l'un des premiers organisateurs de l'insurreclion, signale lui-même au mépris de la postérité « ces lâches fugitifs pendant l'action, assassins après la

Néanmoins, et nous sommes heureux de le reconnaître, dans la foule qui avait envahi les. Tuileries, il se trouva quelques hommes généreux qui réussirent, en risquant leur propre vie, à arracher plusieurs victimes à la mort.

le vieux médecin du roi, Lenionnier, était resté impassible dans son cabinet, écoutant les bruits sinistres qui retentissaient au-dessus, au-dessous, tout auLour de lui. Enfin, les envahisseurs s'aperçoivent qu'ils ont passé devant une porte. Ils frappent brutalement et à plusieurs reprises. Lemonnter leur ouvre.

— Que fais-tu là? tu es bien tranquille, lui dit le premier qui entre.

Sans s'émouvoir, il répond :

— Je suis à mon poste.

— Qui es-tu donc dans ce Château?

— Je suis le médecin du roi.

— Et tu n'as pas peur?

— De quoi? Je suis sans armes ; fait-on du mal à qui n'en peut pas faire?

— Allons! tu es un bon b ; mais tu n'es pas bien

ici ; d'autres, moins raisonnables, pourraient te confondre avec le reste. Où veux-tu aller?

— Au Luxembourg.

— Viens, suis-moi et ne crains rien i »

L'insurgé force la foule à s'écarter devant lui et Lemonnier, en criant sans cesse :

victoire, ces tueurs de cadavres qu'ils piquaient de leurs épees pour se donner les honneurs du combat » (p. 13 de ses Mémoires] ; seulement, Barbaroux prétend que les Marseillais n'étaient pas- de ce nombre. Nous ne partageons pas son opinion sur ce point.

livre vni. m « Camarades, laissez passer cet homme ; c'est le médecin du roi, mais il n'a pas peur; c'est un bon b.....J ! »

La princesse de Tarante, la jeune Pauline de Tourzel, M™" de Soucy, de Genestou, de Saint-Brice, Thibaut, Terrasse, Lemoine, Basire et autres dames du service de la reine, des enfants de France, de M'"e Elisabeth et de S1'nede Lamballe, n'avaient pas pu accompagner la famille royale à l'Assemblée et, après son départ, étaient descendues dans l'appartement de la reine, au rez-de-chaussée. Au bruit de !a fusillade, elles avaient fermé les volets; mais l'obscurité dans laquelle elles se trouvent pourrait augmenter leur danger; elles imaginent d'allumer (es bougies du lustre et des candélabres; à peine ont-elles terminé ces préparatifs d'une défense bien innocente, que les envahisseurs arrivent et enfoncent ta porte. La transition subite de la clarté du jour à cette clarté factice les surprend, ces mille lumières, que reflètent encore les glaces du salon, les éblouissent; ils reculent étonnés. Les plus courageuses de ces dames en profitent pour parler aux premiers envahisseurs. Ils sont pris de pitié et promettent de les conduire saines et sauves hors du palais. Ils tinrent parole2.

Mme Campan avait été séparée de ses compagnes et se trouvait dans un en(re-sol avec deux femmes de chambre et l'un des heiduques de la reine. Un groupe d'hommes armés se précipitent sur celui-ci, l'assassinent;

J. Mémoires de Weber, t. II, p. 347.

2. Nous avons suivi ie récit même de M1" Pauline de Tourzel (Souvenirs de quarante ans, p. 137 }.

ils veulent luer aussi les femmes;, mais celles-ci se jettent à leurs pieds; M"'e de Campan est saisie par le dos. Soudain, du bas de l'escalier, retentit la voix d'un Marseillais :

« Que faites-vous là-haut?

— Hein, répond l'assassin, qui a déjà levé son sabre...

— On ne lue pas les femmes !

— Eh bien, lève-toi, coquine, la nation te fait grâce1 ! »

Ce cri d'humanité : on ne tue pas les femmes! fut encore quelque peu écouté, dans les journées de septembre, par les assassins, qui épargnèrent presque toutes les femmes; il ne fut plus entendu, en 1793, par le tribunal révolutionnaire qui les envoya par charretées à la guillotine. Cet appel à ce qu'il devrait y avoir de plus sacré dans le monde marque, par l'affaiblissement des échos qu'il rencontra, les trois phases du règne de la Terreur.

Certes, si les envahisseurs eussent rencontré ceux que les Jacobins désignaient depuis longtemps aux vengeances populaires sous le nom de chevaliers du poignard* ils les eussent égorgés jusqu'au dernier, comme ils le firent pour tous les hommes armés ou non, blessés ou non, qu'ils trouvèrent dans l'intérieur du Château.

Mais, sur les deux cents gentilshommes qui avaient passé la nuit aux Tuileries, la plupart, comme nous l'avons vu plus haut, avaient réussi soit à rejoindre le roi aux Feuillants, soit à s'esquiver par le jardin, selon le conseil que Rœderer leur avait donné.

Cependant quelques-uns d'entre eux et une cinquan-

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