‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. deuxièmeChapitre 16 sur 237 · LITRE IV · texte numérisé non relu

LITRE IV

essayait de lutter contre lui. Les mesures qu'il avait obstinément rejetées la veille, il les acceptait le lendemain, pourvu qu'elles lui fussent présentées sous une autre forme ; il suivait tour à tour lés directions les plus opposées; souscrivait aux solutions les plus contradictoires; mais surtout, par ses hésitations prolongées, il empirait les situations les plus graves.

11 y avait quatre jours que l'arrêté départemental relatif à Pétion et a Manuel était officiellement connu. Le pouvoir exécutif ne l'avait encore ni maintenu ni cassé. Cependant les masses manifestaient leur enthousiasme habituel pour tout ce qui a l'apparence d'une persécution, l'Assemblée elle-même avait hâte de pouvoir se saisir constitutionnellement d'une affaire dont ia fédération, qui approchait, rendait la solution plus pressante.

Le 10, le pouvoir exécutif fut, en vertu d'un décret spécial, sommé de prendre une décision. Dès le lendemain, en séance publique, on lut la lettre suivante :

« Paris, le ti juillet 1792, an iv de ta liberté.

« Monsieur le Président, « J'ai reçu hier, a dix heures du soir, le décret de « l'Assemblée, nationale du même jour, portant que le « pouvoir exécutif rendra compte, dans la séance de ce « matin, de la détermination qu'il a prise ou dû prendre « sur la suspension du maire et du procureur de la com- « mune de Paris. J'avais reçu quelques heures plus tôt, <i avec une lettre du procureur-général-syndic, le procès- « verbal de la séance du conseil du département du 6 de « ce mois, ainsi que le rapport et les conclusions du pro-

S8 HISTOMIE DE LA ÏIÎRRIvUR.

« cureur généra!. Mon devoir me prescrivait alors de « faire connaître l'état de l'affaire à MM. Pélion et Mail nuel et de les inviter à me donner, soit par écrit, soit « de vive voix, les éclaircissements qu'ils croiraient en- « core utiles à leur défense. M. Pélion, en me répondant « qu'il ne pouvait se rendre à «ne invitation que la nial- (i veillance ne manquerait pas d'interpréter défavorable- « ment, ne m'a point fait parvenir de nouvelles pièces. « M. Manuel a différé jusqu'à présent de me répondre. « Dans cette circonstance, monsieur le Président, je me « propose de présenter ce soir au conseil le rapport de « celle affaire. Si cependant son importance et la multi- « tnde de pièces dont elle est chargée me forçaient de la « remettre a demain, le roi veut bien promettre à ses « ministres une séance extraordinaire. Je crois pouvoir « assurer l'Assemblée nationale qu'elle sera instruite « le jour même de la décision du conseil. « Je suis, avec respect, monsieur le Président, etc.

« Dejoly, ministre de la justice. »

Il est fort à croire que la lettre ministérielle avait été retenue pendant quelque temps par des amis officieux, peut-être même portée à Pétion pour qu'il y fît d'avance une réponse, car on ne s'expliquerait guère autrement par quel miracle, aussitôt après la communication du ministre de la justice, le président eût pu lire à l'Assemblée nationale le billet que voici :

«Paris, te 11 juillet 1792, an iv do la liberté. « Monsieur le Président, « Voici encore un nouveau délai demandé par les nii- « nistres pour prononcer sur ma suspension. La loi ne •( fixe point de terme à la décision du roi ; mais la raison, « la justice, l'intérêt public ne permettent pas que le « terme soit indéfini. Déjà plusieurs décrets ont ordonné « aux. ministres de faire part de la résolution du pouvoir « exécutif. Ces décrets sont éludés d'une manière scan- « daleuse et sous des prétextes divers. Il est facile de « pénétrer la cause de ces lenteurs affectées. Je ne dois « cependant pas être perpétuellement le jouet des intri- « gues et des passions. Il y a ici un déni de justice évi- « dent, et quel moyen ai-je de le faire cesser? Je ne puis « pas me pourvoir devant les tribunaux ; je ne puis avoir « recours qu'à vous, messieurs, et j'attends tout de votre « justice.

« Je suis, monsieur le Président, etc.

« Le maire de Paris, Pétion. »

La lettre de Pétion électrise la gaucbe, qui fait décréter que le pouvoir exécutif sera tenu de se prononcer dans les vingt-quatre heures sur le maintien ou l'annulation de l'arrêté départemental.

Dès le soir même on voit affluer à la barre le ban et l'arrière-ban des sans-culottes de Paris et des départements. Nous ne nous arrêterons pas à décrire le spectacle que présentent ces députations, composées à peu près invariablement du même personnel et venant débiter les

mêmes rapsodies. Une seule mérite une mention particulière; elle se compose de soixante ouvriers de la section des Gravilliers qui, au retour du Champ-de-Mars, où ils ont travaillé aux préparatifs de la fédération, défilent pelle sur l'épaule et hotte sur'ie dos.

Ils résument ainsi leurs demandes, et la naïve brutalité de leur style répond au négligé de leur tenue :

« Pétion et Manuel restaurés dans leurs fonctions; le directoire cassé; La Fayette mis en accusation, et, pour le peuple, les moyens de se constituer paisiblement et légalement en état de résistance à l'oppression. »

Presque au même instant, une députation du corps municipal vient annoncer que les juges de pais Menjaud et Fayel ont lancé contre Pétion el Manuel des mandats d'amener.

(i C'est uncviolalion de la loi, s'écrie Rouyer, un attentat à la Constitution qui a déclaré les officiers municipaux inviolables dans l'exercice de leurs fonctions. « — « Jedénonce à l'Assemblée, ajoute Masuyer, le comité des juges de paix, ce tribunal de sang 1 établi aux Tuileries, et qui de là décerne des mandats d'amener non pas seulement contre le maire et le procureur de la commune

1 . Le Girondin Masuyer. dénonçait le 12 juillet 1792 le tribunal de, sang qui, disait-il, siégeait aux Tuileries, et qui était parfaitement innocent des mandats d'amener qu'on l'accusait d'avoir expédiée contre trente députés. Quel nom donnera-t-il ;m tribunal révolutionnaire qui enverra à l'échafaud, le 31 octobre 1793, vingt-deux de ses amis et le condamnera lui-même à mort (29 ventôse, an n) sur la simple constatation de son identité. La Convention l'avait mis hors la loi pour s'être soustrait à un ordre d'arreslalion lancé contre lui.

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