LIVRE V
Le maréchal répondit qu'il ne devait correspondre qu'avec le roi, son chef suprême, et avec le ministre chargé de transmettre les ordres royaux; que, d'ailleurs, la prudence lui commandait le secret des opérations de la campagne. Mais au lieu de conserver cette altitude aussi ferme que digne, le vieux maréchal se rendit à la commission extraordinaire; il s'y expliqua longuement en présence d'un grand nombre de députés et laissa des notes sur les forces dont il pouvait disposer. De ces notes, lues en séance publique, il résultait que Luckner n'avait que 70,000 hommes disponibles à opposer à 200,000 Autrichiens, Prussiens, Hessois, Russes, accompagnés de nombreux émigrés; que les cadres des troupes de ligne, au lieu de se remplir, se dégarnissaient tous les jours; que les bataillons de gardes nationaux n'étaient pas au complet, que la discipline était sans force, enfin qu'il était impossible dedéfendre les frontières avec une armée aussi inférieure en nombre à celle des envahisseurs.
La communication de ces renseignements soulève les plus vives récriminations; Cambon reproche au comité militaire et à la commission des douze d'avoir caché la vérité ; Carnot accuse le maréchal d'avoir parlé, dans la commission, sur un ton beaucoup plus rassurant.
Bientôt, pour ajouter à la confusion, survient une lettre de Dumourtez. Celui-ci, à sa sortie du ministère, avait été envoyé sous Luckner à l'armée du Nord ; il profilait de l'absence de son chef pour écrire directement à l'Assemblée et faire des avances très-si gnificafives au parti extrême que, dans son instincl de l'ave-
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Sî HISTOIRE DE LA TERREUR.
nir, il pressenlail devoir bientôt être le seul maître de la situation.
« Comme j'ignore, écrivait Duinouriez, s'il existe un ministre de la guerre, comme de deux généraux d'armée l'un est en route pour la Moselle ou à Paris, l'autre est presque sur la même route ; comme je me trouve commandant par intérim, je crois devoir vous rendre compte, ainsi qu'au pouvoir exécutif, delà situation des choses...» Le général déclarait qu'il ne comprenait rien aux opérations qu'on lui avait laissé le soin de continuer; que d'ailleurs it manquait d'instructions, de vivres } d'argent, etc.; enfin il demandait ce qu'il devait faire en présence d'un ennemi beaucoup plus nombreux que son armée.
Cette lettre devient naturellement le signal d'un nouveau tumulte. Lucknerest accusé de mensonge, de trahison même; on réclame de toutes parts un rapport sur l'affaire qui domine toutes les autres, celle du général La Fayette. La droite, qui comprend parfaitement la gravité de la situation, n'est pas moins pressante que la gauche. « On ne peut pas, dit Dumolard, reculer indéfiniment , à la veille d'un combat, l'examen de la conduite d'un général. Pour vaincre, n'a-t-il pas besoin de toute la confiance de son armée? »
Enfin, après un long échange d'interpellations, l'Assemblée décide que la discussion aura lieu le lendemain à midi et se continuera toute affaire cessante.
Muraire vint, lel9 juillet, lire, au nom de la commission extraordinaire, le rapport si impatiemment attendu. Ce rapport était simple et concis. La commission extraordinaire avait examiné la lettre écrite à l'Assemblée nationale par le général, le 16 juin, la pétition qu'il avait présentée lui-même, le 28, et sa nouvelle lettre du 29. Elle s'était posé deux questions : 1° Les chefs de la force armée peuvent-ils adresser des pétitions? 2° La conduite de La Fayette est-elle coupable ou seulement répréhensible ? Sur la première, un rapport avait été fait. Relativement à la seconde, la commission reconnaissait, conformément à la Constitution et à la déclaration des droits de l'homme, qu'un citoyen, quel qu'il fût, ne pouvait être jugé et condamné qu'en vertu d'une loi antérieure au délit. Or, aucune limite n'ayant encore été fixée à l'exercice du droit de pétition, La Fayette n'avait contrevenu à aucune disposition légale. Dès lors l'Assemblée |n'avait pas à incriminer la démarche du général, elle ne pouvait que discuter le projet qui lui avait été présenté quatre jours auparavant par Lemontey.
A cette conclusion, la gauche se récrie; elle demande, malgré la décision de la veille, l'ajournement de toute discussion à trois jours, pour que l'on ait le temps de réfléchir sur le rapport de la commission. «Vous ne parliez pas de même dans l'affaire Pétion, vous avez voulu
décidée sans désemparer, sans entendre la lecture d'aucune pièce, » objecte-l-on à droite. « La calomnie n'est pas assez mure, <> s'écrie Calvet. I*a gauche, pour intimider les amis du général, demande que Ton vote sur l'ajournement par appel nominal. Les tribunes ne cessent de pousser des vociférations furibondes. Le président les rappelle continuellement à la décence, mais son autorité est méconnue, et la séance est forcément levée au milieu d'un tumulte épouvantable.
Le lendemain, les choses changent de face par suite du déplacement inattendu de la majorité dans le sein de la commission extraordinaire; un autre rapporteur, Lacuée, vient déclarer qu'un nouvel examen a fait découvrir un délit militaire dans ce qui s'est passé à l'armée du centre, et qu'en conséquence il est chargé de présenter le décret dont la teneur suit :
« L'Assemblée nationale, considérant que la loi dé- « fend aux corps armés de délibérer, et que les adresses « et pétitions qui sont venues de l'armée du centre « prouvent évidemment que la loi a été violée, charge « le pouvoir exécutif de lui rendre compte par écrit et « sous huit jours des peines de discipline qui ont été « infligées par le général à ceux qui ont violé la loi ou en « ont souffert la violation, ou des moyens pris par le pou- « voir exécutif lui-même, pour obtenir l'exécution de la « loi et la réparation qui lui est due. »
François de Neufchâteau, croyant simplifier l'affaire, propose un ordre du jour avec rappel à la loi et semonce du président au général La Fayette, qui se serait égaré. Mais cette motion, fort mal accueillie de ïa gauche, est