LIVRE III
laient de leurs vœux, ne surent que lui proposer lorsqu'ils l'eurent à leur disposition ; rien n'était prêt, aucun plan n'avait été arrêté, aucun projet n'avait été mûri pour la circonstance qui se présentait. La démarche du général était chevaleresque dans l'intention, imprudente par le fait ; mais il (allait au moins qu'elle ne demeurât pas complètement stérile. On résolut donc de profiter de l'occasion offerte par la revue d'une des légions de la garde nationale, que Louis XVI devait passer le 29. Cette légion était justement celle que commandait Acloque, l'un des officiers les plus déterminés parmi les constitutionnels. Malheureusement, les intrigues qui s'agitaient autour du roi et de la reine se croisaient en si grand nombre, le cercle de police et de délation qui les entourait était tellement resserré que tout- projet était éventé aussitôt que formé. Il avait été convenu qu'après que le roi aurait traversé les rangs des soldats-citoyens, il
coup les esprits; il est possible que la fermentation augmente, je crois prudent de faire doubler les postes qui environnent l'Assemblée na- tionale, d'avoir des réserves à proximité du Château et de faire faire des patrouilles fréquentes, lanl en cavalerie qu'en infanterie, et de surveiller les arsenaux, les prisons et les caisses. 0
« Le maire de Paris, Pétiox. »
« On m'annonce, monsieur le commandant général, que dos intentions malveillantes et des. rassemblements se forment avec menaces contre la société des Amis de la Constitution, séante au bâtiment des Jacobins-Saint-Honoré. Je vous prie de veiller sans délai à la sûreté et à la liberté de ces citoyens rassemblés, par des patrouilles et par quelques détachements mis en réserve.
« Le maire de Paris, Pétjon. »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
se retirerait, et qu'alors le général haranguerait la légion et l'enlèverait. Mois ensuite que ferait-on ? Irait-on fermer le club des Jacobins? se porterait-on sur l'Assemblée? Tout cela était resté dans le vague, subordonné aux. dispositions que l'on trouverait dans la garde nationale et dans la population de, Paris.
Cependant le parti de la cour ne craignait rien autant que de tomber sous la domination des constitution nels. Du consentement de la reine, ou à son insu, Pétion fut averti, et, usant de son droit de chef de la municipalité, il décommanda la revue. Le projet improvisé ne put se reprendre sous une autre forme : un rendez-vous, donné par La Fayette à ses amis et à ses partisans pour se porter, dans la soirée du 29, au club des Jacobins et en faire fermer, les portes, demeura sans résultat. Ainsi, ceux-là mômes qui, dans un moment d'enthousiasme, se pressaient autour de la voiture du général le 28 juin, se tinrent à l'écart, le 29, lorsqu'il fut question, non plus de faire une démonstration banale, mais de marcher résolument sur le chef-lieu du désordre, et d'en chasser la poignée de démagogues qui, de cette forteresse inexpugnable, dictaient des lois à la France entière.
La Fayette, désespéré de l'inutilité deses efforts, quitta Paris le 30 juin, quarante-huit heures après son arrivée ; il retourna au milieu de son armée, espérant, y retrouver l'appui qui lui avait manqué la où il avait naguère joui d'une si éclatante et si immense popularité. Son règne était passé, celui de Pétion commençait ; mais ce règne devait avoir une durée plus éphémère encore et se terminer par une plus épouvantable- catastrophe : l'exil et
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les cachots de l'étranger attendaient l'un ; la mise hors la loi, les angoisses d'une proscription incessante, le suicide solitaire, étaient réservés à l'autre.
N'anticipons pas sur les événements; revenons à l'Assemblée nationale, au moment où elle reçut les adieux du « général de la Constitution. »
La Fayette, en se retirant sous sa tente, venait de lancer à ses adversaires une dernière, mais Lien vaine menace, sous la forme d'une nouvelle, lettre aux représentants du pays :
« Retournant, disait-il, au poste où de braves soldats . se dévouent à mourir pour la Constitution, mais ne doivent et ne veulent prodiguer leur sang que pour elle, j'emporte un regret vif et profond de ne pouvoir apprendre à l'armée que l'Assemblée nationale a daigné statuer sur ma pétition.
« Le cri de tous les bons citoyens du royaume, que quelques clameurs factieuses s'efforcent en vain d'étouffer, avertit journellement les représentants élus du peuple et ses représentants héréditaires que, tant qu'il existera près d'eux une secte qui entrave toutes les autorités, menace leur indépendance, et qui, après avoir provoqué la guerre, s'efforce, en dénaturant notre cause, de lui ôter ses défenseurs ; tant qu'on aura à rougir de l'impunité d'un crime de lèse-nation, qui a excité les jusles et pressantes alarmes de tous les Français, et l'indignation universelle, notre liberté, nos lois, notre honneur, sont en péril.
« Telles sont, messieurs, les vérités que les urnes libres ne cessent de répéter... Pénétrées des*principes que je
m'honore d'avoir le premier professés en France, que toute puissance illégitime est oppressive , et qu'alors la résistance est un devoir, elles ont besoin de déposer- leurs craintes dans le sein du Corps législatif; elles espèrent que les soins des représentants du peuple vont les en dé livrer.
« Quant à moi, messieurs, qui ne changerai jamais, m de principes, ni de sentiments, ni de langage, j'ai pensé que l'Assemblée nationale, ayant égard à l'urgence et au danger des circonstances, permettrait que je joignisse la nouvelle expression de mes regrets et de mes vœux à l'hommage de mon profond respect.
« La Fayette. »
La lecture de cette lettre est accueillie par, les plus violents murmures 1 . Delaunay (d'Angers) déclare, aux. applaudissements des tribunes, que, si le nouveau César veut passer le Rubicon, il trouvera des Brutus pour lui résister. « Je m'étonne, s'écrie Isnard, que l'Assemblée n'ait pas envoyé de sa barre à Orléans ce soldat factieux. »
Le soir on brûlait au Palais-Royal l'effigie du général, et les journaux jacobins ne tarissaient pas de plaisanteries sur son brusque départ 2 .
,4. Journal des Débat* cl Décrr.tSj n* 277, p. 423.
2. Nos recherches nous ont fait retrouver un grand nombre dp lettres inédites, écrites par le général La Fayette à un de ses amis intimes, membre de la droite modérée de l'Assemblée constitua nie, M. de Latour-Maubourg. Bien qu'elle se rapporte à une époque antérieure à celle qui fait l'objet spécial de nos études, nous avons cru devoir les publier à la Gn de ce volume. Rien de ce qui touche au
L'imprudente démarche du général La Fayette, sans but et sans résultat, ne fît qu'avancer le moment du déuoûment fatal. Ce dénoûnient, quel allait-il être? Serait-il favorable aux royalistes , ou aux constitutionnels, ou aux républicains
Le parti constitutionnel comprend encore, il est vrai, dans les provinces, la masse de la nation ; mais à Paris iï est affaibli et débordé, car depuis trois ans il a eu à subir les assauts réitérés que lui livrent les deux partis extrêmes qui brûlent du désir de l'abattre à leurs pieds, pour se trouver seul à seul en présence ; il voit à chaque attaque ses rangs s'éclaircir, il sent approcher l'heure où il n'aura plus qu'à s'eûvelopper la tête de son manteau et à se laisser égorger.
Les royalistes espèrent qu'au dernier moment les constitutionnels se réuniront à eux pour combattre l'ennemi commun,, et, avec cet appui, ils comptent sur la victoire ; mais ils en sont encore à comprendre les défiances excessives qu'inspirent à la garde nationale de Paris les bravades ridicules de leurs amis de Coblentz et leur alliance de plus en plus intime avec l'étranger. 'C'esl là ce qui fait la force des ultra-révolutionnaires. La seule apparence d'une intervention étrangère dans les affaires de la France
commencement de la Révolution française et aux principaux acteurs de ce grand drame ne peut nous être indifférent. On verra également par celte correspondance, écrite nu courant de la plume,, que La Fayette, loin de professer en '1789, comme on l'a répété si souvent, des principes républicains, cherchait à s'entendre avec le côté droit de l'Assemblée et combattait en faveur des opinions professées par la fraction la moins avancée du parti constitutionnel.
révolte et révoltera toujours cette nation à la fibre si délicate, aux idées si généreuses et si altières. L'empereur d'Autriche a désigné les Jacobins comme les ennemis qu'il vient combattre; La Fayette a tenu le même langage: dès lors on aura beau jeu pour réunir dans le même anathème le parti constitutionnel et le parti de l'étranger.
C'est pourquoi nous allons voir les Jacobins prétendre, h la face de la France, qu'eux seuls peuvent la sauver de l'invasion étrangère, parce qu'eux seuls ils ne s'entendent pas avec l'étranger. Les fers d'Olniiitz vengeront La Fayette et ses amis de cette calomnie ; mais qu'importe aux calomniateurs ! ils auront atteint le but de tous leurs désirs, le rêve de toutes leurs ambitions : la chute de la monarchie.