‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. sixièmeChapitre 204 sur 246 · LIVRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXII

restreint aux bataillons de la division de droite, car Dumouriez, étant fort enroué, ne peut être entendu de loin. Il raconte de nouveau, dans les termes les plus véhéments, « comment la veille il a failli être assassiné, comment il a été forcé de fuir, ce qu'il n'a jamais fait de sa vie, et comment il a été sauvé de la mort, grâce aux braves dragons de La Tour. »

Montrant les quelques cavaliers impériaux qui sont Venus jusque-là avec lui : « Ces militaires, dît-il, sont les plus braves gens du monde ; ils ne veulent que la paix et sont comme nous las de la guerre; ils nous laisseront tranquillement faire de bonnes lois. Reprenons la Constitution de 91'. Après quoi, je réponds de la paix. Chacun retournera dans ses foyers. Moi-même, je me retirerai chez moi. Que tous les braves soldats qui pensent comme moi ne m'abandonnent pas. Homme libre, je laisse la liberté de me quitter à tous ceux qui ne partagent pas ma manière de voir. Maïs qu'ils manifestent leur sentiment dans la journée et qu'ils sachent bien que je regarde ceux qui ne se rangeront pas de mon côté comme des ennemis de leur patrie. »

Le général, pendant qu'il parlait, avait aperçu des visages sombres, avait recueilli des propos peu équivoques. Dans ce moment, on vient lui apprendre que l'artillerie, dont le parc est à Saint-Amand, s'est mise en complète insurrection, qu'elle a chassé les officiers qui voulaient s'opposer à ses projets ; qu'elle attelle ses pièces et se dispose à partir pour Valenciennes.

Dumouriez renonce à aller haranguer les troupes du camp de Bruille, et se dirige à toute bride vers Saint-

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HISTOIRE Dlî LÀ TEUREUR.

Amand. Il se jette au milieu des artilleurs et leur fait entendre les accents les plus pathétiques de son éloquence militaire *.

Mais les canonniers restent muets et continuent leurs préparatifs de départ. Dumouriez, désespérant de les arrêter, les quitte; mais, au lieu de revenir au camp de Maulde, il se dirige vers Rumegies, ce dernier village français qu'avaient traversé, quatre jours auparavant, Camus et ses compagnons d'infortune, et qui devait être aussi pour le rebelle la dernière étape vers l'exil.

A peine le général s'est-il retiré que les canonniers, avec leurs quatre-vingts pièces, se mettent en roule pour Valenciennes. Bientôt le bruit de leur départ se répand dans les deux camps et fait éclater les sentiments, longtemps comprimés, des volontaires. Quelques anciens régiments, notamment ceux de la Couronne, d'Auvergne et de Royal-Vaisseau, tiennent encore, il est vrai, pour, leur chef; mais ils déclarent en même temps qu'ils ne combattront jamais contre des compatriotes, contre des frères d'armes. ,

A ce langage, on peut prévoir qu'ils ne résisteront pas longtemps à l'exemple des autres corps et qu'ils se détacheront bientôt à leur tour du général, rendu

i. Dumouriez, dans ses Mémoires, semble faire entendre qu'il no se présenta pasà Saint-Amand au parc d'artillerie, parce qu'on lui fil voir les dangers et l'inutilité de celle démarche; mais son témoignage csl plus que suspect, il nous parait invalidé par plusieurs déclarations formelles que nous avons retrouvées aux archives du dépôt de la guerre. Dumouriez a cru devoir passer sous silence celte démarche, parce qu'elle lui réussit fort mal.

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de plus en plus suspect par son cortège de cavaliers impériaux.

La vue d'uniformes étrangers au milieu de l' étatmajor du vainqueur de Jemmapes a, en effet, changé les dispositions de presque tous les soldats. L'éloge qu'à plusieurs reprises le général a l'ait des services à lui rendus par les dragons autrichiens, mis en parallèle avec tes accusations de guet-apens et d'assassinat qu'il a déversées sur les volontaires français, a fait vibrer la fibre du patriotisme dans tous les cœurs. Des fautes commises depuis cinq jours par Dumouriez celle-là était sans contredit la plus grave et la plus irrémédiable.

De nombreuses défections individuelles éclairassent les rangs des régiments le mieux intentionnés pour le généra) rebelle. Dans les autres, la débandade est complète. Des bataillons entiers quittent leurs campements sans même songer à emporter leurs tentes, tant ils sont pressés de se soustraire à la fatale influence qui depuis trois jours pèse sur eux. Celte retraite est imitée par le reste de l'artillerie, que le lieutenant-colonel Songis, sous-directeur du parc, amène du camp de Maulde à Valenciennes.

Le général rebelle n'avait plus avec lui qu'un ou deux bataillons d'infanterie, deux escadrons- des hussards de lierchiny, un des hussards de Saxe, un des dragons de Bourbon et cinquante cuirassiers. Mais sa force de caractère ne l'abandonne pas. Il donne des ordres pour rallier les divers corps et faire venir près de lui les caisses militaires, ainsi que ses propres équipages. Sur l'ordre de ïhouvenot, un détachement de

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grenadiers du 67me de ligne s'apprête à conduire de Saint-Amand à Ku mégies le trésor de l'armée qui contient en numéraire, les uns disent un million, les autres deux; mais le ô'm dragons qui s'est déclaré pour la Convention s'oppose au départ du précieux convoi. Les grenadiers veulent résister; on peut craindre une collision sanglante. Des renforts partis des camps de Maukle et de Braille viennent appuyer les dragons, et le trésor reste définitivement eu leur possession.

Ce dernier échec décide du sort de la rébellion ; Dumouriez et ses compagnons comprennent que, s'ils restent à Rumegies, ils courent risque d'être enlevés d'un moment à l'autre. Il ne faut que deux ou trois régiments pour cerner le village, leur couper tout moyen de fuir et les amener prisonniers aux pieds des commissaires de la Convention.

Ils franchissent la frontière avec les quelques troupes qui leur ont promis de partager leur sort1 ; deux heures après, ils sont à Tournay.

Déjà la terre étrangère avait donné asiie à deux classes distinctes d'émigrés.

La première , nombreuse , bruyante , irréfléchie, avait quitté la France le lendemain de la prise de la Bastille. Suivant l'exemple du comte d'Artois et ani-

1 . Nous donnons à la fin du volume la statistique des troupes qui suivirent la fortune de Dumouriez.

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