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LES MASSACRES A PARIS

Il faudrait évoquer le sombre génie de Dante pour peindre les horreurs de la nuit du 2 au 3 septembre 1792 : le démon du massacre planant sur Paris, les autorités muettes ou complices, la masse delà population plongée dans une morne stupeur, les amis de la liberté, isolés, impuissants; les plus hardis courant solliciter l'appui de leurs sections pour essayer d'arracher à la mort les prisonniers les moins compromis ; les comités civils, obéissant aux exigences sans cesse renaissantes des assassins embauchés par les décemvirs de la mairie.

Les égorgeurs travaillaient^ suivant l'expression consacrée par les documents officiels, dans cinq endroits différents, près du guichet de la rue Sainte-Marguerite; à cent pas de là, dans la cour de Saint-Germain-des- Prés; à la Force, au Chàtelet, à la Conciergerie1.

Partout se passent des scènes presque identiques;

i. Les massacres des Carmes étaient terminés. Les massacres des Bernardins, de Saint-Firmiu et de Biçôlre n'eurent lieu que le 3 dans la journée, ceux de la Salpêtrière, le 4 seulement.

l'uniformité des circonstances qui accompagnent îes égorgemenls fait reconnaître l'exécution d'un plan arrêté d'avance et d'un mot d'ordre donné1. — Le prétendu tribunal installé à la Force emploie des formules exactement semblables à celles que nous avons vu adopter à l'Abbaye. Comme ces deux prisons étaient connues pour être spécialement destinées aux détenus politiques, on n'éveillait aucune crainte, aucune idée de résistance dans l'esprit des prisonniers en prononçant devant eux leur translation de celle-ci à celle-là, et réciproquement: — Conduisez monsieur à la Force! — Conduisez monsieur à t' Abbaye ! La même phrase retournée servait d'arrêt de mort, à moins que, par un raffinement de précision, on employât cette formule générale qui s'appliquait à toutes les situations, et dont l'officier municipal Guiraut avait vanté l'atticisme devant l'Assemblée nationale : « Elargissez. »

Quelque pénible qu'il soit de suivre pas à pas les assassins dans les divers lieux où ils ont établi « leur boucherie de chair humaine, » il nous faut entreprendre ce triste pèlerinage et nous arrêter à chacune de ces stations de la mort. Les victimes ont succombé en faisant, au fond de leur cœur, un appel à la conscience

4. Nous n'avons fait entrer dans ce lugubre récit que des faits constatés par des témoins oculaires dignes de foi, par des documents authentiques irrécusables, notamment par la procédure dirigée en l'an iv contre les septembriseurs. Tous lus épisodes que la légende, l'imagination, l'esprit de pirti ont pu inventer, amplifier, dénaturer, ont été par nous soigneusement écartés. La simple vérité est cent fois plus terrible.

UVÏtB XII.

du genre huuiahi. Exauçons, s'il est possible, leur dernier vœu, lie màrchandons pas là pitié, cette inoffensive vengeance, à ces infortunés, dont la mémoire ne réclame de nous que cette seule expiation.

Entre les deux guichets de la prison de l'Abbaye, siège le tribunal choisi et présidé par Maillard. Celui-ci a déjà fait égorger Montmorin et Thierry de Yiïîe-d'Avray. De peur que quelque incident imprévu ne vienne arrêter ses terribles exécutions, il juge prudent de commencer par ceux qui lui ont élé le plus spécialement désignés.

De ce nombre étaient les deux juges de paix, Buob et Bosquillon (des sections de l'Observatoire et Poissonnière), qui avaient osé commencer une instruction contre les auteurs de la journée du 20 juin. Buob était un homme de haute taille, très-vigoUreUx ; il se défendit courageusement contre ses assassins, en terrassa et en blessa 'plusieurs avant de succomber sous leurs coups1-

Le comte de Wittgenstein, lieutenant général, ancien commandant de l'armée du midi) sous le ministère de M. de Narbonne, se montra plus résigné. Dès qu'il comparut devant Maillard, il se rendit parfaitement compte du sort qui lui. était réservé; il remit donc tranquillement au président des assassins son testament et ses effets les plus précieux, en le priant de les faire passer à sa famille2.

\ . Voir à la fin du volume le résumé du président du tribunal criminel dans le procès des septembriseurs. L'assassin de Buob se nommait Jiourre et fut condamne à 20 ans de fers.

2. Voir k la fin du volume, dans la notice sur Maillard, la réclamation de ia famille Wittgenstein.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Ud officier suisse , M. de Reding, avait été blessé, le dO août, aux Tuileries. Sauvé par miracle, au moment de l'envahissement du château, il avait été découvert dans son asile et conduit à l'Abbaye. Séparé des autres officiers suisses à cause de sa blessure , il avait été placé dans la sacristie de la chapelle de la prison. Une femme qui, par tendre affection, avait pris le costume d'une sœur de charité, ne quittait pas Je chevet du jeune blessé. Depuis une semaine on avait transféré à la Conciergerie la plupart des autres officiers, le matin on avait l'ait sortir de l'Abbaye sa garde-malade improvisée. Durant les premières heures du massacre, on oublia Reding. Mais son nom et sa qualification sont remarqués par un des juges qui parcourt le registre d'écrou. Deux assassins sont envoyés pour le chercher : ils pénètrent dans la chapelle, encombrée de prisonniers, et de là dans la sacristie, où ils trouvent Reding couché sur un grabat. Us s'apprêtent à l'arracher de son lit de souffrance et à le faire marcher au supplice- Le malheureux leur dit d'une voix mourante: « Eh! messieurs, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort; par grâce donnez-la moi ici... » Mais ses bourreaux sont sourds à ses plaintes, il est enlevé, porté jusqu'à l'entrée de la prison, et à l'instant même égorgé1.

Le jeune de Maussabré, aide de camp du duc de Brissac lorsque celui-ci était commandant de la garde du

\. Voir le récit de Joumiac de Saint-Moard. Peiner ajoute à cette mort des détails horribles auxquels nuus no donnons pas place ici, parce qu'ils ne sont attestés par aucun témoin oculaire.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

roi, veut se sauver par la cheminée de la pièce où gisait un moment auparavant le malheureux Reding, mais il trouvedes barreaux de fer qui l'empêchent de passer. On lire sur lui, dans la cheminée, plusieurs coups de fusil; ce moyen ne réussissants pa, on allume de la paille. La fumée le fait tomber à moitié étouffé, il est achevé devant la porte du guichet.

La mort de M. de Laleu, ancien officier au régiment de Lyonnais, et depuis adjudant général de la garde nationale parisienne, fut horrible. Un des assassins qui portait un nom tristement célèbre, celui de Damïens, se précipite sur lui, saisi d'une rage indicible, l'abat à ses pieds, lui ouvre le flanc, plonge ses mains dans la blessure, en arrache le cœur tout palpitant encore et le porte à sa bouche en criant : Vive la nation ! « Le sang, dit un témoin oculaire, dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache1. »

Ces scènes hideuses durèrent toute la nuit, à la lueur des torches dont les pourvoyeurs du tribunal se servaient soit pour éclairer la sortie des victimes, soit pour aller en chercher d'autres à travers les corridors de la prison2.

Ces détails affreux, mais hélas trop réels, sont extraits textuellement de la procédure dirigée, en l'an iv, contre les septembriseurs. (Voir les pitres justificatives à la Cn de ce volume.)

Damiens fut condamné il vingt ans de fers.

S. Lorsque certaines victimes, que l'on ne voulait pas fuiro recon-

m HISTOIRE DE LA TERREUR.

Afin de perdre le moins de temps possible, on amenait les malheureux a la porte du lieu redoutable où siégeaient Maillard et son tribunal. Ils pouvaient ainsi assister au prétendu jugement qui décidait du sort de celui qui les précédait. Aussitôt que le président avait prononcé son arrêt, ii avait soin d'indiquer sur le registre d'écrou, par un seul mot, mort ou liberté^ la sentence du tribunal; puis, comme s'il procédait à une vente à l'encan, il prononçait froidement ces mots : À un autre!

Juges et bourreaux, se relayaient pour que la besogne oe chômât jamais. Pendant que les uns, repus de vin, de meurtre et de carnage, se reposaient couchés sur les bancs qui garnissaient la salle même où siégeait le tribunal, les autres fumaient, mangeaient, buvaient, jugeaient, tuaient. Les bras nus, les mains ensanglantées, ils interrogeaient le registre d'écrou, étalé sur la table'1 où s'accoudait Maillard. Cette table était couverte de pipes, de bouteilles, de verres, de pain et de papiers, car c'était là qu'on déposait les certificats qu'apportaient les citoyens courageux qui venaient réclamer, de la part de leurs sections, les prisonniers auxquels s'intéressaient encore quelques Ames charitables. Parfois, Maillard et ses acolytes accordaient aux réclamants leurs

naître à la foule des assistants, paraissaient à la porte de la prison, on leur appliquait une torche enflammée sur le visage et on les exécutait par derrière. Voir le récit de Journiac de Saint-Méard, Histoire parlementaire, t. XVIII, p. 441.

\. Le registre d'écrou de l'Abbaye a été providentiellement conservé; il porte des traces évidentes de sang, devin et de graisse; on dirait qu'après 70 ans il exhale encore une odeur cadavéreuse.

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