LIVRE XII
bêtes féroces que le comité de surveillance avait déchaînées se jeUiientsur eux en poussant d'affreux hurlements, en proférant d'horribles imprécations. Chaque nouveau meurtre était salué pardes cris de: Vive la nation! comme" si la France pouvait devoir son salut à de pareils holocaustes!
Un seul épisode suffira pour faire juger de la froide cruauté des massacreurs, de l'indomptable intrépidité des victimes. Le carnage tirait à sa fin, la cour était encombrée de cadavres, les bourreaux tombaient de lassitude. On leur amène deux prêtres unis par une amitié fraternelle et qui se tiennent enlacés. « Vois, dit à l'un d'eux le chef de la bande des bourreaux, vois le sort réservé à ceux qui ne veulent pas se soumettre à nos lois; fais le serment ou à J'instant tu vas aller les rejoindre ! — Donnez-nous, répond le prêtre avec résignation, le temps de nous préparer à la mort; permettez-nous de nous confesser l'un l'autre, voilà la seule grâce que nous vous demandions; nous sommes aussi soumis que vous à toutes vos lois civiles; nous serions de bien mauvais chrétiens si nous n'étions de bons citoyens. Mais, le sermentque vous nous proposez n'est pas seulement un serment civil , c'est un renoncement à des articles essentiels de notre croyance religieuse. Nous préférons la mort au crime dont nous nous rendrions coupables en le prêtant. — Eh bien ! qu'ils se confessent, répondent tout d'une voix les égorgeurs! aussi bien nous n'en avons pas d'autres à expédier pour amuser les voisins; qu'ils se confessent, ils donneront le temps aux curieux du quartier de se lever et de venir nous voir faire justice de ces coquins. En attendant nous
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
déblayerons la cour. Qu'on aille chercher des charretiers : envoyons à la voirie lous ces aristocrates. »
Les égorgeurs veulent laver la cour, mais bientôt il -faut renoncer à ce travail. Le sol est trop imprégné de sang, on se contente de le couvrir de paille. On apporte des bancs; on invite les prostituées du quartier à venir s'y asseoir, et, pour que le spectacle soit complet, on place un lampion auprès de la tète de chaque cadavre. Ces préparatifs terminés, on va chercher les deux ecclésiastiques qui s'étalent retirés dans un angle delà cour et qui déclarent eux-mêmes qu'ils sont prêts à mourir; on les amène sur le lit de paille préparé d'avance et on les immole. L'assistance rit, chante et applaudit1.
La Conciergerie et le ChAtelet regorgeaient de prisonniers. Sauf les officiers suisses récemment transférés de l'Abbaye, M. de Montmorin. le gouverneur de Fontainebleau, qui avait été acquitté par le tribunal deux jours auparavant, et quelques autres encore, la Conciergerie ne renfermait que des individus arrêtés ou condamnés pour crime de droit commun; mais on avait parlé de conspirations de prisons, d'ateliers de faux, assignats découverts; il fallait donc que, dans les égorgements en masse, les détenus ordinaires et les détenus politiques fussent confondus. Pour faire croire à des complots et à