‹ Histoire de la Terreur á Bordeaux, Volume 2Chapitre 1 sur 42 · CH A PITRE I · texte numérisé non relu

CH A PITRE I

Création du gouvernement militaire à Bordeaux. * Mesures révolutionnaires. — Dorgueil et Julian. — Le général Brune. — Repas civique à la section Franklin. — Organisation de la Commission militaire. — Ses attributions. — Noms des juges. — On les surnomma les Sept Péchés capitaux, — Désarmement des citoyens. — Le nom de Bec-d*Ambès est substitué à celui du département de la Gironde. — On se munit de certificats de civisme. — Installation de la Commission militaire. — Discours du président Lacombe. — L*échafaud est dressé place Dauphine. — Jugement de Lavau-Gayon, — La justice révolutionnaire fonctionne. — > Suppression de la Société des Amis de la Liberté et de ritgalité. — Lettre des proconsuls à la Convention. — Le député Biroteau est condamné à mort. — Arrestation de Girey-Dupré. — Lettre de Pasquier sur les prisonniers bordelais conduits à Paris. — Les conventionnels fixent Tordre et la distribution de leur travail. — Le Club national établit un Comité pour rédiger les pétitions des indigents. * M. Saige, maire de Bordeaux, est condamné à mort. — Arrestations nombreuses. — Les journaux du temps. -- Antony est chargé de visiter les prisons. — Jugement de Marandon. — On taxe les représentants de raodéranlisme. — Départ de Baudot et Chaud ron-Roussau pour Paris. — Les capitaines américains et Tembargo. — Peyrend d'Herval. — Le conventionnel Cussy. — On saisit Targenterie des citoyens. — Traitement des juges de la Commission militaire. — Encombrement des prisons. — Lettre de Incombe à la Commune de Paris. — Le

brick VIndustrie et les Girondins. — Épuration de la municipalité du i8 septembre. — On alloue des indemnités à ses membres. — Le sans-culotte Barbé à Latresne. — Suicide de Bertonneau. — Situation d'Ysabeau et Tallien à Bordeaux. — On les dit surveillés par des espions du Comité de salut public. — Lettre des conventionnels à ce Comité. — Baudot les défend à la Convention et aux Jacobins. — Arrestation de M. de Verthamon. — Anarchie et désordre. — Nomination d'une nouvelle administration du district. — On applaudit à la mort des Girondins. — L'œuvre de la vengeance nationale.

Nous avons raconté en terminant notre premier volume les pompes de Tentrée à Bordeaux des conventionnels Ysabeau, Baudot, Chaudron- Roussau et Tallien, envoyés pour châtier la ville et pour faire exécuter le décret du 6 août.

Sans doute dans les conciliabules tenus à La Réole, on avait préparé les mesures révolutionnaires qui devaient républicaniser Bordeaux, car dès le surlendemain de leur arrivée, le i8 octobre, les proconsuls publièrent un arrêté qui fut imprimé et affiché sur tous les murs de la ville.

Cet arrêté a une importance trop grande pour ne pas trouver place dans notre récit. Il contient en germe le système tout entier adopté par les conventionnels pour arriver au but qu'ils voulaient atteindre et pour organiser à Bordeaux la terreur avec toutes ses sanglantes conséquences-.

Nous n'appellerons spécialement l'attention du lecteur sur aucun des articles de l'arrêté dont il s'agit. Toutes leurs dispositions avaient une immense portée et convergeaient, par l'établissement d'institutions nouvelles ou par l'arbitraire de leurs prescriptions, vers un but unique, l'exécution longtemps retardée du terrible décret du 6 août, c'est-à-dire une sorte de décimation des habitants de la ville de Bordeaux et du département de la Gironde, car, à peu d'exceptions, tous avaient au moins adhéré aux actes de la Commission populaire de salut public.

f Considérant, disaient les représentants du peuple, que l'époque de leur arrivée dans les murs de cette ville doit être celle de la punition de tous les traîtres;

» Considérant que le seul moyen d'encourager les patriotes qui viennent enfin de sortir de l'apathie dans laquelle ils furent plongés pendant trop longtemps, c'est de faire justice prompte et sévère des hommes perfides qui les ont trompés ;

1 Considérant qu'il est temps de faire tomber sous le glaive de la loi les têtes des scélérats qui voulaient faire de Bordeaux une nouvelle Lyon, et &ire courber ses habitants sous le joug anglais en livrant la ville, le port et les magasins nationaux aux agents de l'infâme Pitt;

> Considérant que les représentants du peuple doivent au peuple outragé une réparation solennelle et promise par les divers décrets de la Convention nationale,

> Arrêtent ce qui suit :

» Art. i®". — Le gouvernement de la ville de Bordeaux sera provisoirement militaire, et exercé sous la surveillance directe et immédiate des représentants du peuple ;

» Art. 2. — Tous les corps, tant infanterie que cavalerie et artillerie, qui ont accompagné les représentants du peuple, lors de leur entrée dans la ville de Bordeaux, sont déclarés armée révolutionnaire,

» Art. 3. — Il sera adjoint à ces corps un bataillon de sans-culottes bordelais, choisis et indiqués, tant par les sections que par le Club national.

1 Art. 4. — Le général Brune commandera cette armée.

• Art. 5. — Tous les comités révolutionnaires des sections de Bordeaux sont supprimés, et cesseront à Tinstant leurs fonctions.

• Art. 6. — Il sera sans délai créé par les représentants du peuple un Comité révolutionnaire composé de 24 républicains chargés de rechercher tous les fils de la conspiration, de faire arrêter tous ceux qui y ont pris part, tous les hommes suspects, tous les étrangers, et tous ceux enfin qui leur seront désignés par les bons citoyens comme ennemis de la République.

» Art. 7. — Le Comité de surveillance établi par les représentants du peuple et actuellement en activité continuera ses fonctions jusqu'au moment de l'intallation du nouveau.

• Art. 8. — Toutes les autorités constituées, tant civiles que militaires de la ville de Bordeaux, seront renouvelées dans le plus court délai, et à cet effet les représentants du peuple invitent les bons citoyens à leur faire parvenir la liste des hommes qu'ils croient dignes et capables de remplir les fonctions publiques.

1 Art. 9. — Il sera sans délai nommé, par les représentants du peuple, une Commission militaire composée de 7 membres, chargés de reconnaître l'identité des personnes mises hors la loi par les divers décrets de la Convention nationale, et de les faire exécuter

dans les vingt-quatre heures, ainsi que tous les émigrés rentrés sur le territoire de la République et les prêtres qui ne se sont pas soumis à la loi de déportation.

1 Art. 10. — Tous les gens suspects seront mis en état d'arrestation; les prévenus de conspiration seront traduits- devant les tribunaux compétents, et les autres seront conduits en état d'arrestation dans des maisons nationales, situées au delà des limites du département de la Gironde. Aucun détenu ne pourra être mis en liberté sans un arrêté en forme des représentants du peuple.

• Art. 1 1 . — Le général commandant Tarmée révolutionnaire sera tenu de se concerter avec les représentants du peuple pour toutes les mesures de sûreté générale qu'il croira devoir prendre.

» Art. 1 2. — Tous les citoyens, sans exception, sont requis de déposer, dans un délai de vingt-quatre heures, toutes leurs armes, de quelque nature qu'elles soient, dans les salles du Château Trompette, prévenant les bons citoyens qu'il sera incessamment procédé à la remise des armes des gens suspects entre les mains des braves sans-culottes, seuls dignes de défendre la liberté et le gouvernement républicain.

• Art. i3. — Tous les chevaux de luxe, tant de selle que de carrosse, étant dans la ville de Bordeaux, ainsi que les harnais, selles, bottes, manteaux, et autres objets d'armement et d'équipement de cavalerie, sont mis sous la main de la nation ; et il est défendu à tout particulier, marchand, maquignon et autres, de les acheter ou receler, sous peine d'être poursuivis et punis comme détenteurs d'effets nationaux.

• Art. 14. — Les dispositions de l'article précédent auront lieu à l'égard des habits d'uniforme et autres objets d'équipement, d'habillement et d'armement.

«Art. i5. — Il sera fait fréquemment, par quatre commissaires de sections, accompagnés d'un détachement de l'armée révolutionnaire, des visites domiciliaires dans les maisons publiques et particulières, magasins et navires, à l'effet de découvrir les grains, farines, marchandises prohibées, étrangers et gens suspects qui pourraient s'y trouver.

» Art. 16. — Les biens meubles et immeubles des émigrés, et ceux confisqués, soit par les décrets de la Convention nationale soit par les jugements des tribunaux révolutionnaires et criminels seront mis en vente sans délai.

• Art. 17. — Tous les certificats de civisme, accordés ou visés jusqu'à ce jour par les municipalités et corps administratifs dans toute l'étendue du département de la Gironde sont annulés ; et tous les fonctionnaires publics, qui n'en auront point obtenu dans le délai de deux mois, seront^destitués de leurs fonctions.

» Art. i8. — Toutes les délibérations et arrêtés des municipalités et corps administratifs du département de la Gironde, prononçant main levée des biens séquestrés pour cause d'émigration présumée, contenant décharge du paiement de* la solde et de rhabillemcnt de deux soldats citoyens et autres, concernant les émigrés ou leurs parents, sont annulés; et ils seront tenus d'en obtenir de nouveaux dans le délai de deux mois à dater du jour de la publication du présent arrêté.

1 Art. 19. — Conformément aux décrets de la Convention nationale, tous les frais de Tarmée révolutionnaire et toutes les autres dépenses extraordinaires seront supportés par les riches, et surtout par ceux connus par leurs sentiments inciviques et fédéralistes.

» En conséquence, il sera fait un état de tous les particuliers et négociants qui devront contribuer au paiement de ces frais, et il leur sera adressé des réquisitions nominatives et de sommes déterminées, qui devront être payées dans les vingt-quatre heures, sous peine d'exécution militaire et de confiscation de tous leurs biens.

• Art. 20. — Toutes les autres mesures de sûreté générale, et celles relatives à l'approvisionnement des subsistances et des objets nécessaires à l'existence et au bonheur du peuple, seront prises par les représentants, concertées avec les autorités constituées renouvelées, avec tous les bons citoyens, et consignées dans de nouveaux arrêtés, qui, tous, seront rendus publics par la voie de l'impression.

» Art. 21. — Le général Brune est requis de faire solennellement proclamer dans la journée de demain : 1° le décret de la Convention nationale qui déclare que le gouvernement français est révolutionnaire jusqu'à la paix; 2° celui relatif à l'arrestation des étrangers et des sujets du roi de la Grande-Bretagne; 3<» celui sur la prohibition des marchandises anglaises ; 40 et enfin, le présent arrêté, qui sera en outre imprimé, publié, affiché et envoyé à toutes les municipalités. >

Tel était cet arrêté, qui mérite d^être lu avec attention et dont tous les termes avaient été mesurés et pesés à l'avance. En même temps qu'il ouvrait pour la ville de Bordeaux comme une ère politique nouvelle, il plaçait la cité en dehors du droit commun, créait le système d'arbitraire le plus tyran nique et faisait présager pour Ta venir des deuils et des malheurs incalculables.

Dès qu'il fut connu, il plongea Bordeaux dans la consternation; mais toute résistance était devenue impos-

lO HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

sible : les habitants durent se soumettre, et, selon les expressions d'un contemporain, les prescriptions révolutionnaires des proconsuls furent exécutées sans délai comme sans murmure ^^K

La ville était placée sous le coup du bon plaisir et de l'arbitraire des proconsuls, et les friches, qui sont toujours en temps de révolution l'objectif des démagogues, devaient supporter les frais du nouveau régime.

Les Montagnards bordelais furent dans l'enthousiasme; leur triomphe était définitif et assuré; ils régnaient en maîtres dans cette ville qui avait été comme le dernier rempart des Girondins.

Dans la nuit du 1 8 au 19 octobre, Dorgueil faisant une visite domiciliaire chez le négociant Julian, répondit insolemment à ses observations : La terreur est à Vordre du jour, et vous sere\ bien heureux si votre tête nen saute (2). — Ces paroles furent accompagnées d'un geste menaçant et significatif.

Le 19 octobre, dès le matin, le général Brune, pour se conformer à l'arrêté des représentants, fit proclamer les diverses lois et arrêtés désignés à l'article 2 1 . Des tambours, des soldats de l'armée révolutionnaire, un aide de camp faisant lecture à haute voix par les rues et carrefours de la ville, tel fut le cérémonial de cette publication.

Bordeaux était en état de siège, et les formes promptes et rapides du gouvernement militaire succédaient dans cette ville à la discussion libre jusqu'alors et aux hésitations d'une municipalité partagée entre les excitations des démagogues et. les conseils des rares et courageux citoyens qui voulaient la liberté dans le droit.

Les temps étaient bien changés ! La voix de Ravez s'était tue, et le silence de la peur s'imposait à tous les esprits...

(1) Bernadau, Histoire de Bordeaux,

(3) Acte d'accusation du procureur général Râteau contre les Terroristes.

Après avoir assisté le 20 octobre à un repas civique donné par la section Franklin en leur honneur, les représentants du peuple, désireux d'assurer la durée de Vœuvre de régénération commencée par leur arrêté du 16, et voulant accélérer, par tous les moyens en leur pouvoir, la punition des conspirateurs, réclamée par tous les bons citoyens (ce sont les termes dont ils se servirent), organisèrent dès le 21 une Commission militaire dans la ville de Bordeaux.

Cette Commission était chargée :

I® De reconnaître Tidentité des personnes mises hors la loi, avec celles actuellement en état d'arrestation, et de les faire exécuter sur-le-champ;

2® De juger définitivement, et en dernier ressort, tous les prévenus de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République;

3® De juger tous les émigrés rentrés sur le territoire de la République, ainsi que les prêtres qui ne se seraient pas soumis à la loi de la déportation;

4^ De juger tous ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, avaient provoqué ou provoqueraient par la suite le rétablissement de la royauté et la dissolution de VÉtat;

50 De connaître de toutes les contraventions et d'appliquer les peines portées par les divers décrets de la Convention nationale, relatifs aux étrangers, à la prohibition des marchandises anglaises et à l'accaparement;

6® De poursuivre tous les fonctionnaires publics qui, chargés du maniement des deniers du peuple, les auraient dilapidés;

7** Et enfin, de connaître de toutes les affaires qui leur seraient renvoyées par les représentants du peuple.

La municipalité de Bordeaux devait fournir un local à la Commission militaire, et le général Brune était requis de faire exécuter tous les jugements et arrêtés de cette Commission.

12 HlSTOIRi: DK I.A TI-RRHUR A BORDEArX.

Les représentants, en fixant provisoirement la résidence de la Commission militaire à Bordeaux, se réservèrent de la faire transporter dans les divers lieux du département où il y aurait des conspirateurs à punir ^^K

Telle fut Tarme terrible mise aux mains des modernes Catilinas.

Nous allons voir tout à l'heure l'usage qu'ils surent en faire.

La composition du personnel de la Commission militaire causa d'assez vives discussions dans le Conseil des représentants; bien des noms furent proposés, ballottés, rejetés enfin comme appartenant à des hommes n'offrant pas les garanties de sévérité qu'exigeait la mission à remplir.

Peyrend d'Herval, le secrétaire des proconsuls, exerça une grande influence sur les choix qui eurent lieu. Lié dès longtemps et en relations suivies, depuis qu'il était à La Réole, avec tout ce que la ville renfermait d'hommes exaltés, il connaissait le terrain et pouvait mieux que personne aider à la désignation de juges qui devaient ne garder rien d'humain.

Tallien, dans cette circonstance, réalisa une promisse faite par lui en d'autres temps à Lacombe.

Jean-Charles ParfW(?;;/ïer, âgé de vingt-cinqans,comédien, rue Bouhaut, 19; Antoine Afarguerié, âgé de quarantecinq ans, marchand, à La Réole; François Gautier-Giffey^ âgé de quarante et un ans, greffier en chef de la police correctionnelle, rue du Cahernan, 7; Jean Ref, âgé de trente-trois ans, capitaine au 19® régiment des chasseurs, logé au ci-devant Séminaire; Jean-Baptiste Lacombe, âgé de trente-trois ans, instituteur, domicilié à Sainte-Foy et actuellement à Bordeaux place Nationale; Jacques Alorel,

(^) Arrêté du 21 octobre 1793 : Appendice : note 1.

CRF^AIION DE LA COMMISSrOV MILITArRK. l'i

âgé de quarante-trois ans, doreur, rue Saint-Martin, 33, et Guillaume Barsac, âgé de trente-trois ans, commis, rue Doidy, 32, fixèrent définitivement le choix des proconsuls.

C'étaient, a dit quelque part Bernadau ^^\ un comédien mal famé, un capitaine de Tarmée révolutionnaire, trois artisans obscurs, un ancien marchand et un maître d'école connu par ses escroqueries et son immoralité. On les surnomma les Sept péchés capitaux.

Le maître d'école était l'instituteur Lacombe, qui voyait enfin se réaliser les promesses de Tallien et le commencement de ses rêves d'ambition.

Doué d'une pénétration peu commune et d'une de ces éloquences qui n'était que de la faconde révolutionnaire, Lacombe fut choisi par ses collègues pour présider la Commission militaire. Il ne tarda pas à conquérir sur eux un tel ascendant, qu'ils en arrivèrent à ne plus oser agir et penser que par lui.

Mais n'anticipons pas sur notre récit.

En créant la Commission militaire, les représentants, qui n'étaient pas entièrement rassurés sur une résistance que les sectionnaires insinuaient comme étant possible, crurent devoir essayer d'un moyen d'intimidation en faisant publier à grand fracas le décret de la Convention nationale ordonnant la destruction de la ville de Lyon, désormais appelée Ville^affranchie.

Ce moyen était au moins inutile si nous en croyons le passage suivant d'une lettre écrite le 21 octobre par un contemporain : « La consternation s'est emparée de tout » le monde ici, et chacun obéit en frémissant. Dieu veuille T^ qu'on ne punisse que les coupables, s'il y en a ^^^ » Toute énergie avait disparu à Bordeaux depuis le jour où la Commission populaire avait prononcé sa dissolution,

(1) Histoire de Bordeaux,^. i8ô.

(3; V. le dossier Boudin (Ignace-André), jugé le 3 décembre 1793.

depuis le jour où la force brutale avait fermé les portes de la Société de la Jeunesse bordelaise.

Aussi, en demandant à la Convention l'approbation de leur arrêté du i6 octobre, les représentants du peuple disaient : « Nous avons écrit au Comité de salut public notre entrée à Bordeaux-, les sans-culottes sont sortis en foule au-devant de nous, des branches de laurier à la main et nous ont accompagnés aux cris de Vive la Répu^ blique! Vive la Montagne! Tous les témoignages publics d'allégresse ont été prodigués. Nous avons pris notre logement au milieu des braves sections qui sont restées fidèles aux principes; jaloux de compléter notre ouvrage en abattant les têtes orgueilleuses qui ont voulu fonder ici un empire autre que celui de nos saintes lois, nous avons publié un arrêté dont nous vous prions de prendre lecture et dont nous vous demandons la confirmation. Le désarmement ordonné dans cet arrêté s'exécute aujourd'hui avec un zèle incroyable et donnera des armes superbes et en grande quantité à nos chers sans-culottes. Il y a des fusils garnis en or. L'or ira à la Monnaie, les fusils aux volontaires et les fédéralistes à la guillotine, par jugements de la Commission militaire que nous avons instituée par un deuxième arrêté ci-joint. :» Ils ajoutaient : « Le scélérat Lavau-Gayon, envoyé par la Commission populaire de la Gironde pour soulever Toulon, et qui n'a que trop réussi dans cet affreux projet, a été arrêté cette nuit par les sans-culottes d'un village nommé Virelade. Il sera traduit devant la Commission militaire ^^K j>

Les choix étant faits pour ce tribunal, il se présenta une difficulté. Bordeaux était soumis au gouvernement militaire, on créait un tribunal militaire, et aucun de ceux choisis pour le composer, le capitaine Rey excepté, n'appartenait

(I) Moniteur universel du t3 brumaire an H.

CRÉATION DE LA COMMISSION MILITAIRE. l5

à Tarmée. On y pourvut sur-le-champ : l'un fut adjudant général, l'autre capitaine, celui-ci général, ainsi des autres ^^K Les choses ainsi régularisées, la Commission militaire put fonctionner; mais avant de raconter son installation, il est nécessaire de rappeler que, dès leur arrivée, les représentants reçurent une députation ayant pour objet d'obtenir le changement de la dénomination du département de la Gironde. Il ne convenait pas, en effet, au dire des Montagnards, que les noms de Gironde et de Girondins survécussent à la chute du grand parti dont la Montagne avait triomphé.

Déférant à cette invitation, Ysabeau et Tallien prirent un arrêté, approuvé par la Convention nationale et qui conféra au département de la Gironde l'appellation du département du Bec-d'Ambès. Cette appellation subsista jusqu'en 1794. Nul ne récrimina contre cette décision à Bordeaux ou dans la Gironde : la peur avait atrophié les âmes, glacé les courages, et la ville se prosternait suppliante devant le flot montant de la révolution.

De toutes parts, en effet, citoyens et fonctionnaires s'empressaient, pour se conformer aux dispositions de l'arrêté du 18 octobre, de réclamer dans leurs sections des attestations de patriotisme et des certificats de civisme, afin d'échapper aux dangers qui se dressaient menaçants, et les armes s'accumulaient au Château^Trompette.

Cependant le 22 octobre, les membres nommés de la Commission militaire se réunirent, pour organiser le tribunal révolutionnaire, dans une des salles du ci-devant Grand-Séminaire, rue du Palais-Gallien.

Lacombe fut élu président, GifFey se fît attribuer les fonctions de greffier, et la Commission délibéra de consulter les représentants relativement à son installation.

(1) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

l() HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Ceux-ci décidèrent le soir même que rinstallation devait être immédiate et qu'on y apporterait une certaine pompe extérieure afin de frapper davantage Fesprit du peuple.

Les frères et amis furent avertis, et le lendemain une partie de l'armée révolutionnaire prit position en armes devant la maison du département (Hôtel de Ville actuel). Une masse de peuple se pressait avide et curieuse, attendant l'ouverture des portes pour assister à la cérémonie annoncée.

A dix heures, les membres de la Commission se rendirent dans le local destiné provisoirement aux séances du tribunal ^'^

Quelques détails d'intérieur furent réglés; on choisit un commis greffier et quatre huissiers, ■— qui prêtèrent immédiatement le serment requis.

A onze heures, Ysabeau et Tallien arrivèrent en grand costume; les tambours battirent aux champs, les soldats présentèrent les armes, et les portes furent enfin ouvertes au public.

Dès que les représentants entrèrent dans la chambre d'audience, les juges quittèrent leurs sièges et se placèrent debout devant le bureau, pendant que Tallien et Ysabeau occupaient les places qu'ils venaient de quitter.

L'affluence du peuple était considérable.

Lacombe et ses collègues avaient revêtu leurs costumes de circonstance : chapeaux à la Henri IV avec panaches tricolores, habits de généraux, d'adjudants généraux, de capitaine, selon le grade conféré, col blanc rabattu sur une cravate noire, gilets blancs à larges revers, sabre au côté, écharpe aux trois couleurs.

C'était, en vérité, un spectacle singulier que de voir ces hommes, simples citoyens la veille, revêtus tout à coup

(i) Une des salles de la Faculté actuelle rue Monbazon, celle à droite en entrant, où a lieu le cours d'histoire de notre honorable ami M. Combes.

de grades élevés dans Tannée par romnipotence des conventionnels; mais ce qui était vraiment terrible, c'était de songer qu'ils allaient tenir entre leurs mains la vie des habitants de la grande cité et du département tout entier de la Gironde.

La Justice n'avait plus qu'à se voiler la face en présence de pareils juges !

Ysabeau et Tallien prirent successivement la parole, et — dit le procès- verbal de la séance — parlèrent au peuple dune manière propre à l'éclairer sur ses véritables intérêts et sur V importance de la Commission militaire; s'adressant ensuite à Lacombe et à ses collègues, ils cherchèrent à leur inspirer la justice et la fermeté nécessaires dans de pareilles circonstances.

(L Des applaudissements vifs et réitérés prouvèrent à ces » dignes Montagnards j^ — c'est toujours le procès-verbal qui parle — a qu'ils jouissaient de toute la confiance des » bons citoyens. »

Après ces discours, le greffier GifFey donna lecture de l'arrêté de création de la Commission, et les membres du tribunal, ayant prêté serment devant le peuple, prirent place sur les sièges qui leur avaient été préparés.

Lacombe alors se leva^ et s'adressant aux représentants du peuple et aux citoyens : « Le sang de nos frères, versé » par torrents depuis le commencement de la Révolution, j> demande vengeance, dit-il. Ses cris ont été enfin entendus : » la loi va frapper les coupables. Peuple, et vous Représen- ))tants, comptez sur notre justice, sur notre fermeté; yt organes de la loi, nous serons impassibles comme elle, ^ aucune considération ne pourra nous arrêter; et si, dans » cette Commission, il se trouvait un être assez lâche pour i> ne pas condamner son père à mort s'il était coupable, que j«> le perfide tombe lui-même sous le glaive de la loi. »

Ainsi s'annonçait la justice révolutionnaire! Ces paroles

l8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

sanguinaires furent accueillies au bruit des applaudissements; les représentants se retirèrent, et la Commission militaire entra immédiatement en activité.

Tallien, en partant, échangea une cordiale poignée de main avec Lacombe.

Comme complément de l'établissement de la Commission militaire et pour que ses jugements fussent exécutés sans délai, il fallait que la guillotine fût dressée et le bourreau à son poste. Tout fqj prêt(*^. Dès le 23 octobre au matin des ouvriers élevaient sur la place Dauphine (alors appelée place Nationale) le funèbre instrument, et l'exécuteur attendait les victimes dans le cabinet même du président Lacombe.

Des cavaliers de Tarmée révolutionnaire faisaient le service auprès du tribunal, et un cachot voisin renfermait les prévenus à juger.

Dès que les représentants du peuple eurent quitté la salle, Lacombe donna Tordre aux huissiers d'introduire Lavau-Gayon.

L'accusé fut accueilli par les huées populaires et promena sur l'auditoire un regard impassible et dédaigneux.

— Quels sont vos noms, lui demanda Lacombe ?

— Pierre Lavau-Gayon, trente -neuf ans, natif de Marmande, ci-devant chef d'administration de la marine à Bordeaux.

— Vous avez été de la Commission populaire; vous vousêtes livré à des intrigues, vous avez tenu des discours contre-révolutionnaires et voyagé dans l'intérêt du fédéralisme. Vous êtes un mauvais citoyen, qui avez voulu livrer le port de Toulon aux ennemis de la République. Quels sont vos complices ?

— Je n'ai pas de complices, répondit avec vivacité

(i) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

Lavau-Gayon, n'ayant pas commis de crime. II est complètement faux que j'aie voulu livrer le port de Toulon; j'ai toujours fait profession de patriotisme, j'ai haï les rois toujours, et si j'avais appris quelque complot au sujet de Toulon, je l'aurais aussitôt révélé. Je n'ai tenu aucun propos contre-révolutionnaire et je défie qu'on le dise devant moi. Je suis allé, il est vrai, à Marseille, mais c'était pour fraterniser avec les Marseillais et les engager à faire comme nous, parce que je croyais que la Convention n'était pas libre.

Ces explications furent contestées par Lacombe, qui lut quelques passages d'un rapport fait par Lavau-Gayon et Maugeret à la Commission populaire pour lui rendre compte des résultats du voyage accompli par eux dans huit départements du Midi.

Lavau-Gayon voulut répliquer, mais le président lui imposa silence.

— Nous sommes fixés, dit-il.

Ce fut tout.

Le greffier donna lecture de quelques anicles de lois, et la Commission militaire ayant constaté Tidentité de Lavau Gayon mis hors la loi par le décret du 6 août, prononça contre lui la peine de mort.

Le condamné marcha, dit-on, d'un pas ferme au supplice; il montra une énergie et un courage qui surprirent Vexécuteur lui-même, et opposa un suprême dédain aux vociférations de la foule, qui l'accompagna jusqu'à la place Nationale et applaudit quand sa tête roula sur l'échafaud (*).

Comme par une amère dérision, le brouillon du jugement du tribunal révolutionnaire porte en tête, à la marge : ProcèS'Verbal d'installation.

Quelques jours plus tard, Baudot disait à la Convention

(i) Sainte-Luce Oudailic, Histoire de Bordeaux, etc.

nationale : ce Le traître, rinfâme Lavau-Gayon, ce scélérat qui a opéré la contre-révolution à Toulon, a péri sur réchafaud ^^K y>

Déjà les prisons de Bordeaux regorgeaient de détenus : prêtres réfractaires, négociants, nobles, marchands, magistrats de l'ancien Parlement, représentants du peuple, les décrets de la Convention atteignaient tous les rangs.

Pour ne pas être débordée, la Commission militaire devait se montrer expéditive. Tribunal d'exception, né de la terreur, entretenu par elle, il devait se mettre à la hauteur des circonstances et frapper sans pitié. Il ne faillit pas à sa mission.

Dès le 24 octobre, la Commission militaire jugeait trois affaires, et le nombre en fut plus considérable pour les jours qui suivirent.

La Terreur commençait à prendre ses coudées franches et Bordeaux se courbait sous le joug de la révolution. — Le Club national triomphait : il n'était resté étranger à aucun des événements que nous venons de raconter, et afin de lui donner un témoignage de leur satisfaction et de frapper en même temps le fédéralisme et le royalisme, comme ils le disaient, les représentants prononcèrent purement et simplement, par arrêté, la suppression de la Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité ^^K

Le Cltib national restait seul sur les ruines de la liberté bordelaise.

Il en profita largement, comme on va le voir :

<i Citoyens nos collègues, écrivaient le 24 octobre au matin à la Convention nationale les représentants du peuple délégués dans le département de la Gironde, notre présence à Bordeaux commence à y produire les heureux effets que la République avait droit d'attendre. La punition des coupables a commencé et ne finira que lorsque tous les chefs de la conspiration auront subi la peine duc

(1) Moniteur universel.

(2) Appendice, note II.

au plus grand des crimes. Le traître Lavau-Gayon, le premier auteur de la contre-révolution à Toulon, a été guillotiné hier aux acclamations d'un peuple immense, qui a applaudi à cet acte de justice nationale. Hier, nous avons fait arrêter Biroteau et Girey Dupré. Le premier, ayant été mis hors la loi par votre décret du 12 juillet dernier, sera exécuté aujourd'hui. Nous envoyons le second au tribunal révolutionnaire de Paris. Cet homme a été rédacteur du Patriote français, ami et confident intime de Brissot. Il peut donner des éclaircissements importants. Nous le ferons partir avec un nommé Boisguyon, adjudant destitué dans l'armée de Beysset, et qui, après avoir été au Calvados, s'est rendu ici sous un faux nom, et avec les autres conjurés.

• Le Club national, composé de patriotes dignes d'avoir été persécutés pour la cause du peuple, — sera installé ce soir dans la salle magnifique du club des muscadins et des riches, que nous avons supprimé. Le désarmement continue avec le plus grand succès et nous produira de quoi armer trois nouveaux bataillons qui vont partir pour la frontière d'Espagne, et les sans-culottes, nos frères, qui vont s'incorporer dans Tarmée révolutionnaire. Quelques muscadins ont mieux aimé briser leurs armes et les jeter dans la rivière que de les apporter au dépôt; nous aurons soin de corriger ce dépit enfantin. Citoyens nos collègues, l'esprit public se forme à Bordeaux; les méchants sont consternés; le peuple s'instruit, s'éclaire et bénit chaque jour l'heureuse révolution qui l'a arraché à ses tyrans et aux malheurs de la guerre civile.

f Salut et fraternité.

» C.-Alex. YsABEAu, Tallien (i). »

Les lettres, fort instructives, des représentants se passent de commentaires, et celui qui sait lire entre leurs lignes retrouve la vraie situation des choses dans Bordeaux.

Les proconsuls, dans celle que nous venons de reproduire, parlent de Biroteau.

Disons quelques mots de ce législateur.

Lyon, on le sait, avait voulu secouer le joug de la Convention; la réaction s'y était puissamment organisée et s'y manifestait en un rassemblement, expression du temps, connu sous le nom de Congrès départemental.

(i) Moniteur du 39 octobre 1793.

« Le conventionnel Biroteau, disent les mémoires relatifs » à cette époque, devint Tun des chefs de la conspiration. »

Né à Perpignan, Biroteau favorisa de tout son pouvoir la cause de la Révolution. Successivement officier municipal et administrateur de son département, il fut élu en septembre 1792 député des Pyrénées-Orientales à la Convention. Lié avec le parti de la Gironde, il se prononça contre les Jacobins et la Commune de Paris; dans un rapport du 3o septembre, il déclara que plusieurs des massacrés de septembre avaient été reconnus innocents de tout crime, et soutint qu'on devait punir les auteurs de ces néfastes journées. Il ajouta que le Comité et la Commune étaient composés d'intrigants, et conclut en demandant Torganisation d'une force départementale pour défendre la Convention.. Envoyé en novembre dans le département d'Eure-et-Loir, il fut sur le point d'être massacré par le peuple, irrité du projet connu de supprimer le traitement, des prêtres. Au moment de l'instruction du procès du roi, il déclara que, longtemps avant le 10 août, il avait décidé dans son cœur la mort de Louis XVI ; cependant, lors du jugement, il demanda l'appel au peuple et ne vota la mort qu'à la condition de l'exécution de la sentence à la paix et après l'expulsion de tous les Bourbons. En février 1793, il renouvela ses dénonciations contre la Commune de Paris et insista pour la poursuite des auteurs des massacres du 2 septembre. Lorsque Carrier proposa l'établissement d'un tribunal révolutionnaire, Biroteau voulut en vain discuter cette proposition : il ne fiit pas écouté. Il prit part dès lors plus que jamais aux débats entre la Gironde et la Montagne, attaqua successivement Robespierre, Danton, Fabre d'Églantine, et fut compris parmi les députés dont les délégués de 35 sections de Paris vinrent le i5 mai 1793 solliciter l'expulsion. Le 18 de ce mois, il accusait Robespierre d'hypocrisie et de tyrannie. Arrêté à la suite des

journées des 3i mai, i®', 2 et 3 juin, il parvint à se soustraire à la surveillance du gendarme qui le gardait et se réfugia à Lyon, où il porta les premiers ferments de l'insurrection . La Convention décréta Lyon en état de rébellion contre la République, et par Tart. i«'de son décret du 12 juillet 1793 elle déclara Biroteau traître à la patrie et le mit hors la loi.

Dès que ce décret fut connu à Lyon, Biroteau ne s'y crut plus en sûreté; il prit la fuite sous un déguisement et se dirigea vers Bordeaux, où il arriva en septembre 1793.

Il y rencontra le journaliste Girey-Dupré, ancien secrétaire de Brissot, avec lequel il se lia d'amitié. Girey-Dupré avait accompagné les Girondins lorsqu'ils quittèrent Caen.

Les deux fugitifs étaient descendus à Bordeaux chez une dame Bernadet, demeurant sur la rivière, près la porte de la Grave, et s'y cachèrent sous les noms empruntés de Thorel et Lanoue.

Membres assidus de la Société de la Jeunesse bordelaise, ils y trahirent leur incognito, et leur présence à Bordeaux ne fut bientôt plus un secret. Lors de la révolution du 18 septembre, on les rechercha sans succès. Mais les limiers révolutionnaires, mis sur leurs traces par la trahison de Marandon, qui chercha, dit-on, à racheter sa vie par une honteuse délation <'\ ne tardèrent pas à découvrir leur retraite, et Marguerié et Rey, membres de la Commission militaire, furent chargés par les représentants d'aller arrêter Biroteau et Girey-Dupré. Escortés d'un détachement de cavalerie et d'infanterie, les deux juges, transformés en exempts de police, se rendirent le 23 octobre chez la dame Bernadet, pénétrèrent dans l'appartement au premier, sur le devant, occupé par les proscrits. Aux interpellations qui leur furent adressées, ils répondirent se nommer Thorel et Lanoue.

(I) Sainte- Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

— Nous sommes chargés de vous arrêter, dirent les représentants.

e Ils se sont alors levés, constate le procès- verbal ; ils » étaient couverts d'une chemise bleue dont se servent » habituellement les matelots, et sur ce que nous leur » avons témoigné notre étonnement de les voir ainsi vêtus, » ils ont répondu qu'ils étaient embarqués sur la corvette y>le Sans -Culotte et qu'ils devaient partir incessamment. » Après s'être revêtus chacun d'une mauvaise lévite, et après avoir bu un coup d'eau-de-vie qui était sur leur » cheminée, ils nous ont suivis. »

Les prévenus semblaient en avoir pris leur parti et paraissaient résignés à subir le sort qui leur était réservé; ils marchaient au milieu de leur escorte; la foule les regardait passer, s'enquérant de leurs noms, de leur crime. On les conduisait devant Tallien. Trompant bientôt la surveillance de l'escorte, Biroteau prit le^ fuite, et, à la faveur des baraques dressées pour la foire sUr la place de la Liberté (place Royale), il se déroba un instant. Sur l'ordre de Rey et Marguerié, une partie du détachement se mit à sa poursuite. Un' volontaire réussit à l'atteindre au coin de la rue Saint-Rémy et se précipita sur lui. Armé d'un pistolet, Biroteau voulut lui brûler la cervelle; une lutte s'engagea et le conventionnel terrassé fut remis aux mains de la force armée. Amenés au Grand-Séminaire, Girey-Dupré et Biroteau comparurent devant Tallien. De vives paroles s'échangèrent entre les deux représentants : «Je sais que la guillotine m'attend, dit Biroteau; elle ne » vous eût pas manqué, non plus qu'à tous les partisans de » la Montagne, si nous avions été les plus forts. »

Le lendemain, 24 octobre, Biroteau comparaissait en vertu d'un arrêté de ses collègues devant la Commission militaire.

— Je demande à faire observer, dit l'accusé à ses juges,

CRÉATION DE l.X COMMISSION MILITAIRE. 25

qu'en ma qualité de membre de la Convention, je ne puis être jugé par une Commission nommée par des délégués des représentants du peuple.

— Vous vous trompez, répliqua Lacombe; les commissaires de la Convention nationale ont reçu d'elle des pouvoirs illimités. Vous pouvez d'autant plus être jugé par la Commission militaire, qu'étant mis hors la loi, chaque citoyen a le droit de vous brûler la cervelle.

Quelques autres réponses de Biroteau aux questions de Lacombe méritent d'être conservées :

— Où vouliez-vous aller avec le Satis-Culotte ?

— Dans quelque coin de la terre où je pourrais attendre à l'abri de toutes poursuites un nouvel ordre de choses.

— Espériez- vous donc de voir la République renversée?

— Non, je l'aime, comme vous-, mais je voudrais la voir assise sur des bases de justice et d'humanité.

— Est-ce aussi par humanité que vous auriez fait massacrer * tous les législateurs montagnards et tous leurs partisans, si votre parti conspirateur eût triomphé?

— Nous n'aurions fait alors que ce que vous faites. Toutes ces réponses furent prononcées fièrement par

Biroteau.

Comme pour Lavau-Gayon, la Commission militaire constata ridentité, et le conventionnel fut condamné à

Biroteau, disent les contemporains, monta à l'échafaud avec un sang-froid et un calme admirables. Son courage électrisa ceux mêmes qui craignaient la mort. Il sourit de pitié quand on l'invita à crier Vive la République! On assure que, haussant les épaules, il s'écria : Quel peuple! pour une République ^^K

Et il se livra au bourreau.

(i) Saintc-Luce Oudaillc, Histoire de Bordeaux, etc.

A la tribune de la Convention nationale, quelques jours plus tard, Baudot s'exprimait ainsi : « Une exécution 3> remarquable est celle de Fex-député Biroteau, que nous » avons pris sur le vaisseau le Corsaire, sur lequel il se ]» préparait à faire une expédition au profit de la République. » Vous^ sentez combien ses intérêts eussent été en bonnes » mains... Il nous a fait un aveu bien précieux en convenant }» que, s'ils eussent été vainqueurs, ils nous auraient fait » guillotiner ^^M :^

Quant à Girey-Dupré, conduit à Paris, il ne tarda pas à payer aussi de sa tête son dévouement à Brissot et au parti de la Gironde. Traduit devant le tribunal révolutionnaire de la capitale : c J'ai connu Brissot, dit-il à ses juges ; » j'atteste qu'il a vécu comme Aristide et qu'il est mort » comme Sydney, martyr de la liberté. » Il monta sur l'échafaud le 20 novembre 1793, à l'âge de vingt-cinq ans.

Deux prêtres conduits à l'audience en même temps que Biroteau furent renvoyés au lendemain.

Durant ce temps, le convoi de prisonniers dont nous avons parlé dans notre premier volume (*), envoyés de Bordeaux à Paris par ordre des représentants du peuple pour y être jugés par le tribunal révolutionnaire, était arrivé dans la capitale; l'un des chefs d'escorte, Pasquier, officier municipal provisoire, rendait compte en ces termes de la mission dont on l'avait chargé :

( Nous arrivâmes hier au soir bien sains et saufs. Notre troupeau de prédestinés, moitié figue, moitié raisin, vont leur train : le bonhomme Dudon (3), qui semblait menacer ruine le premier jour de route, paraît avoir repris une nouvelle vie. Il soutiendra la gageure très gaillardement : Dieu et les hommes lui rendront, sans doute, selon ses œuvres, et alors je lui souhaite bonne chance

(i) Moniteur universel,

(3) Il s'agit ici de Dudon père, l'auteur du fameux réquisitoire contre les Jésuites. C'était un vieillard de près de quatre-vingts ans.

Les ordres que j'avais reçus du Comité de sûreté générale les fixaient à TAbbaye ; mais j'avais été obligé de les déposer dans la maison d'arrêt de la section de l'Unité, lorsqu'il m'arriva à dix heures et demie, le soir, des ordres du Comité, et je fus obligé de parcourir de nouveau les rues de Paris avec quatre fiacres pleins de nos prisonniers, de nos gendarmes, et moi à pied. Je me présentai à l*Abbaye; mais il me fut formellement déclaré, qu'attendu que cette maison de détention était ce qu'on appelle bondée au delà du possible, force m'était de chercher un gîte ailleurs. Il fallait tout recharger, et les mener dans la maison d'arrêt de la section de rUnité. Là, toutes les difficultés s'aplanirent parce que cette maison d'arrêt est moins pleine que les autres. J'y remis cinq de mes personnages, qui sont Dudon père, Gerci, Hollier, Delormel, Serrier, Les trois destinés à la Conciergerie n'éprouvèrent aucune difficulté et furent accueillis avec empressement. Ce sont Lemoine fils, président du district, Lacombe-Puyguereau, Lemelle. Il se pourrait bien faire que le coupe-tête abrégeât leur captivité. Quoique ce ne soit pas le terme de leur vœu, il pourrait bien être le loyer de leurs peines et vertus (0. •

Pendant que la ville de Bordeaux courbait le front sous la terreur, quelques-uns de ses fils d'élite étaient ainsi conduits comme un vil troupeau, et leur geôlier se livrait à des plaisanteries d'autant plus indécentes que la pitié seule aurait dû trouver place à cette heure dans son âme I

Mais comment s'étonner de la cruauté des comparses quand les chefs en donnaient sans cesse le terrible exemple : « Considérant, disaient les représentants du peuple dans un arrêté du 25 octobre, que le moment de la vengeance nationale contre les ennemis de la patrie est arrivé, et qu'il est de leur justice autant que de leur devoir d'en accélérer l'exécution par tous les moyens que la nation a remis dans leurs mains; qu'un de ces moyens est de rapprocher autant que possible les autorités entre qui le gouvernement militaire et révolutionnaire étabjit des relations, arrêtent que le Comité de surveillance, actuellement au Grand-Séminaire, sera transféré dans le local

(0 Archives municipales de Bordeaux.

qu'occupaient les administrateurs du ci-devant département de la Gironde (»). »

Ainsi tout était réuni sur un point unique, le Comité de surveillance, la Commission militaire, les généraux Brune et Janet, — c'est-à-dire les éléments qui devaient concourir à l'application du régime révolutionnaire : fournisseurs, force armée, juges et bourreaux.

Depuis leur arrivée à Bordeaux, les représentants du peuple avaient employé tous leurs instants à l'organisation du système de la Terreur; le Comité de surveillance fonctionnait activement, les arrestations se succédaient sans relâche, les nuits étaient agitées et fiévreuses, car c'était dans leur ombre mystérieuse qu'on violait le domicile des citoyens et qu'on arrachait les maris à leurs femmes éplorées, les pères à leurs enfants et les fils à leurs mères ^*). Assaillis de réclamations de toute nature, tant de la part des victimes que de tous ceux qui avaient des demandes à adresser à un pouvoir nouveau, les représentants étaient absorbés par des détails qu'ils trouvaient indignes d'eux et qui pouvaient nuire à leur mission politique.

Ils résolurent de régler, si l'on peut ainsi parler, l'ordre et la distribution de leur travail ; ils le firent par un arrêté dont le texte mérite d'être reproduit :

< Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,

• Voulant donner tous leurs soins aux affaires importantes dont ils sont chargés ;

• Considérant que la multitude d'objets de détail minutieux dont

(i) Archives de la Gironde, série L.

(2) Mn« de Guimps, née Victoire de La Montagne, cousine germaine de M""« de Barîtault, fut arrêtée vers celte époque comme aristocrate et conduite devant le Comité de surveillance. Quel est ton nom, lui demanda brutaleméht le président i — Victoire de La Montagne, répondit-elle. — Le président fiit surpris. — Tu as un bien beau nom, citoyenne, lui-dit-il. f>« de Guiraps fut néanmoins écrouée; mais, oubliée dans les prisons et peut-être protégée par la singularitéde sonnom, elle reconquitsa libertéaprès thermidor. Cettetradition,con8ervéedanslafamille,nous a été communiquée par rhonorable M. Raflet, que nous remercions de son obligeance.

CRtATION DE LA COMMISSION MILITAIRE. 2y

on les accable, ne peut que retarder le complément des mesures révolutionnaires qui restent encore à prendre pour assurer, dans la ville de Bordeaux, le triomphe des principes et du sans-culottisme;

• Considérant que les représentants du peuple doivent tous leurs soins, toute leur sollicitude, toute leur surveillance, non seulement aux citoyens de Bordeaux, mais encore à ceux du département du Bec-d'Ambès (ci-devant de la Gironde) et des autres contrées circonvoisines qui font partie de la mission dont ils ont été honorés par la Convention nationale;

• Considérant que les actes de la justice la plus sévère doivent caractériser toutes les démarches des représentants d'un grand peuple, et qu'il doivent fermer Toreille à toutes espèces de sollicitations, surtout à celles présentées par une portion de ce sexe (autrefois appelé dames) dont la séduction est le premier apanage et souvent le seul mérite ;

» Considérant que si le pauvre et l'opprimé doivent avoir un accès facile auprès des hommes chargés des affaires du peuple, les importuns, les oisifs, les muscadins et les dames doivent être soigneusement éloignés ;

• Considérant que les formes de l'ancien régime doivent entièrement disparaître sous le nouveau ;

> Considérant que des hommes libres ne doivent pas faire antichambre chez des citoyens, leurs égaux et leurs mandataires;

• Arrêtent ce qui suit :

» Art. i«'. — Toutes les pétitions, adresses et réclamations particulières seront remises dans un bureau destiné pour cet objet, enregistrées dans Tordre où elles seront présentées, et répondues le lendemain.

» Art. 2. — Toutes les lettres seront également enregistrées et répondues dans le plus bref délai.

» Art. 3. — Le bureau, pour le visa des passeports, continuera à remplir ses fonctions comme il l'a fait jusqu'à présent.

• Art. 4. — Toutes les personnes qui auront des objets importants et secrets à communiquer personnellement aux représentants du peuple, demanderont par écrit un rendez-vous qui leur sera indiqué sans retard, en expliquant toutefois, d'une manière concise, l'objet de leur demande.

» Art. 5. — Le Comité des subsistances, celui de surveillance et les députations des autorités constituées, ainsi que les généraux de Farmée révolutionnaire, seront introduits toutes les fois qu'ils se présenteront.

> Art. 6. — Les citoyennes ou autres individus qui viendraient solliciter pour les détenus ou pour obtenir quelque grâce, seront regardés et traités comme suspects.

3o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

» Art. 7. — Tous les jours, depuis midi jusqu'à deux heures, Tun des représentants du peuple entendra publiquement toutes les réclamations qui pourraient être présentées par les citoyens.

• Art. 8. — Le commandant du poste établi au ci-devant Séminaire ne laissera, jusqu'à Theure de midi, parvenir près les représentants du peuple que les personnes ci<lessus désignées et celles munies d'un laissez-passer dont le modèle sera convenu.

» Le présent arrêté sera imprimé, publié et affiché.

• Fait à Bordeaux, le 4* jour de la i^ décade du 2* mois de la 2* année de la République française, une et indivisible (25 octobre 1793).

» C.-Alex. YsABEAu, M, -A. Baudot, Tallien,

Ch AUDBON'ROUSSAU .

» Par les Représentants du peuple :

» Peyrend d'Herval, secrétaire de la Commission, commissaire des guerres (0. >

Comme corollaire de Tarrêté qu^on vient de lire, un avis imprimé informait a les citoyens indigents et illettrés que le » Club national venait d'établir un comité chargé de T> rédiger leurs pétitions sans aucuns frais, jo Ce comité siégeait dans une des salles du club, rue des Fossés, en face de l'emplacement des ci-devant Récollets.

Nous ne ferons aucune observation sur les mesures édictées par les conventionnels : nous dirons seulement que Thérésia Cabarrus vengea plus tard, comme nous le verrons, les dames de Bordeaux de l'ostracisme dont les frappait cet arrêté.

Pendant ce temps, la Commission militaire condamnait à mort le prêtre Dumontet, convaincu d'avoir a: induit en » erreur plusieurs citoyens; d'avoir clandestinement exercé )> dans plusieurs lieux les fonctions de prêtre; d'avoir, par » sa morale contre-révolutionnaire, augmenté le nombre des » ennemis de la liberté, et mérité ainsi d'être confondu » parmi les conspirateurs contre la République, » et Saige,

(i) Archives de la Gironde, série L.

CRÉATION DE LA COMMISSION MILitAIRE. 3l

ancien maire de Bordeaux et membre de la Commission populaire de salut public, mis hors la loi par le décret du 6 août, et dont elle se borna à constater Tidentité ^^K

Saige que, dans une adresse à la Convention, on avait appelé le Capet de Bordeaux, était un homme considérable, possédant une très grande fortune, dont il faisait le plus noble usage : la ville lui doit deux hospices de charité. Quand on parlait de lui, on disait le vertueux Saige ^^K

Son hôtel, aujourd'hui occupé par la Préfecture de la Gironde, fut mis au pillage par Bertrand, son indigne successeur, et par quelques terroristes dont nous pourrions donner les noms.

Baudot, rendant compte à la Convention de la marche du mouvement montagnard à Bordeaux, écrivait : a Nous avons fait punir aussi le maire de Bordeaux, homme riche de 10 millions et fécond en ressources d'esprit, et que ceux des habitans qui n'étaient pas sans-culottes avaient fait un dieu ^^K » Nous copions textuellement ces lignes dans les colonnes du Moniteur.

L'exécution de Saige, accomplie au milieu d'une sorte de deuil public, fut un coup funeste pour la partie saine de la population. « Jamais, selon les expressions du grand historien de la Rome impériale, jamais la ville ne fut plus inquiète, ni plus effrayée (^K i»

La Terreur régnait

Du 3 au 25 octobre, une centaine d'arrestations avaient été opérées. « On tremblait devant ses proches, on évitait les réunions, les entretiens. Les amis et les inconnus, les choses muettes et inanimées elles-mêmes, les toits et les murailles étaient scrutés du regard <5>. »

(i) Audience du zS octobre 1793.

(2) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

(3) Moniteur universel,

(4-5) Tacite, Annales, liv. IV, ch. lix.

Les Journaux du temps publiés dans notre ville, et qui ont passé sous nos yeux, gardent le silence le plus complet sur les événements du jour. Des avis divers, le compte-rendu des séances de la Convention, celui du procès de Marie Antoinette et l'annonce des spectacles, tel est le butin peu compromettant des journalistes.

On y devine le silence de la peur.

Le 26 octobre, la Commission militaire acquittait Hostain (Joseph) et Henry (Gabriel-Denis), et leur offrait Taccolade du président.

Tandis que la Commission militaire se montrait ainsi facile et indulgente envers deux accusés, les représentants étaient assaillis des pétitions des citoyens mis en état d'arrestation, et, malgré les dispositions draconiennes de leur arrêté du 25 octobre, ils ne savaient à qui entendre.

Les prisons regorgeaient;' on en augmentait le nombre, qui s'éleva jusqu'à huit sous le règne de la Terreur à Bordeaux.

Il importait d'y faire des vides, bientôt remplis d'ailleurs, et l'humanité, d'un autre côté, exigeait qu'une certaine nature de demandes, celles relatives aux femmes et aux vieillards, par exemple, fussent examinées et accueillies sur-le-champ. Mais les représentants ne pouvaient s'occuper de détails qui auraient absorbé tous leurs instants; ils cherchèrent parmi leur état-major un homme de confiance pouvant être investi de cette mission délicate.

Pendant leur séjour à La Réole, ils avaient remarqué Antony, juge de paix dans cette ville, patriote honnête et ardent, doué d'une grande intelligence et qu'ils avaient admis dans leurs conseils.

: Ils fixèrent leur choix sur lui, et un arrêté du 26 octobre ordonna qu'il se transporterait dans les différentes maisons d'arrestation pour y entendre les réclamations des détenus et y faire droit.

Antony entra immédiatement en fonctions, et, pendant les jours qui suivirent, plus d'un détenu dut sa liberté, nous pouvons dire la conservation de sa vie, tantôt à la bienveillance du délégué des représentants, tantôt aux influences que Ton ne manqua pas de faire agir sur lui.

On ne tarda pas à incriminer Antony pour ces mises en liberté taxées d^ir régulières puisqu'un tribunal devait statuer sur le sort des détenus, et les conventionnels commencèrent à être accusés secrètement de modérantisme.

Cest qu'au gré des exaltés du parti montagnard, la justice du peuple semblait bien lente à frapper les aristocrates, les fédéralistes, les contre-révolutionnaires, les suspects. Tous les jours, en effet, on en signalait de nouveaux, et les dénonciations les plus infâmes remplissaient les cartons du Comité de surveillance.

C'était la source impure où devait s'alimenter la besogne de la Commission militaire.

Le 26 octobre, Marandon comparaissait devant elle. Marandon, dont le nom a déjà passé sous notre plume <'\ rédigeait à Bordeaux le journal le Courrier de la Gironde. On lui doit des poésies charmantes publiées dans les recueils du temps, et notamment le Voyage des sept sages de la Grèce. C'était un homme instruit, voyant la meilleure société de la ville, énergique dans ses opinions girondines, estimé de tous pour l'aménité de son caractère, la sûreté de ses relations et les habitudes élégantes de sa vie. Journaliste, il devait devenir acteur dans ces temps de tourmente et se mêlera la vie publique. C'est ce qui arriva.

Il avait trente-cinq ans et était originaire de La Rochelle. Lancé dans la carrière des lettres, les événements le firent publiciste. Il eut dans cette situation, à la tête du Courrier de la Gironde, des démêlés nombreux à cause de ses

34 HISTOIRF DK TA TFRRKUR A P.OPDFArX.

opinions très libérales et de Tappui chaleureux qu'il avait prêté en général à la cause de la Révolution, et en particulier à la constitution civile du clergé. Ferrère, alors avocat à ses débuts, avait été, dit-on, fort malmené par lui.

Le 7 juin lygS, Marandon assistait, dans une tribune publique, à la formation de la Commission populaire de salut public de la Gironde, quand Maugeret, l'apercevant, le fit nommer membre de la Commission. Il eut, en cette qualité, à visiter plusieurs départements et notamment le Gers. Des dépositions jointes au dossier le concernant, et notamment celle de Joseph Boubée, administrateur du département du Gers, établissaient que Marandon et un autre député de la Commission populaire s'étaient présentés à l'assemblée des autorités constituées du département réunies à Auch, et qu'ayant été introduits au bruit des applaudissements, Marandon, après avoir donné lecture des proclamations de la Commission populaire, s'était écrié : a: Citoyens, voici le moment où nous devons nous réunir; ne craignons pas les aristocrates, ils font cause commune avec nous. Élevons-nous avec force contre le parti qui s'élève à la Convention; marchons contre Paris. Ne craignez pas de manquer d'armes; nous avons des canons à Bordeaux. Joignez- vous à nous. »

Ces faits constituaient la base de l'accusation portée contre lui. On dit qu'après son arrestation, il espéra conserver sa vie en sacrifiant celle de Biroteau, et qu'il dénonça le conventionnel ^^K Rien n'établit catégoriquement cette allégation, que nous croyons devoir rapporter pour mémoire.

— N'êtes-vous pas, lui demanda Lacombe, l'auteur de la Lettre à Marat, ce martyr de la liberté?

— J'en suis le rédacteur.

11} Saintc-Luctt Oudaillc, Histoire de Bordeaux, etc.

— Vos intentions , si l'on en juge par cette le*ttre , n'étaient pas pour la mort du tyran ?

— Je suis cependant le rédacteur de l'adresse à la Convention. Il n'est personne qui ait rendu plus de services à la République que moi.

— Et Gorsas aussi, dit Lacombe d'un ton insultant, avait rendu de grands services à la République, et néanmoins il avait des vues perfides! — Comme lui, vous êtes coupable.

Marandon protesta de son innocence; il le fit en termes énergiques et fermes.

Lacombe comprit qu'il fallait terrasser un adversaire dont l'attitude impressionnait le peuple.

— Votre fermeté dans vos réponses, lui dit-il, pourrait persuader à l'auditoire que vous n'avez Jamais eu de mauvaises intentions; mais qu'il sache les propos que vous avez tenus.

Et le président lut emphatiquement la déposition de Joseph Boubée; puis il ajouta comme pour porter le dernier coup :

— Vous aviez promis aux représentants de leur dévoiler des secrets; quels sont-ils ? «

— Je connais la conspiration de Wimpffen; elle m'a été confiée.

Lacombe haussa les épaules.

Le greffier donna lecture des pièces du procès, et Marandon fournit quelques explications justificatives, qu'il termina ainsi :

— Je réclame votre indulgence pour ma famille.

— Comme juges, dit le président, nous devons étouffer tous sentiments et n'écouter que l'implacable voix de la loi ! Vous aviez des correspondances avec les Girondins membres de la Convention ?

— Je n'ai reçu que deux lettres de Fonfrède.

La Commission militaire constata l'identité de Marandon et pronofiça contre lui la peine de mort.

Un assez triste détail doit terminer le compte-rendu de ce procès; nous l'empruntons à un contemporain :

a Marandon, dit-il, n'était pas aussi philosophe qu'il était poète, car redoutant les approches de la mort, il but une bouteille et demie d'eau-de-vie, et lorsque l'exécuteur le conduisit depuis le lieu du jugement jusqu'à celui de l'exécution, il battait des entrechats, chantait à gorge déployée et mêlait à ses chansons des cris de Vive la République! Tout cela ne le sauva pas, et le peuple, lorsque sa tête lui fut montrée, cria aussi Vive la République! (»J »

Ces hécatombes ne suffisaient pas au parti montagnard. Comme nous Tavons dit, on commençait à murmurer autour des représentants ; on ne craignait pas de les taxer de modérantisme, de les accuser d'un manque d'énergie que rien ne semblait justifier. Des plaintes à ce sujet étaient arrivées jusqu'à eux, et pour atténuer l'effet qu'elles pourraient avoir auprès du pouvoir central, si elles lui parvenaient, ils voulurent que leurs opérations fiassent connues du gouvernement et de la Convention nationale. Ils prirent à cet effet, le 27 octobre, un arrêté portant que leurs collègues Baudot et Chaudron- Roussau se transporteraient à Paris pour y rendre compte de la conduite des représentants en mission dans la Gironde.

Ceux-ci partirent le même jour, et Tallien.et Ysabeau restèrent seuls à Bordeaux.

Un détail important est à noter ici. Avant de quitter notre ville. Chaudron- Roussau fit remettre à la Commission militaire une série de cent et quelques lettres saisies à la poste depuis le commencement de l'année et dont le dépouillement pouvait faire reconnaître des gens suspects.

Ce dépouillement fut confié au Comité de surveillance.

Après Marandon, le négociant Jacques Ségur, de Castres

(i) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

CRÉATION DE LA COMMISSION MILITAIRE. Sy

(Tarn), comparaissait devant la Commission militaire; il était acquitté.

Les capitaines américains dont les navires étaient en rade, avaient souffert de l'embargo mis par la Convention sur tous les bâtiments neutres, et des mesures prises par les représentants du peuple en mission pour faire rechercher à la fois les farines et les gens suspects. Ils portèrent leurs doléances à M. Fenwick, consul des États Unis, qui les transmit aux conventionnels en réclamant de justes indemnités pour les dommages éprouvés. Ysabeau et Tallien s'empressèrent de déférer à ces réclamations en ordonnant, par un arrêté du 28 octobre dont nous n'avons pu retrouver le texte, qu'une somme serait remise au consul américain pour être distribuée à ces capitaines; les conventionnels s'appuyaient, pour prescrire cet acte de justice, sur les sentiments de fraternité unissant les Français avec les États-Unis d'Amérique.

Ils voulurent aussi chercher à ranimer le commerce, et leurs tendances les auraient peut-être conduits à ramener le règne des lois — (c'est avec un grand doute à coup sûr que nous exprimons une pareille opinion), — mais Peyrend d'Herval, leur secrétaire, faisait une violente opposition à toutes les mesures empreintes de modération. Sa parole était audacieuse et violente, et pesait d'un grand poids dans les décisions des conventionnels.

Peut-être jouait-on ainsi une indigne comédie où chacun avait son rôle tracé à l'avance. Quoi qu'il en soit, les représentants semblaient subir, en la redoutant, l'influence que cet homme avait su acquérir auprès d'eux et parmi les Montagnards bordelais.

Peyrend d'Herval tenait pour le système révolutionnaire de la terreur, et ne pensait pas qu'on pût ramener Bordeaux sans y noyer dans des flots de sang le monstre si redouté du fédéralisme. On assure que Baudot, pendant

son séjour à Bordeaux, fut' subjugué par lui et resta sous sa domination ^^K

La Terreur continua.

Le 28 octobre, la Commission militaire acquittait Abadie (Jean), âgé de trente-deux ans, peintre.

Le lendemain, 29, elle acquittait ûoté^ac (André), soixante ans, maître de poste, et Fourcade (Guillaume), cinquante-trois ans, tonnelier; condamnait Lalanne (Jean- Gabriel), quarante et un ans, plammètre, à six années de fers avec exposition pendant deux heures sur la place Nationale, ayant un écriteau devant et derrière portant ces mots: Partisan de la Commission populaire et de la force départementale, et prononçait la peine de mort contre Villeneuve (Nicolas-Abel), vingt-cinq ans, commis négociant, natif de Castres (Tarn), déclaré coupable d'aristocratie.

Le conventionnel Cussy fut sur ces entrefaites arrêté à Bordeaux, et Ysabeau et Tallien ordonnèrent qu'il serait traduit à V instant devant la Commission militaire (^^. Cette victime échappa à Lacombe; Cussy, en effet, transféré à Paris, y fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 25 brumaire an IL

Durant ce temps et par les soins de la municipalité et du Comité de surveillance, on versait, ou à peu près, à la Monnaie de Bordeaux Targenterie saisie dans les visites domiciliaires faites chez les citoyens, ou provenant des biens confisqués des condamnés à mort. La maison de Saige, comme nous Tavons dit, offrit un riche butin aux sans-culottes bordelais.

Les rapines honteuses exercées par eux pendant la Terreur leur valurent des sommes incalculables^^).

(i) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

(2) Appendice^ note III.

(3) D'après diverses déclarations, plus de six millions ont dû entrer au Comité de surveillance, d'où Ton prétend qu'à peine il en est sorti un, (Delormel, FeuiUe de Bordeaux, no 1 14.)

CREATION DE LA COMMISSION MILITAIRE. :>q

Quant à Lacombe, il ne volait pas encore; mais de concert avec ses collègues, il voulait un traitement. La Commission militaire, en conséquence, pétitionna auprès des conventionnels pour se faire payer le salaire du sang répandu et de ses peines et travaux.

Lacombe avait sondé à Pavance les représentants dans des conversations particulières, et préparé ainsi le terrain. Il avait eu le soin de s'assurer l'adhésion de Peyrend d'Herval. Celui-ci, en effet, appuya chaleureusement la pétition quand elle fut présentée; il n'eut pas d'ailleurs grand'peine à la faire accueillir, les représentants ayant trouvé à la fois équitable et démocratique Tidée d'une rémunération. Dès le 3o octobre, ils décidèrent que chacun des membres de la Commission militaire recevrait, à titre d'indemnité, la somme de 18 livres par jour, à dater de l'installation du tribunal; que cette indemnité serait soldée par le payeur général du département, et qu'elle serait rétablie dans sa caisse sur les bieiis confisqués des hommes que la loi condamne ^^K

C'est toujours, on le voit, le même ordre d'idées : les riches fournissaient à la Terreur le luxe, assez chèrement payé, d'un tribunal d'exception, et leurs têtes alimentaient la machine à meurtres ^^K

Nonobstant les vides qu'y avaient faits la guillotine et la mission d'humanité remplie avec un dévouement digne d'éloges par Antony, les prisons s'encombraient sans cesse de suspects. Il en arrivait de toutes les parties du département. Il importe de ne pas oublier comment les choses se passaient en France en l'an II de la République. Chaque village avait son Comité de surveillance investi du pouvoir de- décerner mandat d'arrêt contre tout citoyen dénoncé comme suspect, ayant manifesté des sentiments inciviques,

(1) Appendice, note IV.

(2) Alfred de Musset.

noble, père ou fils d'émigré, etc. Ce mandat transmis à la municipalité était immédiatement mis à exécution, et le citoyen arrêté, après interrogatoire sommaire par l'autorité locale et apposition des scellés sur ses papiers ou dans sa maison, était transféré dans une des prisons de la résidence des représentants du peuple. Ceux-ci devaient, en vertu de leurs pouvoirs illimités, statuer sur le sort des détenus, soit en les mettant en liberté, soit en les envoyant à Paris, soit en les déférant aux tribunaux ou commissions qu'ils ne manquèrent pas de créer auprès d'eux, afin d'échapper en apparence à la responsabilité qui les accablait.

C'était un inextricable réseau étendu sur tout le pays et auquel personne ne pouvait se soustraire. Aussi les prisons étaient- elles toujours pleines, et la Commission militaire avait peine à suffire à sa funèbre besogne.

Le 3o octobre, elle jugeait huit prévenus.

Magendie (Jacques), soixante-un ans, maître d'écriture, fîit acquitté.

Delille (François), quarante-cinq ans, cordonnier pour femmes, fut aussi acquitté et reçut une indemnité de 100 livres pour le préjudice que lui avait occasionné sa détention.

Marsœuvre (Jean -Louis -Dominique), quarante-quatre ans, peintre en miniature, fut condamné à un mois de détention.

Raba (Moïse -Antoine -Rodrigue), cinquante-huit ans; Raba aîné (Abraham- Henrique), soixante-quatre ans; Raba (Gabriel -Salomon-Henrique), cinquante- deux ans; Raba (Aaron- Henrique), cinquante-six ans, tous les quatre négociants, et Raba (Jacob- Henrique), soixante ans, médecin, furent condamnés solidairement à 5oo,ooo livres d'amende, dont 400,000 pour les frais de l'armée révolutionnaire et 100,000 pour les sans-culottes de toutes les sections de Bordeaux.

Le 3i octobre, Darodès (Jean), cinquante ans, marchand fripier, était acquitté par la Commission militaire et recevait une indemnité de 48 livres pou7- continuer son petit commerce. Darodès était coupable A^ indifférence envers la patrie; mais son ignorance et sa misère le rendaient digne de riîidulgencc du tribunal (*).

En envoyant au Conseil général de la commune de Paris la collection des jugements de la Commission militaire, Lacombe écrivait, à la fin d octobre, que ses membres « indulgents envers les pauvres, sévères contre les riches égoïstes, implacables contre tous les conspirateurs, travaillaient à délivrer Bordeaux des principaux ennemis de la liberté et à remonter l'esprit public qui était encore loin d'y être à la hauteur des circonstances ^^K »

Nous avons le regret de dire qu'un peu plus tard le Comité de Salut public reprocha sa modération à la Commission militaire.

Les Girondins réfugiés à Caen s'étaient rendus à Bordeaux à bord a'un navire du commerce, le brick l'Industrie. Ce brick, saisi à son arrivée à Pauillac, était resté dans la rade, le capitaine avait été arrêté et une procédure s'instruisait contre lui. Cela ne suffisait pas. Le i*' novembre, et considérant que les forces maritimes stationnées au Verdon étaient insuffisantes pour garder l'entrée de la rivière et pour garantir les côtes de la Gironde et de la Charente Inférieure des insultes des petits corsaires qui ne cessent dy commettre des h^igandages , qui gênent le petit cabotage au point d'^arrêter le cours des subsistances, Ysabeau et Tallien déclarèrent le brick /7«(i//5/ne propriété nationale et le mirent, ainsi que son équipage, à la disposition de l'ordonnateur de la marine à Bordeaux, pour être armé, équipé et envoyé au Verdon où il devait stationner

(i) Dossier Darodès : Archives du greffe de la Cour d'appeL (2) Le Courrier républicain, t. I«»-, p. 70.

SOUS les ordres de la frégate la Fille unique (*), et seconder ses opérations.

De pareils procédés étaient-ils bien réguliers ? Non, sans doute, et le régime révolutionnaire pouvait seul attenter ainsi à la propriété privée. Mais qu'était-ce après tout qu'une pareille confiscation auprès des sacrifices humains qu'ordonnait la Terreur ! Les notions les plus élémentaires des droits et des devoirs de la vie en société étaient obscurcies par la passion politique, et le bon plaisir et la volonté des proconsuls prenaient la place de la loi. C'était l'application du mot si connu : Sic polo, sicjubeo, sit pro ratione voluntas.

Depuis leur arrivée, Ysabeau et Tallien n'avaient cessé de se préoccuper de la municipalité du i8 septembre, dont tout le personnel n'était pas à leur convenance. On se souvient qu'il s'y était glissé quelques citoyens modérés. Assaillis de dénonciations, de récriminations, de renseignements de toute nature, ils en préparaient, de concert avec leur entourage, une épuration qui ne se fit pas attendre. En même temps qu'ils confisquaient le brick V Industrie, ils nommaient une municipalité qui devait îoncûonn^ijusqu aux élections qui seraient faites par le peuple conformément à la nouvelle Constitution,

Bertrand fut conservé comme maire. Dutasta fut procureur de la commune, Tustet, substitut, et vingt-un officiers municipaux, parmi lesquels on remarque Charles, Cogorus, Couteaux, Chaussade, Martial aîné et Germain, furent désignés. La municipalité était chargée de présenter incessamment aux représentants du peuple une liste de vingt- quatre citoyens notables, destinés à partager ses travaux, à former le Conseil général de la commune, et à délibérer avec elle dans tous les cas où la loi exige la convocation du Conseil.

(i) Archives de la Gironde, série L.

L'arrêté des conventionnels décidait, en outre, qu'il serait alloué à tous les membres composant la municipalité une indemnité suffisante pour qu'ils pussent consacrer tout leur temps et tous leurs soins à la chose publique (*).

Par les choix qu'ils venaient de faire, Ysabeau et Tallien donnaient une approbation implicite à tous les actes de violence accomplis à Bordeaux depuis le i8 septembre; ils allaient toujours en avant dans la voie terroriste, et le principe nouveau d'une indemnité aux membres de la municipalité consacrait une innovation essentiellement démocratique. Tous les citoyens pouvaient aspirer aux fonctions municipales, et les conventionnels, substitués de leur propre autorité au suffrage du peuple, étendaient le cercle de leurs choix. Il n'était plus nécessaire d'avoir une valeur intellectuelle ou autre; il suffisait d'être sans-culotte, et les sans-culottes ne manquaient pas à Bordeaux.

Ils se manifestaient chaque jour par leurs actes. Barbé, par exemple, se qualifiant d'agent de la République, et qui était en mission à La Tresne, demandait à Ysabeau et à Tallien de lui envoyer vingt-cinq Montagnards pour pouvoir faire exécuter les lois et punir les accapareurs de la commune de La Tresne et des environs.

Il en était ainsi des autres, et, comme la tache d'huile, la terreur gagnait et s'étendait peu à peu sur tout le département.

Le I®' novembre, la Commission militaire constatait l'identité de Bertonneau ( André - Jacques - Pierre ) , et prononçait la confiscation de ses biens au profit de la République, comme ayant été mis hors la loi par le décret du 6 août. C'était un mort qui comparaissait devant le tribunal : Bertonneau, en effet, poursuivi par un détachement de l'armée révolutionnaire jusqu'à Saint-Aubin en

(i) Arrêté du !•' novembre 1793.

Médoc, s'était fait sauter la cervelle après avoir tiré sur la troupe; il avait été membre de la Commission populaire (»).

Elle acquittait ensuite £';cper/ (Bernard), trente-deux ans, tonnelier à Lormont, et Bassier (Guillaume-Mathieu), vingt-deux ans, marin, en accordant à ce dernier une indemnité de loo livres.

Dans son audience du 2 novembre, elle acquittait encore Béraud (Antoine), quarante-deux ans, tuilier, domicilié à Lormont; Sarrasin (Jean), vingt-six ans, tailleur d'habits, et les époux Lan:{a ou Lance^ marchands de citrons, en accordant à Sarrazin 60 livres d'indemnité et aux époux Lanza 200 livres; et condamnait Collineau (Antoine), vingt-six ans, marchand, rue Poitevine, à 5oo livres d'amende, pour indifférence envers la liberté, insouciance et modérantisme .

Interrompons un instant notre récit de la justice révolutionnaire, et cherchons à retrouver, s'il est possible, au milieu des faits que nous venons de faire connaître, la pensée et la trace intime des conventionnels en mission à Bordeaux. Leur situation était difficile et délicate. Leur séjour dans notre ville n'avait pas tardé à y attirer, disait-on, des espions et des agents du Comité de Salut public, contrôlant leurs actes, leurs paroles, réveillant et stigiulant par leur exaltation l'opinion publique. Ces hommes poussaient à chaque instant des cris de désespoir; la Montagne était trahie, d'après eux : ils écrivaient, dénonçaient, se plaignaient sans cesse. On remarquait parmi eux Desfieux, dont nous avons eu à nous occuper (^^ et un certain Courtois, employé dans les bureaux du

(i) Bertonneau, chef de la Commission populaire et qui était en fuite, se voyant sur le point d'être pris, a tenté d'assassiner celui qui l'arrêtait. Il Ta manqué et s'est fait justice en se tuant avec son second pistolet. {Moniteur,}

(2) T. lef, p. 29.

ministre de la guerre Bouchotte. Que faisaient à Bordeaux Desfieuxet Courtois? On le de\înait. Ils entretenaient des correspondances avec la Société dos Jacobins de Paris et ne cessaient de crier au modérantisme et de se plaindre qu il ne tombait pas assez de tètes à Bordeaux ^^\

Us prirent texte de la mission confiée à Antony de visiter les prisons, pour dénoncer Tarrété des représentants au Comité de Salut public comme portant atteinte aux droits de la justice et à la sûreté de la République.

Le Comité de Salut public échangea à cet égard des correspondances avec Ysabeau et Tallien qui, fatigués de la puérilité de pareilles dénonciations et de Taccneil qu'on leur faisait à Paris, ne craignirent pas de se plaindre à leur tour en termes assez vifs.

Leur lettre mérite d'être citée :

€ Vous ne sauriez trop vous méfier, citoyens collègues, de ce que vous écrivent un tas d'aigrefins, commissaires sous tous les noms et de toutes les couleurs, dont le métier est d'entraver les représentants, d'entraver leurs mesures et de vous tromper enfin à la journée. C'est ainsi qu'ils gagnent leur argent. On dirait que, comme sous l'ancien régime, vous envoyez âes contre-ambassadeurs, auxquels vous accordez plus de crédit et de confiance qu'à ceux qui en portent le caractère »

En même temps qu'ils écrivaient en ces termes au Comité de Salut public, les conventionnels, comprenant qu'ils avaient besoin d'être soutenus, défendus même, faisaient envoyer à Paris des lettres que le Moniteur reproduisait, ou s'adressaient à leur collègue Baudot, en ce moment à la Convention, pour être publiquement justifiés par lui, qui avait participé aux premiers actes de leur mission.

C'est ainsi qu'on lit au journal officiel une lettre conçue

(i) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

dans les termes suivants : « Le Club national, stimulé par les représentants du peuple Ysabeau et Tallien, développe et propage dans tous les coeurs les principes brûlants d'amour du bien public et du républicanisme. Il passe au scrutin épuratoire les états-majors des trois bataillons en réquisition. La jeunesse part tous les jours avec Tardeur et Tallégresse qui présagent la victoire. Tous ceux qui ont des habits d'uniforme s'empressent de les offrir pour être distribués à leurs frères d'armes appelés à la défense de la patrie <'^ » C'est ainsi, d'un autre côté, que Baudot disait à la Convention : oc Nos collègues de Bordeaux m'ont chargé de vous rendre compte de leur conduite. La révolution s'y est faite en silence, elle n'est pas moins inébranlable. La Commission prétendue de salut public disait toujours qu'elle voulait la République, en employant tous les moyens pour la détruire. Vous connaissez ses attentats; je ne reviendrai pas là-dessus. Notre premier plan fut de ne point l'attaquer d'abord de vive force, parce que nous n'avions pas un assez grand nombre d'hommes. Nous commençâmes par nous emparer de toutes les fortifications qui environnent la ville de Bordeaux. Nous y trouvâmes un bataillon qui prenait le nom de la Gironde : nous l'envoyâmes dans un lieu où il ne pouvait être dangereux, après lui avoir donné des officiers patriotes. Bientôt nous fûmes maîtres du Château Trompette, dans l'intérieur de la ville; alors nous déclarâmes nos projets. La Commission populaire sentant sa faiblesse tenta de s'échapper. Plusieurs de ses membres ont été pris et punis. Il y en a huit dans les prisons de Paris; il faut les renvoyer à Bordeaux parce que l'exemple aura plus d'effet là qu'ici... Une bonne opération que nous avons faite est le désarmement de tous les aristocrates; 2,000 fusils nous ont été apportés. Il est impossible de voir plus de précision

(i) Moniteur universel.

et d'intelligence qu'on n'en a mis dans cette opération. Le Château-Trompette est rempli d'armes qui seront bien utiles à la défense de l'État. Nous pouvons vous assurer que Bordeaux est entièrement à la République. Il n'y a pas une voix récalcitrante. Cependant, avec la meilleure volonté ils n'ont pas la mesure révolutionnaire; ils sont encore dans l'enfance. Quant à l'état actuel, la Convention peut regarder comme certain que tous les délits politiques de la ville de Bordeaux seront effacés par les sans-culottes, disposés à faire tout ce que vous voudrez. Nos collègues Ysabeau et Tallien restent à Bordeaux; ils ont encore beaucoup d'occupation. La régénération de Bordeaux est un événement des plus heureux pour la République. J'insiste pour que la Convention renvoie à Bordeaux les huit membres de la Commission populaire. // ne faut que huit minutes pour

les Juger, dit-il. »

Sur l'observation de Thuriot que trois d'entre eux avaient

été jugés et exécutés ('), la Convention décréta le renvoi des

cinq autres à Bordeaux. Ce décret resta à l'état de lettre

morte.

Baudot ajouta ensuite : « Nous avons pris un arrêté pour

changer provisoirement le nom du département de la

Gironde en celui de Bec-d'Ambès. Nous demandons à la

Convention d'approuver cet arrêté. » La proposition de

Baudot fut immédiatement accueillie ^^K Il faut reconnaître que Baudot avait l'imagination plus

riche qu'exacte : son récit à la Convention contient en effet

des détails tout à fait fantaisistes.

Quoi qu'il en soit, Ysabeau et Tallien, satisfaits de

ses paroles et de l'approbation de leurs collègues, se

(i) Thurîot avait raison : Lemoine fils (Guillaume- Antoine), — Wormeselle (Gabriel) et Lacombe-Puyguereau (Jean-Simon), condamnés à mort le 2 novembre 1793 par le tribunal révolutionnaire de Paris, furent exécutés le même jour.

(2' Séance de la Convention nationale du 2 novembre 1793.

préoccupèrent un peu moins des espions du Comité de Salut

public et reprirent avec ardeur les devoirs de leur mission révolutionnaire.

Ils ne tardèrent pas à Justifier les paroles prononcées par Baudot le 3 novembre à la Société des Jacobins : « Tout se fait militairement à Bordeaux, disait-il, et le gouvernement ne va quà coups de sabre et de guillotine. C'est la dernière ressource qu'on a trouvée contre les aristocrates de ce pays-là; il a bien fallu la faire valoir. YsabeauetTallien ont trop bien commencé pour rétrograder maintenant; continuez-leur votre confiance. — Brune aussi se comporte très bien et est très révolutionnaire. Il coopère puissamment avec nous au retour de l'établissement des bons principes et tient ferme à l'exécution . C'est à vous à soutenir tous ces bons sans-culottes ^*J. »

Ici Baudot parlait avec vérité. Bordeaux, en effet, gémissait sous le joug révolutionnaire : visites domiciliaires, recherche des suspects et des traces du royalisme, arrestations, dilapidations, vols, violences de toute nature, tel était, on le verra, le bilan de la situation de cette malheureuse ville sous le régime terroriste; il n'y avait de sécurité pour aucun citoyen, et les dénonciations atteignaient toutes les classes de la société.

Dans la nuit du 2 au 3 novembre, Gaubet, Endron, Aindas et d'autres agents du Comité de surveillance se rendirent fossés Marat, n° 20, chez M. de Verthamon, le mirent en état d'arrestation et lui volèrent cinq grands plats d'argent, une paire de flambeaux, des couverts et autres objets formant un poids de 80 à 90 marcs d'argent. Cette masse d'argenterie, dont les armoiries avaient été cependant effacées, ne fut jamais remise au Comité, où M. de Verthamon la réclama vainement. Gaubet, Endron,

(1) Moniteur^ Séance du club des Jacobins du 3 novembre 1793.

Aindas et les autres s^étaient sans doute partagé ces dépouilles opimes.

On ne lira pas sans intérêt le récit qui nous a été fait par un témoin oculaire des enlèvements commis chez M. de Verthamon; c'est très certainement une curieuse page d'histoire : c J'étais de garde au Département, nous a-t-il raconté, lorsque vers une heure après minuit, deux citoyens se présentèrent et dirent au capitaine, en faisant connaître leurs qualités : il nous faut six hommes. Le capitaine les désigna et je me trouvai du nombre. Nous partîmes sous la conduite des deux citoyens qui n'étaient autres que Gaubet et Endron. Après un quart d'heure de marche, nos conducteurs nous recommandèrent de/aire doucement parce que nous serions bientôt arrivés. Effectivement, nous sommes à la porte du citoyen Verthamon. Oft frappe deux coups, personne ne bouge; on redouble, alors un vieillard vient à la porte.

— Qui est là? dit-il.

— Ouvre, répond Gaubet dît le Provençal.

La porte est ouverte.

— Où est Verthamon? demande Gaubet.

— Il est au lit, dans sa chambre, répond le vieillard d'une voix tremblante.

— Conduis-nous à sa porte.

Nous montons au deuxième étage, sur le devant. On frappe à la porte de la chambre.

— Qui est là? demande Verthamon.

— Ce sont des messieurs qui veulent vous parler. Verthamon et sa femme se lèvent, et la porte est

ouverte.

Gaubet entre immédiatement et dépose sur une petite table l'un des pistolets dont il est armé.

— Tu as de l'argenterie? dit-il brutalement à Verthamon. Où est-elle? Il faut nous la donner.

— Mais j'en ai donné, il y a quelques jours, pour cent louis en dons patriotiques...

— Il faut nous donner le reste.

— Donnez toute l'argenterie, dit gravement Verthamon en se tournant vers sa femme.

Celle-ci prend un flambeau pour aller la chercher; Gaubet •m'ordonne de la suivre, et son collègue Endron nous accompagne. L'argenterie était cachée dans du linge. Endron s'en empare et la porte dans la chambre de Verthamon. Là Gaubet, prenant un grand plat d'argent, l'examine et remarquant que les armoiries ont été grattées avec la pointe d'un couteau :

— Je vois avec plaisir, dit-il ironiquement au citoyen Verthamon, que tu as effacé les marques de féodalité qui étaient là-dessus. Est-ce là toute ton argenterie?

— Je crois qu'il y a encore des cuillères à café et des couteaux à manche d'argent.

— Il faut nous les donner.

On les alla chercher à la cuisine.

Gaubet demanda alors à voir tous les appartements. Endron se fit ouvrir tous les placards et armoires et apposa les scellés où il lui plut, depuis la cave jusqu'au grenier. Cela fait, Gaubet et Endron firent une espèce de note des objets trouvés et demandèrent une corbeille et du linge pour les envelopper.

— N'as-tu pas d'argent monnayé? demande Gaubet à Verthamon.

— Non, citoyen.

— Ne nous le cache pas.

— Si j'en avais, je le donnerais comme j'ai donné le reste de mon argenterie.

— Très bien. Maintenant habille-toi, et suis-nous.

— Je suis atteint en ce moment d'un rhumatisme et je demande que l'on me laisse ici avec des gardes.

CREATION DE LA COMMISSION MILITAIRE. 3l

— C'est impossible.

M™® de Verthamon, toute en larmes, conjura Gaubet et les autres de lui laisser son mari. Ce fut peine perdue.

— Il faut marcher avec nous, dit-il. Au surplus, ajoutat-il en s'adressant à M™« de Verthamon, tu peux être tranquille, il ne lui arrivera rien; tu dois savoir qu'hier nous avons été chez un citoyen de ton voisinage et que peu d'heures après il est revenu chez lui.

— Il est étonnant qu'on enferme mon mari, dit M"^® de Verthamon en pleurant; il a fait dans toutes les occasions des dons, principalement dans sa seaion.

— Je le sais, dit Gaubet.

— J'ai payé toutes mes impositions, ajouta Verthamon, et j'ai fait tous les sacrifices que pouvait faire un bon citoyen.

Tout fut inutile^ il fallut marcher. M. de Verthamon s'arracha des bras de sa femme éplorée; il fiit conduit au Comité de surveillance, et quelques heures après à la maison commune. Cette scène m'avait douloureusement impressionné, et les détails en sont restés gravés dans ma mémoire. Je n'oublierai jamais ces temps terribles, disait le narrateur en terminant. »

Que l'on se souvienne que de pareilles scènes se renouvelaient toutes les nuits, et plusieurs fois par nuit, sur tous les points de la ville et chez des citoyens de tout âge et de tout état, et l'on se rendra facilement compte de l'effroi des habitants honnêtes de Bordeaux, placés sous l'incessante menace de violences et de mesures aussi arbitrairement tyranniques !

Le désordre et l'anarchie régnaient, et à la faveur du désarroi général, quçlques misérables de bas étage, devenus les véritables maîtres de la ville, imposaient leur despotisme aux citoyens et se livraient sans crainte aux plus épouvantables exactions.

Les conventionnels, qui avaient lancé le char révolution-

naire, étaient impuissants à le contenir, et d'ailleurs leur autorité s'affirmait, d'autant plus sûre et d'autant plus incontestée, sur les ruines que la Terreur allait accumuler.

Vers ce temps, Brival, de passage à Bordeaux, s'était adjoint à eux et participait à quelques-uns de leurs actes (>^.

Après avoir rajeuni la municipalité, si l'on peut ainsi parler, ils voulurent réorganiser les autres administrations de la ville de Bordeaux qui depuis trop longtemps, disaient ils, étaient dans une inactivité funeste pour la chose publique. A cet effet, ils consultèrent les bons sans-culottes et recueillirent des renseigneniients auprès du Club national, et, par arrêté du 3 novembre, ils nommèrent une administration du district dont firent partie Rideau fils aîné. Le Moal, Reynaud, Monville, Boy, Fontanes, Servilliers, Mille, Viette, Château, Benoit et Duret; Jay de Sainte- Foy en fut le procureur syndic, et Girard le secrétaire.

Cette administration, qui fut chargée de remplir les fonctions déléguées aux administrations du département, reçut en outre la mission de s'occuper des subsistances, des secours à accorder aux parents des défenseurs de la patrie et de la vente des biens des émigrés et des individus mis hors la loi ou dont les biens avaient été confisqués par jugements des tribunaux et de la Commission militaire ^^K

Rideau et ses collègues se mirent à l'œuvre et cherchèrent à débrouiller le chaos qu'une interruption de quelques mois avait introduit dans les affaires du district et du département.

Ils réussirent à faire quelque bien, tout en secondant l'action révolutionnaire des proconsuls.

Pendant que tout ceci se passait à Bqrdeaux, la Montagne remportait à Paris sur la Gironde sa dernière victoire. Dans la nuit du 3o au 3i octobre, les députés girondins furent

(i) Brival était député de la Corrèze k la Convention. (a) Appendice^ note V.

condamnés à mort et exécutés le 3 1 octobre 1 793 au matin. Leur procès est trop connu pour qu'il nous vienne à la pensée de le rééditer ici. Nous dirons seulement que la nouvelle de leur mort fut accueillie à Bordeaux avec une vive satisfaction par le parti montagnard, qui manifesta bruyamment sa joie, et acclama la Convention. Le parti modéré, qui n'existait plus que de nom, car il ne se manifestait par aucun acte extérieur depuis la révolution du 18 septembre, pleura en silence ses illustres enfants et garda soigneusement dans son cœur le deuil de leur disparition.

C'était le dernier épisode de la lutte, un épisode dramatique et sanglant, et Bordeaux n'avait plus rien à espérer.

La Montagne était définitivement triomphante, et la ville était désormais soumise et terrorisée.

Ysabeau et Tallien, bien qu'ils ne dussent plus y trouver de résistance, pas plus que dans le département du Bec cTAmbès, continuèrent sans pitié ni merci l'œuvre de la vengeance nationale.

Le long martyrologe qu'il nous reste' à écrire ne l'attestera que trop, hélas !

Heureux alors ceux qui étaient aux armées ! Ils avaient en face d'eux des ennemis! Ceux-là échappèrent, en général, aux hécatombes sanguinaires de la Terreur et ne furent pas témoins des luttes fratricides où s'épuisa la virilité de la patrie!

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