LIVRE XL
tirer le canon d'alarme ; il semblait qu'un voile officieux dût être jeté sur tout ce qui s'était passé, mais ie lendemain le désordre continue, le surlendemain il recommence... )>
Lanjuinais avait mis le doigt sur la plaie, aussi mille invectives viennent-elles l'assaillir.
Thuriot. — 11 Vous calomniez Paris!
Drouet. — V Vous êtes un imposteur!
Legendre. — " Vous conspirez à la tribune !
GuFFROY. — n Entendons les pétitionnaires plutôt que ce traître, qui veut allumer la guerre civile! n
Va autre montagnard monte les degrés de la tribune et adresse à l'orateur des paroles qui ne parviennent pas à l'Assemblée. Mais Lanjuinais n'hésite pas à répéter tout haut les menaces qui lui sont faites à voix basse.
(i Comment voulez-vous, dit- il, assurer la liberté de la représentation nationale, lorsqu'un député, un collègue, vient me dire à cette tribune : « Jusqu'à ce que nous ayons justice des scélérats qui te ressemblent, nous remuerons et nous agirons ainsi. »
Cette révélation ajoute encore à la fureur de la Montagne, qui exige à grands cris l'admission des pétitionnaires. Le Centre et la Plaine demandent que la parole soit maintenue à l'orateur. Les plus vives interpellations s'échangent de part et d'autre. Enfin Lanjuinais reste maître du terrain et continue ainsi :
Il Une assemblée usurpatrice non-seulement existe, non-seulement délibère, mais elle agit, mais elle conspire. C'est elle qui a fait sonner le tocsin hier jusqu'à
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386 HISTOIRE DU LA ThBHElîR.
onze heures du soir, c'est elle qui l'a fait sonner encore aujourd'hui. Le secret des lettres a été violé et n'est pas rétabli. Vous savez quelles odieuses manœuvres ont été employées pour armer les citoyens les uns contre les autres. Les Comités révolutionnaires de section, que vous avez réduits à la simple surveillance des étrangers, ont fait sans scrupule arrêter des citoyens français. I^ commandant provisoire nommé par une autorité illégale continue ses fonctions, et donne des ordres. On présente de nouveau une pétition traînée dans la boue des rues de Paris.
(1 — Vous calomniez Paris, vous insultez le peuple jusque dans l'exercice de son droit de pétition, lui criet-on de la gauche.
1. — Non, je n'accuse pas Paris, réplique Lanjuinais; Paris est bon, Paris est opprimé par quelques
Mais les démagogues semblent résolus à ne pas en entendre davantage. Ils redoublent leurs vociférations.
Legendre escalade la tribune et cherche à en précipiter l'orateur. " Descends, ou je t'assomme! » lui criet~il en accompagnant sa menace d'un geste qui ne trahit que trop son ancienne profession. C'est alors que Lanjuinais lui lance cette apostrophe, une des plus sangianles ironies que l'histoire nous ait léguées :
n Legendre, fais d'abord décréter que je suis un bœuf; tu m'assommeras après. »
Legendre, décontenancé, recule. Drouet, Bobespierre jeune, Jullien de Toulouse donnent le signal d'un
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nouvel assaut. Aidés de quelques dignes acolytes, ils s'efforcent d'arracher Lanjuinais de la tribune. Celui-ci s'y cramponne. Plusieurs membres de la droite volent à son secours. Une lutte corps à corps s'engage. On ne peut prévoir quelle en sera l'issue, lorsqu'enfin le président, Mallarmé, qui jusque-là est resté muet en présence d'un tel désordre, se décide à intervenir. Il rappelle l'Assemblée au calme et Lanjuinais à la question. Le député d'Ille-et- Vilaine conclut ainsi :
<i Je demande que toutes les autorités révolutionnaires de Paris , notamment l'assemblée de l'Évêché, le Comité central, ainsi que tout ce qu'ils ont Tait et arrêté depuis trois jours, soient cassés. Je demande que le Comité de salut public rende compte après-demain de l'exécution de ce décret. Je demande enfin que tous ceux qui voudront s'arroger une autorité nouvelle ou contraire à la loi soient déclarés hors la loi, et qu'il soit permis de leur courir sus. »
viir.
La courageuse résistance de Lanjuinais avait fait attendre les prétendtis représentans du peuple souverain. L'Assemblée s'empresse de réparer cette irrévérence et d'admettre à sa barre la députation de la Commune.
" Délégués du peuple, dit l'orateur, depuis quatre jours le peuple de Paris n'a pas quitté les armes ; ses mandataires , auprès desquels il n'a cessé de réclamer ses droits indignement violés, se rient de son calme et
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388 HISTOIRE DE LA TEBREUfi.
de sa persévérance. Le flambeau de la liberté a pâli ; les colonnes de l'égalilé sont ébranlées; les contrerévolu llonnaires lèvent la tête. Qu'ils tremblent! la foudre gronde; elle va les pulvériser.
B Représentants, les crimes des factieux de la Convention vous sont connus; nous venons pour la dernière fois vous les dénoncer. Décréiez à l'inslanl qu'ils bOnt indignes de la conGance de la nation, mettez-les en état d'arrestation provisoire; nous en répondons tous, our nos têtes, à leurs départements. Le peuple est las de vous voir ajourner son bonheur; il est encore entre vos mains; sauvez-le, ou il se sauvera lui-même. »
Le président Mallarmé répond :
<i C'est, dites-vous, au nom du peuple de Paris que vous venez de parler; les autorités constituées, les bons citoyens mettront sans doute au premier rang de leurs devoirs le respect pour la représentation nationale. S'il y a des traîtres parmi nous, il faut qu'ils soient découverts, jugés, et qu'ils tombent sous le glaive de la loi. Vous venez de faire à la Convention une demande que vous dites être la dernière. La Convention l'examinera; elle pèsera les mesures que sa sagesse lui commandera, et fera exécuter avec courage celles qui lui paraîtront nécessaires.
« La Convention vous invite aux honneurs de la séauce. n
Certes, cette réponse à l'insolent ultimatum de la Coinnmae n'était pas celle qu'aurait dû dicter à son président le sentiment de la dignité de l'Assemblée. Néanmoins elle témoignait des hésitations qu'éprouvait
même nne partie de la gauche à livrer des membres d« la représentation nationale aux proscripteurs de la Commune. Aussi la dépulation se montre-t-ello très-médiocrement satisfaite. Elle reste toutefois à la barre pour connaître la détermination que prendra l'Assemblée.
Billaud-Varennes, Tailien, Turreau, demandent le renvoi de ia pétition au Comité de saiut public, pour qu'il fasse le rapport séance tenante et sans désemparer; mais le renvoi pur et simple et sans fixation de délai est adopté.
Devant cette décision, la députation se retire en poussant des cris: « Aux armes! sauvons la patrie! » Les tribunes applaudissent avec fureur à cet appel à la force. Les afïidés des Jacobins sortent précipitamment et vont grossir les rangs des émeutiers qui assiègent lei: abords de l'Assemblée.
A la faveur de ce tumulte, plusieurs représentants se glissent dans les escaliers, malgré ceux qui les gardent, et parviennent à quitter les Tuileries sans être arrêtés. De ce nombre sont Corsas et Meillan, qui courent rue des Moulins retrouver leurs amis.
Ceux-ci étaient déjà instruits de la résistance héroïque de Lanjuinais; ils avaient décidé de se rendre en masse à la Convention, et, au risque d'être immolés sur le seuil de l'Assemblée, de protester jusqu'au dernier moment contre la violation flagrante des lois. Mais , Corsas, épouvanté par les menaces qu'il vient d'entendre, par les préparatifs militaires qu'il a vus en traversant la cour des Tuileries, supplie ses collègues de ne pas écouter un entraînement généreux, de ne pas
s'offrir en victimes aux vengeances de leurs ennemis. Meillan joint ses instances à celles de Gorsas.
Les malheureux Girondins cèdent aux conseils de leurs timides amis, s'embrassent, se dispersent et laissent ainsi échapper l'occasion de racheter, par un trépas héroïque, et leurs fautes passées et leur incurable imprévoyance.
La Commune apprend avec indignation le peu de succès que semble devoir obtenir son adresse; mais elle se rassure lorsqu'un membre du Comité révolutionnaire annonce que ses collègues et lui ont en main les sommes nécessaires pour payer les quarante sous par jour aux citoyens peu fortunés qui sont sous les armes. Certaine de ne pas manquer du nerf de la guerre, elle applaudit avec enthousiasme lorsque Henriot lui déclare que toutes les mesures sont prises et que le peuple saura bien se sauver lui-même. Cependant, pour conserver quelque apparence de légalité, elle défère aux injonctions que lui fait transmettre le Comité de salut public , en décidant que ceux-là seuls siégeront comme membres du Comité révolutionnaire qui y auront été appelés par une délégation des autorités constituées , mais , par un faux-fuyant qui annule de fait cette rpesure, elle donne à ce Comité le droit de se choisir lui-même des adjoints, sauf à en aviser, pour la forme, le Conseil gé- ■ néral '.
i . De tous les membres de la Commune, celui qui, depuis trois jours, semblait, dans ses'discours, le plus disposé à ne pas sortir de la légalité, c'était Chaumctte; il était le plus on vue- Le Conseil délibérait sur ses réquisitions, et, en cas d'insuccès, la plus grande
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Dès le matin, Henriot avait fait investir les Tuileries d'une manière formidable. Il avait ordonné à toutes les sections de mettre sqr pied leurs bataillons complets sans faire battre la géûéralc, sans faire sonner le tocsin ni tirer le canon d'alarme.
A mesure que les bataillons arrivent, il les distribue suivant le degré de confiance qu'il a en eux; il a déjà placé dans les cours des Tuileries et dans ie jardin les sans-culottes soldés; il leur adjoint les sections dont il est sûr; il relègue les autres sur la place du Carrousel, sur les quais et dans les Champs-Elysées.
responsabilité devait peser sur lui. Aussi u.'iait-il d'avance de précjiutioQ en jouant la comédie, en se montrant désespéré des mesures violentes que l'on adoptait, en prenant ses collègues à témoin de ses protestations impuissantes. Cette conduite ambigui! lui fui plus tard reprochée lorsqu'il fut traduit au Tribunal révolutionnaire et que sa disgrâce donna ie signal des dénonciations. Nous avons retrouvé la lettre suivante qui exagère peut-être un peu l'attitude de Cbdumetle dans ces circonstances, mais dont le fond est vrai, puisque l'on rencontre dans les procès- verbaux de la Commune la trace de ces prétendues protestations du procureur-syndic.
Comité de surveillunce du département de Paris. — Marchand à l'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire. « f-'rère et ami,
« Obligé de partir à l'instant pour l'approvisionnement d'Orléans, « je crois de mon devoir de déclarer :
« Que, comme membre du Comité central révolutionnaire au a 31 mai, j'ai vu Chaumette faire tous ses efforts pour entraver cette u révolution glorieuse, dénoncer à chaque instant toutes les mesures * que le salut public exigeait, crier, pleurer, s'arracher les cheveux e et faire les plus violents efforts pour persuader que le Comité cenu tral opérait la contre- révolu lion. Sa conduite était telle qu'on l'eut a pris dans des moments pour un furieux... u
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Elles sont destinées à faire masse dans le loinlaîa. Quant aux dépendances intérieures de l'Assemblée, aux vestibules, aux escaliers, aux corridors, ils sont occupés par les habitués ordinaires des tribunes , hommes et femmes, qui depuis longtemps ont le privilège des injures et des violences, et dont la consigne est de ne laisser sortir qui que ce soit avant que les demandes de la Commuoe.n'aient été converties en décret '.
1 . On lit dans les Mémoires de Garât que lui, Lebrun et Grou-
velle, lous trois membres du Conseil exécutif, ayant voulu aller prendre l'air un instant dans une des petites cours intérieures du palais, des hommes armés de sabres et de pistolets leur ordonnèrent de repasser le guichet, et ils durent obéir.
Dans son compte rendu à ses commettants, Saladin (de la Somme) raconte que plusieurs députés, et notamment Grégoire, ayant absolument besoin de sortir de la salle, furent entourés par quatre fusiliers, conduits, attendus et ramenés par cette escorte.
Dans son précis des événements du % juin, Bdme Petit, député de l'Aisne, rapporte qu'ayant vu Marat, qui avait naturellement ses entrées et ses sorties libres, quitter la salle, il avait voulu le suivre, mais qu'il fut arrêté par flenriot. o Maral a-t^il donc des privilèges?» demanda Petit ; et il dut à- cette insistance de pouvoir sortir un iosUint.
Mais le témoignage le plus irrécusable de cette elfroyable pression est celui que l'on trouve dans le journal même des séances des Jacobins. On y lit ce qui suit :
Séance du, 2 juin 1193.
1 Le peuple occupe toutes les avenues de la Convention, les intrigants seront décrétés d'accusation ; si le décret n'est pas rendu, nous
le rendrons nous-mêmes Il est une circonstance qui mérite toute
l'altenlion de la société. La Convention était réellement entourée d'une force formidable, tous les députés étaient entourés au point qu'ils ne pouvaient sortir, même pour faire leurs besoins. »
Nous avons laissé la CoQvenlion au moment où elle venait de renvoyer la pétition de la Commune au Comité de salut public; malgré ce renvoi, la discussion continue sur ce sujet, le seul qui, pour le moment, répondît aux pénibles et secrètes préoccupations de l'Assemblée. ,
Un membre de la Plaine, Richon (de l'Eure) , est le premier à donner le signal de la débandade qui va laisser les Girondins seuls aux prises avec leurs adversaires, ir Vous avez entendu, dit-ii, les magistrats du peuple vous porter son vœu impérieusement émis; ils vous ont parlé des dangereuses conséquences d'un plus long ajournement. L'orage gronde, il menace; sauvez le peuple de lui-même, sauvez vos collègues, décrétez au nom du salut public l'arrestation provisoire des membres de cette assemblée que les magistrats accusent. Organes de l'opinion publique, ils vous ont promis leur sûreté. Ils en ont répondu sur leur tête. Ainsi le veulent les circonstances ' . n
A cette motion pusillanime, La Reveillère-Lépaux répond avec indignation :
4 . L'acte de lâcheté commis par Bichon ne le sauva pas de la persécution jacobine; le 3 octobre, il fut décrété d'arrestation à la demande de son collègue de députation, Duroi. Traîné de prison en prison pendant dix-huit mois, il apprit par lui-mfme jusqu'ofi peut conduire le premier pas fait dans la voie des proscriptions.
<i Si VOUS décrétez celte mesure, nous iroas tous en prison partager les fers de nos collègues. »
La droite appuie cette protestation généreuse en se levant tout entière et en s' écriant d'une voix unanime : « Nous irons tous! »
Malgré ces bruyantes démonstrations, le cri de sauve qui peut, lancé par Richon, avait frappé au cœur l'Assemblée; on sait quelle funeste influence exerceun pareil cri sur des troupes déjà à demi démoralisées; l'effet n'en fut pas moins soudain à la Convention. Revenant sur le décret rendu par elle une heure auparavant et en vertu duquel le Comité avait trois jours pour faire son rapport, elle décide qu'il sera mandé à l'instant même pour donner des explications sur les mesures qu'il prépare. Cependant on est bien obligé de lui laisser le temps de rassembler ses éléments d'information et de formuler son avis. Un Montagnard doué d'une faconde de bas étage, Levasseur (de la Sarthe), se charge, en attendant, d'occuper la tribune et d'empêcher tout membre suspect de modérantisme de tenter la moindre protestation contre ce qui se passe au dedans et au dehors de l'enceinte du palais national. Loin de se piquer d'une intempestive générosité, ce chirurgien de campagne applique brutalement le fer et le feu sur les blessures de ses collègues. Son thème est celui-ci : la loi veut que tous les gens suspects soient mis en arrestation. Or qui est suspect au premier chef, sinon ceux qui ont constamment calomnié Paris, voté l'appel au peuple, cherché à allumer la guerre civile par leur garde départementale? Qui est suspect, sinon ceux qui étaient
d'accord avec le tyran et Dumouriez et qui prétendent aujourd'hui que l'Assemblée n'est pas libre?
« — Non! non! uousne sommes pas libres, s' écriet-on à droite.
" — La preuve, ajoute un député, c'est que les portes de la salle sont gardées par des individus armés. La liberté existe peut-être pour certains représeniants; mais nous, depuis trois jours, nous ne pouvons ni entrer, ni sortir, ni opiner. Je demande que le président donne des instructions pour que les issues de la salle soient débarrassées. »
Mallarmé assure qu'il a donné les ordres nécessaires. Le commandant du poste est appelé à la barre et reconnaît que des femmes se sont placées aux portes du côté droit et empêchent les représentants de sortir. Il annonce que, s'étant avancé vers elles, il leur a parlé le langage de la loi çt qu'elles ont obéi.
« Non ! les femmes n'obéissent pas, s'écrie un député. Président, faites votre devoir, ou je vous rends responsable des malheurs qui peuvent arriver.
a — Il y a, ajoute un autre député, soixante mille hommes dans Paris qui ontjuré de s'armer pour défendre la liberté des représentants du peuple. Je demande que l'Assemblée les appelle près d'elle; sinon, elle encourrait une terrible responsabilité.
« — Tout ceci, repond Maraten ricanant, n'est qu'un stratagème pour abuser l'Assemblée et calomnier Paris ! » Le président renouvelle ses protestations et alïïrme qu'il saura maintenir envers et contre tous la liberté des représentants du peuple.
Robespierre, depuis le commencement de la séance, était resté muet et impassible à son banc. Mais les réclamations de la droite commencent k l'importuner. Pour les étouffer, il demande la clôture de l'incident. Ses vœux sont accomplis.
A ce moment le Comité de salut public fait connaître qu'il est prêt à obéir aux ordres de l'Assemblée. Le Comité avait divisé les rôles entre ses deux organes habituels, Lacroix et Barère. A Lacroix était échue la mission de proposer à l'Assemblée les mesures militaires qui paraissaient nécessitées par les exigences de la Commune; à Barère, le soin de contenter les meneurs de l'Hôlel de Ville, sans cependant imposer à l'Assemblée l'humiliation de se décimer elle-même.
Le projet présenté par Lacroix comportait l'organisation d'une armée soldée conformément à ce qui avait été adopté en principe quelques joure auparavant*. Cette armée devait être de six mille hommes. Jusqu'à la paix, les citoyens en activité de service ou en état de réquisition contre les rebelles De pouvaient en faire partie. Les places étaient ainsi exclusivement réservées aux sans-culottes parisiens. Pour toute garantie, on leur demandait un certificat de civisme délivré par la section, condition facile à remplir pour tous les mauvais sujets et les émeutiers de la capitale. Vu la cherté des vivres, on leur allouait quarante sols par jour. Enfin, par une habileté de langage assez habituelle au Comité de salut public, les dépenses de cette nouvelle
f . Voir plus hauf, pags 341 .
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troupe étaient mises à la charge du Trésor public. En revanche, le ministre de la guerre n'avait que des pouvoirs très-Hmités sur l'organisation et la direction de ces soldais d'une espèce particulière. Il devait recevoir le contrôle des enrôlés des mains de la Commune, qui elle-même le recevait des mains des sections. Quant au droit de réquisition , îi était par le fait implicitement réservé à la municipalité *.
L'Assemblée accepte sans mot dire le décret présenté par Lacroix, et, après quelques incidents de peu d'importance, elle accorde la parole au second rapporteur du Comité de salut public.
Barère avait depuis longtemps toute honte bue; mais, dans cette circonstance, il se surpasse lui-même. lUen de plus embarrassé que son discours, rien de plus lâche que ses conclusions :
« Je viens, dit-il, obéir au décret par lequel vous avez ordonné hier à votre Comité de salut public de vous faire un rapport sur vingt-deux membres de cette Assemblée. Le court délai que vous nous avez laissé ne nous a pas permis de nous entourer de tous les renseignements nécessaires pour donner à- ce rapport la clarté dont il était susceptible. Il nous a été impossible d'entendre aucun témoin; mais votre décret était précis, DOus avons dû obéir.
1 . Les articles & et 5 du décret étaient ainsi conçus : s L'ofganieation de cette force armée, sa formation en compagnies et en bataillons seront les mêmes que celles des bataillons de volontaires nationaux. Les lois et règlements décrélés pour le service de la force armée qui existait ci-devant à Paris seront provisoirement suivis, x
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(i Pour être impartial dans cette aûaire, le Comité a dû se placer au milieu des passions et des iniérêts; il a dû examiner la posilioo morale et politique de la Convention. 11 n'a pas cru devoir adopter la mesure de l'arrestation, il a pensé qu'il devait s'adresser au patriotisme et à la générosité des membres accusés et leur demander la suspension de leurs pouvoirs, en leur représentant que c'est là la seule mesure qui puisse Taire cesser les divisions qui assiègent la République et y ramener la paix.
» Ce sérail s'aveugler que de voir dans la mesure que je propose une mesure pénale. Le Comité s'est refusé a l'arrestation, précisément parce que cette mesure avait ce caractère. Il a pris du reste toutes ses précautions pour placer les membres dont il s'agit sous la sauvegarde du peuple et de la force armée de Paris. »
Après ce bel exposé, Barère présente un projet de décret en vertu duquel les députés dénoncés par les autorités parisiennes sont invités à ^e suspendre volontairement de leurs fonctions pour un temps déterminé.
Ainsi c'est le Comité auquel l'Assemblée a remis ses pleins pouvoirs, le Comité spécialement chargé du soin de veiller à la sûreté de i'Ëtat et par conséquent à celle de la représentation nationale, qui vient lui-même faire l'humiliant aveu de son impuissance. Se voyant ainsi abandonnée, trahie par ceux-là mêmes qui avaient mission de la défendre, la majorité s'affaisse sur ellemême. Tout à l'heure elle s'indignait de l'odieuse pression que les alBdés des jacobins prétendaient exercer
sur elle; elle se promettait de résister jusqu'à la mort à l'insolent ultimatum de Pache et de ses acolytes; elle couvrait de murmures la pusillanime proposition de Richon; maintenant, sous le coup des tortures morales les plus effroyables, des besoins physiques les plus impérieux, elle semble prête à accepter des mains de la Commune les tables de proscription où soQt inscrits ses membres les plus illustres.
Mais tout dépend encore de l'attitude que vont prendre les proscrits eux-mêmes. Par suite de l'abstention funeste que leurs amis leur ont imposée, bien peu sont à leur poste. Celui qui se présente d'abord à la tribune, c'e^t Isoard, ce même représentant qui, par ses paroles imprudentes, a le premier soulevé la tempête. A l'heure décisive, lorsque la tourmente éclate et l'enveloppe, il se sent défaillir. Esprit faible et par conséquent porté à l'exagération ; athée un jour, mystique le lendemain ; s'abandonnaot sans mesure à toute la fougue méridionale, puis fléchissant tout à coup sous le poids d'un fardeau trop pesant pour lui , Isnard perd en une minute l'estime des gens de bien et se condamne a l'indifTéreDCe de l'histoire.
u Quand dans la même balance, dit-il, on met un homme et la patrie, je penche toujours pour la patrie. Si mon sang était nécessaire pour sauver la patrie, sans bourreau, je porterais ma tête sur l'échafaud. Le Comité de salut public vous présente la suspension des membres désignés comme la seule mesure qui puisse éviter les grands maux dont nous sommes menacés. Eh bien ! je me suspends , moi , et je ne veux d'autre sau-
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vegarde que celle du peuple, pour qui je me suis codstamment sacri6é. Que l'on ne dise pas que je Tais en cela une action lâche. Je crois avoir fait preuve de courage jusqu'ici , et je pense que ce dernier acte est digne du caractère de représentant du peuple. »
Lanthenas, autrefois le conQdent le plus iolime de Roland, renchérit sur les paroles d'Isnard et fait luimême le procès à ses amis.
« Nos passions, dit-il, dos divisions ont creusé sous nos pas un abîme profond. Les vingt-deux membres dénoncés doivent s'y précipiter, si leur sort, quel qu'il soit, peut le combler et sauver la République. »
Api-ès Lanthenas, c'est un évêque constitutionnel qui, en consentant à se démettre, avilit la double dignité dont il est revêtu. Fauchet déclare qu'il souscrit a la suspension de ses pouvoirs et que sa vie est à la République.
Le vieux Dussaulx offre également sa démission. Déjà quatre des vingt-deux étaient venus accepter l'humiliante transaction proposée par le Comité de salut public. Heureusement pour l'honneur de la Gironde, deux autres de ses membres revendiquent hautement les droits de la représentation nationale et se refusent à abdiquer volontairement les fonctions dont les a revêtus la confiance de leurs concitoyens.
u Si mon sang, dit Barharoux, était nécessaire à l'alTermissement de la liberté, je demanderais qu'il fût versé. Si le sacrifice de mon honneur était nécessaire à la même cause, je dirais : Enlevez-le-moi; la postérité méjugera. Enfin, si la Convention croit la suspension
de nos pouvoirs nécessaire, j'obéirai à son décret. Mais comment de moi-même déposer des pouvoirs dont j'ai été investi par le peuple? Comment puis-je croire (]ue je suis suspect, quand je reçois de mon département, de trente autres et de plus de cent sociétés populaires, des témoignages de confiance , des témoignages consolateurs de l'amertume dont je suis abreuvé chaque jour ici? Non! n'attendez de moi .aucune démission. J'ai juré de mourir à mon poste, je tiendrai mon serment. »
Lanjuinais se prononce d'une manière plus énergique encore :
« Si j'ai montré jusqu'à présent quelque courage, je l'ai puisé dans l'ardent amour qui m'anime pour la patrie et la liberté. Je serai fidèle à ces sentiments, je l'espère , jusqu'au dernier souffle de ma vie. Ainsi n'attendez de moi ni suspension ni démission. »
Les injures pleuventsur les deux courageux girondins. Chabot, le plus lâche des hommes, se distingue entre tous par ses misérables quolibets. Lanjuinais lui impose silence par celte noble apostrophe : n Je réponds à mes interrupteurs, et surtout à Chabot qui vient d'injurier Barbaroux. : on a vu conduire les victimes à l'autel en les ornant de fleurs et de bandelettes, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas.
H N'attendez de moi ni démission ni suspension momentanée, n'attendez aucun sacrifice. Je ne suis pas libre pour en Faire, et vous ne l'êtes pas vous-mêmes pour en accepter.
u La Convention est assiégée; les canonssontdirigés
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408 HISTOIHE DE LA TERRKUR.
sur elle ; des consignes criminelles vous arrêtent malgré vous aux portes de la salle; tout à l'heure on vient de faire charger les fusils contre vous; il n'est pas permis, sans risquer sa vie, de se montrer seulement aux fenêtres... »
Lanjuinais n'exagérait rien. En ce moment même, Heoriot achevait ses derniers préparatifs. Toutes les issues étaient gardées par ses séides. Les députés qui s'y présentaient étaient repoussés avec mépris, quelquefois même frappés. Ils se plaignaient à leurs collègues, mais la Montagne les accusait d'imposture, et la Plaine, terrifiée, feignait de ne s'apercevoir de rien.
a Puisque j'ai encore, reprend l'intrépide girondin, la faculté de faire entendre ma voix, j'en userai pour vous donner un conseil qui peut vous couvrir de gloire et sauver la liberté : osez manier avec vigueur le sceptre des lois déposé entre vos mains ; cassez dès ce moment toutes les autorités que les lois ne reconnaissent pas; défendez à toute personne de leur obéir; énoncez la volonté nationale. Ce ne sera pas en vain : les factieux seront abandonnés des bons citoyens qu'ils abusent. Si vous n'avez pas ce courage, c'en est fait de la liberté. »
La majorité reste muette à cet appel suprême; Lanjuinais comprend qu'il n'a plus qu'à se voiler la lête et à attendre son sort; seulement, avant de quitter la tribune, il lance à ses collègues cette prophétie qui devait sitôt et si cruellement se vérifier :
<i Je vois la guerre civile s'allumer dans ma patrie, étendre partout ses ravages et déchirer la France. Je vois l'horrible monstre de la dictature s'avgncer sur des
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