LIVRE IV
A l'approche de la lutte suprême, tous les esprits étaient remplis d'hésitations et d'angoisses. Les constitutionnels craignaient de travailler au profit des partisans de l'ancien régime. Les Girondios sentaient que l'heure de la victoire ne précéderait pour eux que de quelques minutes celle d'une lutte acharnée avec les montagnards, aujourd'hui leurs auxiliaires, demain leurs ennemis irréconciliables. Parmi ces derniers eux-mêmes, quelquesuns ne pouvaient-ils pas pressentir déjà qu'ils seraient taxés plus tard de raodérantisme, accusés de ne plus se trouver « à la hauteur des principes? »
Aussi, dans la fameuse scène à laquelle on a donné le nom de Baiser Lamourette^ la Législative fut-elle de bonne foi en se livrant à un de ces élans généreux auxquels, pour l'honneur de l'humanité, ne peuvent résister des hommes émus par la même parole, en proie aux mêmes pressentiments, agités des mêmes craintes.
Au milieu de la séance du 7 juillet, l'ordre du jour appelait la discussion sur les mesures de sûreté générale. Tout à coup l'évêque constitutionnel de Lyon, Lamourette, demande à faire une motion d'ordre, et d'une voix tout à la fois grave et douce : « Au moment, ditil, oii l'on propose des mesures pour sauver la patrie, il importe de couper dans sa racine le germe de tous les dangers publics, la désunion des deux grands pouvoirs de l'État. On a déjà plusieurs fois parlé d'union, et l'union n 3
3i HISTOIRE DE LA TEKUELK.
ne s'est pas faite; cependant il faut qu'elle s'opère, car les honnêtes gens, divisés d'opinion, s'éclairant mutuellement par une discussion franche, peuvent toujours se rencontrer et s'entendre sur le terrain de la probité, de l'honneur, de l'amour de la patrie et de la liberté. Jurons (ionc de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment, de nous confondre en une seule et même masse d'hommes libres, également redoutables à l'esprit d'anarchie et à l'esprit féodal ; le moment où l'étranger verra que nous ne voulons qu'une chose fixe et que nous la voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera et où la France sera sauvée..,»
D'immenses applaudissements retentissent.
« Je demande, dit en concluant l'orateur, que M. le président mette aux voix cette proposition simple : Que ceux qui abjurent et exècrent la république et les deux chambres se lèvent ! »
En proie à un indicible enthousiasme, T Assemblée entière est debout; la gauche descend vers la droite, la droite court vers la gauche : Jaucourt s'assied auprès de Merlin, Dumas auprès de Basire, Albitte auprès de Ramond; Gensonné et Galvet, Gentyet Chabot, les députés les plus hostiles se serrent les mains, s'embrassent. Pastoret et Condorcet, qui le matin même avaient échangé, dans les journaux qu'ils dirigeaient, des lettres plus qu^acrimonieuses, tombent dans les bras l'un de l'autre.
« Oui, nous sommes tous frères, crient les spectateurs, nous voulons tous la même chose, la Constitution, la liberté, l'égalité. »
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Brissotqiii avait précédeimiient obtenu la parole pour s'expliquer sur les dangers de la patrie, refuse de la prendre de peur de troubler cette scène touchante. Il veut revoir son discours, « afin d'en effacer tout ce gui pourrait servir d'aliment aux passions. » On demande que le procès-verbal de la séance soit expédié aux quatre-vingt-trois départements, qu'une députation de vingtquatre membres soit envoyée au roi pour l'avertir de ce (jui vient de se passer; que toutes les autorités constituées et les corps judiciaires soient appelés pour assister à l'union de tous les représentants de la nation- Ces motions sont unanimement adoptées. Quelques instants après paraît le roi, accompagné de Lamourette et des députés délégués auprès de lui.
• « L'acte le plus attendrissant pour moi, dit-il, est celui de la réunion de toutes les volontés pour le salut de la |>atrie. J'ai désiré depuis longtemps ce moment fortuné ; mou vœu est accompli. Je viens vous dire moi-même que la nation et le roi ne font qu'un. L'un et l'autre ont le même but. Leur réunion sauvera la France. La Constitution doit être le point de ralliement de tous les Français ; nous devons tous la défendre ; le roi leur en donnera toujours l'exemple. »
Le président répond :
u Sire, cet instant mémorable de la réunion de toutes les autorités constituées sera un signal d'allégresse pour tous les amis de la liberté, de terreur pour tous ses ennemis. Cette union fait la force dont la nation a besoin pour combattre les tyrans conjurés contre elle ; elle est un sûr garant de la victoire. »
L'enthousiasme est à son comble. Les cris de vive le roi se mêlent aux cris de vive la nation.
Louis XVI ajoute : « Je vous avoue, monsieur le président, qu'il me tardait bien que la députation arrivât pour courir à T Assemblée. »
De nouvelles acclamations retentissent; elles se prolongent jusqu'à la levée de la séance, qui a lieu aussitôt après la sortie du monarque.
Hélas ! elle fut de courte durée, l'illusion de ceux qui, dans ces accolades fiévreuses, dans ces étreintes enthousiastes, avaient entrevu une ère nouvelle de bonheur et de prospérité pour la France. Les partis ne voulurent pas ratifier le traité d'alliance conclu par leurs chefs. Les Jacobins surtout, dont les principaux meneurs, Danton, Robespierre, CoUot d'Herbois, Billaud-Varennes, ne faisaient pas partie de la Législative, jetèrent les hauts cris contre ce qu'ils appelaient tm replâtrage ^ une réconciliation normande^ le baiser de Judas.
L'émotion, qui avait été immense au sein de l'Assemblée, qui s'était communiquée aux tribunes et répandue dans Paris avec une extrême rapidité, s'éteignit bientôt, comme un feu de paille, sous les quolibets et les plaisanteries des journaux de toutes les couleurs.
Mais ce qui ne contribua pas peu à rallumer les passions, ce fut — coïncidence toute fortuite, mais des plus malheureuses — l'arrivée, peu de moments après la