‹ Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inéditsChapitre 181 sur 267 · LIVRE VlII · texte numérisé non relu

LIVRE VlII

par des bataillons de gardes nationaux qui les reçoivent à coups de fusil, leur coupent la retraite. Attaqués de tous les côtés à la fois, enfermés dans un cercle de fer et de feu, ils n'ont plus qu'à chercher individuellement un salut presque impossible. Beaucoup périssent sous les quinconces du jardin. D'autres se ruent par le pont tournant sur les ennemis qui leur barrent le passage et arrivent au pied de la statue de Louis XV, au centre de la place.

Là, formant une espèce de bataillon carré, certains qu'ils ne pourront être attaqués par derrière, ils s'apprêtent à résister; mais tout d'un coup ils sont chargés par une troupe que, certes, ils ne devaient pas s' jttendre à trouver hostile ; la gendarmerie à cheval les sabre impitoyablement^. Dès lors ils ne cherchent plus leur salut que dans la fuite; presque tous y trouvent la mort.

Une demi-heure après l'évacuation des Tuileries, il ne restait plus de ce magnifique régiment des gardes suisses que les deux cent à deux cent cinquante hommes enfermés dans l'église des Feuillants et dont nous aurons bientôt à reparler.

Les malheureux soldats massacrés durant la retraite, à travers le jardin, furent, dit-on, enterrés au pied de ce fameux marronnier auquel sa précocité a valu le surnom d'arbre du 20 mars. Ainsi, Yarbre bonapartiste, selon la tradition populaire, ne devrait la miraculeuse force de sa

1. Récit du capitaine Pfyffer; récit de Pélion (pièces intéressantes pour rhistoire) , dans l'Histoire parlementaire, t. XVT, p. 444.

végétation qu'à l'engrais humain fourni par les derniers défenseurs de l'ancienne monarchie ^.

Ceux des insurgés qui n'ont pas poursuivi la troupe à travers le jardin, franchissent précipitamment les divers escaliers qui conduisent au premier étage. Là ils trouvent quelques faibles détachements qui n'ont pu rejoindre le régiment ou n'ont pas entendu battre l'assemblée. Ces soldats isolés vendent chèrement leur vie et ne succombent qu'après avoir immolé chacun plus d'un assaillant. On ne fit grâce à aucun. Tous les officiers et soldats suisses, qu'à raison de leurs blessures la troupe avait été obligée de laisser au Château, furent mis en pièces.

4 . La Suisse a honoré par un monument public le dévouement malheureux de ceux de ses enfants qui périrent au service de la royauté française. Aux portes de Lucerne, dans le flanc d'un rocher coupé à plan vertical, une grotte a été creusée, où un lion de proportions gigantesques est représenté expirant, percé d'une lance, sur un bouclier fleurdelisé qu'il couvre encore de sa force défaillante. Le rocher est couronné de quelques plantes alpestres; on y a gravé les noms des soldats et officiers morts au 10 août et au i septembre 179^. Tout près s'élève une chapelle, avec cette inscription :

HELVRTIORUU FIDEl AC VIRTUTl INVICTIS PAX.

Le modèle du monument a été composé par le £ameux sculpteur danois Thorwaldsen. L'aspect de ces lieux mélancoliques rappelle ce beau vers de Virgile :

Sunt lacrymœ rerum et mentem mortalia tanguau

M. Bekin, chirurgien-major du régiment, et son aide, M. Richler, furent massacrés au moment où ils prodiguaient des soins aux blessés qu'ils avaient refusé d'abandonner. On porta la fureur jusqu'à égorger les suisses des portes dans leurs loges. « Ils devaient partager le sort de leurs camarades, puisqu'ils étaient d'intelligence avec eux. » Dans les cuisines on tua tout, depuis les chefs d'office jusqu'au dernier marmiton, « complices de leur maître et devenus étrangers à la nation. »

Pendant ce temps, des fous furieux se livraient a un effroyable carnaval démagogique. On jetait par les fenêtres le mobilier royal, les pendules, les plus précieux objets d'art, on brisait toutes les glaces. « Médicis-Antoinelte y avait étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montrait en public*. » Dss portefaix revêlaient les costumes du sacre, s'asseyaient sur le trône; d'ignobles prostituées se paraient des robes de la reine, se vautraient dans son lit ^.

Dans les caves, on défonçait toutes les futailles. On faisait couler des torrents de vin ! auxquels venaient se mêler des torrents de sang; car les tueurs se montraient d'autant plus impitoyables qu'on les avait vus plus lâches durant le combat^.

4. Los phrases guillemettées sont emprunléos aux Révolutions de Paris, de Prud'homme, t. XUI, p. 236 et 237.

2. Ces mêmes prostituées se portèrent aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. C'est ce que racontait un témoin oculaire, Napoléon, à M. de Las Cases, à Sainto-Hélèno (3 août 1846).

3. Barbaroux, qui ne peut être suspect, puisqu'il avait été l'un des premiers organisateurs de Tinâurreclion, signale lui-même au mépris de la postérité « ces lâches fugitifs pendant Taclion, assassins après la

Néanmoins, et nous sommes heureux de le reconnaître, dans la foule qui avait envahi les Tuileries, il se trouva quelques hommes généreux qui réussirent , en risquant leur propre vie, à arracher plusieurs victimes à la mort.

Le vieux médecin du roi, Lemonnier, était resté impassible dans son cabinet, écoutant les bruits sinistres qui retentissaient au-dessus, au-dessous, tout autour de lui. Enfin, les envahisseurs s'aperçoivent qu'ils ont passé devant une porte. Us frappent brutalement et à plusieurs reprises. Lemonnier leur ouvre.

— Que fais-tu là? tu es bien tranquille, lui dit le premier qui entre.

Sans s'émouvoir, il répond :

— Je suis à mon poste.

— Qui es-tu donc dans ce Château ?

— Je suis le médecin du roi.

— Et tu n'as pas peur?

— De quoi? Je suîs sans armes ; fait-on *du mal à qui n'en peut pas faire?

— Allons! tu es un bon b ; mais tu n'es pas bien

ici ; d'autres, moins raisonnables, pourraient te confondre avec le reste. Où veux-tu aller?

— Au Luxembourg.

— Viens, suis-moi et ne crains rien i »

L'insurgé force la foule à s'écarter devant lui et Lemonnier, en criant sans cesse :

victoire, ces tueurs de cadavres qu'ils piquaient de leurs épées pour se donner les honneurs du combat » (p. 73 de ses Mémoires) ; seulement, Barba roux prétend que les Marseillais n'étaient pas de ce nombre. Nous ne partageons pas son opinion sur ce point.

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