‹ Histoire de la troisième République de 1894 à 1906 (volume 3)Chapitre 37 sur 37 · L'EGYPTE. — LA FRANCE ET L'ANGLETERRE SUR LE NIL · texte numérisé non relu

L'EGYPTE. — LA FRANCE ET L'ANGLETERRE SUR LE NIL

L3S Anglais en Egypte.

Nous avons précédemment lacoiilé comment l'Angleterre, après le vote de la Chambre française qu^ se prononça coi,itre toute intervenlion, le '^9 juillet 1882, occupa seule l'Egyple et sy maintint, malgré nos continuelles protestations. Elles ne semblaient que les impuissantes récriminations dune bouderie injustifiée après cette abdication parlementaire.

L'Angleterre se trouva merveilleusement servie, en Egypte, par un homme tenace, énergique jusqu'à la brutalité : sir Evelyn Baring (lord Cromer), qui succéda à sir Edward Malet et qui se consacra, pendant vingt-quatre ans, à organiser la domination anglaise en cette contrée. D'abord contrôleur des finances en Egypte, il fut nommé, le 12 septembre 1883, « haut-commissaire et agent diplomatique près du khédive », Tewfîck, qui avait succédé à son père Ibrahim pacha, destitué par la Porte le 25 juin 1879 et décédé en 1891 (1). Lord Cromer,

fl) Une attaque dinflucnza emporta le khédive Tewlick le 7 janvier 1892. Son fils Abbas-Hilmi, âgé de 18 ans, lui succéda.

Troisiôme République (1897-1899). 18

obtint ce poste par la protection de ses frères, banquiers à Londres, Ce silencieux inflexible fut vraiment thc rlghi man in the right place, et les divers cabinets de Londres eurent l'intelligence de lui laisser une complète initiative. Il faut dire quïl eut la partie belle, car la France, comme pour faciliter sa tâche, déplaçait conslaniment son représentant, qui était le principal adversaire de la politique anglaise (1).

Un contrôle anglo-français avait été imposé au khédive Tewlîck. Le premier acte de sir Baring fut de supprimer le conseiller français, ^L de Blignières, pour que le cOi;seiller anglais, sir Edgar Vincent (plus tard directeur de la Banque ottomane à •Constant inople), restât le maître de la gestion financière, le véritable ministre des finances égyptiennes. Sur la proposition de ce dernier, les puissances consentirent à modifier la Loi de liquidation par la Convention de Londres (18 mars 1885), qui garantit à i'Egvple un emprunt de 225 millions destiné à combler le déficit de 1885, à payer les indemnités de l'incendie d'Alexandrie, le rachat des pensions, les grands travaux du Nil. Dès 1887, grâce aux habiles mesures de '^ir Edgar Vincent, après uno longue période de désordre financier et de déficit, le budget se solda par un excédent de trois millions de francs, et les réserves allèrent eu augmentant.

Une ère de prospérité inconnue commença, h la

(I) La France s'est fa-t représenter nu L'aire par lo- ron-j suis généraux ci-après : MM. Barrère, comte d'Aunny. « omtej d'Aubigny. marquis de Heverseaux, Cogordan, de la l'oulinière. Quels résultats e-;pérer avec ces changements mcessants? A l'instabilité ministérielle correspond i'insl,-il>ilitc | de la diplomatie.

LA MISSION MARCHAND 21'-j

surprise générale. Et les grands travaux publics s'exécutèrent rapidement.

Ce bon état des finances permit à lord Cromer de réorganiser l'armée, et il prit la direction du département de la guerre. Après les désastres du Soudan, l'armée égyptienne se trouvait détruite. Des officiers anglais formèrent d'abord des bataillons d'infanterie et des troupes soudanaises. A la fin de 1S88, ou comptait 8 bataillons cuvptiens, '3 bataillons soudanais, 1 camel corps. [ régiment de cavalerie, 6 batteries, éléments bini exercés, bien vêtus, bien nourris et payés régulicirment.

Lord Cromer projetait d'écraser définitivement le rnadhisme au Soudan, mais il le laissait d'abord s"user lui-même par ses excès, par les horreurs de ses atrocités. Lorsque, au mois de décembre 1895, il sut que les derviches se portaient de la vallée du Nil vers Kassala, dans l'intention d'attaquer les Italiens, il jugea l'instant propice i>our tenter un mouvement offensif sur Dongola.

Kitchener, sirdar de l'armée égyptienne, se rendit à Ouadi-Halfa et prit le commandement en chef de l'expédition (1). Le 20 mars 1896, une brigade soudanaise occupa Akasheh. Les troupes décimées par le choléra ne purent avancer que très lentement. Le 7 juin, elles surprirent les derviches à Firket sur le Nii.

ni Sir Horatio-Herbert Kitchener, né en 1851. sortit en 1871 de l'Ecole militaire de Woohvich comme lieutenant du srénie. En 1882, an moment de I-t réorganisation de l'armée égyptienne, il y entra avec le srrade de major de cavalerie. A =on retour en Ancleterre. il fut employé an dépAt des cartes. En 1885, il retourna en Egypte et se consacra k Ja réorsanisalion de l'armée et à la préparation de la conquête du Soudan.

21 ï HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Enfin, le 22 septembre 1896, Dongola était prise (à 50 milles au sud de la 3® cataracte). L'Angleterre entendait bien ne pas s'en tenir là. C'était la première étape pour atteindre Khartoum plus tard et s'établir définitivement sur le haut Nil.

Le corps expéditionnaire fut éprouvé par le choléra qui s'était déclaré à Alexandrie au mois de mai 1896 et qui gagna bientôt toute l'Egypte, occasionnant, pendant le mois de juillet, environ 400 décès par jour. L'épidémie ne cessa qu'au début d'octobre, après 14.000 décès.

L'opposition de la France.

Celle expédition sur Dongola provoqua une vive émotion dans le monde politique français et une question fut posée au ministre des affaires étrangères par le jmnce d'Arenberg (séance de la Chambie du 19 mars 1896). M. Berthelot s'éleva avec énergie contre l'expéditiou de Dongola, tant « au point de vue financier qu'au point de vue politique... Au point de vue financier, il tend à engager les intérêis des porteurs des titres de la Dette, dont les trois quarts environ sont entre les mains des citoyensfrançais ». Cette expédition exigeait « le consentement unanime des puissances, à cause de la modification profonde qu'elle apporterait aux conditions actuelles de l'occupation en Egypte ». La Chambre approuva le langage du ministre. La diplomatie française devait renouveler souvent les déclarations de ce genre qui n'empêchaient rien, parce qu'elles ne s'appuyaient sur aucune résolution d'agir. L'Aneleterre le savait bien et considérait notre attitude

comme une démonstration de mauvaise humeur et nos réclamations comme des taquineries.

Le 31 mars 1890, au Sénat, lut encore posée une question sur le même sujet, à M. Bourgeois, ministre des affaires étrangères, qui ne put que renouveler les déclarations de M. Bertlielot; de même, le 2 avril, à la Chambre, où il était interpellé.

L'Angleterre avait fait demander à la commission de la Dette 500.000 livres sur le fonds de réserve de la Dette pour l'expédition de Dongola. Cette commission internationale comprenait un Français, un Anglais, un Russe, un Allemand, un Autrichien et un Italien.

Le commissaire français et le commissaire russe s'opposèrent à cette dépense. Aiaîgré leur protestation, le gouvernement égyptien obtint la majorité des voix et s'en contenta, tandis qu'il fallait régulièrement le consentement unanime des membres. Un syndicat de porteurs français intenta une action, et le tribunal mixte du Caire condamna le gouvernement à restituer les sommes indûment perçues (8 juin 1896). Il y eut appel, mais la Cour d'Alexandrie, par arrêt du 2 décembre 1896, confirma ce jugement.

Anglais et Belges sur le Nil.

De leur côté, les Belges n'étaient pas restés inactifs. Comme les Anglais, ils avaient prévu que nos progrès dans notre colonie du Coiigo et notre pénétration du haut Oubanghi, nous amèneraient un jour sur le haut Xil, et ils s'étaient efforcés de nous y devancer. Les Anglais, dont ils faisaient le jeu, se gardèrent de s'opposer à leurs entreprises.

En 1891-1892, l"cxpr(lition belge Van Kerkhoven avait remonte i"Ouellc et le lieutenant Milz, au mois de septembre 1892, était arrivé jusqu'au Nil. Des postes avaient été établis sur ce fleuve, à Lahore, à Donfilé, mais ils durent se replier devant les mabdistes.

Par le traité du 12 mai 189i, l'Angleterre, pour arrêter nos progrés, avait cédé à bail, à l'Etat indépendant du Congo, lé Bahr-el-Ghazal et les provinces de Lado cl, de l'Equateur (1). Mais sur le» réclamations de la France, l'Etat du Congo s'était engagé, par le traité du 14 aotlt 1894, à ne pas franchir le parallèle o^oO', qui passe au-dessus de Lado. Le 23 décembre 1894, les Belges battirent de nouveau les derviches sur l'Egara, au nord de Dongou et s'installèrent sur le Xil (2).

Tandis que les Belges gagnaient le Xil par l'est, les Anglais s'avançaient par l'ouest. Avant d'exécuter leur grande ex,pédition, forcément longue, sur Dongola et sur Kbartoum, et pour arriver au Nil avant les Français, ils avaient occupé l'Ouganda, l'ne expédition, sous les ordres du colonel Colville, a\ait [tris possession de l'Ounyoro, où des forts avaient été établis en 1894. Une mission avait été aussi envoyée vers Oiiadelaï, sous les ordres du major Cunningham. Elle était partie de l'Ouganda, avait traversé l'Ounyoro et atteint Kibero sur le lac

(1) Voir Présidence Carnol,. page 383.

(2) En 1896, le^ baron Dhanis occupa Lado avec des forces importantes et conclut de? ti-aités d'alliance avec les chefs indigènes das anciennes provinces d'Emin-pacha. Le commandant Chaltin. partant de Dongou (région du haut Quelle) atteignit le \il le li lévrier 1897 et s'installa à Redja, en amont de Lado. Il bnltit et refoula les mahdistes vers le Nord.

LA :mission marchand 277

Albert. Elle s'y était embarquée le 8 janvier 1895, et était arrivée sur le Nil deux jours après, avait gagné Ouadelaï, Tancienne résidence d'Emin-pacha (1), puis avait descendu le Nil jusqu'à Donfilé, localité où aucun x\nglais n'avait pénétré depuis 1888. La mission était revenue au fort Hoïma, dan^ rOunyoro, quartier gi'néral des forces britanniques de la région des lacs.

C'est alors que, pour parachever son œuvre, TAngleterre lança la grande offensive sur Dongola et Khartoum. Puis, inquiète des progrès des missions françaises qu'on lui signalait, pendant que Kitchener continuait sa mnrchc lente, elle fît partir secrètement de Mombassa, siu- l'Océan Indien, au mois de juin 1897, une troupe sous les ordres du major Mac-Donald, forte de 2.000 hommes avec 10 officiers anglais et de l'artillerie. Cette expédition échoua parce que les Soudanais de l'escorte se révoltèrent, blessèrent le major Mac-Donald et tuèrent plusieurs officiers.

Les Anglais à Khartoum (3 septembre 1898).

Après la prise de Dongola, l'armée anglo-égyptienne reprit sa marche à la saison favorable. Elle partit de Meraoui au mois de juillet 1897, et enleva la place d'Abou-IIamed le 7 août. Elle occupa Berber le 6 septembre, en amont de la cinquième cataracte, au coude du Nil le plus rapproché de la mer Rouge. Par la route Souakim - Berber, les communications se trouvaient assurées plus rapidement avec le haut Nil cjnc par le delta.

(1) \oir Présidence Carnot, page 311.

L-es opérations du sirdar Kilchener étaient facilitées par l'établissement d'un chemin de fer à double voie normale, qui suivait les progrès de larmée. Ce chemin de fer longeait les bords du Nil, de Sarras (au sud de Ouadi-llalfa) à Akasheh, utilisant la voie de celui qui avait été construit en 1885 pour l'expédition Wolseley sur Khartoum. Il traversait le désert de Nubie sur une ligne droite de 380 kilomètres, entre Ouadi-Halfa et Xbou-Hamed, qui était atteint le 4 novembre 1897. Il se continua ensuite, par la rive droite du Nil, jusqu'à Berber.

Au commencement de 1897, quatre canonnières anglaises avaient exécuté une reconnaissance jusqu'à la sixième cataracte, la dernière avant Khartoum (à 112 kilomètres de celte ville). Le général Hunier s'était avancé sur l'Atbara.

A la suite de négociations engagées par l'Angleterre avec l'Italie, celle-ci consentit à restituer à l'Egypte la ville de Kassala, qui avait été prise par le général Baratiéri en 1894. Le gouverneur anglais de Souakirn vint en prendre possession (24 décembre) en débarquant avec des troupes à Massaouah et en traversant l'Erythrée.

Au début de 1898, l'armée anglo-égyptienne s'avança jusqu'à El-Damer, au confluent de l'Atbara et du Nil. Le 28 mars, elle enleva la position de Schendi, à 170 kilomètres environ de Khartoum. Le 8 avril, le sirdar Kitchener attaqua un camp fortifié du mahdi, près de Dakeïla sur l'Atbara, avec 13.000 hommes, 12 mitrailleuses Maxim et 24 canons. Osman-Digma et Mahmoud disposaient là à peu près du même nombre de combattants. Les derviches perdirent 3.000 tués et 3.000 prisonniers, dont

leur chef, lémir Mahmoud, avec leurs 10 pièces d'artillerie. Les troupes anglo-égyptiennes n'eurent que 14 officiers et 51 soldats tués, a\ec 310 blessés.

Le corps expéditionnaire reçut des renforts cl compta 24.000 hommes. Le 14 août, il reprit sa marche offensive. Le mahdi avait concentré toutes ses forces sous les murs de sa capitale : Om-dourman, en face de Khartoum. Le 2 septembre, l'armée du khalife, forte de 50.000 Arabes en cinq divisions, prit l'offensive, et, malgré les pertes énormes que lui infligeait l'artillerie anglaise à partir de 1.600 mètres, parvint jusqu'à 800 mètres du carré formé par les Anglo-Egyptiens, mais ne put pousser plus loin. Une contre-attaque prit entre deux feux les derviches, et la cavalerie a'cheva leur déroute. Ils laissèrent 10.000 morts sur le terrain. Cette victoire décisive ne coûta à l'armée de Kitchener que 40 tués et 329 blessés.

Le 3 septembre, les vainqueurs occupaient Khartoum. La puissance du mahdi était anéantie.

Le sirdar Kitchener apprit à ce moment que la mission Marchand était parvenue à Fachoda, sur le Nil, où elle était installée depuis le 10 juillet.

Deux missions françaises.

L'exposé des efforts de l'Angleterre et de sa situation en Egypte suffit à démontrer la témérité de l'entreprise conçue à Paris d'empêcher la réalisation dj son vaste projet de relier le Cap au Caire par une A oie ferrée. Comment pouvait-on s'imaginer qu'il suffirait d'occuper un point sur le haut Nil — et dans

quelles conditions et avec quelles forces! — pour faire triompher le plan français opposé : de l'Atlantique à la mer Rouge?

Cette pensée audacieuse séduisit cependant des ministres qui organisèrent secrètement deux missions dans ce but : la mission Bonchamps, qui s'avancerait de FAbyssinie, et la mission Marchand, qui partirait du Congo. Elles, s'organisèrent avec trop de lenteur et se mirent en route trop tard, avec des forces et un matériel tout à fait insuffisants.

Les moyens mis en o?uvre ne correspondaient pas à la conception grandiose qui aurait dû être préparée d'abord par la diplomatie et assurée par une volonté énergique de la pousser jusqu'au bout. Il est vrai qu'avec le parlementarisme tel qu'il fonctionne en France, sans principe et sans direction, livré à tous les hasards des intrigues de couloir et des influences diverses, sujet à toutes les tergiversations au gré des discours et des incidents de séance, aucun plan important ne peut être conçu et suivi. Les ministères, pour servir la France, se défient à juste titre du Parlement et en sont réduits à cacher de grands projets sous de petits motifs et à n'employer pour leur exécution que des procédés et des ressources faibles, parfois dérisoires. Il ne faut donc pas rejeter la faute de l'insuccès sur les seuls gouvernants del'époque, mais l'attribuer surtout à l'organisation politique inspirée par la terreur des supériorités, des énergies individuelles. Ces gouvernants eurent du moins le mérite d'un bel effort pour le bien de la France et, s'ils n'ont pas réussi, doivent être glorifiés d'une tentative patriotique, noble, haute et fière.

La mission Bonchamps, organisée par M. La-

garde, gouverneur d'Odock, avec l'aide de Ménélick (1), parvint au confluent du Sobat et du Nil le 22 juin 1898. Elle n'avait qu'une petite troupe de 800 Abyssins qui, décimée par la fièvre palustre, ne put résister et battit en retraite. Lorsque la mission Marchand arriva au même point, le 10 juillet, elle ne trouva plus qu'un campement abandonné.

L'opération vers le Nil lut une entreprise des plus risquées, mal préparée militairement, encore plus diplomatiquement. Elle soulevait en réalité toute la question d'Egypte et on aurait dû prévoir la résistance irréductible de l'Angleterre. Ce n'était pas avec des petits moyens que cette tentative avait des chances de succès. Les Anglais, prévenus par le télégraphe, ayaient l'avantage d'atteindre le haut Nil facilement du Caire en cinq ou six jours, avec leurs flottilles et leur chemin de fer, tandis que la missioh Marchand, à Fachoda, ne pouvait être rejointe de- Brazzaville qu'au bout de cinq ou six mois d'efforts extraordinaires.

L'échec fatal, si nuisible à notre prestige, était la conséquence de l'abandon de nos droits en Egypte, voté le 29 juillet 1882 par la Chambre, dans une heure de défaillance.

Les efforts diplomatiques de la France.

A la décharge de notre diplomatie, il faut noter ses efforts pour arriver à une entente préalable avec

(1) Le négu- ï-evcnc!iqii;jit la rive droite rlu Nil Blanc en vertu de droit,- très ancien?, et il l'avait nôtilié à toutes les puissances en 1891, notification qu'il renouvela à la mission anglaise qui lui fut envoyée en 1897.

l'Angleterre qui repoussa longtemps ses avances. M. Ribot en a fait le récit à la Chambre, le 23 janvier 1899. Après avoir affirmé qu'il avait toujours été partisan d'un accord entre les deux nations, comme Thiers et Gambetta, il défendit la politique française qu'on avait qualifiée, de l'autre côté du détroit, « tracassière, étroite, mesquine, une politique de coups d'épingles ». Or, elle avait commis peut-être des erreurs, comme la diplomatie d'autres nations, mais elle avait toujours été loyale, respectueuse des engagements. « Si désagréable qu'ait été à certaines époques la diplomatie anglaise — elle avait bien ses défauts — j'aime encore mieux la vieille diplomatie anglaise que la nouvelle. » L'Angleterre n'avait cessé de nous susciter des difficultés à Terre-Neuve et à Madagascar, malgré l'évidence de notre bon droit. Mais il y avait deux choses, ajoutait M. Ribot, que la France ne pouvait accepter : « La première, c'est qu'on dise, comme on l'a fait, que, depuis le jour néfaste de 1882, où nous avons refusé de coopérer avec l'Angleterre, notre politique a été contraire aux intérêts de l'Egypte, a été une politique de tracasserie indigne d'un grand pays. » La seconde chose, c'est que l'Angleterre « puisse avoir la prétention d'établir définitivement, en droit, sa situation dans la vallée du Nil, sans l'assentiment de l'Europe, sans l'assentiment des signataires de la convention de Londres de 1865 ».

M. Ribot déclara que notre diplomatie n'avait pas été tracassière, mais avait, au contraire, agi loyalement, avec le désir d'une entente. En 1891, elle avait bien établi les conditions, acceptées par lord Salisbury et par toutes les puissances, de l'em-

ploi des économies de la conversion de la dette égyptienne. Cet emploi devait avoir l'approbation des puissances signataires de la convention de Londres. « Nous avons toujours été prêts à envisager la question dans son ensemble aussi largement. qu'il le fallait et à faire les transactions et les concessions (|ue la politique pouvait imposer. » On espéra un accord quand M. Gladstone prit le pouvoir pour la dernière fois, en 1892. M. Waddington, ambassadeur à Londres, engagea donc la conversation avec lui. Mais aussitôt lord Roseberry déclara qu'il continuerait la politique de son prédécesseur, et il envoya à M. Ribot lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, pour lui dire officiellement que M. Gladstone et M. Waddington avaient eu tort de causer, que c'était un manquement à l'étiquette diplomatique. M. Waddington pria alors M. Ribot de le rele\er de ses fonctions, et il demanda à iord Roseberry quand pourrait s'engager une conversation sur l'Egypte ' « Ni aujourd'hui, ni demain, répondit ce dernier; je vous ferai connaître le moment opportun. » Pour avoir des éclaircissements complets, M, Ribot eut avec M. Gladstone une correspondance personnelle, confidentielle, qui lui donnait le droit de dire : « A aucun moment il n'y a eu faute de la part de la France. »

La mission Marchand.

Après l'accord conclu, le 14 août 1894, avec l'Etat indépendant du Congo, la France chercha à étendre son influence dans la région du Rahr-el-Ghazal et se trouva bien servie dans cette action politique par l'énergie et l'esprit d'entreprise de M. Liotard, lieu-

tenant-gouverneur du Ilaut-Oubanghi (1), surtout par l'audacieux héroïsme et l'indomptable ténacité du capitaine Marchand et de ses compagnons dont la prodigieuse exploration et la conquête pacifique d'un immense territoire à peu près inconnu resteront de glorieux fastes de nos annales (2).

M. Liotard, envoyé dans la région de TOubanghi, au mois de décembre 1891, par M. de Brazza, avait

(1) Liotard, né :i Pondichéry en ISfiS, élève des oollèges de Saintes et de Rochefort. entra ù 1 T.role de médecine navale de Rochefort en 1878 comme rtudiant en pharmacie. Nommé aide-pharmacien en IBSix il IdI reçu, après concours, pharmacien de 2" classe de la marine en 1898. II obtint une mission et, avec le capitaine d'artillerie de marine Fortin, lit la campagne du Haut-Sénéi^fal. Xonmic pharmacien de 1" classe, il fut employé par de Bra//n et -e livra, pendant sept ans. à de5 explorations dans l'Aliique centrale. Il obtint successivement les emplois de commissaire général du Haut- Oibbanghi, de licufenant-goiiverncur, de gouverneur de 4" classe, enTm <\o irouvernçnr do :t' classe (8 octobre 189S). Il est mort à Bordeaux le '22 août 1918.

(2) Marchand, né en 1803, engagé volontaire dans linfanlerie de marine, fut reçu à l'école de Saint-Maixenf. d'où il .sortit sous-lieulenant en 1887. Il Ht toute sa carrière militaire

■en Afrique, où il rendit des services exceptioiuiels et où il se distingua nu Sénégal, puis au Soudan. Il lit la campagne de 1888-1889 avec le colonel Archinard et reçut une blessure. Il se rendit à Kabara sur le Maqe, avec le lieutenant de vaisseau Jaime (août-octobre 1889). Nommé lieutenant- en 1890, il prit part à plusieurs expéditions (de Sogou et d'Ouessébouçrou, du Kaarta et du \ioro, en 1nW-1S911. Il reçut une autre blessure à l'assaut de Diena. Au mois de mai 1S91, il se rendit près de Tieba, à Sika-so. avec le titre de résident et fit d'importants levés topographiques et des explorations géographiques. Nommé capitaine au mois de décembre 1892. il repartit de France, où il se reposait, au mois de mars 1893. avec une mission qui recherchait les communications entre la Côte d'Ivoire et nos possessions du Niger et qui remonta le Bandama jusqu'au Niger oriental (4.000 kilomè' très"). De retour à Grand-Bas^am au mois de septembre 1893, le capitaine Marchand fil partie de la colonne de Kong, sous les ordres du lieutenant-colonel Monteil. f\'oir Présidence €arnot., page o53.) .-^près le succès de la mission qu'il commandait. Marchand fut promu chef de bataillon le 1" octobre 1898. Il a été nommé général de division pendant la tr'-nde guerre et a encore reçu une erave blessure (191-i- 1918).

■énergiquement résisté aux empiétements des Belges de l'Etat du Congo.

Au mois de mai 1893, M. Delcassé, sous-secrétaire d'Etat aux colonies, prépara une expédition militaire, sous les ordres du commandant Monteil, pour •assurer notre domination dans le Haut-Congo. Des négociations la suspendirent. Ce n'est qu'après le "traité du 14 août 1894 avec l'Etat du Congo, qui nous laissait toute liberté d'action dans le Bahr-el-Ghazal et qui déterminait notre frontière suivant nos réclajuations (1), que M. Liotard, avec l'aide des capitaines Vcrmot, Ditte et Hossinger, parvint à occuper définitivement les territoires qui nous appartenaient, et il s'installa à Sémio, à 400 kilomètres du confluent du M'Bomou et de l'Ouellé. En février 1896, il se rendit à Tamboura et fit signer au sultan Azandé une convention de protectorat. Un poste fut établi à Tamboura. Nous franchissions ainsi la ligne de faîte du bassin du Congo pour passer dans celui du Nil, cette localité étant située sur le Yobo, affluent du Soueh, un des cours d'eau formant le Bahr-el- Ghazal, qui se jette dans le Nil. Notre action pouvait désormais s'étendre du haut Oubanghi dans le Bahr-el-Ghazal, et nous pouvions même atteindre le Nil. Ce fut le but assigné à la mission commandée par le capitaine Marchand '^^2).

(1) Voir Présidence Carnot, page 386.

(2) Il existe beaucoup de relations de la mission Marchand; voici les principales : Marchand l'Africain, par le peintre €astellani fin-8°, 1902. Flammarion). — Mission Marchand, par le commandant Baratier (1903, Barrère). — Du même auteur : A tracers l'Alrique C1912, Fayard). — Epopée de La mission Marchand, par L. Durocher (m-i\ 1900. Flammarion). — Le Journal de roule du docteur t'mily (Hachette, 1913). — De l'Oubangui au Ml, les missions Liàiard et Mar-

Cet oflicier s'embarqua à Marseille le 25 juin 189G> et débarqua à Loango le 23 juillet. La mission comprenait les capitaines Baratier, Germain et Mangin. le lieutenant Largeau, le lieutenant de vaisseau Morin, renseigne de vaisseau Dyé, l'interprète Landeroin, le médecin Emily, 12 sous-officiers français et 150 tirailleurs sénégalais. Elle disposait de deux petits vapeurs (le Faidherbe et le Duc-cVUzès) et de trois chalands en aluminium.

De Loango à Brazzaville, il fallut forcer le passage barré par les indigènes en révolte. Un accès de fièvre terrassa le capitaine Marchand qui arriva épuisé à Loudima (à 250 kilomètres de Brazzaville). Le 1" octobre, il parut à toute extrémité, mais par- AÏnt, par son énergie et sa bonne constitution, à se remettre debout dix-huit jours après. ,

Le capitaine Marchand, avec la mission, partit de Brazzaville le P'" mars 1897 et prit la route de Tamboura et du M'Bomou.

« La mission du capitaine Marchand, dont la durée était évaluée à trois ans, ne comptait pas moins de G.O-'iO charges, toutes de 30 kilos, poids maximum qui puisse être mis sur la tête d"un homme. li est évident qu'il est impossible de constituer une armée de 3.049 porteurs et de se faire suivre de cette armée à travers l'Afrique... En 1896, l'Etat indépendant résolut de nous devancer sur le Nil. Il forma une ex-

chand (« Bulletin du Comité de l'Afrique française », octobre 1898). — L'Eqiipte et le Soudan égyptien, par Henri Pensa (Hachetl(\ 1895). — Ministère des affaires étrangères : Uoci;men!s diplomatiques. Affaires du Haut-Nil et du Bahr-el- Ghazal. 1897-1898 (Livre Jaune de 1898). — Soui-enirs de la mission Marchand, par le colonel Baratier (« Revue des Deux-.Mondes », mai-juin 1914).

pédition qui étail déjà en route lors(|ue celle du capitaine Marchand débarqua à Loango. 11 avait estimé c^u'il ne pouvait raisonnablement s'avancer dans le Balir-el-Gbazal a\ec moins de 3.000 bommes. Ce qui devait arri^er se produisit : cette colonne ruina les pays, les populations, et les soldats, mourant de faim, se révoltèrent à leur tour. Marcband connaissait trop bien l'Afrique pour commettre une semblable faute... Il était certain de passer partout avec 1.50 tirailleurs... » {Souvenirs de la mission Marchand, par le colonel Baratier.)

Les charges de la mission furent portées dans le Congo par étapes et par des détachements d'hommes peu nombreux se succédant à un jour ou a plusieurs jours d'intervalle. Dans l'intérieur de l'Afrique, on passa marché avec les chefs qui fournissaient les porteurs pour la contrée où ils dominaient.

Deux groupes furent formés : le convoi et la flottille. A partir du l*"" mai, les officiers du 1*"" groupe se livrèrent à l'exploration du M'Bomou, coupé de chutes et de rapides, et firent le relevé de tous les obstacles. Cei'.x du 2^ groupe, avec les plans, dirigèrent les bateaux et chalands sur le fleuve, et utilisèrent tantôt la voie de terre, tantôt les biefs navigables. Sur terre, les embarcations, placées sur des rouleaux, étaient tirées par 1.800 indigènes environ attelés à des cordages. Dans les biefs, elles étaient conduites par des piroguiers. Il fallut deux mois de ce travail extrai^rdinaire pour que la flottille parvînt au delà des passes de Baguessé (20 juin 1897). Une partie du premier groupe avait, pendant ce temps, reconnu le cours supérieur du M'Bomou et signalé un bief de 800 Ivilomètres qui permit à la flottille,

Troisième Républir|uo( 18')7i899). l'.i

confiée à M. Dyé, enseigne de vaisseau, de progresser de Baguessé jusqu'à 70 kilomètres de Tamboura, dans le bassin du Nil, par le Bokou, affluent du M'Bomou. Cette exploration avait été exécutée par ^e capitaine Baraticr qui. parti de Baguessé avec trois petites pirogues, était parvenu le 3 août au confluent de la Méré où le Bokou n'est plus navigable.

La flottille arriva le 10 septembre à ce point, situé à 3.300 kilomètres de Brazzaville. On avait dû vaincre des difficultés grandissantes jusqu'au jM'Bomou, pour compléter le matériel, le transporter sur des embarcations de plus en plus légères et faire avancer un petit vapeur, le Faidherbe, qui était des j^lus utiles pour amener jusqu'à Fachoda le lourd matériel et qui, sur le Nil, devait rendre encore plus de services.

Le restant du premier groupe s"était, en même temps, occupé du transport des 2.000 charges du con\'oi par les routes de terre au nord du M'Bomou. Le capitaine Marchand s'était porté dans les bassins des fleuves Tondj et Djaou. avait occupé Roumbek et s'était a^■ancé jusqu'à 80 kilomètres de Lado pour \oir si des troupes anglaises ou belges le menaçaient.

Ayant rejoint la mission qui s'occupait de réunir tout le matériel arrivant de Sémio, le capitaine Marchand repartit bientôt pour découvrir une voie fluviale permettant de s'avancer vers le Nil. Il laissa le commandement au capitaine Baratier et s'embarqua avec quatre tirailleurs sur une grossière pirogue taillée dans un tronc d'arbre. Il n'aAait que huit jours de farine de maïs. Il s'agissait de trouver où le Soueh, après les rapides de son cours supérieur, devient navigable. Au bout de trois jours d'une des-

cenle périlleuse, il vit que le Soueh est navigable à Kodjalé et continua jusqu'au confluent de la Ouaou, ayant parcouru 120 kilomètres par jour. Il revint à partir du 3 septembre et retrouva le campement de la mission sur les hauts plateaux, à la fin de ce mois.

Il fallait maintenant franchir la distance séparant le débarcadère de la Méré (du bassin du Congo) au nouvel embarcadère reconnu de Kodjalé sur le Soueh (du bassin du Xil) où un poste fortifié avait été établi. A cet effet, 200 tirailleurs et 1.000 indigènes travaillèrent à faire une route de 4 mètres de large et de 160 kilomètres de longueur à travers la brousse, et l'on y fît passer toute la flottille; on devine, au prix de quels efforts. Le Faldherhe, sectionné en tranches, et ses chaudières, qu'il était impossible de démonter, parcoururent cette longue distance en glissant sur des rouleaux de bois.

De Kodjalé, la flottille descendit le Soueh. Le capitaine Marchand s'établit à 7 kilomètres en aval du confluent de la Ouaou et du Soueh, à Fort-Desaix, dont le plan était dû au capitaine Mangin et dont la construction ne fut terminée qu'au mois de janvier 1898. On y concentra des vi\res fournis par des indigènes. On acheta 2.000 chèvres et moutons (à 8 sous) et 50 bœufs (à 4 fr. .50). De bonnes relations s'établirent avec les Dinkas et les Djours, peuplades de la région.

La mission avait atteint le Soueh à la saison des basses eaux: il fallait attendre six mois pour les voir remonter.

Le capitaine Marchand envoya les officiers en exploration pour étudier h\ contrée et découvrir le;.

voies d'accès vers le Nil. On dut aussi s'assurer que la mission n'était pas menacée d'une attaque de « blancs », comme le prétendaient des indigènes. A cet effet, le lieutenant Gouly, commandant à Fort- Hossinger (près de la résidence de Tamboura). s'avança jusqu'à .M'Bia, à deux jours de marche d'Ayak et de Roumbek. Il y parvint au commencement de 1898 et vit que cette rumeur provenait simplement de quelques mouvements des Belges près de Lado et de Redjaf. Ce brave officier, qui avait montré autant de dévouement que d'initiative intelligente, mourut de la fièvre, et le capitaine Marchand vint à M'Bia pour lui rendre les honneurs militaires et lui adresser un suprême adieu. Cette cérémonie funèbre, dans un tel lieu et dans de telles circonstances, eut un caractère d'émotion et de grandeur que les mots sont impuissants à traduire.

Les autres officiers accomplirent différentes missions importantes. Le capitaine Germain se rendit du poste des Rapides au Tondj. Le lieutenant Mangin gagna à notre cause des chefs indigènes. La domination française faisait de rapides progrès.

Au mois de janvier 1898. le lieutenant Largeau reconnut le Bahr-el-Homr. affluent du Barh-el- Ghazal.

Une autre exploration, par le capitaine Baratier et l'interprète Landeroin, vers le bas Soueh et le Bahrel-Ghazal, mérite une mention spéciale. Du Nil à atteindre et du Bahr-el-Ghazaî, son affluent, la navi-t gation était connue; mais le Soueh, pour parvenir à cet affluent, n'avait jamais été exploré. Le capitaine Baratier partit le 20 janvier sur une baleinière, avec 25 tirailleurs, 10 pagayeurs et 15 jours de vivres. On

supposait, d'après les dires des indigènes, qu'ils seraient revenus au bout de quinze jours, parce qu'on croyait facile de descendre le Soueh pour arriver au Bahr-el-Ghazal et atteindre Meschra. Ils ne revinrent que le 26 mars! Et après avoir failli périr tous plus de cent fois, après avoir subi tous les tourments et avoir triomphé de difficultés sans nombre. Il faut lire le récit qu'a fait de cette exploration son chef, le capitaine, devenu le colonel Baratier (1).

Dès le -25 janvier, les vivres manquèrent. Il était impossible d'en obtenir, les indigènes (les Dinkas) apeurés, qui vivaient dans ces marécages comme des bêtes craintives, s'enfuyant dès qu'on les approchait. On manquait de guides pour se diriger au milieu de cette immense mer d'herbes du Bahr-el-Ghazal, qui paraissait infranchissable. Constamment l'embarcation était arrêtée par des barrages de roseaux. Pour se reposer, il fallait découvrir — bonne fortune rare — des parties de vase à moitié sèche sur laquelle on s'étendait pour dormir. La chasse ne donnait, le plus souvent, aucun résultat et, pour tromper la faim qui les tenaillait, les malheureux mâchaient des racines d'herbes.

Enfin, le 24 février, après tant d'angoisses et de souffrances, ils gagnaient les eaux xïves et navigables du Bahr-el-Ghazal, et ils atteignaient le l.ic No d'où ce fleuve ressort pour se jeter dans le \il. La voie d'accès était trouvée pour la mission Marchand.

1) (' Au Bahr-el-Ghazal ». dans le volume inlitulé A travers • \ivique (Perrin. éditeur).

Le capitaine de cavalerie Baratier. qui .-econda si bien le capitaine Marchand, était le fils de l'intendant général bien connu. Il sortait de Saint-Cyr. Il avait servi longtemps en Algérie et au Soudan (10 campagnes. 3 citations).

Le reloiir se fit plus rapidement, le capitaine Baratier ayant repéré sa route avec soin. Le 13 mars, il aperçut, sur une pirogue, des Dinkas qui lui faisaient des signaux. Il essaya de les joindre, mais ils lui jetèrent un papier et s'enfuirent. C'était un billet du lieutenant Largeau qui, envoyé à la recherche du détachement du capitaine Baratier dont on n'avait plus de nouvelles, s'était perdu dans cette immensité d'herbes. Le capitaine parvint à le retrouver le lendemain et le ramena avec lui le 26 mars. Ces hommes, échappés des marais par un véritable miracle, étaient effrayants à voir, dans un état d"épuisement qu'a dépeint le docteur Emily dans son émouvant journal.

Le docteur a aussi noté la lutte de l'énergie surhumaine du capitaine Marchand contre les fièvres tenaces qui cherchaient à le terrasser et qui étaient vaincues par sa foi patriotique et sa volonté invincible de succès.

Au commencement de juin, le Soueh commença à devenir navigable pour les embarcations légères, mais non pour le Faidherbe qu'il fallait encore arrêter pendant un mois ou deux afin d'avoir une crue plus forte. Pour ne pas attendre plus longtemps ■ — car le temps pressait et l'adversaire pouvait dc\aricer l'héroïque petite cohorte sur le Nil — on divisa la troupe. Les capitaines Marchand, Baratier, Mangin et le docteur Emily, avec la moitié du détachement et peu de bagages, partirent sur'la flottille le 4 juin. L'autre moitié, commandée par Germain et Dyé, devait s'embarquer — quand elle le pourrait — sur le F'aidJierbe, avec l'artillerie et le matériel.

Le 12 juin, la flottille entre dans le marais. De

tous côtes, à perte de vue, des roseaux très hauts et très épais forment de véritables murailles. Leurs racines enchevêtrées, tantôt sur la vase, tantôt sur l'eau, qu'on ne voit plus, forment un terrain parfois solide, parfois inconsistant. Il existe un chenal où a passé la reconnaissance, mais il est invisible. Par tâtonnements, par des observations multiples, on le découvre, puis on le perd. Les embarcations ont à franchir tous ces obstacles, racines, herbes mortes charriées, vase. La hache est constamment maniée. <( Parfois, au contraire, c'est de main d'homme qu'il faut, où le fond offre quelque solidité, opposer au. chenal un barrage, afin que l'obstacle retienne et fasse monter les eaux trop basses pour porter des embarcations : après quoi, on le brise comme on ouvre une porte d'écluse. Pour avancer, on se haie sur les roseaux dont les feuilles tranchantes et vénéneuses déchirent cl enflamment les mains. Où la vase oppose sa résistance molle et victorieuse, les homm.es, pour soulager les baleaux qui s'y enlizent, se jettent dans le marais, poussent leurs embarcations, d'un dernier élan, y remontent quand ils s'enlizent eux-mêmes, et jusqu'à épuisement, recommencent pour ne pas même déplacer parfois le bateau de sa longueur. En certaines journées, on n'avance que de 500, de 200 mètres. Dans ce limon, qui n'est ni la terre ni l'eau, pullulent les familiers dégénérés de l'un et l'autre éléments, reptiles, rongeurs, poissons; là se dissolvent leurs pourritures. Les hommes qui vivent en amphibies dans cette puanteur, la doi vent boire pour se désaltérer, La nuit, du moins, apporte-t-elle le sommeil? Le soir éveille l'innombrable et chantante armée des moustiques, rois do

294 HISTOIRE DE LA TROISIÈME Rll'UBLIQUE

cette humidité, si agressifs que nul, blanc ou noir, ne goûte un instant de repos, que chacun a peur surtout des heures obscures, et, chaque matin, se relève plus las d'une épreuve qui ne s'interrompt jamais. Elle dura du 12 au 24 juin. Pour franchir 40 kilomètres, il avait fallu douze jours. » (Etienne Lamy) (1).

Avec quelle joie, tous aperçurent l'eau libre, laissèrent derrière eux cette région de pestilence et de mort, entrèrent dans ce Nil qu'ils cherchaient depuis si longtemps, but suprême de leurs espoirs patriotiques!

Enfin, le 10 juillet 1898, ils découvrirent, sur la rive gauche, les ruines d'une Aille ancienne, dans une vaste solitude. Ils étaient à Fachoda.

Deux colonnes avaient été envoyées pour renforcer la mission. La première, sous les ordres du capitaine Roulet, était partie de Libreville le 20 mars 1898. était arrivée à Brazzaville par le nouveau chemin de fer et s'était embarquée pour remonter l'Oubanghi (3 officiers et 120 tirailleurs sénégalais). La seconde colonne, commandée par le capitaine Delàfond, avait quitté la France le 10 septembre, avait pris à Dakar un détachement de tirailleurs sénégalais et avait suivi le même itinéraire.

Fachoda.

Aussitôt après son installation sur le Nil, le capitaine Marchand fit opérer un vase défrichement autour de son camp. Le capitaine Mangin, redevenu

(1) Cette belle relation est extraite d'un article pulilié. dans la Reviip des Deux-Mondes, sur le « Journal de route du docteur Emily ».

ingénieur, dirigea les travaux. On put se procurer des vivres en abondance. L'interprète Landeroin s'occupa d'un jardin potager et essaya la culture des légumes d'Europe qui poussèrent à merveille. L'état sanitaire des troupes redevint excellent. Après une entente avec le chef de la contrée, le Mek, un marché fut ouvert où les indigènes amenèrent des bestiaux et fournirent des denrées.

Les derviches, arrivant de Khartoum, remontaient le fleuve. Le 25 a"î>ût, on en signala plus de 1.500 sur deux petits vapeurs et cinq chalands, avec de l'artillerie. Le capitaine Marchand n'avait pas un canon et ne disposait, en tout, que de 99 combattants, car la moitié de son détachement était encore loin sur le Faidherbe. Avec ces faibles forces, il organisa la défense sur les bords du fleuve. Les derviches, heureusement, ne débarquèrent pas. Ils tiraient mal, tandis que les tirailleurs exécutaient des feux de salve bien ajustés qui portaient. Ces ennemis s'éloignèrent. Le pays se trouva sauvé de leur domination.

Le capitaine Marchand, comptant sur la coopération des Abyssins envoyés par Ménélick, confia pour eux des lettres à plusieurs indigènes, qu'on ne revit jamais.

La mission se retrouva au complet le 29 août. Le Faidherbe arriva devant Fachoda, après avoir mis ^ ingt-deux jours pour traverser les 40 kilomètres do marais.

Le chef des indigènes (les (^hillouks), délivré de la terreur des derviches, consentit à signer un traité qui plaçait le pays sous le protectorat de la France (3 septembre).

Il fallait pourtant savoir si l'on pouvait compter sur les Abyssins, Dès le P'" septembre, le capitaine Mangin et l'enseigne Dyé partaient sur le Faidherbe: ils revenaient au bout de quatorze jours, après avoir remonte le Sobat. Les indigènes leur apprirent que les Abyssins étaient bien venus, en petit nombre, un mois aupara\aiit. Leur faible troupe d'avant-garde avait planté, au confluent du Sobat et du Nil, deux drapeaux français et étaient repartis dans les montagnes en annonçant leur retour pour le mois de novembre ou de décembre. Tout espoir de secours de ce côté était perdu pour l'instant (1).

Le capitaine Marchand songea à la compagnie de renfort du capitaine Roulet, qui était dans l'Oubanghi. Il envoya, le 16 septembre, le Faidherbe vers le Bahr-el-Gliaz(il pour la transporter. Bientôt le va peur revint, sans avoir pu franchir le barrage d'herbes.

Trois jours après, deux noirs, vêtus du costuma des troupes égyptiennes, apportèrent une lettre signée : « Hubert Kitcliener, sirdar. » Celui-ci, après avoir occupé Khartonm le 3 septembre, avait appris^ par des derviches, la présence des Français à Fachoda, et il annonçait sa venue. 11 arriva le 19 septembre, sur une flottille, avec 2.000 hommes et 50 canons, et demanda l'éAacuation immédiate de Fachoda qu'il revendiqua pour l'Egypte.

Le capitaine Marchand refusa d'abandonner sa position quoi qu'il pût arriver. Devant sa résolution inflexible, le sirdar Kitchener finit par transiger. Il admit que la question fût soumise aux deux gou-

(1> Le 11 novembre, le capitaine Mangin cherciia encore à joindre ces alliés et ne les trouva pas.

veriiemcnls intéressés afin d'éviter une lutte dont on ne pouvait mesurer les conséquences. Le capitaine Marchand s'engagea à évacuer Fachoda dès que l'ordre lui en serait donné de Paris. Kitchener s'éloigna, laissant un colonel anglais avec une partie des troupes et de la flotte. Le bataillon égyptien débarqué établit une redoute à 200 mètres de nos forlilications. Et les deux drapeaux rivaux flottèrent l'un en face de l'autre.

Le capitaine Baralier, porteur d'un rapport complet du chef de la mission, partit pour Paris où il arriva le 26 octobre. Il voyagea sur le même paquebot et dans le môme train que le sirdar Kitchener qui, de Pans, se rendit à Londres où de grands honneurs et des ovations célébrèrent ses succès.

Déjà, le 9 octubre, ini télégramme ^u gouvernement français avait été envoyé de Paris à Khartoum et apporté justiu'à l-acho.la par un vapeur égyptien. Marchand était nommé chef de bataillon et on lui demandait d'eWoyer au Caire un officier pour exposer au chargé d'affaires français les résultats de la mission. Il s'y rendit lui-même et y retrouva le capitaine Baratier qui était parti de Paris le 29 octobre et qui laissa prévoir, désespéré, le résultat humiliant do tant d'efforts : l'abandon.

L'abandon de Fachoda et la retraite par l'Abyssinie.

Devant les sommations irréductibles du cabinet Salisbury — qui avait un ministre ennemi ardent de la Franco. Chamberlain — le gouvernement fran-

^ais prit, le 4 novembre, la résolution d'abandonner Fachoda. "^

L'évacuation s'opéra le 11 décembre. Marchand et ses compagnons remontèrent le Nil sur le Faidherbe jusqu'à l'embouchure du Sobat dont ils suivirent le cours dans la partie navigable, pour prendre ensuite la voie de terre, d'après l'itinéraire de la mission Bonchamps. Cette retraite sur Djibouti était la plus longue et la plus pénible. En se retirant par le Caire, la mission eût été rapatriée six mois plus tôt. Mais le commandant Alarchand voulait savoir pourquoi les Abyssins ne l'avaient pas soutenu.

Les malades et les éclopés renlrèient en France par le Caire, sous la conduite de l'adjudant Deprat et du sergent^ Bernard, qui se chargèrent aussi du transport du matériel.

La mission Marchand pénétia en Abyssinie par le territoire d'un parent de M'énélick, Thessama, qui lui fit fête à Goré, où il y eut revues et festins. La mission apprit que l'eugagement d'une coopération militaire avait été tenu, « Ainsi, c'était donc vrai! Ménélick manœuvrait sur la r\\e droite du Nil, tandis que nous nous approchions de la rive gauche. Thessama à l'embouchure du Sobat. Dominici et Makonnen au sud de rcmbourhure du Nil Bleu, venaient à notre rencontre. » (Journal de route du docteur Emily.) Malheurcusemeut, les vassaux indépendants que conduisait l'empereur s'étaient livrés au pillage dans les contrées fertiles cl l'avaient laissé seul dans les pays sans ressources. Ménélick •et Thessama s'étaient néanmoins efforcés d'atteindre le Xil et n'avaient pu y par\enir à cause de leur

insullisanle préparaliuu. Ils nianquaieiil à la l'ois de matériel et d"appro\isioniiemeuts. Leurs bandes avaient été décimées par les i'atigues, la faim et les maladies; la dysenterie et les lièvres les avaient contraintes à la retraite. L'Abyssinie avait été mal conseillée, mal dirigée, surtout mal soutenue par les influences françaises. Aussi, Ménélick — déjà mécontent — quand il eut reçu les conseils d'un diplomate anglais envoyé exprès pour lui apprendre le résultat de cette tentative de la France, se contenta d'accorder une audience au commandant Marchand. Ce fut le dernier coup porté aux espoirs de la mission.

Négociations avec l'Angleterre.

L'entente cordiale.

Kilcliener, revenu en Egypte, continua son œuvre de pénétration. Le Journal officiel égyptien, du 19 janvier 1899, publia une convention anglo-égyptienne sur l'organisation du .Soudan, qui devait désormais constituer une province ayant à sa tête un gou\erneur général, nommé par le khédive, avec l'approbation du gouvernement britannique, et ayant tous les pouvoirs civils et militaires. Investi d'une puissance absolue, il n'était tenu qu'à notifier ses lois ou décrets à l'agent britannique au Caire et au premier ministre égyptien. Le 21 janvier, lord Kitchener fut nommé gouverneur général du Soudan.

Lord Cromer, après sa belle œuvre de réorganisation, donna sa démission, le 10 avril 1907, épuisé par sa tâche de vingt-quatre années, que continua sir Elden Gorst, ensuite lord Kitchener.

La question de Fachoda provociiia entre la France et l'Angleterre une lension diplomatique des plus graves. Un moment on envisagea la guerre; des mesures militaires furent prises en toute hûle; un nouveau plan de mobilisation organisa la défense des côtes.

Cependant, M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, avait ouvert des négociations et s'efl'orçaH de fléchir l'intransigeance britannique, mais le premier ministre lord Salisbury - qui affichait dans ses discours le mépris des peuples faibles destinés à être absorbés par les peuples forts — exigeai-, la capitulation sans phrase de la France, fortement encouragé dans cette attitude par sir Mi- «haëls Ilicks Beach, chancelier de l'Echiquier, surtout par Chamberlain, ministre des colonies, impérialiste sans frein, dont la violeiice verbale flattait les passions populaires.

Lorsque le gouvernement français, au mois de novembre 1898, eut cédé à ces injonctions, l'apaisement espéré ne se produisit pas. Le cabinet britannique \oulut profiter de cet avantage pour soulever de nouveau la question de l'Egypte, celle des pêcheries de Terre-Xeuves enfin celle des privilèges commerciaux de l'Angleterre à Madagascar. La marine anglaise procéda, de façon ostensible, à des armements. L'incpiiétude grandit. Notre Hotte se mit sur le jjied de guerre; les ports et le littoral furent organisés pour la défense; des troupes renforcèrent le 19® corps en Algérie.

Les négociations diplomatiques apaisèrent peu à peu cet orage. J\L Delcassé parvint à conclure, en 1004, un accord qui laissa à l'Angleterre toute li-

berté pour le gouvernement de rEgyjjtc. L' « entente cordiale » effaça le ressentiment de l'humiliation de Fachoda, non le souvenir de l'héroïsme déployé par la mission Marchand qui avait démontré que le mot « impossible » n'était pas français, comme l'avait affamé Napoléon V. Par une dclicate attention, les Anglais ont aboli le nom qui attristait notre fierté patriotique et ont remplacé, sur leurs cartes, Fachoda par KodoJc.

Des critiques ont accablé un moment M. Delcassé pour cette expédition et pour ce renoncement, qu'on doit maintenant apprécier avec plus d'impartialité. Pour notre part, nous avons exposé sans ménagement les reproches que l'on pouvait adresser aux gouvernants français qui s'étaient attaqués imprudemment, sans préparation suffisante, aux dirigeants anglais si fermes et si constants en leurs desseins, si bien secondés par leurs diplomates et leur Parlement. Mais, après avoir exprimé ce jugement, il est équitable de reconnaître la grandeur de l'ei'.treprise entravée par des dilTicultés de toule sorte que ne pouvaient, à l'origine, prévoir ses auteurs. Et nous devons enregistrer les justificalions données à la Chambre par le diic*''urs de M Delcassé, dans la séance du 23 janvier 1899.

Le ministre des affaires étrangères rappela l'opinion qu'il avait fait connaître, un an auparavant, comme simple député et qui n'avait pas varié. Des différends devaient surgir entre 'deux nations avant dans le monde tant de points de contact, mais il n'en voyait aucun « qui ne comportât une solut on transactionnelle, également favorable aux deux parties » et d'autant plus facile que, de part et d'au-

Ire, « on serait persuade que des intérêts communs et supérieurs, intérêts politiques, intérêts commerciaux, commandent de la rechercher ».

Au lendemain de la prise de Khartoum, M. Delcassé se préoccupa d'un conflit possible de la mission Marchand avec les troupes victorieuses, et il prévint l'ambassadeur d'Angleterre pour qu'aucun événement n'entravât la solution à débattre entre les deux gouvernements. Le conflit eût été inégal « car, s'il a fallu à l'homme résolu qu'est Marchand de longs mois pour conduire 150 hommes à Fachoda, en dix jours, du Caire, on peut y expédier des milliers d'hommes ». L'espoir pacifique de AL Delcassé ne fut pas trompé. Restait à résoudre la question. Le gouvernement britannique avait déclaré, le 28 mars 1895 (par la bouche du sous-secrétaire d'Etat au Foreign office, sir Edward Grey), ipie tout établissement étianger dans la vaUée du Nil serait regardé par lui comme un acte non amical. Mais, dès le lendemain, notre ambassadeur à Londres avait, dans une lettre au Foreign office, exprimé des réserves formelles que le ministre des affaires étrangères renouvela devant le Sénat le 5 avril.

L'Angleterre invocpait une convention conclue en 1890 avec l'Allemagne qui s'était ei gagée à ne pas lui disputer les rives du Nil. mais la France ne l'avait pas signée et ne l'avait jamais admise.

La vérité, c'est qu'en 1896. le gouvernement français, continuant l'exécution de plans déjà anciens et voulant achever l'occupation des territoires que la convention franco-congolaise nous avait reconnus, envoya avec deux compignies le rovnniandant Marchand comme lieutenant du gouverneur du Haut-Oubangui. M Liotard. sous les ordres duquel il était placé.

Car le seul chef de la seule mission organisée dans ces contrées est M. Liotard; et celte mission remonte non pas à 1896, mais à 1893, c'est-à-dire — retenez, messieurs, ce point capital — bien avant la reconquête du Soudan par les Anglais, bien avant les déclarations de sir Edouard Grey. Je puis parler de cette mission avec connaissance de cause, puisque c'est moi, comme ministre des colonies, qui l'ai décidée...

En 1893, la France ne blessait aucun droit en cherchant à donner à ses possessions de TOubani;hi une issue vers le Nil.

En 1893, le Soudan était depuis longtemps perdu pour l'Egypte, et l'Egypte, conseillée par l'Angleterre, n'avait encore rien fait, rien dit même qui ptit laisser supposer qu'elle en voudrait un jour reprendre la conquête. Et non seulement le Soudan était perdu pour l'Egypte, mais encore, en ce qui concerne les deux provinces de l'Equateur et du Bahr-el-Ghazal, il était nommément, formellement, abandonné par elle...

Il n'y a eu, de notre part, que l'exercice d une liberté dont l'Angleterre et d'autres puissances usaient dans le même temps que nous, dans les mêmes régions évacuées, abandonnées par l'Egypte.

Mais fallait-il, quand même, demeurer à Fachoda? On ne pouvait oublier que la Aoie rapide de communications entre la France et ce point était par le Nil et par le Caire. Fachoda ne constituait pas le débouché naturel que nous cherchions eu 1893. On ne peut y accéder par le Congo que pendant la saison des hautes eaux, c'est-à-dire pendant quatre mois par an. Enfin, l'ancienne province de Khartoum, dont fait partie Fachoda, évacuée comme les provinces du Bahr-el-Ghazal et de l'Equateur par les troupes égyptiennes, n'avait cependant pas été, comme elles, formellement abandonnée. La question d'honneur n'a pas été posée, puisque le cabi-

Trosième République (t!;97-18n •• 20

net de Londres « s'est abstenu de tout acte, de toute parole, qui nous eût rendu l'abandon impossible ».

Et M. Delcassé s"écriait en terminant : « Ah! qu'on me méconnaisse et qu'on me calomnie; ma conscience, mon patriotisme clair\oyant me disent que si, au cours des derniers mois, j"ai pu rendre quelques services..., le plus précieux assurément a été de j)réveiiir et de rendre en quelque sorte impossible un conflit qui serait pour le monde une calamité et ([Lii, pendant longtemps, pèserait lourdement sui' ia politique des deux pays. »

C'est un de\oir de rendre hommage au patriotisme éclairé de cet homme d'Etat qui, bravant une impopularité momentanée^ non seulement évita une rupture avec l'Angleterre, mais réalisa F « entente cordiale » que les éA'énements transformèrent plus tard en alliance. Par sa ténacité courageuse, il a mieux fait que servir les intérêts de son pays, il l'a sauvé.

Détails sur Madagascar.

On appelle souvent avec raison Madagascar : <( la grande île africaine », car sa superficie (592.000 kilomètres carrés), qui n'est surpassée que par la Nouvelle-Guinée et par Bornéo, l'égale à la France, à la Belgique et à la Hollande réunies. La population atteint près de 3 millions d'habitants appelés « Malgaches », terme qui englobe des races très différentes : noirs Malgaches, d'origine africaine', aux cheveux crépus, non laineux; Hovas (on prononce Houves), de race malaise, au teint clair, aux cheveux lisses et roides, venus probablement d'Asie vers le xvii® siècle; Sakalaves, groupe nègre le plus important, qui occupe les trois quarts de la côte occidentale et qui a gagné jusqu'au centre; les Anlandroys et les Mahafalys, de mœurs guerrières, occupant les régions désertiques du sud, etc.

L'île de Madagascar était connue dès la plus haute antiquité. On y a trouvé des monnaies égyptiennes de la treizième dynastie (environ mille ans avant Jésus-Christ). Hérodote parle d'un périple accompli vers l'an 609 av. J.-C, sur l'ordre de Néchao II, roi d'Egypte, par une flotte égypto-phénicienne. Visitée, à des époques très reculées, par des Juifs et des Egyptiens, par des Arabes venus de la côte d'Afrique et de l'Asie, par des Indiens

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et des Malais, elle ne lut connue des Européens qu'au début du xvi® siècle. D'après Flacourt, le nom primitif de l'île était Madi-gas et le mot Madagascar serait la lraiiscii}>ti(iii de la prononciation arabe Madéyas-hai- ou paya des Madcgasses.

Des Euroi)éens, ce lut le Portugais Diego Diaz c|ui découvrit le premier la grande île africaine en 1500; il la baptisa Ile Saint-Laurtnt en souvenir du jour où il l'avait aperçue (10 août). D'après d'autres auteurs, ce serait Laurent Almeïda, fils du premier vice-roi de Portugal aux Indes, qui l'aurai*, ainsi désignée de son prénom et aussi parce qu'il y aborda, en 1506, le jour de la Saint-Laurent.

Les Portugais explorèrent plusieurs fois l'île, de 1506 à 1540, et y établirent les premiers comptoirs de commerce. En 1621, ils abandonnèrent définitivement leurs projets d'occupation. Après eux, les Hollandais et les Anglais songèrent à s'y installer. Ces derniers, particulièrement, firent, en 1601, 1607 et 1645, plusieurs expéditions où ils perdirent beaucoup d'hommes par les maladies et par les ce m bats avec les indigènes. Ils ne recommencèrent leurs tentatives qu'une seule fois, en 1815, et toujours avec aussi peu cïe succès.

Premières tentatives françaises.

De hardis navigateurs français avaient aussi abordé à Madagascar. Parmi eux. on cite Paulniier de GonneA-ille, parti d'Honfleur en 1503: des Dieppois en 1527; Jean et Raoul Parmentier. aussi di- Dieppe, en 1529; Jean Fontencau, dit le Saintongeois, en 15i5 et 1547; André Thevel et François

de Bellct'orest, en 1575; Micliel Fiotet, capitaine du poit de Saint- -Malo, en 160"-^, pour le compte de marchands bretons.

En 1620, une flotte de trois navires, équipés \ ar une société de négociants et commandée par A. de Beaulieu, capitaine de Rouen, mouilla dans la baie de Saint-Augustin, On commença à traiter avec les indigènes.

Les expéditions devinrent plug» nombreuses. En 1630, François Gauche, de Dieppe, après a^oi^ pris possession de l'Ile de Diégo-Roy (déiiom.nation portugaise de l'île Rodrigue), au nom du roi de France-, et de l'île Mascareigne (La Réunion), aborda à Madagascar, au port Sainte-Luce, où il re.-ta six mois, et noua de bonnes relations avec le prince Andrian-Ramac, Puis il gagna le port dltapèie (Saillie-Claire), plus au sud, et }' construisit un magasin. Abandonné peu à peu par ses compagnons, il n'avait plus conservé que quatre Français en 1640. Avec l'appui du chef Andrian-Masikoro, gendre d'Andrian-Ramac, il explora les régions de la côtb orientale. Il \isita l'île Sainte-M'arie et revint, après avoir établi des relations amicales avec les chefs indigènes. Il fit une autre exploration Acrs l'ouest, puis rejoignit sa résfdcnce de Manhale (février 1652) (1),

(1) Relations cérilables et curieuses de Vile de Madagascar, par François Cauche (Paris, 1651). résumées dans un intéressant ouvrage du capitaine de \ illars : Madagascar (1638- 1094). « Ces deux explorations de Cauché, s il les a réellement accomplies, dit le capitaine de Villars, sont absolument remarquables, et je m'étonne qu'on no les douve citées dans presfiue aucun auteur. » (Fournier, éditeur.)

Lire, sur l'histoire de ^Iadagascar, le savant ouvrage du Père Malzac, intitulé : Histoire du royaume fioca depuis ses

Occupation de Madagascar. — Société de l'Orient.

Par lettres patentes du 24 juin 1642, Louis XIII accorda à la Société de VOrient fondée en 1637 et placée sous le patronage du surintendant Fouquet. du maréchal de la Meilleraye et de riches armateurs normands — le monopole de créer des colonies de commerce à Madagascar et dans les île^ voisines. Cette société envoya, sous la conduite du chevalier de Pronis, un premier conxoi de colons qui débarqua à Sainte-Luce (avril 1642) et fut reçu par Gauche. Ce dernier rentra en France en 16 i4.

Pronis fut bien accueilli par les chefs indigènes, mais ses compagnons se trou\èrent bientôt réduits à 14 par les fatigues et les maladies. Un nouveau renfort de 60 hommes arriva le 1°'' mai 1042, avec tout ce qu'il fallait pour cultiver la terre. La nouvelle colonie s'installa sur l'extrémité nord de la presqu'île de laolongaia où elle commença la construction d'un fort (Fort-Dauphin). La rade, qui était belle, servait de lieu de relâche aux navires se rendant aux Indes. Les débuts furent heureux: le trafic avec les indigènes donna de bons résultat-. Des navires transportaient en France du riz, de l'ébène. des cuirs, de la cire, des bois précieux qui

oriqines iu.<<qaà sa (in (Tananarive, imprimerie catholique. 1912. in-8° de 645 page?"). Le P. Malzac a vécu plus de trente ans à Madagascar et il se trouve dépositaire des précieux manuscrits du P. Callet dont il est le continuateur. Le P. Callet a publié, en malgache, de 1870 à 1881. \ Histoire des rois de Madaqascar, en trois volumes. Il a laissé, en manuscrits, un 4* volume que le P. Malzac a publié et qui em brasse la période de 1794 à 1868 Cl ananarive. 190*21.

Le P. Callet a gardé les seuls documents originaux qu'on possède sur Madagascar.

procuraient de jolis bénéfices aux actionnaires. Par la faute de Pronis, déloyal avec les indigènes et no s'occupant pas de ses compagnons, l'entreprise périclita. Les colons, exaspérés, emprisonnèrent Pronis qui recouvra sa liberté, six mois après, grâce à l'arrivée d'un autre renfort (26 juillet 1646). Quelques-uns des meneurs furent envoyés par Pronis à l'île Mascareigne, dont il avait déjà pris possession en 1642, après Cauche. Douze révoltés furent les premiers habitants de la Réunion (ou Bourbon), jusque-là inoccupée.

La Société de VOiienl, avisée du déclin de la colonie, remplaça Pronis par Etienne de Flacourt, frère d'un commanditaire. Celui-ci a laissé une Histoire de la grande île de Madagascar, qui a eu deux éditions, la première de 1G58, la seconde, posthume, plus complète, de 1661.

Etienne de Flacourt.

Flacourt arriva à Fort-Dauphin le 14 décembre 1648 avec 80 hommes, dont deux pères lazaristes envoyés par le R. P. Vincent de Paul leur supérieur. Intelligent et actif, il repoussa des attaques d'indigènes, pacifia la contrée et établit de bonnes lelations avec les chefs. A la fin de 16.52. les tribus hostiles avaient fait leur soumission et le pays, du Mandréré à la baie de Sainte-Luce, acceptait la domination des Français auxquels des tributs étaient payés. Après quelques Dpérations militaires, la contrée occupée était tout à fait pacifiée dans les derniers mois de 1653. Sur ces entrefaites, Pronis étant revenu, envoyé par la Compagnie, Flacourt

voulut avoir des éclaircissements et. reulra en France où il arriva le 28 juin 1655. Il apprit (jue le maréchal duc de la Aleilleraje, qui possédait presque toutes les actions de la société, était responsable du retour à Madagascar de Pronis, sa créature, à qui il entendait confier la direction de la colonie Celui-ci ne réussit pas mieux la seconde fois rt, désespéré, mourut' le 23 mai 1655, emporté par la fièvre.

Le maréchal de la Meilleraye lança deux autres expéditions en 1655 et 1656, mais elles eurent une fin désastreuse, et il se décida à renvoyer Flacourt. avec 200 colons et soldats. Près de Lisbonne, il fallut livrer combat à des pirates ])arbaresques, et Flacourt coula avec tout l'équipage de son navire incendié (10 juin 1660).

Le maréchal de la Meilleraye expédia de nouveaux renforts en 1663 à Fort-Dauphin, sans que la situation s'améliorât.

Compagnie des Indes Orientales.

Louis XIV propriétaire de Pile.

Le maréchal mourut en ICCi. et le duc de Mazarin, son gendre, qui hérita de lui, vendit 20.000 livres au roi ses droits sur les élablissemcnts de Madagascar. Colbert constitua une nouvelle société, appelée Compagnie royale des Indes orientales, au capital de quinze millions de livres, dont le roi souscrivit le cinquième. La colonii^ (Mit Fort-Dauphin pour chef-lieu et Tilc reçut le titre de l'rance Orientale, nom donné à toutes les possessions de cette Compagnie dans la moi' des Indes. Un édit, du

r'" juillet 1G65, rendit à Madagascar la dénomination d'Ile iJauphine, qui rappelait que le roi n'était que dauphin au moment de la prise de possession.

Malgré plusieurs autres expéditions, la situation restait aussi mauvaise à cause des dissentiments des colons, mal dirigés par les gouAcrneurs incapables venus de France. Aussi, au mois de décembre 1607, fut-il question d'abandonner Madagascar. Louis XIV s'y opposa et envoya, l'année suivante, un secours de deux millions à la colonie. La Compagnie continua à péricliter et abandonna tous ses droits au roi qui réunit l'Ile Dauphine au domaine de la couronne en 1670. Les maladresses continuèrent et la situation empira, en dépit d'autres secours d'hommes et d'argent. Les indigènes devinrent de plus en plus menaçants. Pendant la nuit de -\oëi 1672, ils massacrèrent un grand nombre de Français réunis dans l'église. Il ne resta plus que 130 colons sur les 4.000 envoyés depuis 1638.

Une autre surprise se produisit le 27 août 1674 à Fort-Dauphin mal gardé ; 2.000 indigènes tuèrent encore 70 Français. Les 60 survivants, profitant de la présence d'un navire sur rade, s"embarquèren; pendant la nuit du 0 au 10 septembre, après avoir ■«uicloué les canons du tort et brûlé les magasins.

L'île de Madagascar resta abandonnée pendant un siècle, mais Louis XIV ne cessa d'affirmer ses ■droits. Après sa mort, des déclarations royales b^s rappelèrent (en 1719, 1720 et 1725). Des navires vinrent relâcher à Madagascar, entre autres la flotte <lc Mahé de la Bourdonnais en 1746, avant de gagner l'Inde.

Deux tentatives de réoccupation de Fort-Dauphin,

par le comte de Maudave en 1768, puis pai' le comte de Beniovvskî, en 1773, échouèrent encore, mais on obtint une compensation : la princesse Bely, souveraine de la petite île de Sainte-Marie, la donna ù la France le 30 juillet 1750.

L'Ile de la Réunion ou Bourbon. L'ile de France ou Maurice.

Comme nous l'avons mentionné, l'île de la Réunion ou Bourbon avait été appelée d'abord Mascareigne, du nom du Portugais Pedro Mascarenhas qui en fit la découverte en 1505 (ou en 1528 d'après certains auteurs). Gauche prit, pour la première fois, possession de cette île déserte en 1638, ensuite Pronis en 1642. Les premiers occupants furent les douze révoltés de Fort-Dauphin que Pronis y envoya en 1646. Ils trouvèrent de quoi bien vivre et quand on revint les chercher, en 1647, ils firent grand éloge du pays et du climat. Aussi Flacourt s'empressa d'en prendre possession, pour la troisième fois, au nom du roi, et il lui donna le nom d'ile Bourbon (octobre 1649).

Un essai de colonisation plus sérieux fut tenté par 20 Français, amenés par une flotte française et commandés par un sieur Regnault, qui fut le premier gouverneur (1665). Ce petit groupe constitua les premières familles qui occupèrent Bourbon. Leurs noms se sont perpétués jusqu'à nos jours et on les retrouve même à Tamatave. Dès lors les navires français relâchèrent souvent à Saint-Paul, et plusieurs y débarquèrent leurs malades. Le gouverneur s'occupa avec zèle des intérêts de l'île qu'il mit en culture. Il fonda Saint-Denis en 1665.

CONQUKTE DE MADAGASCAR 313

Regnault se vit remplace, en 1671, par un sieur La Hure qu'on révoqua i)Our ses cruautés, en 1674, et qui fut jugé et écartelé à Amiens.

La colonie s'augmenta des réfugiés de Fort-Dauphin, puis de pirates de toutes nationalités. La population féminine comprit d'abord trois négresses malgaches, venues en 1662, puis quelques Françaises malades, débarquées par les navires; il vint plus tard des orphelines et des « repenties » de France.

L'île Maurice, aujourd'hui anglaise, avait été aussi découverte par Mascarenhas. Le capitaine Fougeray en prit possession, au nom de la France, en 1721. Le gouverneur de Bourbon y envoya les premiers colons en 1722. Un ingénieur, nommé de Nyon, fut le premier gouverneur de cette île qu'on appela Vile de France.

Au XVII® siècle, les pirates devinrent nombreux dans l'océan Indien, et beaucoup choisirent leurs ports d'attache à Madagascar et à Bourbon. Traqués par les navires français et anglais, ils furent réduits à l'impuissance et la plupart sollicitèrent leur pardon, au commencement du xviii'' siècle, pour s'installer tranquillement dans les îles.

Luttes contre les Anglais. — L'amiral Farquhar et Radame.

Pendant la Révolution et le premier Empire, les colonies se trouvèrent forcément délaissées. Cependant la France n'oublia pas ses droits sui- Madagascar. Elle envoya des missions en 1792 et 1801. Napoléon ordonna au général Decaen, capitaine général des îles de France et Réunion, de réoccuper la

Grande Ile. Tamatave reçut une garnison et fut fortifiée en 1804. Les Anglais s'en emparèrent sept ans après. Ils avaient déjà enlevé l'île de Bourbon en

Le traité de Paris (30 mai 1814) laissa à l'Angleterre l'île de France avec ses dépendances (les Seychelles et Rodrigue); il nous restitua Bourbon,

Le gouverneur anglais de Maurice, le vice-amiral sir Farquhar, prétendit que Madagascar devait être considérée comme dépendance de l'île de France, et il s'opposa au retour des Français sur la côte, lorsque la Restauration songea à réoccuper certaines parties. Sur les protestations de notre gouvernement, l'Angleterre ordonna à son- représentant, au mois d'octobre 1816, de restituer aux autorités de Bourbon « les établissements que la France possédait sur les côtes de Madagascar à la date du V juin 1792 », en vertu de l'article 8 du traité de Paris, L'amiral Farquhar résista tant qu'il put à ces instructions, sous divers prétextes. Et, pour nous opposer un chef indigène, il entretint des agents habiles auprès de Radame P"", roi des Hovas, qui, alors, occupait seulement la région de Tananarive, Le meilleur de ces agents anglais fut le sergent Hastie, qui resta, de 1817 à 1826, auprès de Radame, dont il devint le conseiller et l'ami. Grâce à lui, l'amiral Farquhar conclut, le 23 octobre 1817, un traité avec le roi des Hovas, qui s'engagea à supprimer la traite des esclaves, moyennant quoi le gouverneur de lîle Maurice, pour le dédommager, devait lui donner tous les ans 2.000 dollars, 100 barils de poudre et 100 mousquets, avec des armes diverses et des effets d'habillement.

Mais la France n'abandonnait pas ses droits. En 1S18, le comte Mole, ministro de la marine, organisa une commission spéciale qui, après avoir visité Tamatave et Foulpointc, reprit possession de Sainte- Marie et de Tintingue. Une expédition fut envoyée, trois ans plus tard, par le baron Portai, ministre de la marine et des colonies. Elle arriva malheureusement à Sainte-Marie à une mauvaise époque, à la fin d'octobre 1821; elle fut décimée par les fièvres.

Sir Farquhar persistait à i)rotoster contre toute installation des Français et il excitait les liovas contre eux. Radame occupa même Foulpointe, revendiquant sans titre la souveraineté de toute l'île de Madagascar (juin 1822). L'année suivante, il s'empara de La Pointe-à-Larrée, de Fandrazane et de Tintingue, et plaça sous sa dépendance tous les chefs indigènes qui s'étaient mis sous la protection de la France. Le capitaine Blévec, gouverneur de Sainte- Marie, adressa une protestation au roi Radame dont le titre de roi de Madagascar, disait-il, n'était « fondé ni en droit ni en fait »; il rappela « les droits anciens et imprescriptibles de la France ».

Radame s'en soucia peu et, toujours poussé par le gouverneur de l'île Maurice, fit occuper Fort-Dauphin, notre plus ancien établissement. Le poste français dut se réfugier à Bourbon (mars 1825). Le gouverneur de l'île Bourbon, M. de Freycinet, supporta ces empiétements sans protester et ne tenta rien, par crainte de l'Angleterre.

Par suite de notre inaction, les chefs indigènes qui étaient nos alliés furent successivement mis en tutelle par les Hovas, et ces derniers, à la fin de 1825, se trouvèrent maîtres de la plus grande partie

de l'île. Leur roi, Radame, mourut le 24 juillet 1S28. à l'âge de 37 ans. Sa cousine germaine Mavo, qui était une de ses femmes, lui succéda sous le nom de Uanavalona I"^. Elle inaugura son règne par de nombreuses exécutions.

Ranavalona r\ — Expédition de 1829.

Haïssant tous les étrangers, la reine refusa de re- <;onnaître le traité signé avec les Anglais qu'elle ne voulut pas plus recevoir ({ue les Français et que les autres Européens.

En 1829, le gouvernement de Charles X résolut de réoccuper nos anciens établissements. Au mois daoût, le capitaine de vaisseau Gourbeyre reprit Tintingue, qu'il organisa défensivement, puis Tamatave et Foulpointe (octobre). Nous subîmes un petit échec près de Foulpointe, mais il se trouva rachetipar un brillant combat livré à La Pointe-à-Larrée. où les Hovas, mis en déroute, abandonnèrent 120 morts et de nombreux prisonniers, avec 8 canons (4 novembre 1829).

Au printemps de 1830. des renforts importants arrivèrent : 800 hommes du 16® léger avec des artilleurs et du matériel de guerre. Mais on perdit un temps précieux en pourparlers avec la reine des Hovas qui ne cessa d'employer tous les subterfuges pour nous abuser et nous bafouer.

La révolution de juillet 1830 arrêta encore nos progrès. Louis-Philippe désirait éviter toute cause de mésentente avec l'Angleterre et décida, d'accord «vec le ministre de la marine Sebastiani, le rappel

des troupes et l'abandon de nos possessions à ^ladagascar.

En 1831, un envoyé spécial, M. Tourette, chargé d'obtenir au moins de la reine un traité de commerce et d'amitié, échoua. La France subit Thumiliation d'être invitée à évacuer complètement lîle. Le 6 juillet, Tintingue, notre dernier poste, était abandonné aux HoA^as.

De 1831 à 1870.

Des étrangers se risquèrent à s'établir sur les côtes pour nouer des relations commerciales, mais ils se trouvèrent constamment en butte à des avanies, même à des mauvais traitements. En 1838, les gouverneurs de Maurice et de Bourbon, sans s'être concertés, envoyèrent deux navires de guerre à Tamatave pour obtenir le respect des droits de leurs nationaux.

La reine ne fléchit pas et, au mois de mai 1845, tous les étrangers reçurent un ordre d'expulsion pour le cas où ils ne se soumettraient pas à des conditions qui étaient honteuses. Deux navires de guerre français et un anglais vinrent aussitôt pour recueillir leurs nationaux dont les magasins furent pillés, et, après un ultimatum, un bombardement de l'ouvrage de fortification hova commença. Puis, 250 Français et 80 Anglais débarquèrent, mais ne purent se rendre maîtres du fort. Ce combat sans résultat nous coûta 40 blessés et 16 tués. Il fallut s'éloigner, les munitions manquant. Ranavalona P* proclama qu'elle avait remporté une grande victoire sur les étrangers.

L'opinion s'émut en notre pays, et, sous sa près sion, le gouvernement projeta une nouvelle expédition qui ne partit pas, la Chambre ayant émis le vœu que « la France, n'abandonnant aucun de ses droits sur Madagascar, ne s'engageât pas sans nécessité dans de lointaines et onéreuses expéditions ».

Heureusement, grâce aux habiles et courageuses tentatives du capitaine Passot, de l'infanterie de marine, aide de camp de l'amiral de Hell, gouverneur de Bourbon, nous obtînmes des succès sur la côte nord-ouest et dans les îles voisines, où des tribus, menacées par les Hovas, réclamèrent notre appui. Au mois de juin 1840, Tsiouméka. reine du Boéni, se réfugia a Xossi-Mitsiou et nous abandonna les îles de Nossi-Bé • et Xossi-Kumba avec cession de ses droits sur la côte depuis la baie de Passandava jusqu'au cap Saint-André. En 1841, Andriansouli. sultan de Mayotte, nous donna son île moyennant une rente de 5.000 francs.

De 1845 à 1861, le gouvernement n'eut plus de relations avec Madagascar, mais trois Français. MM. de Lastelle, Labordc et Lambert, qui étaient parvenus à s'installer à Tananarive. défendirent nos intérêts. AL Jean Laborde (d'Auch). surtout, se distingua par ses efforts patriotiques. Il fonda des ateliers importants, obtint la faveur de la reine et la confiance du prince héritier Rakoto. Il ne fut pas moins expulsé avec tous les Français en 1857, par la sanguinaire Ranavalona, qui se vengea de concessions très importantes obtenues du prince héritier par M. Lambert, et qui fit tuer ou emprisonner tous ses sujets qu'elle soup<;«)nna hostiles à sa domination. Son règne s'acheva par la persécution des étrangers et le massacre dts catholiques.

La reine étant morte le 15 août 1861 et son fils Rakoto lui ayant succédé sous le titre de Radame II, M. Laborde revint aussitôt à Tananarive (1861), où il fut le premier consul de France (1862). Il y mourut en 1878, après avoir défendu les intérêts de sa patrie avec un dévouement inlassable. Aussi, les Français reconnaissants lui ont-ils élevé un monument sur la place de Tananarive en 1903.

Radame II, prince doux et libéral, admit à Madagascar les Européens et ratifia, le 9 novembre J861, la charte qu'il avait concédée à M. Lambert, par laquelle il accordait à la compagnie que celui-ci organisait, l'exploitation de toutes les mines, « le droit d'ouvrir des canaux, des routes, des chantiers e construction et tous établissements d'utilité publique, de battre monnaie à l'effigie du prince; en un mot, faire tout ce qu'elle jugerait convenable au bien du pays ». Puis, un traité d'alliance et de commerce fut signé, le 12 septembre 1862, par le commandant Dupré, chef de la division navale de l'océan Indien, qui avait représenté Napoléon III au sacre du roi. Ce traité reconnut les droits acquis par la France depuis 1840 sur la côte nord-ouest.

Le vieux parti hova s'effraya de cette politique et-, excité par le pasteur anglais Ellis, conspira le remplacement du roi. Le 13 mai 1863, Radame II fut étranglé. Sa femme Rabodo, qu'on a accusée de ce meurtre, lui succéda sous le titre de Rasohérina. Elle refusa de reconnaître les traites avec la France. Sur la réclamation du commandant Dupré, elle consentit à payer une indemnité de 870.000 francs à la Compagnie de Madagascar, créée par M. Lambert. L'influence prépondérante revint à l'Angleterre dont les

Troisième Rêfublique (1897 1899). 21

320 inSTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

intérêts étaient défendus par d'énergiques pasteurs et par tout le parti protestant.

M. de Louvières, le nouveau consul français, arrivé au mois de juillet 1866, mourut le l*"" janvier 1867 d'une façon mystérieuse qui a fait soupçonner un empoisonnement. Son successeur, M. Benoît Garnier, conclut le traité de 1868 et rentra en France en 1869. M. Laborde reprit ces fonctions pour la troisième fois et les garda jusqu'à sa mort.

Rasohérina mourut le V^ avril 1868 et fut remplacée par sa cousine germaine Ramona, qui prit le titre de Ranavalona II. Le pouvoir était réellement exercé, non par ces reines, mais par le premier ministre, qui devait être l'époux et le commandant en chef de l'armée, d'après une loi de 1864, qui resta en vigueur tant que dura la monarchie hova. Le premier ministre de Ranavalona II était Rainilaiarivony, homme intelligent et rusé, qui crut habile de s'appuyer sur l'Angleterre pour combattre la France. Il conclut d'abord le traité anglo-hova, du 27 juin 1865, pour accorder toute»protection aux Anglais, à leurs missionnaires et à leurs écoles; ensuite, un traité pareil avec les Etats-Unis, le 14 février 1867. En dernier lieu, il accorda les mêmes avantages à la France (traité signé le 8 août 1868 par M. Garnier, notre consul).

L'influence anglaise continua à s'affirmer à la cour d'Emyrne et ne fît qu'augmenter après nos revers de 1870. Le protestantisme fut proclamé religion d'Etat en 1869. Des instructeurs anglais organisèrent et commandèrent l'armée.

Après 1870. - Expédition de 1883-1884.

Après la guerre franco-allemande, la France ne s'occupa plus de Madagascar pendant quelque temps. Le gouvernement cessa d'accorder une subvention à la Mission catholique française de Tananarive et supprima même le consulat, au mois de septembre 1871, malgré les avis de M. Laborde. La situation de nos nationaux, abandonnés à eux-mêmes, devint de plus en plus critique. Ils subirent de telles vexations, que notre gouvernement iit des remontrances et rétablit le consulat en 1873.

On ne saurait passer sous silence les belles et courageuses explorations de M. Grandidier (plus tard membre de Tlnstitut) qui, de 1865 à 1870, accomplit trois voyages dans la Grande Ile qu'il parcourut, malgfé toutes les entraves et les hostilités, en exécutant des leA'és topographiques. Les renseignements qu'il recueillit et ces levés permirent d'établir la première carte exacte; ils révélèrent aux Français les richesses de Madagascar et leur facilitèrent l'occupation.

Lorsque W. Laborde mourut, en 1878, ses héritiers ne parvinrent pas à entrer en possession de sa fortune immobilière évaluée à un million environ. Et la reine fit occuper, en 1882, quelques points de la côte ouest sur la partie cpii nous appartenait depuis 1840. Les trois consuls français qui se succédèrent à Tananarive, de 1879 à 1881, ne purent obtenir satisfaction. M. de Freycinet, président du Conseil, ordonna, en 1882, à M. Bandais, notre consul, « de ne laissep porter, ni directement

ni indirectement, atteinte aux prérogatives de la France à Madagascar ». Le premier ministre hova, loin de se soumettre, montra plus d'arrogance et M. Baudais se vit obligé de partir pour Tamatave le 21 mars 1882. Le commandant de la division navale française de l'océan Indien fit abattre le drapeau hova sur les territoires contestés et captura un navire. La reine, inquiète, envoya une ambassade en Europe pour faire reconnaître l'intégrité et l'indépendance de Madagascar. Ces délégués émirent à Paris des prétentions exorbitantes qui obligèrent le gouxernement à rompre les négociations (24 janvier 1883). Les envoyés malgaches obtinrent des autresnations la reconnaissance de la souveraineté de Rana^alona II sur l'île entière et l'abandon de tout droit de propriété, ce qui accrut l'orgueil et l'audace du gouvernement hova.

La France ne pouAait plus reculer, malgré les inquiétudes que donnaient la guerre du Tonkin et l'at titude de l'Angleterre. Au mois de février 1883, l'amiral Pierre partit de Toulon avec une escadre, arriva à Nossi-Bé au mois d'avril, installa'des postes sur la côte nord- ouest et occupa Majunga le 17 mai.

Le 31 mai, l'amiral Pierre adressa un ultimatum auquel la cour d'Emyrne répondit par un ordre d'expulsion de tous les Français. Il bombarda alors Tamatave, Ivondro, Fénérive et Foulpointe (du 10 au 13 juin). Tamatave, le pjrincipal port, reçut une garnison.

Le pasteur anglais Shaw. accusé d'avoir fourni des renseignements sur les mouvements de nos trempes, inculpé aussi, mais sans preuves suffisantes..

d'avoir Aeadu ou laissé vendre du vin empoisonné à nos soldats, fut arrêté par ordre de l'amiral Pierre, qui, sur les réclamations de l'Angleterre, se vit désavoué par le gou\ernement français. Il demanda son rappel, et, malade, désolé, mourut en mer pendant son retour. Le contre-amiral Galiber le remplaça (sei)tembre 1883). Le pasteur Shaw, relaxé, obtint une indemnité de 25.000 francs de notre pays.

La reine Ranavalona II mourut le 2 juillet 1883 et fut remplacée par sa petite cousine Uazafindrahety, née en 1862, veuve du prince Ratrimo. Elle régna sous le nom de Ranavalona III et resta sous la domination du premier ministre Rainilaiarivony, qui continua la même politique. Ce fut la dernière reine. Victime de cette haine intransigeante, elle allait être détrônée par la France.

Commandement de l'amiral Miot. — Traité de 1885.

Le contre-amiral Miot remplaça le contre-amiral Galiber, parvenu au terme de son commandement, et arriva devant Madagascar le 8 mai 1884. Il avait reçu des ordres pour agir énergic[uement à la suite de l'ordre du jour volé, le 27 mars, par la Chambre qui avait affirmé sa résolution de maintenir les droits -de la France à Madagascar. L'amiral Miot déclara que « rheure des négociations dilatoires était passée, et qu'il avait été envoyé pour exercer les droits de la France sur l'île ». Mais il ne disposait pas de forces suffisantes. Les Anglais approvisionnaient le gouvernement hova d'armes et de munitions; ils ne cessaient de contrecarrer tous nos projets. Le Times •en donnait la raison le 28 août 1883 : « Madagascar

esl l'île la plus vaste, la plus imporlaiile de la côte africaine. On l'a nommée la Grande-Brelagne de l'Afrique, et sa position, commandant le canal de Mozambique, est quelque chose comme celle de notre propre pays sur le détroit de Douvres.. Il y a 1.200 de nos compatriotes dans l'île. Madagascar est entre nos possessions d'Afrique et celles d'Asie. »

L'amiral Miot, malgré le peu de forces dont il disposait, fit occuper "Vohémar par un détachement qui enleva un fort (20 et 21 novembre), puis, peu après, deux autres forts des environs (27 novembre et 4 décembre).

Sur la côte nord-ouest, le capitaine Pennequin, avec 120 honunes, infligea une sanglante défaite à 2.000 Hovas commandés par l'Anglais Shervinton (1), au combat d'Andampy ou Zangoa (27 aoîit 1885).

Le 10 septembre 1885, le contre-amiral Miot essaya de déboucher de Tamatave avec 1.500 hommes et d'attaquer les Hovas, au nombre de 10.000, qui occupaient les retranchements de Farafate (à 6 kilomètres de Tamatave), armés de canons Krupp. L'ennemi était commandé par l'Anglais Willoughby. Une attaque de front contre cette forte position — qu'il aurait fallu tourner - — ne donna pas de résultats. Après avoir perdu 3 tués et 30 blessés, l'amiral comprit le danger de cette tentative et battit en retraite.

Le gouvernement ordonna de rou\Tir les négociations pour la paix, avec l'aide de M. Patrimo-

(Ij Le colonel Robert Selinecr Shervinton était un olticier anglais retraité qui était enlie au service du gouvernement hova. Avant la fin de la ciicrre contre la France, il revint en Angleterre pour reprendre la jouissance interrompue de sa retraite. II s'esl suicidé à Londres le 19 avril 1898, à la suite d'embarras d'argent.

nio, consul qui avait remplacé M. Baudais rappelé. Un nouveau traité, plus désavantageux à certains égards, que celui de 18G8, fut signé le 17 décembre 1885. Un résident général de France à Tananarive, ayant une escorte militaire de 50 hommes, devait être l'intermédiaire obligé pour toutes les relations du gouvernement de Madagascar avec les puissances étrangères. Des baux à durée indéterminée pouvaient être obtenus par des Français sans intervention du gouvernement hova. La France occupait la baie de Diégo-Suarez et recevrait une indemnité de 10 millions, jusqu'au payement de laquelle elle occuperait Tamatave. Elle prêtait des instructeurs militaires, des professeurs et des chefs d'ateliers.

Ce traité fut très critiqué, car il reconnaissait à la reine l'administration de l'île entière, ce qui semblait impliquer l'abandon de nos droits anciens sur la côte nord-ouest. De plus, les Français ne pouvaient plus être propriétaires fonciers ou immobiliers; ils n'étaient plus que locataires avec baux renouvelables. Et une lettre interprétative, du 9 janvier 1886, obtenue de nos représentants, permit à la duplicité du premier ministre de refuser notre intermédiaire pour les « relations extérieures », puisque cette le^e ne visait que « les affaires de Madagascar traitées^ l'étranger ». En outre, elle limitait de façon trop étroite notre possession de Diégo-Suarez.

De 1886 à 1894.

Hostilité persistante du gotivernement hova.

M. Le Myre de Vilers, ancien officier de marine,

ancien préfet d'Alger, ancien gouverneur de la Cochinchine, fut nommé résident général et arriva à Tananarive le 28 avril 1880. Il dut lutter tout de suite contre une grande hostilité. L'Anglais Digby Willoughby, qui s'intitulait « général, ambassadeur de la reine de Madagascar », arriva en Europe et afiirma que le gouvernement ho\ a n'avait cédé à la France « un droit de protectorat d'aucune sorte ». En 1888, cet Anglais fut expulsé de l'île par le gouvernement hova lui-même.

Après des difficultés au sujet de la délimitation de noire colonie de Diégo-Suarez, M. Le Myre de Vilers se heurta, en 1887, à d'autres résistances au sujet de l'exequatur qui, d'après le trente, devait être demandé au résident de France par les consuls étrangers. Le premier ministre l'accordait directement, ce qui amena de pénibles pourparlers. On fut près de la rupture. Le gouvernement français en référa à Londres, mais lord Salisbury ajourna sa réponse sous prétexte d'étude plus complète de la question.

Au mois de juillet 1889, M. Bompard remplaça M. Le Myre de Vilers. Sur ces entrefaites, des conventions, furent signées, le 5 août et le 17 no^embre 1890, avec l'Angleterre et l'Allemagne, au sujet de Zanzibar (1). Elles reconnaissaient le « protectorat de la France sur Madagascar avec ses consi^guences, notamment en ce qui concerne l'exequatur des consuls ». Le premier ministre Rainilaiarivony en conçut une violente irritation. Il éluda ou ajourna toutes les réclamations de M. Bompard, fit des achats d'ar-

(1) Voir Présidence Carnol, page 312.

CONOVi'.TE DE MADAOASOAR t<27

tillono ou Anglotorro et no oe<<a <.lo inanifolor ses <oulnnonls d'animosilê.

V.n 1S9,\ M. I.arrouy suoooda à M. Bompard et ficuala lo- préparatifs militaires nienai^ants du gou- \ornonu'nf luna. \\ ilUnighbx était revenu du Cap et se trouvait eharge de l'organisation et de l'instruotion des trotipes. Des eolons fran<:ais furent niaitraités, d'autres tués, et il fut impossible d'obtenir le ohAtiment des eoupables.

Le *2:? janvier ISOi, M. Brunel, député île la Réunion, interpella le gou\ernement, s'étonuant qu'il suj^portàt ees \iolalions du traité tle lS8r> qui. eependant, n'était qu'ut\ déplorable reenl. Il demanda qu'on se déeidàt entui à in\e attitude plus résolue. M. Casimii- Perier. président du Conseil, reeonnut que l'état du pa\s notait pas satisfaisant, u 11 } a incui'ie. uuiilïerenet^ de la part dm gouvernement hova; des bandes île pillards s'organisent: on les laisse s'organiser et on n'arrête pas leurs déprédations... A plusieurs reprises nous avons l'ail des représentations énergiqih^s. ^> Ta Chambre vota. ;\ l'unanimité, un ordie du jour de M. r>runet assurant sa résolution de u soutenir le gouxenuMuenl dans ee (]u'il entreprendrait pour uianitenir notre situation et nos droits ù Aladagasear. retabUr l'ordre, [note ger nos nationaux, faire respeeler le drapeau ^^.

Le gouvernement renforça les garnisons de Diego Snarez et de la Ibunion.

Le 13 juin, im soldat de re>eorte du résident générai de l'ranee fut lapidé par im ne\eu de la reine et par ses gardes. M. 1 airou\ re.ait de- lettres presque menai:anles du premier nuuislre. 11 en avisa aussitôt le gou\ernemenl qui le fappela tM lui or-

donna de diriger sur la côte les femmes et les enfants de nos nationaux.

On renvoya de. nouveau, pour une autre tentative de conciliation, M. Le Myre de Vilers, comme ministre plénipotentiaire, avec un projet de traité quiprécisait les droits de la France et qui fut remis le 15 octobre. Rainilaiarivony ne répondit que le 22 par des faux-fuyants. M. Le Myre de Vilers l'informa qu'il attendrait une décision jusqu'au 26, et l'avisa, par une lettre particulière, de ton amical, du danger qu'il y aurait à hésiter plus longtemps. « Vous tenez, lui dit-il, dans la paume de votre main, la paix ou la guerre. » Il ne reçut qu'une réponse ambiguë. Le 27, M. Le Alyre de Vilers fit partir les derniers Français avec l'escorte militaire à Majunga, et se rendit à Tamatave où il demeura jusqu'à la fin du mois de décembre 1894.

Le 13 novembre, M. Boissy d'Anglas questionna, à la Chambre, le ministre des affaires étrangères sur les résultats de la mission de M. Le Myre de Vilers. M, Hanotaux exposa tous les événements qui s'étaient produits depuis le traité du 17 décembre 1885 dont il ne dissimula pas les imperfections, mais il eut soin d'ajouter que la lettre interprétative de nos représentants, signée un mois après le traité, n'avait jamais été ratifiée. Après avoir montré la longanimité de la France — plusieurs députés dirent sa faiblesse — il conclut que la dernière tentative infruc tueuse de M. Le Myre de Vilers avait fermé « toutes les voies pacifiques », La Chambre vota Jes crédits nécessaires pour une expédition à une énorme majorité. La loi du 7 décembre 1894 accorda aux ministres de la guerre et de la marine un crédit de 65 mil-

lions. Le département de la guerre eut la charge de l'organisation et de la direction.

Expédition de 1895. — Organisation.

Le général Ducliesne, commandant la 14* division d'infanterie, reçut le commandement en chef (1). Il eut pour chef d'état-major le général de brigade de Torcy, breveté; pour sous-chef d'état-major chargé du service des renseignements, le lieutenant-colonel breveté de Beylié, de l'infanterie de marine. Le colonel Palle commanda l'artillerie; le lieutenant-colonel Marmier, le génie; le sous-intendant militaire de l'* classe Thoumazou, les services administratifs; le médecin principal de 1''* classe Emery-Desbrousses, le service de santé. Le colonel Bailloud, de l'artillerie, eut la direction des étapes.

Le corps expéditionnaire se composa de deux brigades :

La 1" (troupes de l'armée de terre, général Met-

(1) Le général Duchesne, fils d'un notaire, naquit, à Sens en 1837. Elève de Saint-Cyr en 1855, sous-lieutenant d'inianleric' en 1857. il prit part à la campagne d'Italie, fut blessé à Solférino et décoré. Lieutenant en 1861, capitaine en 18W, il fit partie du 2' corps d'armée pendant la guerre francoallemande et fut emmené prisonnier avec l'armée de Metz. Chef de bataillon au 2' zouaves en 1874, lieutenant-colonel à la légion étrangère en 1881, il dirigea une colonne contre Bou-Amema. Il conmianda ensuite au Tonkin les deux b-ataillons de la légion affectés à la brigade Négrier. Il contribua à la prise du Bac-Nmh, de Hong-Hoa et de Tuyen- Quan. Xommé colonel en 1884, il dirigea les opérations dans l'Ile de Formose. Il revint en France en 1885. Il fut nommé général de brigade en 1888, divisionnaire en 1893. Après l'expédition de Madagascar, il commanda le 5' corps d'armée et entra au conseil supérieur de la guerre en 1899. Il fut maintenu en activité sans limite* d'âge.

zinger) comprit un régiment d-infaulciio, qui reçut le numéro 200; un régiment de marche constitué avec des troupes d'Algérie et dénommé régiment dWlgélie; un bataillon de chasseurs qui prit le numéro 40. La 2® brigade (armée de mer, général Yoyron) comprit un régiment d'infanterie de marine qui eut le numéro 13; un régiment colonial, composé d'un bataillon de volontaires de la Réunion, d'un bataillon de tirailleurs malgaches et d'un Ijalaillon de tirailleurs haoussas.

A ces brigades étaient joiiils : un escadron de cavalerie; deux batteries d'artillerie de terre; deux batteries d'artillerie de montagne; deux sections de munitions; deux sections de parc; un détachement d'ouvriers; un détachement d'artificiers; trois batteries d'artillerie de marine et une section mixte de munitions de cette artillerie; quatre compagnies du génie; un escadron du train des équipages; le personnel des services administratifs et de santé; le ser- \ice prévôtal; la trésorerie et les postes.

Depuis plus d'un an, avant d'avoir proposé l'expédition au Parlement, le gouvernement avait fait étudier tous les détails de l'expédition par les ministères de la guerre et de la marine qui avaient constitué des commissions. Pour contrôler leurs conclusions, il avait encore organisé, au mois d'août 1894, une commission mixte comprenant un représentant des quatre ministères intéressés : affaires étrangères, guerre, marine et colonies. Cette commission proposa, après un mois d'études : un effectif de 12.000 hommes, le port de Majunga pour le débarquement, les Aallées de la Betsiboka et de l'Ikopa pour la marche sur Tananarive, a\ec utilisation de la Betsi-

boka jusqu'à son confluent avec l'Ikopa pour le transport du matériel et d'une partie des troupes (1).

Une autre commission, dite d'organisation et composée du chef et du sous-chef d'état-major du corps expéditionnaire, ainsi que des chefs des différents services, régla tous les détails, et le général Duchesne resta à Paris, à partir du 28 novembre 1894, pour la présider.

Une décision ministérielle, du 11 janvier 1895. donna les ordres d'exécution. Les soldats du 200* furent triés parmi des a olontaires robustes; le ministre désigna les officiers dans les divers corps d'armée et le colonel Gillon, commandant le 200*, choisit les gradés. Le 40® bataillon de chasseurs, composé d'après les mêmes principes, se recruta avec des vo-

(l) M. Hanotaux. ministre des affaires étrangères, louangea cette commission à la tribune du Sénat, le 6 décembre 1894 : « Nous avons demandé, dit-il, à ce* fonctionnaires et à ces officiers qui, presque tous, ont parcouru les divers chemins entre la capitale et les diiïérenls points de la côte, nous leur avons demandé une étude approfondie de toutes les questions que soulève une pareille expédition : modes de transport, porteurs ou coolies, animaux de bât ou de trait, en un mot moyens d'action de toute sorte. Nous leur avons demandé sur ttïus les points des renseignements précis, détaillés, minutieusement étudiés. C'est de ces renseignements que s'est dégagée pour nous, peu à peu, non seulement» la conviction que la campagne était possible, mais que les ditficullés que l'on prévoyait, et dont je n'entends pas nier l'importance, étaient au moins exagérées. » Cette opinion trop optimiste allait bientôt recevoir un cruel démenti. .Quant au plan de la commission et à toutes ses* dispositions de détail — qu'on eut le tort d'imposer au commandant en chef — ils devaient être, à l'expérience, reconnus défectueux et ils occasionnèrent des retards et des perles qui, avec un ennemi mieux armé et mieux organisé, aurait pu amener un désastre. C'est le vice de la prédominance bureaucratique'. On prétend tout organiser, tout diriger de Paris. Presque toujours les généraux commandant les armées ou les corps îl'expédition se sont plaints — comme le général Pélissier en Crimée — d'avoir la responsabilité sans la liberté de commandement.

lontaires des divers bataillons. Cetto opération se fit le 17 janvier. Les compagnies, constituées le 1*'' fé- "vrier, se réunirent : pour le 200® régiment à Sathonay, pour le 40® chasseurs à Nîmes, pour le régiment d'Algérie en Algérie. Le régiment d'Algérie (colonel Oudri) se forma avec un bataillon donné par les régiments étrangers et avec deux bataillons fournis par les régiments de tirailleurs algériens. L'escadron de cavalerie se constitua avec des volontaires des régiments de chasseurs d'Afrique. Le 6° et le 38® d'artillerie fournirent, au moyen de volontaires, chacun une batterie, numérotéos 17 et 18. De même, les compagnies du génie, numérotées 11. 12, 13 et 14, se composèrent de volontaires des l®^ 3®, 4® et 6® régiments; les 6 compagnies du train des équipages comprirent des volontaires des différents escadrons.

Le 200® régiment et le régiment d'Algérie avaient chacun trois bataillons de quatre compagnies; le 40® bataillon de chasseurs, quatre compagnies. Dans la 2* brigade, le 13® régiment d'infanterie de marine (colonel Bouguié) et le régiment colonial (colonel de Lorme) avaient également chacun trois bataillons de quatre compagnies.

La division navale de l'océan Indien, commandée par le capitaine de vaisseau Bienaimé (peu après contre-amiral), comprenait 2 croiseurs, 2 avisos, 2 avisos-transports, 3 canonnières, 1 ponton et 1 transport-hôpital; avec 79 officiers et 1.369 hommes.

L'effectif comportait, au total, 68.5 officiers ou assimilés, 14.773 hommes de troupe, 641 chevaux, 6.630 mulets, 46 pièces d'artillerie (dont 30 de 80"

de montagne, 12 de 90"'" de campagne et 4 de 120™" court), 5.040 voitures et 7.715 indigènes, plus 7.300 conducteurs et porteurs auxiliaires fournis surtout par l'Algérie. En tenant compte des renforts débarqués avant le 1*'" octobre 1895, le total général des hommes de troupe du corps expéditionnaire s'élevait à 18.340.

« Le corps expéditionnaire comprenait environ 11.000 soldats européens pour 3.800 soldats indigènes, soit à peine un quart d'indigènes. Cependant le souvenir des guerres précédentes devait être encore assez vivace dans les esprits pour imposer l'emploi dans de plus larges proportions de l'élément indigène. Les organisateurs ne devaient pas oublier qu'au Dahomey les Européens avaient fourni une mortalité par maladies de 122 p. 1000, tandis que les indigènes n'avaient que 24 p. 1000... L'étude des précédentes expéditions coloniales faites par l'Angleterre a démontré que les corps expéditionnaires anglais se composent ordinairement d'un tiers de troupes blanches pour deux tiers de troupes indigènes. » (Considérations sanitaires sur Vexpédition de Madagascar, par le D"" A, Reynaud.)

Les jeunes soldats du service réduit, n'ayant jamais fait campagne et n'ayant jamais éprouvé des fatigues dans un pays chaud et insalubre, devaient être victimes de leur dévouement patriotique. Au Tonkin, on avait déjà constaté que les troupes blanches subissaient une mortalité de 60 p. 1000.

Le nombre des porteurs était tout à fait insuffisant. Les Anglais, dans leur expédition contre les Ashantis, en 1873-1874. avaient 654 porteurs pour chaque bataillon de 650 hommes (206 porteurs pour les corps indigènes).

Or, il fallut déjà distraire plus de 5.000 porteurspour le service des voitures Lefebvre. Le 14 décembre 1894, le ministère de la guerre avait passé un marché pour 5.040 voitures de ce modèle qui avaient rendu des services au Soudan, mais qui ne pouvaient servir à Madagascar où il n'existait pas de routes. Pour les utiliser, on allait être entraîné à construire des voies de communications, travail long et pénible qui retarda les opérations et occasionna de lourdes pertes (1).

Au Dahomey, le général Dodds avait réduit à 15 kilos le poids porté par chaque homme. A Madagascar, la charge des hommes atteignit 34 kilos. Les Anglais ont depuis longtemps supprimé le port du sac pour leurs soldais dans les pays chauds.

Le 28 mars 1895 eut lieu, dans le camp de Sathonay, la remise de drapeaux au 200*" d'infanterie, au 40* bataillon de chasseurs, au 13" régiment de marine et au' régiment d'Algérie. M. Félix Faure tint à les distribuer lui-même et prononça une allocution.

Transport des troupes et du matériel.

Les compagnies de navigation et les courtiers maritimes de France furent invités par le ministère de la guerre à prendre part à l'adjudication du transport du matériel. Seule la maison Groszos, du Havre, fît des offres, mais ne garantit pas d'être prête, suivant les conditions, pour le 15 mars, et demanda

(1) L'inventeur et le fournisseur de ce matériel était un tanneur. Les voitures Lefebvre étaient en fer à deux roues. Elles cqùlèrent environ huit millions.

un million de fret. Le général Zurlinden, ministre de la guerre, s'adressa alors à la maison Clarkson, de Londres, qui avait exécuté les transports i>our l'expédition du Dahomey. Celle-ci proposa les affrétés Brinckburn, Pâverdale et Collingham, moyennant un fret total de 400.000 francs.

Il se produisit des retards. Des embarcations, construites à Chalon et à Saint-Denis, ne purent être transportées par chemin de fer, à cause de leurs dimensions. Il fut aussi impossible de les descendre tout de suite par la Saône et la Seine qui étaient gelées. D'où trois semaines d'attente. Ensuite, le Brinchbiun, parti de la Seyne le 26 mars, fut abordé et endommagé dans le détroit de Messine trois jours après. Il se répara à Malte et arriva à Majunga le 2 mai.

Pour le transport du personnel, on obtint 30 bâtiments d'armateurs français, et ils partirent de Marseille, où une commission présida aux embarquements. On commit une grave erreu-r. Une dépêche ministérielle avait avisé que les colis seraient marqués d'un chiffre correspondant à leur degré d'urgence. A ÎMarseille, l'état-major et l'intendance comprirent : « urgence dans l'embarquement », tandis qu'il s'agissait, au contraire, de Vurgence de dcbar quement. Il en résulta que les colis les plus importants, embarqués les premiers, furent mis à fond de cale et, par suite, ne purent être débarqués que les derniers à Majunga.

Les soldats se trouvèrent transportés en trop cirand nombre sur des paquebots mal aménages des Messageries maritimes; ils furent entassés sur les faux-ponts, destinés d'ordinaire aux marchandises,

Troisiè.iie République (1897-1899). 22

et ils souffrirent beaucoup. Il n'y avait pas d'infirmerie pour les malades. Les troupes étaient déjà très éprouvées avant d'avoir débarqué. On avait constaté de pareilles fautes dans les précédents transports de troupes pour d'autres expéditions.

Le général Duchesne ne quitta Paris que le 10 avril, et reçut des instructions détaillées de M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, avec une convention et un protocole pour lesquels il devait obtenir la signature du gouvernement malgache.

Plan des opérations (l).

Il s'agissait d'atteindre Tananarive, la capitale, vers laquelle on pouvait se diriger par Tamatave ou par Majunga. L'itinéraire le plus court et générale ment employé était celui de Tamatave, sur la côte est, de 300 kilomètres, mais il était très accidenté, d'un parcours difficile et le port était mauvais, dun accès dangereux, à cause d'une barre.

L'ilinéraire de Majunga, partant de la baie de Bombetoke, sur la côte ouest, avait une longueur de 480 kilomètres. Il était marqué et facilité par les vallées de la Betsiboka et de son affluent l'Ikopa.

(1) Pour l'oxpédition de 1895. voici ies principaux ouvrages à consulter : Rapport du qénéral Duchesne: l Alfaire de Madann'<ear, par G. Hanotaux; Conquête de Madagascar, par Jules Poirier, avec préface de M. Le Myre de Vilers. ouvrage bien documenté; La Colonne expéditionnaire et la cavalerie à Madagascar, par le commandant Aubier; ouvrages du docteur Jean Lémure et du docteur G. -A. Heynaud au pomt de vue médical. Pour les importants travaux du génie, lire Le Génie à Madariaxcar, par le commandant Legranri-G-rarde.

Pour la période de 189G à 1899. lire le Rapport d ensemble sur la pacification, l'organisation et la colonisation, dn géni-ral Gallieni.

Il était mieux connu, ayant été [«arcouru à diverses reprises par nos détachements et par des offi- -ciers. La commission d'études Favait désigné.

Le général Duchesne avait pris les décisions générales de cette commission pour base de son programme d'opérations, qui avait été approuvé par le gouvernement. ■

Les grandes lignes de ce programme étaient les suivantes :

L'avant-garde, commandée par le général Metzinger, devait assurer l'établissement de la base maritime à Majunga et gagner, a\oc l'aide des bâtiments légers de la division na\"alo, le plus de terrain en avant qu'il était possible. Afaroway, à 80 kilomètres, était prévu comme le punit terminus probable de cette marche. Cette a\ant-garde comprenait un bataillon de tirailleurs algériens, une batterie d'artillerie de montagne, une demi-compagnie du génie et divers détachements du train, d'ouvriers d'administration et d'infirmiers.

Le géliéral en chef arriverait a Majunga, dans la première quinzaine de mai, avec le complément des troupes de la V^ brigade, dont l'effectif atteindrait alors 0.000 hommes avec 1.200 ou L500 conducteurs, ce qui permettrait d'avancer sans attendre le reste du corps expéditionnaire qui ne serait débarqué en totalité qu'à la fin de mai, « de façon qu'on pût atteindre, vers les premiers jours de juin, le confluent de la Betsiboka et de l'Ikopa et, sans doute, enlever aussitôt, par une attaque brusquée, le point militaire important de Mavetanana ». (Rai)port du général Duchesne.)

Le général Duchesne ne croyait jias possible d'uli-

liser la voie fluviale pour le transport des troupes, surtout de celles de la 1"'^ brigade. « Il signalait la nécessité d'ouvrir, ù partir de Aiajunga, une voie carrossable, par laquelle devraient nécessairement monter vers îMavetanana les 5.000 voitures des convois. » Il estimait que le P'" juillet serait le terme des opérations, de cette période « au cours de laquelle s'établirait, vers le confluent des deux rivières, par \oie fluviale et par voie de terre, le courant continu de transports nécessaire pour y créer une nouvelle base de ravitaillement ».

« A partir du confluent, ou, si Ton veut, de M'avetanana (distant de ce point de 22 kilomètres), l'em ploi exclusif de la voie de terre s'imposerait à tous les éléments du corps expéditionnaire », qui seraient portés en avant par échelons, sur la même route, chacun des échelons devant prendre la tète à tour de rôle et par bonds successifs.

Le général Duchesne considérait que la brigade d'avant-garde (4 à 7 bataillons), partant de Mavetanana « s'emploierait rapidement à ouvrir la piste carrossable et pourrait gagner, en un bond, les premiers contreforts des hauts plateaux, indiqués par les explorateurs comme la limite de la région saine. Elle y serait rejointe par le 2® échelon, formé du convoi principal, escorté par la 3^ brigade, qui prendrait, à son tour, la tête aussitôt que le ravitaillement ultérieur serait assuré; ft ainsi, de bond en bond, les éléments mobiles du corps expéditionnaire devraient, dans un laps de temps approximatif de six semaines, — • soit pour la première quinzaine d'août, — avoir atteint la limite septentrionale de l'Emyrne ». A partir de ce point, il était

impossible de faire des prévisions et tout dépendrait de l'ennemi. On espérait cependant occuper de vive force Tananariye dans la première quinzaine de septembre. Partout ailleurs, sur le vaste littoral de l'île, ordre était donné de rester sur une stricte défensive.

Le rapport du général Duchesne, après avoir exposé ce plan d'opérations, constate qu'il } a eu dans l'exécution d'assez sensibles différences, mais « la conception originelle de la marche en tiroir^ sous la protection d'une avant-garde allégée, a été respectée jusqu'à la fin, cette avant-garde, renforcée de tous les éléments valides, étant devenue, pour la marclie d'Andriba à Tananarive, le corps principal de bataille, scindé lui-même en plusieurs échelons. On remarquera que, malgré les perles de temps résultant des difficultés de construction de la route, de la lenteur de marche des convois et du douloureux état sanitaire des troupes, le résultat essentiel de l'expédition, la prise de la capitale, a pu ainsi être atteint, à quinze jours près, dans les délais antérieurement indiqués ».

L'armée hova.

L'armée — si l'on peut employer un tel terme pour de tellc'^ bandes — que l'on avait à combattre était peu redoutable. Le plus cruel ennemi était le climat qui décima nos jeunes volontaires enthousiastes et disciplinés, mais peu résistants, mal équipés et ignorants de l'hygiène des colonies.

Chaque année, le premier ministre hova, en verlu d'une loi de 1879, convoquait dans la capitale en-

'•jïO histoire d:: la troisième république

Airoii iO.OuO liuiniiios fournis par les chefs de district. Ce recrutement était, l'occasion de beaucoup de faveurs des chefs de village qui accordaient sans compter des dispenses, moyennant des rétributions diverses. Et, pour combler les vides, ils envoyaient des malheureux de moins de 15 ans, des vieillards et des infirmes. Dans le trajet vers Tananarive. beaucoup de ces recrues s'enfuyaient, et on ne les retrouvait plus. Ceux qui arrivaient docilement étaient léunis sur la place d'Andohale (contenant près de 20.000 personnes) et étaient immatriculés après un examen du premier ministre, qui fixait l'époque — irrégulière — des convocations. De 1884 à 1888, il y en eut trois qui donnèrent : la première. 20.000 hommes; la seconde. 15.000; la troisième, 8.000. La dernière levée avait été ordonnée en 1803 et avait procuré 8.000 hommes. Tous ces contingents réunis, très diminués, ne pouvaient, au total, comprendre plus de i5.000 hommes.

En temps ordinaire, 4.000 recrues étaient gardéesà Tananarive; le reste était envoyé sur les côtes et dans l'intérieur, où il s'instruisait comme il pouvait. On constituait des compagnies de 100 hommes commandées par un ambouiinalc (capitaine),, un lieutenant et cinq sergents. Quand les compagnies étaient dressées, elles étaient réunies par dix, tous les quinze jours ou tous les mois, sous le commandement du chef supérieur, le tampoiinarive. Elles ne tiraient presque jamais parce que les munitions coûtaient trop cher.

Le commandant en chef de l'armée était l'Anglais- Shervinton, ancien agent de la police du Cap, directeur de l'école des cadets de Tananarive.

La tactique rudimeulaire des llovas consistait à lancer des groupes de 7 à 15' hommes, ayant quelques fusils, autour de la colonne ennemie, près de laquelle ils s'approchaient à 30Û ou 400 mètres et là, les hommes, espacés à 12 mètres environ, faisaient feu. Ils continuaient à tirer ou s'enfuyaient, suivant la conduite de l'adversaire.

Les officiers se chamarraient à leur guise, suivant leurs moyens pécuniaires. Les soldats portaient un veston, un pantalon blanc et un ceinturon noir retenant une baïonnette sans fourreau, ils se coiffaient d'une toque ronde en toile blanche, avec les initiales i\. M. et une couronne royale. Cet uniforme était orné d'une broderie rouge. Le soldat s'habillait, se nourrissait et se logeait à ses frais. Mais, en temps de guerre, chaque habitant devait payer l'habillement et l'équipement d'un soldat (1).

La principale force organisée était dans la capitale où elle formait six bataillons avec 280 officiers. Elle possédait 3.500 fusils -Snider et 8.500 Remington dont plus de 3.000 détériorés, et comme artillerie, un canon Armstrong se chargeant par la culasse, 10 mitrailleuses anglaises, 30 Gardner, 54 Hotchkiss, 12 canons-revolvers et 86 pièces de divers calibres. Xous ne parlons pas des autres fusils et des autres pièces d'artillerie dispersés dans l'île, ils n'avaient pas d'importance. Les Hovas fabriquaient eux-mêmes une mauvaise poudre conservée dans quatre dépôts.

Dès le mois de janvier 1895, la reine, avisée des résolutions de la France, lança une proclamation

(1) Madagascar en 1894, par A. Martincaii.

à son peuple pour l'appeler à la défense de son territoire, recommandant d'affamer les Français, de brûler les villages si on ne pouvait les protéger, de détruire les provisions de riz qu'on ne pourrait emporter. « Tirez sur eux, harcelez-les, attaquez-les pendant la nuit, si vous le pouvez. Vous savez que les étrangers qui viennent à Madagascar prennent les fièvres et sont facilement battus quand ils sont fatigués par les combats continuels. »

Le drapeau rouge, signal de la mobilisation générale, fut hissé dans la capitale et dans tous les villages, avertissant tous les hommes liés au service de se rendre à TananariM\

Premières opérations. — Occupation de Tamatave et de Majunga (1894-1895).

Après l'insuccès de la tentative de M'. Le Myre de \'ilers et son départ pour la France, le capitaine de vaisseau Bienaimé, commandant la division navale de l'océan Indien, avait reçu l'ordre d'occuper quelques points importants de la côte. En conséquence, le 12 décembre 1894, un détachement, commandé par le lieutenant-colonel Colonna de Giovellina, avait été débarqué à Tamatave qu'il avait occupée et mise en état de défense.

Le 15 janvier 1895, Majunga, qui devait servir de base d'opérations, fut enlevée après un bombardement et occupée par des troupes de la garnison de Diégo-Suarez, sous les ordres du commandant Belin.

Des bandes hovas attaquèrent, au mois de décembre, nos possessions de Diégo-Suarez, mais elles

furent tenues en respect. Le 14 avril, nos troupes prirent Anibohimarina.

Le capitaine de vaisseau Bienaimé fit aussi occuper Ambodimadiro, dans la baie de Passavanda (12 février).

L'état sanitaire des troupes qui se trouvaient à Madagascar avant l'arrivée du corps expéditionnaire n'était pas satisfaisant. Au mois de février 1895, on comptait 23 p. 100 d'hommes hospitalisés et plus de 50 p. 100 d'hommes exempts de service dans les corps.

Opérations de l'avant-garde Metzing-er.

(1" mars -6 mai 1895).

Le général Aletzinger, commandant l'avant-garde. <]ébarc[ua à Majunga le V mars 1895. Il amenait avec lui, par le Shamrock, le 2- bataillon du 3** ti railleurs, qui devint plus tard le 3® bataillon du régiment d'Algérie. Six jours après, il reçut la 15* bat terie de montagne, une demi-compagnie du génie (la W), un détachement du train. Jusqu'au 24 mars ces troupes furent occupées au déchargement du matériel, à la construction d'abDS et de chemins, travaux rendus très pénibles par le manque do main-d'œuvre indigène et par les pluies. Quinze jours après le débarquement, la moitié du bataillon d'Algérie était indisponible.

Ce n'est qu'à partir du 25 mars cjue le général Mctzinger put commencer quelques opérations actives. Les 3® et i*' compagnies du bataillon d'infanterie de marine de Diégo-Suarez et un bataillon de tirailleurs malgaches se portèrent en avant de Ma-

344 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉI'LBLIOUE

junga, contre les Ilovas qui occuiia'enl plusieurs positions le long de la Betsiboka.

Le 25 mars» une petite colonne, commandée par le capitaine Rabaud, occupa M'ahabo; La colonne principale, sous les ordres du commandant Belin, opéra sur la rive droite et enleva Miadane le P'' avril, mais dut se replier sur le camp de Mevarano, en raison d'un orage qui transforma la plaine ea marecage. Le général Aletzinger décida que les opéralions ne seraient reprises qu"a[)rès la saison des pluies.

Pendant ce repos, les trois premiers alïrétés débarquèrent, du "^3 au 25 avril, le 2*^ bataillon du régiment d'Algérie, la 13" compagnie du génie, la V^ compagnie du train, 182 conducteurs kabyles, la 6^ compagnie bis comprenant 500 conducteurs sénégalais.

L'ennemi s'était rotranclié sur une ligne de crêtes, occupée par [ilusieurs villages, qui s'étendait de Tvlarowoay à Amparila\a. sur mi front de 10 kilomètres environ Le général Metzinger forma trois col®nnes pour les déloger. La marche convergente des trois fractions sur Marowoay s'exécuta le 2 mai avec un plein succès. Les troupes rivalisèrent d'entrain. Le rova (fort) de Marowoay fut occupé. L'ennemi abandonna un canon se chargeant par la culasse avec 18 vieux canons lisses; il laissa à Amparilava deux autres canons lisses et une mitrailleuse. Ce succès ne nous coûta que 2 tirailleurs tués, et 3 autres blessés. Il nous assura la possession défîuitive de l'importante position de Maro- Avoay et de l'estuaire de la Betsiboka.

L'ennemi a\aif encore 2.000 hommes retranchés

COXOLÈIE DE MADAGASCAR 345

piès du village d'Ambodiraonti, à 12 kilomèlres enxi ron dans le sud-est de Marowoay. Ramazombazâha, gouverneur du Boéni, y avait concentré une partie des fuyards et quelques renforts envoyés de Tananarive. Une colonne de droite, commandée par le lieutenant-colonel Pardes, s'établit à Manounga et observa l'adversaire, pendant qu'une autre colonne, sous les ordres du colonel Oudri, se porta sur Ambodimonti par le sud pour prendre les Hovas entre deux feux. Ce mouvement entraîna leur retraite, et le lieutenant-colonel Pardes occupa la position le 17 mai.

Tout le cours de la Betsiboka, jusqu'à Ankaboka- Marolambo, et toute la rive droite du fleuve, jusqu'à Andotra restaient en notre pouvoir. A partir de ce moment, les Hovas n'opposèrent plus une résistance sérieuse à la marche de nos troupes.

Le général en chef, débari|ué à Majunga le 6 mai, ordonna à l'avant-garde d'occuper la position d& Mavetanana-Suberbieville (à 140 kilomèlres au sud de Marowoay) près de laquelle devait être installée la base fluviale, c'est-à-dire le point terminus des convois de ravitaillement par eau et le point de départ des transports par terre.

Le débarquement à Majunga.

Pendant ces opérations, les débarquements continuaient à Majunga, dans des conditions déplorables. Les affrétés arrivaient régulièrement, mais onmanquait de moyens de déchargement et de maind'œuvre. La petite plage de Majunga, bande de sable étroite de 300 mètres de long, était couverte de

colis entassés : cantines d'ofliciers, malles, caisses de thé, de tabac et de médicaments, sacs d'orge éventrés, qui pourrissaient, matériels de sellerie et de campement, etc. Tout cela gisait pêle-mêle dans le sable. « Voici les voitures Lefebvre. Hélas! elles servent de baignoires publiques. Voici les canonnières qui devaient remonter si aisément la Betsiboka : on en fait des ateliers. Devant ces choses gaspillées qui ressemblent trop aux épaves d'une déroute, nous sommes pris d'angoisse. » (Jean Carol, correspondant du Temps, 19 août 1896.)

Ce désordre provenait en partie de la faute commise à l'embarquementr; les colis les plus importants étant les derniers, à fond de cale, on laissait les premiers débarqués sur la plage exposés aux intempéries.

Les hommes et les chevaux, exténués par une longue traversée faite dans de très mauvaises conditions hygiéniques, étaient encore, à l'arrivée, soumis aux ardeurs du soleil pendant le jour, à une fraîcheur malsaine pendant la nuit, car il n'y avait aucun abri.

Lorsque le général Duchesne eut constaté cette lamentable situation, il procéda à une autre organisation. Il confia au capitaine de vaisseau Bienaimé le commandement de la manne et de tous les services qui en dépendaient à terre. Le colonel Bailloud, nommé directeur du service des étapes et commandant d'armes de Majunga le 30 mai, fut placé sous ses ordres. Le génie rendit de grands services; la 11® compagnie établit une voie de bois sur laquelle circulèrent de petits wagonnets poussés par deux ou trois hommes et enlevant cent ton-

ries par jour. Quatorze baraques, élevées à la hâte, furent tlonnées aux services administratifs, six autres au service de santé, avec trois magasins pour le matériel. D'autres baraques abritèrent les troupes, la télégraphie, etc.

Il fut possible, dès le 26 juin, de rendre au commandant Bienaimé, devenu contre-amiral, sa liberté d'action pour assurer la surveillance et la défense du littoral.

Le colonel Bailloud, directeur du service des étapes, eut les fonctions de sous-chef d'état-major et de délégué du général en chef à la base maritime. Il obtint pleins pouvoirs pour régler toutes les af- . f aires «urgentes.

Le service de l'arrière, si important dans une telle expédition, employa 97 ofliciers, 390 hommes de troupe et 322 auxiliaires indigènes. Six compagnies d'infanterie gardaient la ligne d'étapes. Les 3®, 4®, 5» et 6" compagnies du train assuraient le service des transports.

La flottille fluviale était chargée du ravitaillement, au moyen de i remorqueurs entre Ankaboka et Ambato, et de 8 remorqueurs entre Ambato et Marololo. Par voie de terre, le ravitaillement comportait un service de 24 échelons, comprenant chacun 150 voitures Lefebvre qui étaient attelées par le train et qui transportaient 200 kilogrammes chacune.

Opérations du corps expéditionnaire jusqu'à l'ouverture du pont ds la Betsiboka (19 mai -14 juillet 1895).

Les principaux éléments du corps expéditionnaire avaient été débarqués à la fin de mai; ils permirent

la reprise des opérations aviint même que fut avancée la route carrossable qu'on devait construire de ]\Iajunga à Tananarive. Ce travail avait été entrepris, dès le 13 mars, par la IP compagnie du génie, assistée de 90 cooliçs et de quelques tirailleurs malgaches, mais il se faisait très lentement, en raison de l'insuffisance de la main-d'œuvre. On avait compté sur des pionniers noirs ou jaunes, mais, malgré les efforts des embaucheurs, on n'avait pu se procurer des tra\ailleurs indigènes. Cette route « devait être, dit le rapport du général en chef, une des difficultés principales ». Elle causa le décès de plusieurs milliers d'hommes. Le général Duchesne résolut de lancer l'avantgarde sans attendre la constitution du corps expéditionnaire et la construction de la route, pour être maître du cours de la Betsiboka. 11 fallait, pour la ravitailler, employer tous les moyens de transport fluviaux, trop rares. Les autres troupes furent échelonnées entre Majunga et Marowoay, plus tard Amboto, et elles avancèrent au fur et à mesure que; sî terminèrent les tia\aux des diverses parties de la route.

■ Au mois de mai, Tarrivée des 13® et 11® compagnies du génie et celle des Sénégalais de la G® compagnie his du train accéléra l'exécution des travaux. La route de Majunga à Marowoay (75 kilomètres) et le jjont sur la rivière du même nom, furent achevés le T juin. En même temps, on avait installé une double ligne de télégraphie optique et électrique, qui relia M'arouoay à la base maritime (1).

(1) Le matériel do. iclégraphie électrique a rendu peu de services parce qu'il ne convenait pas, tel qu'on l'avait con?-

Les Hovas, éprouvés p-ir les combats de Marowoay et d'Ambodimonti, n'opposèrent plus de résistance sérieuse à la marche de la F^ brigade (général Metzmger), malgré les avantages que leur offrait un terrain tantôt escarpé et couvert d'une forêt épaisse, tantôt marécageux et coupé de marigots ou de rivières profondes, infestées de caïmans. Ils ne prirent plus position, pour une tentative de défense, qu'à Mavetanana.

Les Hovas ne défendirent même pas le passage de la Betsiboka, qui avait, près de son confluent avec rikopa, près de 450 mètres; après quelques coups de fusil, ils se retirèrent, poursuivis par le feu de notre artillerie (6 juin).

Le franchissement du fleuAO s'opéra, pour les ]iremières fractions, avec la canonnière Brave. Le lendemain, le passage continua, avec les chalands remorqués par cette canonnière et avec l'aide d'une deuxième qui venait d'arriver : VInfernale.

L'état-major de la 1" brigade passa sur la ri\e gauche de la Betsiboka avec une partie des troupes

tilué, au climat de Madagascar. Les perches en bambou, trop fragiles, se brisèrent; les isolateurs en ébonite se dégradèrent sous un soleil intense. Un personnel expérimenté ifaisait aussi défaut. Enfin les indigènes prenaient des fils métalliques; des incendies fréquents de brousse détruisaient des kilomètres de ligne. La télégraphie optique donna de moinsjnauvais résultats et permit au général en chef de communiquer avec le gouvernement, de façon assez rapide. Mai.s une brume, survenant la nuit, empêcha souvent de correspondre. De plus, les postes échelonnés, de deux à trois hommes, furent décimés par la fièvre et les insomnies. Bien des fois, on ne trouva qu'un seul homme malade, à chaque poste. Et le moral de ces isolés était atteint, ce qui aggravait leur état.

La compagnie française des téléphones immergea un câble entre Majunga et Mozambique, où les communications empruntaient les lignes anglaise» Easlern et Weslern.

de cette brigade. Le reste était échelonné sur la ligne de communications. La colonne parvint, le même jour, à Marololo sur les bords de l'Ikopa et, le lendemain, au bivouac de Beratsimanana dont elle tourna les retranchements et batteries. L'ennemi s'enfuit en abandonnant une partie de ses bagages (1).

Le général Aletzinger, commandant la T* brigade, régla, le 0 juin, l'attaque du rova fortifié de M'avetanana, placé sur un plateau abrupt, de 80 ù 100 mètres de hauteur. L'ennemi ne résista i^as aux feux de l'artillerie, et la position fut rapidement occupée. On y trouva 3 canons Ibilchkiss, des barils de poudre et plus de 200 fusils (surtout des Sni ders).

Suberbieville, à 1.500 mètres de Al'a\elanana et a 2 kilomètres de la rive droite de l'Ikopa. fut occupée aussitôt. Cette localité avait été fondée par un Français, M. Suberbie, qui y a^'ait une vaste exploitation aurifère.

Pendant les huit jours qui suivirent, on dut mettre les officiers et la troupe à la demi-ration, malgré leur état de fatigue, par suite de l'insuffisance des approvisionnements. On ne put se procurer un peu de viande fraîche qu'en s'emparant de bœufs égarés.

Les troupes de la P® brigade (moins le 200* retenu autour de Marowoay, à cause de la difficulté

(1) Au mois de juin, on eut ;i déplorer le décès du colonel Gillon, officier de valeur, écrivain distingué, qui avait collaboré avec le général Ducrot à l'ouvrage que celui-ci a publié sur le siège de Paris. En 1870, il avait été ble^^sé à Rezonvillo et. àpeine rétabli, s'était mis à la disposition du gouvernement de la Défense» nationale. Il fut remplacé à la tête du 200" régiment par le lieutenant-colonel Bizot.

CO.XOl r:TE VE MADAGASCAR 351

du ravitaillement de l'avant-garde), restèrent échelonnées entre Marololo et Suberbieville pour commencer l'établissement de la route. Le quartier général du commandant en chef et lambulance active n° 1 s'installèrent à Suberbie\i!Ie.

Combats de Tsarasotra (29 et 30 juin).

Les troupes malgaches avaient, depuis peu de temps, comme général en chef, ilainianzalahy, 14'' honneur, qui avait gardé comme lieutenants R.-,mazombazaha et Rafarlahibohana. Il résolut de prendre l'offensive avec 5.000 hommes et 4 canons à tir rapide. Ces troupes descendu ent du platea i central, et s'avancèrent à partir du 24 juin.

Le 29, dès le point du jour, une colonne de plusieurs centaines de Hovas escalada les pentes suJ du petit plateau de Tsarasotra, ouvrit, à 300 mètres environ, un feu vif sur le camp d'un détachement commandé par le chef de bataillon Lenton net (1) et chercha à l'envelopper. Le commandant prit des mesures rapides qui arrêtèrent cette altaque. Mais une autre colonne ennemie arriva du mont Beritzoka. La section de réserve, commandée par le capitaine Aube, fît une charge à la baïon-

(1) Le commandant Lentonnet fut cité à l'ordre du corps expéditionnaire pour sa belle conduite dans les combats du 29 et du 30 juin. Nommé plus tard lieutenant-colonel et très épuisé par les fatigues, il dut être renvoyé en France et mourut à bord du Diemnah. Il a laissé des notes intéressantes, qui ont été publiées, et il a signalé, avec l;i courageuse franchise d'un soldat, les fautes qu'il a ob-ervées. {Carnet de campagne du lieutenant-colonel Lenionncl.) Oi officier, né à Paris en 1840. avait été enfant de tronjic et avait de nombreuses campagnes : en Italie, contre l'Allemagne et en Afrique.

Troisième République (1897-189!'). 23

nette. Une aulro section, du sous-lientenant indigène Kacy, prononça vers le sud, du côté de l'Ikopa, une autre contre-allaciue. L'ennemi s'enfuit vers l'est en abandonnant 30 morts.

Une autre colonne ennemie, avec do l'arlillerie, descendit du mont Bcritzoka. A ce moment, sur- \int un renfort amené par le capitaine Pillot qui était accouru en entendant Farlillerie et c]ui se porta au secours du capitaine Aube. Le gros du corps hova se replia et dressa son camp sur un plateau boisé du mont Beiitzoka.

Cette joiirnée avait coûté à l'ennemi plus de 200 hommes tués, blessés ou disparus.

Le général en chef, avisé, envoya en hâte, a midi et demi, par une chaleur de 02^, la 16" batterie, avec 3 compagnies du 40® hataillon de chasseurs rjui venait de terminer sa tâche de construction de la route. C'était tout ce cju'il y avait do disponible. Ce renfort arriva à 11 heures du soir à Tsarasotra.

Malgré la fatigue des .troupes, le général Metzinger n'hésita pas à prendre l'offensive le 30 juin au matin, et il conduisit lui-même une colonne d'attaque. Les Hovas essayèrent de l'arrêter par des feux d'artillerie et d'infanterie à courte portée, mais notre artillerie prit vite l'avantage. Des tirailleurs du régiment d'Algérie et les chasseurs firent quelques feux de salve, puis s'élancèrent, la baïonnette en avant. Les Hovas tentèrent de résister et prononcèrent m-ème un retour offensif qui amena un violent corps à corps. Repoussés et poursuivis, ils subirent des perles sérieuses. A 10 h. 20. tout était terminé. L'ennemi abandonna dans son camp

COXOl ETE DE MADAGASCAR 353

iôO tentes, le drapeau du commandant en chef,

2 llotchkiss, avec beaucoup de munitions et d'appro\isionnements. Ce succès ne n( us coûta qu'un officier et 8 hommes de troupe bJessés.

Les Hovas se retirèrent dans hi plaine d'Andriba, à plus de 80 kilomètres au sud de Suberbieville.

Les travaux du corps expéditionnaire jusqu'au 14 juillet 1895.

Après cette retraite des Hovas démoralisés, on pouvait continuer l'inslnllation d^, la base flu\ial« — pomt de départ des convois île ravitaillement par voitures ■ — la constitution sur ce point des appro- ^•isionnements et les travaux de construction de la route carrossable.

Cette route, cause de tant de souffrances et de morts, devait avoir d'abord 2'",50, largeur suffisante pour le croisement des voitures d'une voie de 1°',22. Puis, par crainte d'accidents, on la porta à

3 mètres, môme à 4 mètres en plusieurs endroits. Les trois parties principales de la route, exécutées successivement, furent les suivantes :

1° De Majunga à Marowoay (75 kilomètres, avec une différence de niveau de 135 mètres);

2° De Marowoay à Marololo (91 kilomètres);

3° De Marololo à Mangasoavina (1 'r2 kilomètres).

Pour le premier tronçon, achevé le 7 juin, il fallut : de nombreux ponceaux de 4 à 7 mètres; un remblai de 90 mètres; débroussailler; établir sur certains i:roints un fond de branchages et de planches; etc.

Pour la deuxième section, terminée le 17 juillet, le nombre des ponceaux fut encore plus considérable

et leur longueur augnieuta; on construisit des passerelles, quatre ponts dont un de 9 mètres et un pont Birago de 16 mètres; on assura l'écoulement des eaux par des caniveaux et un bassin en maçonnerie; on exécuta des remblais; on déboisa sur plusieurs kilomètres, etc.

La troisième partie dut être exécutée par presque tout le corps expéditionnaire. Le général Voyron, commandant la 2" brigade, échelonna ses troupes, à partir du 19 juillet, entre Ambato et le confluent de la Betsiboka. Une région montagneuse obligea à réduire la largeur de la route à 3 mètres, même à 2 mètres. On dut construire à flanc de coteau; des portions étaient faites dans le rocher. Plusieurs ponceaux furent encore nécessaires. De son côté, la pe brigade avait, dès le 10 juin, entrepris la portion de route entre le confluent de la Betsiboka et Tsarasotra et la termina le 14 juillet.

Au total, pour les 308 kilomètres de route, on construisit 45 ponceaux (225 mètres de longueur totale) et 8 grands ponts (703 mètres de longueur totale).

Ces ponts exigèrent des efforts de travail prodigieux, car il fallut vaincre des difficultés de tout genre et presque sans ressources (1). Le bois man quait. La construction du pont sur la Betsiboka qui était large de 220 mètres et qui avait une profondeur d'eau de 1",50 à 2"", 50, avec un courant rapide, fut particulièrement difficultueuse et pénible. Confiée à

(1) Pour tous les détails relatifs à la construction de là roule et des ponts, lire l'ouvrage précis et documonlé de M. le commandant Legri'and-Girarde : Le génie à Madagascar.

la 13* compagnie du génie et commencée le 8 juin, elle ne se termina que le 14 juillet. Et au prix de quelles peines! Le nombre des travailleurs du génie, qui était de 90 au début, tomba à 7 hommes, dont 1 sous-officier. Tous les autres avaient été terrassés par le climat malsain, par les fatigues, par le travail dans l'eau, par les rayons du soleil torride. Sur les 40 Kabyles, travailleurs auxiliaires, il n'en restait que 4 à la fin. Le nombre des Somalis, plus résistants, tomba de 60 à 30. C'est donc justement que le lieutenant-colonel Marmier, commandant le génie, félicita la 13* compagnie du génie, qui, disait-il dans son ordre du jour, « a rendu au corps expéditionnaire un service signalé et a accompli une œuvre qui peut être mise en parallèle avec les travaux exécutés par les sapeurs du génie dans toutes les campagnes. Cette compagnie a écrit une nouvelle page de l'histoire du génie dont l'arme tout entière sera fière à bon droit ». On doit encore citer Un détachement de ■la 12® compagnie du génie qui construisit en quelques jours un pont à la Birago, de 120 mètres, sur le Kamoro.

« En adoptant la voie de terre pour conduire les troupes à Suberbieville, le département de la guerre les a placées dans les conditions les plus périlleuses... Il fallait, surtout pour les premiers travaux d'installation, des pionniers, des manœuvres de race indigène, et, précisément, ce sont eux qui ont manqué. » (Madagascar, L'expédition au point de vue médical el hyçiiénique. par le docteur Jean Lemure.) En exposant des soldats européens aux grands dangers des travaux de terre, on allait « au-devant des désastres tels que ceux qui ont frappé les troupes

toutes les fois qu'elles ont été placées dans ces conditions et dont le récit se trouve à chaque page de la littérature médicale militaire », {Considérations> sdnilaires sur V expédition de Madagascar, par le docteur G.-A. Reynaud.)

Le 14 juillet, une route praticable reliait, sans dis continuité, Alajunga à la pointe d'aVant-garde, au Beritzoka. Par conséquent, Marololo ]iouvait être ravitaillé à la fois par terre et par eau, et les approvisionnements nécessaires pour la marche en avant allaient y être apportés. La 2^ brigade, ayant terminé son travail de route, s'était concentrée le 17 juillet, prête à franchir le pont de la BetsiJ)oka. Le général Duchesne ordonna la reprise du mouvement vers la capitale.

Opérations jusqu'au départ de la colonne légère (14 juillet- 14 septembre 1895).

Pour la continuation de la marche, le général Duchesne adopta une nouvelle organisation des trains et des convois afin d'assurer le ravitaillement des deux brigades qui devaient alternativement prendr-e la tête du corps expéditionnaire. La zone d'arrière fut aussi réorganisée et divisée en deux secteurs.

La composition des deux brigades fut modifiée pour le? rendre aussi mobiles que possible en ne gardant que les hommes les plus lésistants : la V^ brigade comprit 5 bataillons (40'" bataillon de chasseurs,

3 bataillons d'Algérie, 3^ bataillon du 20(n: la 2* eut

4 bataillons (P"" et 3® bataillons du 13" régiment d'infanterie de marine, bataillon malgache et bataillon haoussa du réaimenl colonial). Vn demi-escadron

CONQUÊTE DE MAD.UIASCAR 3o7

de cavalerie marchait qacc la brigatle de tète. L'artillerie, le génie, le service de santé et certains éléments du train restèrent sous les ordres du général en chef qui les affecta, suivant les besoins, à une des deux brigades. Les autres troupes et le reste du train étaient échelonnés le long de la ligne d'étapes pour assurer les communications avec l'arrière (1).

Le terrain sur lequel on allait opérer différait de la région parcourue. Au lieu de vastes plaines marécageuses ou de longs plateaux boisés, bordés de larges rivières, on ne rencontrait, à partir du mont Beritzoka, « qu'un chaos de collines d'argile i-ougeâlre, enserrées })ar de hautes crêtes, pour la plupart rocheuses, à travers lesquelles s'écoulent, en multiples cascades, des torrents de largeur variable, sans profondeur et à fond rocailleux ». (Rapport du général Duchesne.)

Les Hovas s'étaient retirés sur une ligne de crêtes constituée par le mont Andriba (1.200 mètres) et par les monts Hiandrereza et Ambohijavona, reliés au mont Andriba par une série de hauts mamelons argileux (de 600 à 800 mètres). Ils y avaient accumulé leurs moyens de défense. Ils avaient plus de 5.000 hommes, qui occupaient dix ouvrages.

Le général Duchesne résolut de les surprendre par une attaque brusquée. Le 22 août, le général Voyron s'avança avec la 2* brigade contre l'ennemi qui abap,donna ses positions en emmenant son artillerie. Dans sa retraite, il obligea tous les habitants à quitter les hameaux de la plaine d"Andriba. qui furent incendiés pour la plupart.

(1) En raison des diUiciilto- de la marche et du ravitaillement, on réduisit la ration de vivres a parlu" du 1" août.

Pendant cette opération, les travaux de route avaient été continués par la brigade Metzinger; ils purent ensuite être repris par' les deux brigades en toute sécurité, sous la protection d'une avant-garde.

Le général Ducliesne révéla au ministre de la guerre, le 18 août, la mauvaise situation sanitaire : « L'état sanitaire, toujours médiocre à l'arrière, se soutient assez bien dans les troupes de l'avant, mais nous avons néanmoins plus de 3.000 hommes malades dans les hôpitaux. Comme, sous ce climat, les hommes atteints traînent et languissent sans pouvoir se remettre, le seul parti à prendi'e est de les rapatrier le plus promptement jnjssible. »

Les jeunes soldats étaient démoralisés; des suicides se produisaient assez fréquemment; les hôpitaux étaient pleins; des malheureux se traînaient à la suite des colonnes, épuisés par la dysenterie ou la fièvre; au bivouac, le matin, on en trouvait qui étaient morts. Cependant, pour maintenir les effectifs, les médecins étaient obligés de n'é\acuer que les plus malades.

Le gouvernement s'inquiéta et envoya des renforts, organisés par les dépôts formés à Montpellier (pour le 200^ et le génie), à Grenoble (pour le 40* bataillon de chasseurs), à Nîmes (pour l'artillerie) et à Lunel (pour le train). 2.700 hommes très malades furent rapatriés, et L200 attendirent l'arrivée d'autres navires pour rentrer en France.

Il y avait déjà 1.800 décès, après trois mois de campagne.

En raison des fatigues d'une longue traversée, qui causaient beaucoup de morts, le ministre de la guerre ordonna de ne plus renvoyer de malades à partir du

CONOUÈTE DE MADAGASCAR 359

20 août jusqu'au commencement d'octobre. Ils furent hospitalisés à la Réunion.

Opérations de la colonne légère.

Prise de Tananarive (14-30 septembre 1895).

Dès les premiers jours d'août, le général Duchesne s'était rendu compte de l'impossibilité de suivre plus longtemps le plan officiel d'opérations, car on n'avançait que de 2 à 3 kilomètres par jour.

Le 4 août, il avait arrête l'organisation d'une colonne légère, suivie d'un convoi constitué exclusivement avec des animaux de bât. afin d'arriver en Emyrne rapidement, par des marches de 14 à 15 kilomètres par jour. Il avait fixé en conséquence le taux des rations, encore diminuées, et le poids des impedimenia. de façon à ne pas dépasser le rendement maximum des 2.800 animaux de bât que possédait le corps expéditionnaire. (Dispositions portées à la connaissance des troupes par les ordres arénéraux des 3 et 8 septembre.)

Le 17 août, il vit qu'il fallait brusquer le dénouement, car la saison s'avançait: aussi en raison du déchpt considérable des effectifs qui fondaient à vu»î d'œil, de l'état de fatigue des conducteurs européens ou kabyles et de l'épuisement des animaux. Le 6 septembre, la route carrossable étant devenue praticable jusqu'à Mangasoavina, à l'extrémité sud de la plaine d'Andriba. il désigna ce terminus comme point de départ de la colonne légère et comme base de ravitaillement. Il fallait 250 tonnes d'approvisionnements divers pour la rnarche sur la capital^.

Par son ordre général du 8 septembre, le général

360 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPLîBI.IOLE

Ducliesne fit appel au dévouement patriotique des troupes : « Cinquante lieues de France, à peine, nous séparent de Tananarive, disait-il. Yingt-cinq environ tra\ersent encore une zone montagneuse et à peu près déserte; le reste est en Emyrne, province très cultivée, très peuplée, où sont concentrées presque toutes les ressources de l'île... La France compte sur nous pour mener à bien la tache commencée, au succès de laquelle ses intérêts et son honneur sont engagés, comme les nôtres... Vous élèverez vos cœurs à la hauteur des nécessités d'une situation qui n'exige plus que quelques semaines d'énergie physique et morale... »

On constitua trois groupes, échelonnés à un jour ou deux jours d'intervalle, en raison des difficultés du terrain et des arrêts qu'imposeraient les obstacles naturels : 1° lavant-garde, échelon principal de combat, avec le quartier général; 2° le gros, chargé de la protection du convoi général; 3° la réserve, faisant office d'arrière-garde et ayant son convoi particulier.

La colonne ne put emporter que 22 jours de vivres avec 140 cartouches par homme (vivres et cartouches du sac conq^ris) et un total de 1.116 projectiles pour 12 pièces de 80™'" de montagne.

L'avant-garde (général Metzinger) partit le 14 septembre et suivil la piste malgache reliant le grand marché d'Andriba à Tananarive (190 kilomètres environ). Les deux compagnies du génie, marchant à l'avant-gardc, devaient améliorer cette voie.

Les Ilovas s'étaient retranchés sur la forte position de Tsinainondry; ils a\aicnt construit cinq batteries à embrasures et deux fortins superposés. Neuf à dix

CONOUÊIE DE MADAGASCAR 361

canons armaient ces sept ouvrages. Le général en chef fil tourner ces défenses le 15 au matin, et les feux de notre infanterie et de notre artillerie obligèrent l'ennemi à la retraite. Celle heureuse affaire ne nous coûta que 3 blessés et rendit libre le chemin jusqu'au pied du massif des grands Ambohimenas, dont le point culminant a 1.462 mètres d'altitude. Les trois principaux sentiers servant au passage de ce massif étaient défendus par de nombreux ouvrages, mais les deux sentiers du centre et de l'est en avaient le plus grand nombre (14 ouvrages ou batteries).

L'avant-garde, renforcée du 2'' échelon, forma deux colonnes d'attaque, le 19 septembre, en pleinenuit. Le général Voyron suivit le sentier de l'ouest; le général Metzinger, les sentiers du centre et de l'est. Au jour, les Hovas furent surpris et s'enfuirent, en abandonnant 3 canons Holchkiss et 30 caisses d'obus et de cartouches. Cette action rapide et bien conduite ne nous coûta pas un homme.

L'avant-garde bivouaqua le 21 septembre à Talata,. près d'Ankasobé, sur la ligne de faîte qui sépare les eaux de l'Antoby de celles de l'Andranobé. Le 23, elle gravit les pentes septentrionales de l'Ankarahara, dont elle descendit. le 24, pour pénétrer eu Emyrne, la région la plus populeuse et la mieux cultivée. On n'était plus qu'à .^0 kilomètres environ de Tananarive.

Pour mieux repousser des attaques sur les flancs et en arrière, le général Duchesne fit serrer sui^ la tête les divers échelons de la colonne légère, après avoir renvoyé, au moyen d'une partie notable des mulets, les blessés, malades ou éclopés.

Le 25, les deux premiers échelons réunis repri-

relit la marche, suivis, à une journée crinlervalle, par l'échelon de réserve, et, le lendemain, l'avantgarde livra les combats de Sabotsy et d'Ambohipiara. Les Hovas ne tinrent pas sous les feux de notre infanterie et de notre artillerie qui leur firent éprouver des pertes sensibles. L'avant-garde, qui avait montré beaucoup de rapidité et de résolution dans ses attaques, n'eut que 1 caporal tué, 7 hommes blessés et 7 disparus.

La colonne légère se reposa le 27 au camp d^e Tsimahandry où elle se concentra tout entière pour l'attaque décisive, n'étant plus qu'à 20 kilomètres, à vol d'oiseau, de la capitale qu'elle découvrait .déjà, et dont elle était séparée par une vaste plaine de rizières. Le troisième échelon fut fondu dans les deux autres groupes.

Pour éviter de franchir ces champs défoncés sur des digues étroites, sous le feu de l'ennemi occupant les hauteurs opposées, le général Duchesne fit décrire un grand arc de cercle autour de Tananari\c pour l'attaquer par Test et le sud-est. Ce mouvement commença le 28 septembre. A^•ec 2.000 hommes et 2 canons, Rainianzalahy prononça une attaque contre l'arrière-garde et le convoi qui, désemparés, battirent un moment en retraite, mais le colonel Oudri intervint, avec le 3^ bataillon du régiment d'Algérie, et reprit l'avantage (1).

Près de Lazaina. la colonne soutint un autre coinbat contre une ]^arlio de la garnison de Tanana-

(1) Raiiwanzalahy attaqua encore l'arrière-pai'de Jaissée. le 30, à Ilafy, sous les ordres du colonel de Lorme qui prit résolument l'offensive avec trois compagnies de Ilaoussas et mit en fuite l'ennemi. Les Haoussas curent ? tués et 12 blessés.

COiNQUÊTE DE MADAGASCAR 363

rive, le 29 septembre, ce qui n'arrêta guère sa marche.

« La capitale de FEmyrue est située sur un plateau rocheux, très étroit, allongé dans la direction du nord au sud, dont les pentes est et ouest sont, partout, fort abruptes, et, en certaines parties, presque verticales. Ce plateau a la forme d'un Y, dont les deux branches, dirigées vers le nord, se raccordent en pente douce avec le fond des rizières, tandis que la branche unique, dirigée vers le sud, se termine par une croupe escarpée. Le palais de la reine, qui occupe le sommet du plateau (1.458 mètres), setrouve vers le centre de cette branche unique et domine le cours de l'Ikopa et les rizières avoisinantes de 200 mètres environ. Du côté de l'est et du nordest, trois chaînes de hauteurs se développent parallèlement au plateau de Tananarive... Les Hovas occupaient fortement et en grand nombre la première chaîne, notamment l'observatoire et le village d'Andrainarivo. Ils avaient, en outre, établi des batteries sur les mamelons cotés 1330 et 1311... » (Rapport du général Duchesne.)

Le commandant en chef décida l'attaque et l'occu- ' pation de la première ligne de crêtes, le bombardement et, s'il était nécessaire, l'assaut de Tananarive. La colonne formait pour cela deux échelons : l'un, à gauche, sous les ordres du général Mëtzinger, devait exécuter l'attaque débordante par le sud et l'attaque de front vers le palais de la reine; l'autre, à droite, sous les ordres du général Voyron, formait le pivot du mouvement et attaquait par le nord-est.

Ces habiles dispositions obtinrent un plein succès. Le 30, à 13 h. 30, après un \\î combat livré à An-

draisoi'O par le 3*^ bataillon du régiment d'Algérie, la ligne entière de crêtes, qui constituait la position de défense extérieure de la capitale, était enlevée. Il ne s'agissait plus que de s'emparer de la ville ellemême. Les Hovas qui la défendaient ouvrirent le fou avec deux fortes batteries établies au palais de la reine et a\cc d'autres pièces disséminées en divers points. Il suffit de 5 obus à la mélinile, bien dirigés par les 16^ et 9* batteries, sur rarlillcrie du palais de la reine, pour amener les Hovas à bisser le drapeau blanc, Acrs 15 h. 30, et à envoyer des parlementaires (1).

Le général Metzinger, désigné comme gouverneur militaire de Tananarive, pénétra aussitôt dans la Aille axec quatre bataillons, une batterie et les deux compagnies du génie, tandis que le général Duchesne restait, avec le groupe du général Voyron, sur les crêtes de l'est, « prêt à faire brûler la ville, comme il en. avait marqué la résolution aux parlementaires, si le général Metzinger se heurtait à quelque surprise ». Il ne s'en produisit pas, et, le P"" octobre au matin, le général en chef fit son entrée soîennelic.

Le traité de paix préparé fut signé dans rai)rèsmidi par les hauts fonctionnaires hovas et ratifié aussitôt apros par la reine.

(1) On a toujours constalo que les résultats produits par les obus à la mélinite ont été importants et supérieurs à ceux obtenus avec les obus à mitraille. « Deux coups avaient suffi pour JM'oyer litléralemenl une vmgtaine de Hovas », dit le commandant Aubier. (La^cavalerie ù Madagascar.)

COXOLLTE DE MADAGASC AU 365

Occupation et pacification (1" octobre 1895-18 janvier 1896).

Les communications de la colonne légère avec la base de ravitaillement à Mangasoavina lurent rouvertes et gardées par des postes qui eurent à repousser des attaques. D'ailleurs, le général Duchesnc s'était préoccupé de faire effectuer désormais tous les mouvements de troupe ou de matériel entre Tananari\e et la côte par Tamata\e (1). Pour cela, il avait prescrit au contre-amiral Bienaimé, dès le 11 septembre, d'amener à Tamatave toutes les troupes disponibles qu'il pourrait [)rélever sans incon- \énients à Diégo-Suarez et Alajunga. En exécution de ces ordres, le commandant de la division navale avait occupé Tamatave et les lignes de l'arafate dont il avait obtenu la reddition du gouverneur hova (11 octobre). La route de la capitale se trouva libre, ce qui permit d'y envoyer des renforts. L'ancienne roule ^ers Majunga, devenue d'ailleurs presque impraticable dans cette saison de pluirs. fut abandonnée; tous les postes se retirèrent.

Le général Duchesne s'aperçut bientôt que les ap-

(1) La route de ïananarive à Tamatave a oOO l^ilomètres de longueur et descend du plateau d'Emyrne en traversant une série de chaînes montagneuses élevées et escarpées, couvertes en grande partie pai' la l'orét vierge et coupées de profondes vallées, la plupart marécageuses, que suivent des cours d'eau souvent tort larges et, p^ur la plupart, non guéables. Elle a était à ce momcnl praticable « sans d'énormes efforts, ni pour dos bêtes de sonmic rliargécs, ni même, d'une façon générale, pour des piétons européens ». (Rapport du général Duchesne.) L'intendance organisa un service de transports en (ilandzane des isolés et des ravilailicments. il fit établir dans les gîtes d'étapes ordinaires des magasms do subsistances. C'est par cette voie que .M. Laroche et son personnel monlcrent à Tananarive en inoin- de six jours.

pels qu'il avait adressés à la population pour la rassurer, pour l'exhorter à se soumettre et à rendre ses armes, n'obtenaient aucun résultat. Une enquête lui révéla que cet état d'insurrection persistant était dû au premier ministre et à son entourage. II fît arrêter Rainilaiarivony et ses conseiller^i le 2 octobre (1). Rainitsiinbazafy, ancien ministre de l'intérieur, de- \ïnl premier ministre. Les habitants revinrent et rendirent leurs armes.

Le 22 novembre, un mouvement insurrectionnel éclata dans le sud-ouest de l'Emyrne, dont le centre était à Arivonimamo, à 40 kilomètres environ de la capitale. Le commandant Ganeval, avec trois compagnies malgaches et deux compagnies de Haoussas, châtia rapidement les rebelles, et les meneurs furent passés par les armes. Pour achever la pacification, le général en chef en chargea un des officiers qui nous avaient combattus, Ranianzalahy. 14^ honneur, lieutenant de la reine, avec plusieurs fonctionnaires hovas. A partir du 3 décembre, les insurgés vinrent en bandes faire leur soumission.

Une autre insurrection éclata le 13 décembre sur la route de Tamatave, dans la partie montagneuse

(1) P.ainelaierivoun (ou Rainilaiarivony) fut embarqué pour Alger le 19 février 1896. Il y mourut le 17 juillet 1896, à l'âge de 70 ans. Cet exil du chef du parti national causa une grande impression parmi ses partisans. Pendant près de quarante ans il avait gouverné Madagascar. Il était marié et père de 18 enfants quand il succéda à son frère aîné comme premier ministre, en 1864. Ranavalona II lui laissa la dictature et il fit beaucouir de reformes. 11 défendit la polygamie et le culte des idoles. Il abolit la traite des esclaves; il fonda l'église nationale malgache dont la reine était le chef spirituel et décréta l'instruction obligatoire. Sa nièce fut proclamée reine en 1883. à la morf de Ranavalona II, sous le nom de Ranavalona III, et elle l'épousa.

du district de Mahanoro, non contre les Français, mais contre les Ilovas qui avaient vaincu et durement traité les peuplades de cette région de l'est. Le lieutenant-colonel Gonard repoussa énergiquement les premières attaques. Des renforts ayant été envoyés de famatave et de Tananarive, les chefs se décidèrent à la soumission, à la fin de décembre. Les mouvements de convois recommencèrent avec régularité de la capitale à Tamatave.

Rapatriements.

Le 29 juin, commença le rapatriement de tous les blessés transportables et des malades qu'on avait d'abord soignés au sanatorium de Nossi-Comba. pour les mettre en état de sujtporter les fatigues d'une dure traversée de vingt et un à vingt-trois jours. On employa les paquebots réguliers des Messageries maritimes, des transports de l'Etat et des paquebots affrétés pour ce service. A partir du 15 août, on activa ces rapatriements, car les hôpitaux étaient encombrés. Les décès en cours de route furent nombreux, mais le commandement ne changea rien au programme arrêté « persuadé qu'il était, d'accord en ce point avec toutes les autorités médicales, que plus élevé encore serait le chiffre des ])ertes si on retenait sous les tropiques — en quelque lieu que ce fût — les malades, profondément anémiés et cachectisés, qui revenaient de l'avant, pour lesquels le changement de milieu radical qu'entraînait le rapatriement constituait la meilleure chance de succès ». (Rapport du général Duchesne.) Les malades réclamaient à grands cris leur embarque- Troisième République (1897189.1). 24

368 HlSTOlRi: DE LA TROISIÈME RllPUBLIOlE

ment, quel que fût leur état, et ceux dont on ajournait le départ témoignaient d'un profond désespoir. Cependant les risques de la traversée étaient grands pour ces malades : 554 décès se produisirent.

L'installation à bord des navires était des plus défectueuses : manque de ventilation, mauvaises conditions hygiéniques, moyens de propreté insuffisants, lalrines rares et trop éloignées, literie malpropre, etc. Dans les faux-ponts obscurs, où les malades étaient entassés, « régnait une odeur écœurante, une atmosphère empuantie par des excréments, par les exhalaisons de toute nature, par les odeurs de toute provenance qui souillaient le pont... Des hommes gisaient inertes qui n'avaient plub la force de sortir de leurs couchettes. Le personnel infirmier manquait; les moins invalides parmi les malades faisaient le service autant que le leur permettaient l'état de leur santé et l'état de la mer. Que pouvaient faire un ou deux médecins, quelquefois malades eux-mêmes, ordinairement novices en navigation et éprouvés par le mal de mer, n'ayant pas de personnel subalterne à leur disposition?... » (Docteur Reynaud, médecin en chef des colonies.) Et les moyens de médication manquaient... Comment s'étonner de tant de pertes douloureuses?... Profitera-t-on enfin de cette leçon, après tant d'autres, et améliorera-t-on sérieusement les transports maritimes de façon à ne pas débarquer, chaque fois, des troupes épuisées, malades, avant le commencement des opérations et à" ne pas rembarquer dans de mauvaises conditions des malades que le voyage achève? (1).

(1) Voir dans le Volume précédent, page 146, les fautes signalées à la Chambre.

CONOUÊTE DE MADAGASCAR 369

Les troupes valides partirent aussi. En un mois, les na\ires affrétés rapatrièrent ::^il officiers, 3.043 Jiommes de troupe, 417 marins, 2.518 conducteurs auxiliaires. De plus, ils emportèrent :::!.U74 tonnes de matériel. Le dernier départ se fit le 29 décembre. La direction des étapes ne conserva à Alajunga que les hommes trop malades pour supporter la traversée.

Conformément aux ordres du gouvernement, on nn laissa à Madagascar, indépendanmient de la garnison normale de Diégo-Suarez, qu'une brigade mixte d'occupation qui tenait garnison à Tananarive, -avec des détachements à Fianarantsoa, à Tamatave et à Majunga. Les éléments principaux étaient fournis par la brigade de marine (2^ brigade) du corps ■expéditionnaire.

Les dépenses de l'expédition.

Les dépenses totales de l'expédition se sont éle vées, après vérification, à 63.452.669 fr. 98 pour le ministère de la guerre, et à 27.655.757 fr. 78 pour le ministère de la marine; soit, au total, 91 millions 108.427 fr. 76.

Les pertes du corps expéditionnaire.

D'après la statistique établie par le ministère de la guerre, le total des pertes s'éleva à 5.592 hommes, dont 5.501 morts et 91 disparus. 72 p. 100 de ces décès avaient été causés 'par le paludisme (60 p. 100 par la cachexie paludéenne, 10 p. 100 par des accès pernicieux, 2 p. 100 par des accès bilieux héinaturiques), 8 p. 100 par la d3*senterie, 12 p. 100

par la fièvre typhoïde, le reste par des affections diverses. // ify avait eu que 7 hommes tués au feu et 13 morts à la suite de blessures.

Ces chiffres ont leur éloquence et méritent d'être médités. Ils prouvent, une fois de plus, que, dans les expéditions coloniales, comme l'ont compris les Anglais, la science militaire doit être surtout une science de prévoyance hygiénique et médicale.

M. Laroche résident général.

Avant munie que la pacification de cette nouvelle colonie eût été assurée, le gouvernement s'empressa de remplacer le général Duchesne par M. Laroche, nommé résident général (1). Il s'agissait, avant tout, comme toujours, d'assurer « la prédominance du pouvoir ci\il », même aux dépens des intérêts de la France. Les enseignements du passé ne servaient à rien, et, pour obéir au même « principe », on commettait les mêmes fautes qui avaient déjà causé tant de déboires. En même temps, l'administration de Madagascar fut rattachée au ministère des colonies,

M. Laroclie arriva dans la capitale le 10 janvier 1896. Le lendemain, le général Duchesne le présenta à la reine et partit le 18 pour Tamatave où il s'embarqua.

AI. Laroche remit à la reine la déclaration de prise de possession de l'île de Madagascar par la France et de l'rnmulation du traité du V octobre 1895 remplacé par des conventions plus nettes. Et il lui offrit.

(1) M. Laroche, ancien lieutenant de vaisseau, était préfet de la Haiite-Gnronne et appartenait à la religion protestante. Il est devenu député.

au nom du président de la République, un collier de diamants d'une valeur de 10.000 francs.

M. Berthelot, ministre des affaires étrangères, avait donné au résident général des instructions lui prescrivant « d'étendre à toute l'île notre domination effective »; elles ajoutaient : « Le gouvernement de la République estime, du reste, que cette extension doit s'opérer par des procédés plus politiques que militaires et qu'il y aura lieu d'user de persuasion et de pression morale plus que de violence. » Cette ignorance de la situation et du caractère des indigènes allait bientôt compromettre notre domination j car M. Laroclie, respectant servilement l'esprit et la lettre de ces ordres, ne fit jamais acte d'initiatixo, sinon pour exagérer les instructions du gouvernement. L'erreur de ce choix se trouva aggravée par le fait qu'on lui confia tous les pou\r)irs militaires en même temps que les pouvoirs civils.

Révoltes. — Complot à Tananarive Rappel de M. Laroche.

Dès le mois de février 1896, des attaques se produisirent contre nos postes. Le 30 mars, trois Français en exploration furent massacrés à Manarintsoa. Le général Voyron envoya deux colonnes contre les rebelles, l'une vers le nord, l'autre vers le sud. La première, bien dirigée par le colonel Oudri (qui devint plus tard général et commandant du 4* corps d'armée), obtint de prompts résultats en châtiant les insurgés et en obligeant les tribus à se soumettre. Son chef fut cité à l'ordre de l'armée. L'autre colonne pacifia également la région qu'elle parcourut. Mais

un événement plus important obligea à rappeler en toute hâte des troupes dans la capitale où le résident général avait dû proclamer l'état de siège à la suite de la découverte d'un complot organisé avec la complicité de la cour et des hauts fonctionnaires hovas. Des armes avaient été volées à l'arsenal par un prince. Le 28 avril au soir, une musique devait donner le signal du massacre de tous les Français. Notre résident, M. Ponty, découvrit ce projet que de promptes mesures firent échouer. On arrêta les meneurs, parmi lesquels le second gouverneur et des officiers hovas, qu'on fît passer en jugement. -

Les troubles continuèrent pendant le mois de mai: le 25, L500 rebelles attaquèrent le village d'Antsirabé (à 110 kilomètres au sud de Tananarive) qui fut pillé et incendié en partie. Trois colonnes de milice indigène accoururent, sous la conduite de M. Alby. résident français, et du gouverneur général ho\a. Après un violent combat, les insurgés furent repoussés et laissèrent 145 morts sur le terrain.

Malgré ces événements inquiétants. ^L Laroche continuait à envoyer des rapports optimistes cp^ie démentaient les rapports militaires. M. André Lebon, ministre des colonies, se rendit bientôt compte de la situation, et n'hésita pas à rappeler le résident général, qu'on ne pouvait plus laisser dans l'île, à aucun titre, car il n'avait plus l'autorité morale nécessaire. (Discours prononcé au Sénat par le ministre des colonies, le 3 novembre 1896. en réponse à l'interpellation de AL Le Provost de Launay.)

Cette malheureuse expérience avait trop duré et le gouvernement eut la sagesse de remplacer M. Laroche par un officier supérieur de haut mérite, le co^

lonel Gallieni, qui avait prouvé ses remarquables qualités d'organisateur et de chef militaire au Soudan et au Tonkin. Il fut nommé résident général le 6 juillet, et général de brigade le 9 août (1). Il s'embarqua le 10 août: le 15 septembre, il était à Tananarive, et M. Laroche partait.

Le général V^oyron, qui était commandant des troupes depuis le 15 février 1890, demanda son rappel en France, ce qui lui fut accordé.

(1) Gahiéni, né en 1849 à Saint-Béat (Haute-Garonne), fils d'un capitaine retraité devenu maire de celte commune, fut d'abord élève de La Flèche, puis entra à Saint-Cyr en 1868. Nommé sous-lieutenant au 3' réaiment d'infanterie de marine le 15 juillet 1870, il combattit, avec la 8' division (12' corps d'armée), à Bazeilles et à Sedan. Emmené en captivité, il rentra en France le 3 mars 1871. Mommé lieutenant, il servit à la Réunion, puis au Sénégal, où il obtint le grade de capitaine en 1878. En 1881, la Société de géographie lui décerna une médaille d'or pour ses explorations. Chef de bataillon en 1882, il resta trois ans à la Martinique. Lieutenant-colonel en 1886. il retourna en Afrique et fut le premier commandant supérieur du Soudan français. Il fut nommé colonel en 1891 et chef d'état-major du corps d'armée de la marine. Il se rendit en Extrême-Orient en 1892; il ne revint en France qu'au mois de février 1896, après avoir rendu d'éminents services dans le Haut-Tonkin. A peine rentré, le gouvernement le désigna pour remplacer M. Laroche comme résident général et le nomma général de brigade le 9 août 1896. Il passa divisionnaire le 9 août 1899. Il fut ensuite commandant du l.T corps, puis du M' et gouverneur militaire de Lyon, enfin uiem.bre du conseil supérieur de la guerre. Grand-croix de la Légion d'honneur, médaillé militaire, le gouvernement le maintint, sans limite d'âge, dans la 1" section de létat-major général (activité). Pendant la guerre mondiale, il a rendu des services éclatants comme gouverneur militaire de Paris, et a contribué à la victoire de la Marne. Puis, comme mini.stre de la guerre, il a montré une fois de plus ses qualités exceptionnelles d'organisateur. Malheureusement, la maladie l'a empêché d'accomplir toute son oeuvre, et il est mort en 1916.

374 HlSTOlRt; DE LA TROlSltAti: RÉPUBLIQUE

Madagascar colonie française.

Abolition de l'esclavage.

Le 20 juin ISUO, M. Hanotaux, redevenu ministre des affaires étrangères, fit voler, par la Chambre, une loi déclarant « colonie française l'île de Madagascar avec les îles qui en dépendent ». Le même jour, la Chambre vola, par un ordre du jour, l'abolition immédiate de l'esclavase à Madagascar. Le cabinet crut voir dans cette proposition une tactique politique pour ari'acher à la majorité un vole de désapprobation, et il se rallia, au dernier moment, à cet ordre du jour qui ne pouvait avoir de sanction immédiate que sur les points occupés militairement. Ailleurs, il devait rester lettre morte jusqu'à la pacification. Du reste, l'esclavage n'avait pas à Madagascar le caractère d'oppression constaté dans d'autres pays et à d'autres époques. Les mœurs y réprouvaient l'acte de vendre les esclaves; ceux-ci pouvaient se libérer moyennant une somme débattue avec le maître. Une fois de plus, la Chambre, ignorant la question traitée, a\ait émis un vote inconsidéré pouvant retarder la pacification. Le général Gallieni n'appliqua cette mesure qu'avec une sage prudence et en évita les inconvénients.

Gouvernement du général Gallieni. — Mesures de rigueur. — Organisation.

La loi du G août 1896 avait déclaré Madagascar « colonie française », et, pour l'appliquer, la tâche était rude. Si l'on excepte les environs de Tananarive, une partie de la province de Vakinankaratza et

■fin pays des Belsiléo, tout l'imérina et les régions limitrophes étaient en insurrection, soulevées par li^ Aicux parti hova qui jugeait l'heure favorable pour chasser les conquérants. « L'imérina ne communique plus avec la mer que par la route de TamataAo, disait le général Gallieni, et encore nos communications sont des plus précaires et constamment interrompues. Les insurgés, qui ont compris limportance que cette route a pour nous, la menacent sur plus de 100 kilomètres de longueur. Ils attaquent les convois, brûlent les villages et terrorisent les bourjanes qu'il devient de plus en plus difficile de recruter. Le corps d'occupation et la colonie européenne risquent d'être affamés; il y a à peine un mois de vivres dans les magasins de Tananarive, et la mauvaise saison, qui commence dans un mois ou deux, va rendre encore la situation plus critique... En Imérina, les villages sont dépeuplés; la majorité des habitants s'est enfuie dans la brousse et dans la forêt... Le mot d'ordre est de laisser les rizières en friche, afin de provoquer la famine et de forcer ainsi plus sûrement les Français à évacuer le pays... Sur la côte ouest, c'est l'anarchie... Les Sokalaves du Nord-Ouest et de l'Ouest semblent rebelles à tout<' autorité... Les colons n'osent plus rion tenter dans un pays dont l'insécurité est maintomont complète el (fui a été ensanglanté par le massacre de Mercier. IMolineux, Duret de Brie, Michaud. Grand, Ganier, du P. Rerthieux. etc. (1). »

En vertu d'un décret, du 11 juillet 1896. le géné-

(1) Rapport sur la paeificaiion. rorfianisalion cl la colonisation de Madagascar foclobre 189G y mars 181)91. par le général Gallieni (H. Charles-Lavaiizclle. éditeur).

rai Gallieni réunissait les pouvoirs de résident général et de commandant en chef, et toutes les affaires militaires dépendaient du ministre des colonies. Il prit, dès son arrivée, des mesures énergiques. Il fit disparaître le drapeau ho\a et exigea que la reine vînt lui rendre visite (28 septembre). Il fit juger aussitôt les principaux fauteurs de désordre. De puissants personnages furent condamnés à l'exil et envoyés à la Réunion : le prince Razafimanantsoa, oncle de la reine; Razanakombana, exministre des lois; Ravelonanosy, chef d'une importante caste de nobles; un esclave libéré très influent sur la reine dont il avait épousé la sœur de lait, etc. Au mois d'octobre, le ministre de l'intérieur Raînandriamanpandry, ancien gouverneur de Tamatave, et le prince Ratsimamanga, oncle de la reine, frère du prince exilé, convaincus de complicité dans la rébellion, furent condamnés à mort par le conseil de guerre (12 octobre) et exécutés à Tananarive. Le premier ministre donna sa démission et n'eut pas de remplaçant. Le 11 octobre, une princesse, tante de la reine, et ennemie dangereuse des Français, fut exilée à Sainte-Marie.

A partir du 17 octobre, les tribunaux français rendirent seuls la justice.

Le 13 octobre, sur l'invitation du général Gallieni,. la reine — qu'on voyait rarement — tint un grand kabary pour ordonner à tous les grands dignitaires de mettre fin à l'insurrection. Pendant les mois d'octobre et de novembre elle parcourut les environs de la capitale ]iour prescrire à tous ses sujets de se soumettre. Le résident général envoya aussi, dans les diverses provinces, des missions compa-

sées d'anciens seigneurs féodaux, de cadets, de chefs militaires, et dirigées par des officiers français. Ces émissaires, avisés qu'ils ne rentreraient dans la capitale qu'après la pacification des provinces où ils se rendaient, obtinrent des soumissions nombreuses.

Cependant l'ordre se rétablissait difficilement à cause de l'attitude ambiguë de la reine. Il fut avéré que des lettres signées de son grand sceau personnel — qu'elle détenait seule — avaient été envoyées pour pousser à l'insurrection deux régions qui s'étaient aussitôt soulevées. Le général Gallieni résolut de déposer Ranavalona. Prévenue le 26 février dans la soirée, elle partait de Tananarive à minuit et se trouvait le lendemain à midi fors de l'Emyrne. Dès son arrivée à Tamatave. on la fit embarquer pour la Réunion. Une proclamation du résident général annonça aux populations l'abolition de la royauté. L'attitude générale des indigènes devint meilleure, et les fonctionnaires malgaches se montrèrent plus obéissants. Ce fut la fin de notre lutte contre le vieux parti ho\a qui s'était montré irréductible jusqu'à ce moment.

Le gouvernement français fixa à la reine Ranavalona la ville d'Alger comme résidence et lui accorda une pension aiuiuelle de 30.000 francs, portée i>liis tard à .50.000. puis à 60.000. Ranavalona III est morte le 23 avril 1017.

Dès les premiers mois de 1897, grâce à ces promptes mesures de rigueur, l'insurrection était maîtrisée sur le plateau central. Le général Gallieni usa de clémence en^•ers tous les chefs des bandes insurgées qui \inrent se soumettre. Les por-

tes des prisons furent ouvertes, au mois de mais, à tous les détenus pour raisons politiques. Même les assassins de Garnier, Duret de Brie, Granet, du père Bertliieri, obtinrent leur grâce et lurent envoyés simplement à la Réunion pour quelque temps. On leva l'état de siège et il n'y eut plus d'exécutions. Il y avait eu, au total, &3 indigènes condamnés à mort.

La libération des esclaves présenta de grosses difficultés, car la fortune niooilière malgache et l'organisation du travail agricole reposaient principalement sur cette institution. On comptait au moins 300.000 esclaves en Emyrne, 100.000 dans le Betsiiéo, 100.000 dans les autres provinces soumises aux Hovas, représentant un capital de 75 millions et comprenant 125.000 travailleurs valides, occupés aux travaux agricoles et à l'élevage. Les instructions impératives du ministère des colonies obligèrent à mettre en vigueur la décision du Parlement par l'arrêté du 27 septembre 1806, et le général Gallieni résolut de profiler de celte situalio;i nouvelle pour s'appuyer sur les anciens esclaves qui se montrèrent très reconnaissants et ne cessèrent d'afficher leurs sentiments d'attachement à la France. La libération s'accomplit sans les désor- ' dres qu'on redoutait. Les vieillards, les infirmes et les enfants, qui se trouvaient ainsi brusquement privés des ressources accordées par leurs anciens possesseurs, ne furent pas abandonnés par les familles' hovas aisées, grâce au sentiment presque familial qui unissait depuis longtemps les escla\cs aux maîtres.

Le général Gallieni montra sa sollicitude pour

les Malgaches en créant des écoles, entre autres ïEcole professionnelle pour les artisans et les ouvriers d'art (17 décembre 1890), lEcole de médecine indigène, avec son annexe, VHôpital malgache (11 décembre).

Un système équitable d'impôt empêcha les exactions dont avaient tant souffert les populations. Les taxes étaient publiées et expliquées dans un journal indigène.

L'institution des comices agricoles procura des récompenses aux agriculteurs. La loi foncière du 9 mars 1896 accorda aux indigènes la propriété dé^ fînitive des terrains cultivés ou couverts de constructions par leurs soins.

Enfin, le résident général s'attacha à mettre un terme aux luttes entre les missions protestantes et catholiques. « Les ministres des différents cultes, ordonna-t-il, ne doivent, sous aucun prétexte, s'immiscer dans les affaires publiques, leur mission d'ordre spirituel étant bien distincte de tout ce qui est du ressort exclusif des fonctionnaires français ou indigènes, c'est-à-dire des pouvoirs reconnus. » (Circulaire du 10 février 1897.) L'œuvre d'apaisement s'opéra peu à peu. Le résident général, tint à signaler la lâche méritoire accomplie par la mission des lazaristes du sud, que dirigeait Mgr Crouzet et qui s'était attachée à civiliser les tribus encore barbares du Sud. Il donna encore des éloges à la mission des Pères du Saint-Esprit qui étendait son action dans le nord de l'île. « Je crois, dit-il, que le moment est Aenu de faire appel, plus que pendant CCS deux dernières années, aux qualités de zèle, de dévouement et d'abnégation dont les différentes mis-

sions ont l'ait preuve incontestablement dans leur tâche, parmi les diverses populations de Madagascar. La France peut et doit les appeler à collaborer à son œuvre de cixilisation et de colonisation,.. »

Le service judiciaire, institué par un décret du 28 décembre 18U5 et réorganisé par le décret du 9 juin 1896, eut son personnel au complet et comprit une cour d'appel et un tribunal de V instance à Tananarive, un tribunal de 1"' instance à Tamatave et à Majunga, une justice de paix à compétence étendue à Diégo-Suarez et à Nossi- Bé.

La direction des Unances, créée par décret du 14 février 1896 et transformée, le 14 juillet 1896, en une direction des finances et du contrôle, fut placée auprès du résident général.

Le service des douanes se substitua aux douanes hovas. Les postes et télégraphes avaient été organisés avant la campagne de 1895. Le service des travaux publics, créé au début de 1896, entreprit les travaux de voirie les plus urgents.

Opérations militaires. — Pacification.

Le V octobre 1896, le corps d'occupation ne comprenait plus que les troupes ci-après : 2 bataillons •de tirailleurs algériens, 1 bataillon de la légion étrangère, les cadres de 2 compagnies du génie, le 13® régiment d'infanterie de marine à trois bataillons, le régiment colonial (12 compagnies d'Haoussas et de Sénégalais), le régiment de tirailleurs malgaches (2 bataillons, un 3* en formation), 3 batte ries d'artillerie et 3 compagnies de conducteurs.

CONQUÊTE DE MxVDAGASCAR 381

Le général Gallieni se hâta de transformer l'imérina en territoire militaire et constitua sept cercles mililaires, dirigés chacun par un chef de bataillon.

L'organisation de ces cercles fut le rouage principal de la pacidcation. Le commandant avait sous ses ordres toutes les troupes du cercle et il avait des pouvoirs administratifs aussi étendus que ses pouvoirs militaires. Il utilisait, autant que possible, l'ancienne administration indigène.

« Une des premières mesures qui furent recommandées aux commandants des cercles, dès que les progrès de la pacification permettaient la réorganisation administrative, fut de décentraliser l'administration par la création de secteurs. Le secteur est, par rapport au cercle, ce que le cercle est par rapport à l'autorité centrale. Un officier de choix doit être placé à sa tête...

» C'est cette organisation en cercles et secteurs dont j'avais déjà pris l'initiative au Soudan (1887- 1888) et au Tonkin (1893 à 1895), où elle avait fourni les meilleurs résultats, qui décida de la pacification du plateau central. Elle était basée, avant tout, sur le principe de l'unité d'action et de direction dans chacune de ces divisions territoriales et aussi sur la responsabilité entière, à tous les points de vue, laissée aux chefs de ces divisions. » (Général Gallieni.)

Au mois de janvier 1897, par un service intensif de transports par mulets de bât, 300 tonnes de vi- M'es et de munitions avaient été amenées à Tananarive. Aussitôt après, le ravitaillement étant assuré, les opérations militaires commencèrent. De nombreux combats furent livrés dans l'Imérina aux in-

surgés. Les commandants des cercles, agissant iso-^ Icment, de leur propre initiative, obtinrent de prompts résultats.

Parmi les officiers qui se distinguèrent dans ces expéditions et qui obtinrenl de beaux succès, il faut citer les lieutenants-colonels Gonard, Borbal- Combret, Combes et llurstel, le commandant Lyautey (bientôt promu lieutenant-colonel), les commandants Heynes, Dujon, Mougeot et Noël, le capitaine Delcuze. On doit mentionner aussi l'habile et courageuse conduite de M. Pradon, résident de la province de Maroantzetra, qui livra, à la tèlc de milices, plusieurs combats meurtriers.

Les efforts de tous ces Français obtinrent vite la pacification, et le général Gallieni, bon juge, tint à en signaler le mérite dans son rapport : « Les opérations qui ont amené en six mois la pacification de rimérina, complètement insurgée en 1890, font ressortir une fois de plus les qualités de dévouement, d'ent^-ain, de ténacité de nos troupes coloniales. Poursuivies en pleine saison des pluies, dans un pays boisé, marécageux, coupé de nombreux coisrs d'eau, avec un ravitaillement rendu laborieux par la difficulté des communications, elles nous coûtèrent des perles importantes, et un moment nos hôpitaux et ambulances étaient insuffisanis pour contenir les 1.200 blessés ou malades du corps d'occupation. »

Après la ]iacifieation de l'imérina, le général Gallieni agit contre les principales tribus insoumises de Madagascar. Nous ne pouvons, dans ce court exposé, donner les détails de toutes ces opérations, mais nous devons cependant rappeler les noms

de quelques-uns des intrépides officiers qui se signalèrent dans ces luttes pénibles et meurtrières : les capitaines de Toquenne, de Bouvié, Morin, Lucciardi, Flayelle (tué); les lieutenants Dejoux (tué), Martin, Montagnole (tué).

A ce moment, l'île était divisée en quatre territoires militaires et onze provinces indépendantes. Leurs subdivisions étaient des cercles et des secteurs. Le gouvernement de Tananarivc était compris dans le 3* territoire militaire.

Au commencement de 1899, la plus grande partie de Madagascar — partie dont on pouvait comparer l'étendue à celle de l'ancienne France de 1800 — • était soumise à notre autorité. Les mêmes troupes qui avaient accompli l'œuvre de pacification dans les régions orientales de l'ile et sur le plateau central (de septembre 1896 à juillet 1897), pénétraient dans les contrées de l'ouest, du nord et du sud, à travers d'immenses territoires à peu près inconnus, « parcourus seulement, jusqu'à ce moment, par quelques explorateurs isolés, et habités par des peuplades guerrières, sauvages, indépendantes, Sakalaves, Baras, Tanalas. Antandioys, etc., dont l'occupation essentielle était, jusqu'à notre arrivée, le pillage et le vol des esclaves et des bœufs chez les lïovas et les Betsiléos, plus travailleurs et plus industrieux... ».

Les troupes indigènes. — Les troupes d'occupation.

On avait constitué un nombre important de compagnies malgaches sur lesquelles on fondait des espérances qui furent déçues. On en comptait d'abord 12, puis 24 en 1807. Mais il n'y en eut plus

Tro sième R -publique ,(1897-1890). 2

que 18 peu aprèé. Les tirailleurs originaires de la côte, Betsimisarakas ou Comoriens, étaient courageux et résistants, mais ceux d'origine hova ou betsiléo étaient très médiocres lorsqu'ils servaient hors de la région centrale. Ils avaient autant la fièvre que les Européens, sans posséder leur valeur militaire, et ils témoignaient une terreur des Sakalaves, Baras et Tanalas. Les milices (garde indigène créée par décret du 11 juillet 1896), lorsqu'on les employa sans encadrement de troupes noires ou européennes, rendirent peu de services.

Le- général Gallieni, dans un but d'économie, avait essayé, en 1807 et 1898, de substituer aux troupes d'Afrique, coûtant cher, ces troupes recrutées sur place. Le Dalaillon de tirailleurs algériens avait été rapatrié, le régiment colonial réduit à 8 compagnies. Il reconnut son erreur et déclara que les compagnies de Sénégalais ou de Ilaoussas constituaient la seule troupe indigène sur laquelle on pût compter en toutes circonstances.

En 1914, le groupe de l'Afrique orientale (1) possédait les troupes suivantes :

Le bataillon d'infanterie coloniale de l'Emyrne (4 compagnies);

Le bataillon d'infanterie coloniale de Diégo-Suarez (4 compagnies);

Trois régiments de tirailleurs malgaches (les 1"" et 3* à trois bataillons, le 2* à quatre bataillons);

Un bataillon de tirailleurs sénégalais de Madagascar (4 compagnies);

(1) L'organisation militaire comprend, sous le nom de Groupe de l'Afrique orientale, toutes les forces du gouvernement général de Madagascar avec celles de la Côte des Somalis.

COXOrÈTE DE MADAGASCAR 385

La hrigatle indigùne de la Côte des Somalis (1); Le 7* régiment d'artillerie coloniale (7 batteries); Deux compagnies mixtes d'ouvriers d'artillerie coloniale (10" et IV).

La situation commerciale.

Dès la lin de 189C, le commef^e extérieur reprenait de l'activité.

En 1890, les importations s'élevaient à 5.597.259 francs; en 1896, à 13.987.931 francs; en 1898, à 21.641.000 francs.

Les exportations montaient, en 1890. à 3.741.354 francs; en 1890, à 3.605.951 francs; en 1898, à 4.960.000 flancs. En trois années, la France, qui était autrefois à un rang inférieur, prit la première place sur le marche de Aladagascar. Ce mouvement ne s'est plus arrêté. De 78 millions en 1910, le mouvement commercial a atteint 90 millions en 1911 ei 109.879.142 francs en 1912. Dans ce dernier chiffre, les importations entrent pour 50 millions et les exportations i)0ur .59.800.000 francs. La colonie a tiré grand parti de ses ressources niiricoles et minières (2).

Parmi le'; j^rincipales exportations, on signale

(1) Le territoire d'Obock. les protectorats de Tadjoiirah et des pays dannkils ont été réunis au protectorat de la Côte <\es Somalis et l'ormenl un ensemble sous la dénomination de Côte francaisr des Somniis et dépendances; avec Djibouti comme capitale (décret du 20 mai 1890").

(2) Les exportations ont au^smenté d'une façon caractéristique depuis ISOC): elles ne s'élevaient à cette époque qu'à o. 60.5. 951 franc-; plies montaient en 1900 à 10.62:iS69 francs: en 1904. à 19.iv>7.1.n9 francs; en 1906, à 28.502.695 francs; en 1909. à 33.378.179 francs.

386 lirSTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIOLE

rindustrie des peaux brutes (10.752.000 francs), le manioc (22.410.000 kilos en 1912, au lieu de 24.000 kilos en 1908).

Le bilan commercial de la Réunion est monté en 1913, à 41.527.323 francs contre 31.299.000 francs en 1902. Sur les IG millions et demi d'exportations, près de 12 millions ont pris le chemin de la métropole. •

La situation financière.

Le builget de 1898 fut le premier budget régulier établi à Madagascar. Le total des recettes atteignait 9.6C1.0iG francs, y compris 1.800.000 francs de sub- \ention de la mé'ropole. En définiti\e, on prévoyau 10 millions et demi de dépenses et plus de 12 millions de recettes.

Le budget de 1899 fut arrêté à 11.13G.000 francs en recettes et à 11,135.066 francs en dépenses

L'exercice de 1912 a donné en receltes, 30.717.573 francs; en dépenses,' 25.481.719 francs.

En 1913, les quatie budgets de ia Grande Ile, non compris ceux des Comores, se sont soldés avec les excédents ci-après de receltes sur les dépenses : 5.859.042 francs, budget ordinaire; 47G.152 francs, budget extraordinaire; G03.101 francs, budget do l'assistance médicale indigène; 295.403 francs, budget annexe des chemins de fer. Soit, en chiffres arrondis, un total de plus de 45 millions et demi de recettes, de 38 millions de dépenses, de plus de 7 millions d'excédents de recettes sur les dépenses.

Au 31 mai 1913, l'actif de la caisse de réserve s'élevait à 15.354.283 francs.

La population.

D'après une statistique publiée au Journal officiel de Madagascar, du 7 mai 1910, la colonie comptait, en 1909, 2.965.508 habilanls, dont 15.118 Européens, 2.944.389 indigènes sujets français, 4.154 indigènes sujets étrangers et 1.847 métis. Les effectifs militaires (guerre et marine) compris dans les chiffres précédenîs, s'élevaient à 10.770 hommes, dont 2.8i6 Européens et 7.924 indigènes. La population européenne conîpre'hait 6.671 Français nés en France; 5.166 Français nés dans les colonies; 3.281 étrangers.

Tananarive avait 94.813 habita'ils; Diégo-Suarez, 10.377; Tamatave, 8.761; Fianarantsoa, 8.179; Majunga, 7.205.

Chemins de fer.

Un chemin de fer fut entrepris i)ar le général Gallieni, malgré de grandes difficullés, pour relier la capitale à la côte orientale. La longueur était de 396 kilomètres de Tananarive à Brickaville. Il parvint à faire achever et à livrer à l'exploitation les 120 premiers kilomètres. La partie de Famovana à Brickaville fut inaugurée au mois de novembre 1904. Son successeur fît terminer la consiruction jusqu'à Tananarive.

Après l'achèvement de cette ligne, une loi, du <S avril 1910, autorisa un nouveau tronçon de Bric-

388 HisTOini; de la troisième républioie

kaville à Tamatave (98 kilomètres), qui fui inauguré au mois de mars 1913.

Le prix de re\ ieiit du kilomètre fut de 292.000 fr. dans la section Brickavilre - Mangoro, de 130.000 francs dans la section Mangoro - Tananarive, de 63.000 francs, dans la section Brickaville - Tamatave.

Ce chemin de fer a été pour la colonie une cause de richesse et de progrès. Il a beaucoup contribué, comme le prévoyait le général Gallimi. à son expansion commerciale.

Depuis 1913. une autre ligne, de Tananarive à Antizabé, traversant le plateau central dans la direction du sud. est en voie d'exécution.

Les successeurs du général Gallieni.

Rég-ime civil. — Dépendances de Madagascar.

Les admirables résultats obtenus par le général Gallieni lui ^alurent. a\ec de nombreuses félicitations, la décoration de grand officier de la Légion d'honneur le 31 mai 1898 et le grade de général de division le 9 août 1899. Au mois- de juin 1900, il reçut le titre de commandant en chef du corps d'occupation. En 1905. il vint en France afin de soutenii ses projets d'amélioration, et manifesta le désir de retourner à Madagascar pour parache\ er son œuvre, mais le gouvernement avait hâte Je re\ enir au « régime civil » et le remplaça par M. Victor Augagneur, médecin chirurgien, professeur à la Faculté de Lyon et maire de cetie ville, élu député l'année précédente.

A M. Augagneur a succédé, le 16 juillet 1910.

M, iVlbert Picquié (1). Presque partout le régime militaire a été remplacé par le régime civil. Un décret, du 23 février 1914, a rattaché au gouvernement général de Madagascar, en exécution de la loi du 25 juillet 1912, les îles de Mayotte, Anjouan, Mohéli, ainsi que la Grande-Comore et ses dépendances. Un décret, du 9 avril 1908, y avait déjà rattaché Mayotte et ses dépendances, et un autre décret, du 28 janvier 1896, les établissements de Diégo- Suarcz, Nossi-Bé et Sainte-Marie de Madagascar.

La Grande-Comore. — Le sultan Saïd-Ali.

Le sultan Saïd-Ali gouvernait la Grande-Comore, lorsqu'un Français, M. Humblot, botaniste, fut chargé d'une mission par le ministre de l'instruction publique et débarqua dans l'ile (1885). Celui-ci gagna la confiance du sultan dont il obtint une convention lui donnant le droit d'exploiter toutes les richesses naturelles moyennant payement de 10 p. 100 des bénéfices. Il organisa aussitôt la Société de la Grande-Comore à laquelle il céda ses droits. En même temps, il s'occupa de resserrer les liens du protectorat et obtint le titre de résident français.

En 1893, Saïd-Ali, après plusieurs tentatives pour reprendre son pouvoir, fut interné à la Réunion.

(1) Picquié, né en 1853 à Saint-Gaudens, débuta comme élève-fbmmissaire de la marine en 1875 et devint inspecteur adjoint de la marine en 1885, piii? inspecteur des colonies en 1S89, inspecteur général en 1898. Après avoir servi dans un gi-and nombre de colonies, il a été nommé conseiller d'Etal en service extraordinaire en 1908, délégué dans les fonctions de gouverneur général de l'Indo-Chine en 1909; enfin, gouverneur général de Madagascar le 10 juillet 1910.

390 mSTOlRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQLL

Un arrêté du gomerneur de la Réunion, en date du 20 novembre ISQ-S-, prononça la déchéance de sa souveraineté. Le gouvernement donna son approbation et les droits de la Société de la Grande-Comore lurent délimités par une décision du ministre des colonies en date du 9 avril 1897 (1),

Saïd Ali, détrôné, vint à Paris et reçut une pension du gouvernement. Il déféra au Conseil d'Etat, pour excès de pouvoir, l'arrêté du gouverneur de la Réunion et la décision ministérielle de 1897, mais sa requête ne put être admise, pour incompétence, parce que Facte de déchéance était un acte diplomatitîue et gouvernemental (20 juillet 1911).

(1) M. Humblot est décédé à la Grande-Comore le 20 mars

Les Ministres de la guerre.

De 1G30 à 1789, en cent cinquante-neuf années, la France n'eut que 25 chefs du département de la guerre, ce qui donnait pour chaque ministère une durée moyenne d'un peu plus de six ans.

Avec les assemblées parlementaires, le nombre des ministres de la guerre s'éleva : de 1789 à 1814, on en compta 25: la Restauration en eut 9 en quinze ans. C"esl la troisième Ré2)ublique cjui en usa la plus grande quantité : à partir du 4 septembre 1870 juscpi'au 24 mai 1873, 3; sous la présidence Mac-Mahon (1873-1879), 0; sous la présidence Grévy (1879-1887), 7; sous la présidence Carnet (1887-1894), 4; sous les présidences Casimir-Perier et Félix Faure (1894-1899), 4; total, 24.

Nous n'en\isagcons cfue le nombre des personnages différents c{ui furent ministres de la guerre, car, dans la même période, de 1870 à 1898, il se produisit 38 changements de ministères. Mais certains obtinrent ce portefeuille plusieurs fois : le général Le Flô, deux fois; le général de Cissey, c nq f^is; le général du Barail, deux fois; le général Ber- Ihaut, trois fois; le général Gresley, deux fois; le général Farre, deux fois; le général Campenon, trois fois; le général Billot, trois fois; le général Thibaudin, deux fois; le aénéral Boulancer, deux

392 histoirf: de la troisième république

fois; M. de Freycinet, six fois; le ociiéral Loizillon, deux fois; le général Mercier, deux fois; le général Zurlinden, deux fois; M. Cavaignac, deux fois.

De 1898, jusqu'au mois de juin 1914. 10 ministres différents se sont succédé à la direction du département de la guerre.

Ces chiffres suffisent à expliquer les défauts de l'organisation et la lenteur des progrès.

Les gouverneurs militaires de Paris.

Le 16 janvier 1898, le générai Saussier, atteint par la limite d'âge, fut remplacé, comme gouverneur militaire de Paris, par le général Zurlinden. Le transfert du gouvernement militaire, de Ja place Vendôme aux Invalides — retardé par considération pour la r(}sistance du général Saussier — s'opéra le 31 mars.

Voici la liste des gouverneurs de 1871 à 1912 :

Du l''' juillet 1871 au 22 janvier 1878, le général de Ladmirault., ancien connnandant du 4* corps d'armée, à Metz;

Du 14 février 1878 au 10 juin 188Ù. le général baron Aymard. précédemment commandant du IC® corps, mort eii fonctions, le 10 juin 1880;

Du 20 juin 1880 au 20 mars 1881, le général Clinchant, ex-commandant du 6® corps, mort en fonctions le 20 mars 1881;

Du 27 mars 1881 au 24 mars 1884, le génén! Lecointe, précédemment gouverneur de Lyon;

Du 24 mars 1884 au 16 janvier 1898, le général Saussier, commandant précédemment le 19" corps;

l'armée de 189 i a 1899 393

Du 16 janvier 1898 au 7 juillet 1899, le général Zurlinden, précédemment commandant du 15*" corps, ministre de la guerre du 5 au 17 septembre 1898 (le général Zurlinden reprit ses fonctions en quittant le ministère);

Du 7 juillet 1899 au 27 juillet 1900, le général Brugère, membre du conseil supérieur de la guerre au moment de son entrée en fonctions;

Du 27 juillet 1900 au 18 septembre 1901, le générai Florentin, précédemment commandant de la place de Paris;

Du 18 septembre 1901 au 19 octobre 1903, le général Faure-Biguet, précédemment commandant du 16® corps;

Du 19 octobre 1903 au 5 juin 1906, le général Dessirier, membre du conseil supérieur au moment de sa nomination, mort en fonctions le ,5 juin 1906;

Du 11 juin 1906 au 24 octobre 1910. le général Dalstein. précédemment commandant du 6® corps;

A partir du V^ décembre 1910, le général Maunoury, membre du conseil supérieur de la guerre, atteint par la limite d'âge le 17 décembre 1912;

A partir du mois de décembre 1912. le général Michel, ancien vice-président du conseil supérieur de la guerre (fonction supprimée à la réorganisation du 28 juillet 1911).

L'armée française en 1895.

Le célèbre général russe Dragomirow publia, au mois de mars 1896, dans le journal militaire officiel de la Russie, son rapport sur les manœu-

vres de Tarinée française en 189j. Voici un court résumé de ses appréciations très élr>gieuses :

Le général a été frappé de l'endurance hors ligne du soldat français. Petit, sec, toujours alerte et bon enfant, il n'y a jamais en lui apparence de lassitude ou de mauvaise humeur. Les officiers ont une extrême sollicitude pour le soldat.

Il suffira de dire qu'au début des manccuvres, comme il faisait encore très chaud, on agita sérieusement la question de savoir s'il ne serait pas possible de terminer les opérations de chaque jour pour 9 heures du matin. Et il faut ajouter que la chaleur n'était pourtant pas bien grande.

La marche est un modèle. Pas d'allongements de colonnes, pas un homme s'écartanl du rang et, par-dessus tout, un profond silence. Ce silence est remarquable aussi chez les chefs, qui se contentent presque toujours de commander au sifflet ou par gestes.

Les chevaux sont traités avec rudesse; ils ont le fourrage en abondance, mais ils fournissent une somme énorme de travail.

Le général analyse succinctement les journées de manœuvres et déclare, en se résumant, que l'armée française actuelle produit une impression excellente et réconfortante. L'état nerveux et l'affaiblissement moral qu'on remarquait en 1883 ont complètement disparu. On se trouve maintenant en présence d'une armée équilibrée, connaissant sa valeur et attendant tranquillement un avenir inconnu. Point de bravade, point d'affaissement, un travail soutenu, constant et fécond : voilà ce qu'on remarque partout. Le type de l'officier a changé également. Il est plus concentré, incomparablement plus sérieux et plus simple, très instruit et très assidu au travail.

A ces manœu\res de 1895, dirigées par le général Saussier, 150.000 soldats évolucicat, pendant <lix jours, dans la région de l'Est. On n'avait jamais réuni jusqu'à ce moment un effectif aussi élevé. Les mouvements, commencés vers Langres, s'ache- \èrent à 00 kilomètres au delà, vers Mirecourt et Neuf château. D'après le thème, un ennemi, ayant

l'armée de 1891 A 1899 395'

évité Belfort, Epinal et ïoul, s'efforrail d'atteindre Chaumont.

Les effectifs et les dépenses militaires en France et en Allemagne .

Le rapporteur du budget de la guerre, à la Chambre, pour 1897, était M. Boudenoot qui disait dans son rapport : « On dépense à peine plus, c'est-àdire relativement beaucoup moin-;, en 1897, pour entretenir 558.000 hommes qu'il y a dix ans pour en entretenir 464.000. » Le budget, n'avait, en effet, cessé de décroître depuis 1882. En particulier, dans les sept dernières années, il s'était abaissé de 739 millions à G21, chiffre sensiblement égal à celui de 1886. M. Boudenoot ne s'en étonnait pas, attendu que," « après l'effort considérable qui a été fait dans les douze ou treize années qui ont suivi 1870,. la reconstitution de notre outillage et de noire matériel militaire s'est trouvée achevée, et que, sauf sur quelques points, nous n'avons plus qu'à veiller à leur entretien et à leur développement normal ».

Tandis que la France diminuait ses sacrifices et réalisait constamment des économies aux dépens de la défense nationale l'Allemagne ne cessait, au contraire, d'augmenter les crédits de son budget de la guerre pour constituer l'armée la plus nombreuse et la mieux outillée. Dans son budget de 1895-1896, figuraient des demandes de crédits pour la construction de vingt casernes nouvelles, la continuation de douze autres, l'achèxement de quinze quartiers ou bâtiments pour la troupe. 11.572.000 francs étaient dépensés pour la petite bourgade

lorraine de Morhange, aîin d'y placer une brigade d'infanterie, des escadrons de cavalerie et un groupe ' d'artillerie. Pour accumuler des forces sur la fron tière française, l'Allemagne n'hésitait devant aucune dépense.

L'empereur Guillaume s'occupait du rajeunissement des cadres. De 1889 à 1896, il y eut 546 gé néraux mis à la retraite, ce qui éleva brusquement le montant des pensions militaires. A la fin de 1896, la moyenne d'âge des commandants de corps d'armée était de 60 ans (elle était de plus de 62 ans en France), Les généraux de brigade et de division avaient en moyenne 6 ans de moins que ceux de France.

Le rapport de M. Boudenoot donna les renseignements suivants :

Les budgets de la guerre étaient :

En 1882, pour la France, de 569 millions; pour l'Allemagne, de 430 millions.

En 1896 : pour la France, de 001 millions; pour l'Allemagne, de 598 millions.

Augmentation : 32 millions pour la France, 168 millions pour TAllemagne (cette différence allait s'.iccentuer d'année en année).

Depuis 1872, ont dépensé pour l'armée : la France, 3 milliards 124.833.062 francs; l'Allemagne, 3.610.771.895 francs.

En 1896, le prix de revient d'un soldat est : pour la France, de 859 francs; pour l'Allemagne, de 897 francs.

L'effectif entretenu est : en France, de 504.930 hommes; •en Allemagne, de 549.989 hommes.

Cet effectif comporte ;

Compagnies d'in[anlerie : en France, 2.427; en Allemagne, 2.498 (soit 71 compagnies de plus).

Escadrons de cavalerie : en France, 456; en Allemagne,' 465 (soit 9 escadrons de phis).

Ariillerie à. pied : on France, 108 batteries; en Allemagne, 152 (soit 44 batteries de plus).

LARMLE DE 1894 A 1899 397

Artillerie de campagne : en France, 512 batteries; en Allemagne, 500 (soit 12 batteries de moins).

Compugnies du génie : en France, 95; en Allemagne, 124 (soit 29 comi)ai;nies de plus).

Compagnies du train : en France, 72; en Allemagne, 65 (soit 7 compagnies de moins).

L'augmentation des effectifs a été, depuis 1872 : pour la France, de 133.772 hommes; pour rAllemagnfe, de 183.981 hommes.

Forces respectives des deux puissances en 1897 : France, 28.0C6 officiers, 529.800 soldats; Allemagne, 2S.370 officiers, 550.000 soldats.

Les eliectifs budgétaires étaient exactement en Allemagne les suivants à cette époque : 22.G87 officiers; 78.054 sous-officiers; 479.229 soldats; 2.090 médecins militaires; 1.102 payeurs; 578 vétérinaires; 1.061 armuriers; 93 selliers; 97.378 chevaux de troupe. Total général, 558.437 hommes de troupe; 26.457 officiers ou assimilés.

En France, l'effectif comprenait la gendarmerie, que l'Allemagne comptait dans un autre budget, non militaire, ce qui augmentait la différence entre les effectifs des deux armées.

Dédoublement du 6° corps.

Le 6^ corps d'armée, le plus important de nos corps d'armée de la frontière, comprenait 16 régiments d'infanterie et 14 bataillons de chasseurs. Le territoire de ce commandement était beaucoup trop étendu et les forces réunies trop considérables pour un seul chef. La ligne à défendre était de 150 kilomètres, depuis le Ballon d'Alsace jusqu'à Rocroi. Cette faute avait été commise lors de l'organisation des corps d'armée (loi du 24 juillet 1873 et dé-

398 HISTOIRE DE LA TUOISIÈMi: RÉPUBLIQUE

crct du 0 aoûl 1874), et contre /avis de nombreux généraux. Depuis, on s'apercevait constamment de celte erreur qui avait fixé, pour un seul corps, une immense bande de territoire parallèle à la frontière, au lieu de la découper en trois ou quatre bandes perpendiculaires, affectées à trois ou quatre corps d'armée, pour assurer fortement la défense. Des généraux réclamaient le detriplement du 6® corps,, qu'ils ne parvinrent pas à obtenir. On se contenta, par la loi du 5 décembre 1897, d'une solution bâtarde, en adoptant le dédoublement qui ne constituait qu'une amélioration insuffisante. On signala l'infériorité de ces deux corps d'armée (6'' et 20*) en regard des forces allemandes opposées, plus nombreuses, mieux concentrées et mieux servies par leur réseau ferré (1).

Nancy fut désigné comme le chef-lieu du nouveau 20" corps d'armée, qui était chargé de garder la trouée de la Seille. Depuis ce moment on discuta s'il était nécessaire de fortifier Nancy. Les avis étant partagés, cette ville resta ouverte.

(1) Ce n'est qu'en 1913, qu'on se décida à créer une nouvelle région de corps d'armée. (21*).

Voici les lois et décrets qui ont organisé les régions de notre frontière : loi du 21 juillet 1873 sur l'organisation générale de l'armée; décret du G août 1894 déterminant les régions territoriales et les subdivisions de région; décret du 29 janvier 1892 modifiant le tracé de la 7° région; loi du 5 décembre 1897 créant une nouvelle région (20'); décret du 8 février 1898 relalif au dédoublement de la 6' région; décret du G septem.bre 1899 modifiant les limites des T et 20' régions; décret du 22 décembre 1913 modifiant les régions territoriales des 2', 6', 7* et 20' corps d'armée (le 2' corps d'armée devient aussi corps d'armée frontière); loi du 22 décembre 1913 créant une nouvelle région (21'); décret du 31 décembre 1913 modifiant la 7° région et la délimitation de ses subdivisions, orsani-anl une 21' région et délimitant ses subdivisions.

l'armée de 1894 A 1899 399

Rétablissement des quatrièmes bataillons d'infanterie.

La loi du 4 mars 1897 rétablit les quatrièmes bataillons dans les 145 régiments subdivisionnaires. Avant 1887, tous les régiments étaient à quatre bataillons, dont trois formaient à la mobilisation des régiments de campagne, et dont le 4® servait à la garde des places fortes et aux garnisons de Tintérieur (1). Le général Ferron, ministre de la guerre, fit voter la loi du 15 juillet 1887 qui utilisa ces quatrièmes bataillons pour former des régiments régionaux et qui supprima les compagnies de dépôt. Il y eut alors : 144 régiments subdivisioiinaires (145 en 1891) à trois bataillons, destinés à former les régiments de campagne; 18 régiments régionaux à trois, puis à quatre bataillons, réservés pour les places fortes et les camps retranchés. Les 18 régiments régionaux, constitués avec 54 des quatrièmes bataillons supprimés, se complétèrent à 4 bataillons le 20 juillet 1891.

Les classes de recrutement ayant procuré 10.000 hommes de plus, le ministre de la guerre proposa la reconstitution des quatrièmes bataillons enlevés aux régiments subdivisionnaires. N'était-il pas préférable de renforcer les formations existantes au lieu d'en créer de nouvelles? « Non, répondit le rapporteur du projet; le 4* bataillon rend des services incontestables à la défense de nos places fortes et permet d'occuper les ouvrages détachés ou isolés sans rien prélever sur les formations de campagne. Il peut servir

(1) Voir présidence Cariiot, p. 446.

Troisième République (1897-1899). 26

en même temps à assurer l'encadrement des réservistes qui excèdent les besoins des trois premiers bataillons; il peut devenir le noyau d'unités supplémentaires qu'il serait utile de former au moment de la mobilisation. »

Le projet fut voté, mais la Chambre stipula que les 4^ bataillons ne seraient constitués que progressivement dans les régiments subdivisionnaires, suivant « les exigences du service, les ressources du recrutement et les disponibilités militaires, sans que les unités des trois premiers bataillons pussent descendre au-dessous des effectifs prévus au budget de 1890 » (loi du 4 mars 1897).

Le cadre complémentaire des régiments d'infanterie comprenait à ce moment 2 officiers supérieurs, 8 capitaines et 4 lieutenants, sans commandement en temps de paix et destinés aux cadres des régiments de réserve en temps de guerre. La loi du 4 mars 1897 prévoyait, pour le 4® bataillon rétabli, le prélèvement d'un chef de bataillon, de 5 capitaines et 4 lieutenants sur ce cadre complémentaire.

Les régiments régionaux d'infanterie n'avaient pas de musique. Au mois de juin 1896, le général Billot décida qu'ils en auraient une comme les régiments subdivisionnaires.

Artillerie et g-énie. — Organisation.

Un décret, du 6 juillet 1894, régla l'application de la loi du 29 juin 1894 (1).

Les deux nouveaux régiments donnés à l'artillerie

(1) Voir Présidence Carnot. page 448.

l'armée de 189i a 1899 401

par la loi de 1894 prirent les uuinéros 39 et 40 et furent affectés au 0^ corps (qui eut ainsi 28 batteries). Par suite, l'artillerie comprit, en France, 108 batteries à pied, 421 montées, 23 de montagne, 52 à cheval; et, hors de France, 4 batteries à pied, 4 montées, 8 de montagne. Total général, 620 batteries. La création du 20^ corps occasionna, le 6 juin 1899, une nouvelle répartition de l'artillerie qui eut 112 batteries à pied, 430 batteries montées, 14 batteries de montagne, 52 batteries à cheval et, hors de France, 12 batteries montées, ce qui ne changea pas le total général de 620 batteries. Elles étaient réparties dans 18 bataillons à pied, 20 régiments divisionnaires et 20 régiments de corps.

L'artillerie à pied était organisée en bataillons qui n'avaient pas le même nombre de batteries (de 4 à 9).

Les régiments constituaient Yartillérie de campagne. Il y avait une brigade d'artillerie par corps d'armée. Le 1" régiment de chaque brigade (celui dont le numéro était le moins élevé) était dit régiment divisionnaire parce qu'il était destiné à fournir des batteries aux divisions d'infanterie. Le second était dénommé régiment de corps parce qu'il fournissait l'artillerie mise à la disposition du commandant de corps d'armée. En principe, ce dernier régiment comprenait l'arlillerie à cheval qui devait marcher avec les divisions de cavalerie indépendante. La musique de la brigade se trouvait dans l'un de ces deux régiments.

La formation appelée bataillon dans l'infanterie se dénommait groupe dans l'artillerie de campagne et comprenait 3 batteries.

Les deux nouveaux réiïiments donnés au sénie

par la loi de 189 i prirent les numéros 6 et 7. Cette loi affectait à chacun dos régiments une compagnie de sapeurs conducteurs qui étaient chargés de conduire les équipages de ponts désormais confiés au génie.

Précédemment, les bataillons du génie affectés à chaque corps d'armée étaient fournis par les quatre premiers régiments, le 5* étant exclusivement affecté au service des chemins de fer. Il y eut une nouvelle répartition et, désormais, les régiments durent fournir les bataillons ci-après pour les corps d'armée, chaque bataillon prenant le numéro du corps d'armée auquel il était destiné :

Le V régiment eut à fournir les 4^, ïf et 6* bal aillons;

Le 2^ réginient, les 16*, IT*" et 18^ bataillons:

Le 3^ réginient, les P'", 2* et 3^ bataillons;

Le 4" régiment, les 7^, 8" et 14'^ bataillons;

Le 6® régiment, les 9*^, 10® et 11" bataillons;

Le 7^ régiment, les 12% 13% 15* et 19* bataillons.

Comme par le passé, le 5® régiment, de chemins de ier, ne fournit pas de détachement aux corps d'armée. Ce régiment comprenait les 21*, 22* et 23* bataillons, plus un bataillon de télégraphistes.

La création du 20* corps d'armée entraîna une modification (décret du 31 mars 1898). Le l*"" régiment fournit les 4*, 5*, 6* et 20* bataillons.

Le génie eut la composition ci-après : 4 régiments de sapeurs mineurs à trois bataillons de quatri^ compagnies et une compagnie de sapeurs conducteurs; 2 régiments de sapeurs mineurs (l*"" et 7®) à quatre bataillons de quatre compagnies et une com-

L ARMÉC DE 1894 A 1899 403

pagnie de sapeurs conducteurs; 1 régiment de sapeurs de chemins de fer (5®) à quatre bataillons dont un de sapeurs télégraphistes de quatre compagnies, plus une compagnie de sapeurs conducteurs. Ce qui faisait, au total, 20 bataillons ou 80 compagnies de sapeurs mineurs, 3 bataillons de sapeurs de chemins de fer, 1 bataillon de télégraphistes, 7 compagnies de sapeurs conducteurs (ou du train du génie) et 7 sections hors-rang.

Nouvelle artillerie de campagne.

L'Allemagne a\ait adopté en 1896 une nouvelle artillerie de campagne à tir accéléré (modèle C 96). Dès le l*"" juin 1897, les deux régiments d'artillerie de la garde défilaient avec ce matériel. Elle savait que notre pays expérimentait des pièces nouvelles pour remplacer le canon de Bange de 90, modèle 1877, et elle avait cru prendre une avance. Ce fut la France qui obtint une supériorité marquée en adoptant une pièce bien meilleure, à iir rapide.

Le canon de 90 avait de grandes qualités de robustesse et de précision, mais il ne répondait plus aux exigences nouvelles, en raison des progrès scientifiques. Son shrapnell avait peu d'action en profondeur. Son long recul entraînait une remise en batterie pénible. Son chargement comportait trois éléments distincts dont deux (shrapnell et gargousse) obligeaient à employer le refouloir. Son pointage était très lent et demandait deux servants pour déplacer d'une fraction de millimètre, avec un levier, un poids lourd. La fumée faisait un rideau devant les pièces. On parvenait difficilement à tirer deux

404 HISTOIRE DE LiV TROISIÈME RÉPUBLIQUE

coups à la miniile. Quelques progrès avaient été réalisés par l'adoption de la poudre sans fumée et de slirapnells mie.ux combinés, mais le matériel était suranné et ne pouvait s'améliorer.

De longs essais eurent lieu, d'abord avec un canon de 75""" à affût rigide, à bêche de crosse, inventé par le capitaine Ducros (mort chef d'escadron au Tonkin). ( "était un matériel à tir accéléré tirant au maximum (juatre à cinq coups à la minute. Il n'en réalisait pas moins un progrès très sérieux.

Le commandant Déport, alors directeur de l'atelier de construction de Puteaux, trouva mieux. Le canon de Tr)""*", modèle 1897, à tir rapide, qu'il avait imaginé, fut perfectionné grâce aux découvertes d'officiers de l'artillerie française et d'ingénieurs civils français et étrangers. Parmi les officiers français, il est juste de mentionner d'une façon particulière, après MM. Déport et Ducros, MM. Sainte-Claire Deville (aujourd'hui général) et Locard. Nous devons citer aussi le général Deloyc, directeur de l'artillerie, qui fit adopter le nouveau matériel, malgré les résistances qu'il rencontra.

Tandis que le canon allemand de 77"^™, modèle 1890, ne pou\ail tirer an maximum que cinq à six coups par minute, le canon français de 75°"", modèle 1897, donnait une vitesse de douze à dix-neuf coups par minute (minimum et maximum obtenus par les régiments). Ce beau résultat était dû aux nouvelles dispositions ci-après :

Mécanisme de culasse, système Nordenfelt, dont l'ouverture ou la fermeture n'exigeait plus qu'un seul temps; extracteur automatique pour l'éjection des étuis vides; système de percussion permettant une

l'armée de 1891 A 1890 405

mise de feu commode et rapide; réunion de l'obus à la gargoussc sous forme d'une grosse cartouche à percussion centrale; débouchage automatique et rapide des fusées à la durée convenant à la distance du tir; liaison élastique du canon à son support par un frein hjdraulique à longue course avec récupérateur à air comprime, dit frein hydropneumalique, atténuant les effets du tir sur l'affût et obtenant le retour automatique de la pièce en batterie; bêche de crosse fixe et socs de patins engagés sous les roues lors de l'abatage, fixant l'affût au sol et le rendant immobile pendant le tir, ce qui abolissait le dépointage; pointage mécanique en direction, par coulissement de l'affût le long de l'essieu; organes de pointage en hauteur, permettant de donner séparément et facilement Yangle de site au moyen du berceau de pointage et Yangle de tir des tables au moyen de la hausse indépendante par l'indication des portées, sans exiger un nouveau pointage après chaque modification de hausse; appareil de pointage comprenant un collimateur adapté à la partie fixe de l'affût.

Enfin, un caisson, remarquablement organisé, mettait les munitions à pied d'œuvre, évitant les longs transports.

La pièce allemande était loin de posséder ces ingénieux agencements. Par exemple, le chargement se faisait séparément pour l'obus et pour la gargousse métallique à percussion centrale; la limitation <hi recul était obtenue au moyen d'un frein à patins et à cordes comme dans notre ancien matériel de 90'"'", etc.

Caractéristiques du matériel français : calibre 75'°'";' vitesse initiale, 530 mètres; poids du canon,

1.140 kilos; poids de la voiture-pièce avec 24 shrap nells, 1.870 kilos; poids de la voiture-caisson, avec 96 shrapnells, 1.960 kilos; poids du projectile, shrapuell, 7 kgr. 250; obus allongé, 5 kgr. 300.

L'Allemagne reconnut bientôt son infériorité et transforma son matériel 96 en matériel à long recul sur l'affût et muni de boucliers (que la France adopta aussi quelques années après). Le canon 96 N/A (Neuer Art; nouveau modèle), du calibre de 77™™, pèse 1.000 kilos; la voiture-pièce sans servants pèse 1.900 kilos; la voiture-caisson avec 90 coups pèse 2.000 kilos. Le projectile pèse 6 kgr. 850. La vitesse initiale est de 465 mètres. L'affût présente des analogies avec celui duv canon français; il a un frein hy draulique à longue course et un récupérateur à ressort assurant l'immobilité de l'affût et la rentrée en batterie automatique. La manœuvre est plus lente: le tir est un peu moins rapide. Le manque de hausse indépendante rend le réglage long et empêche le procédé de fauchage. Le canon est plus léger, ce qui fait les déplacements plus faciles.

L'Allemagne adopta aussi un obusier léger de campagne modèle 98 du calibre de 10<'™,5, d'une longueur totale de 12 calibres, bouche à feu de tir lent, pesant 1.950 kilos.

La nouvelle pièce de campagne française commença à être distribuée aux régiments en 1898.

Les Allemands conservèrent leurs batteries à six pièces, tandis que la France, sous prétexte de la rapidité de tir de son nouveau matériel, en réalité par économie, ne gardait que quatre pièces par batterie. Cette infériorité numérique a provoqué de vives discussions. On s'est efforcé de justifier cette

réduction par des considérations tactiques qui n'ont pas convaincu des écri\ains militaires commue le général Langlois, technicien éminent ([ui avait beaucoup contribué aux progrès balistiques et à l'adoption de l'artillerie à tir rapide. On aurait dû, d'ailleurs, considérer que, avec la prompte usure du matériel dans une campagne, la batterie à quatre pièces se trouve fréciuemment réduite à trois pièces ou môme à deux pièces. A tous les points de vue, la batterie à six pièces présentait un grand avantage.

Les camps d'instruction.

Pour les camps d'instruction, nécessaires à la bonne instruction des troupes, la France ne consacrait guère qu'un million et demi par an, deux millions au maximum, tandis cjue l'Allemagne prenait une avance considérable, grâce à des crédits très élevés, votés chaque année par le Reichstag, et dotait chacun de ses corps d'armée d'un vaste camp bien aménagé et préparé pour une division. Et il existait en outre un camp de la garde et plusieurs grands camps pour les armes spéciales, tels que ceux de Thorn et de Wahn pour l'artillerie à pied (1).

En 1897, notre pays avait reconnu qu'il était indispensable d'attribuer, comme nos voisins, un camp distinct à chaque corps d'armée, pouvant recevoir une division. On se décida à engager les premières dépenses. De 1897 à 1907, on ne dépensa que 30 mil-

(1) En 1914. les camps allemands de division étaient agrandis de manière à recevoir une division d'infanterie, une brigade de cavalerie et une brigade d'artillerie. Ils se trouvaient organisés pour être occupés toute l'année.

408 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉl'UDLIOUE

lions, alors qu'il en eût fallu plus de 100. Et, en 1908, on renonça au camp de division, par économie, pour adopter le camp de brigade. A cet effet,. on dépensa 10 millions en quatre ans.

Cette parcimonie ne pouvait donner que de mau vais résultats. En 191 i, la France ne possédait que huit camps inachevés (3 de division, 5 de brigade). De sorte que le tiers à peine des troupes actives pouvait passer une quinzaine de jours dans un camp^ chaque année. A cette époc[ue, l'Allemagne achevait son vingL-einquième camp, dont 16 de .3.500 hectares ciui devaient être bientôt de 5.600 hectares (camps de division). Une vente de terrains militaires aux environs de Berlin produisait 105 millions qui devaient être affectés à la création de cinq autres camps de même étendue.

Le 14 décembre 1911, un nouveau programme avait été établi en France par AI. Alessimy, consistant à donner un camp de division pour deux corps d'armée, en laissant aux 14" et 15" corps des camps de brigade; soit, au total, neuf camps de di\ision et cinq camps de brigade. En 1914, on décidait d'achever dix camps de division en six ans : La Courtine (achevé), Coëtcpiidan (à transformer), Sissonne et Valdahon (à agrandii'), six nouveaux camps à créer, dont un à Gravant (Yonne) et un à Caylus. Les camps de Châlons et de Mailly devaient être agrandis pour servir à des évolutions de corps d'armée. Les petits camps de Larzac et de Sauge seraient maintenus comme camps de brigade. Le coût total était évalué 135 millions.

LARMÉE DE lS9i A 1899 409

Loi de cumul dite « loi Burdeau ».

Sur la proposition de M. Burdeau, la loi de finances du 26 décembre 1890 (art. 31) interdit aux officiers et assimilés de cumuler leur pension avec un traitement civil payé par l'Etat, les départements, les conununes et les établissements publics, à moins que le total du traitement civil et de la pension militaire ne fût inférieur au montant de la solde dont jouissait le titulaire au moment de son admission à la retraite.

Cette loi d'ostracisme contre les officiers, si mal rétribués et consacrant leur vie à défendre les intérêts de leur pays, causa une pénible impression dans l'armée. Elle était d'autant plus singulière qu'elle ne visait que les officiers et permettait aux sous-officiers un cumul qu'on refusait aux premiers.

Sur la proposition de M. Jourde, la Chambre modifia ce texte, le 5 avril 1897, et admit le cumul de la retraite et du traitement civil jusqu'à concurrence de 6.000 francs, même le dépassement de ce chiffre pour les officiers ayant eu un grade comportant un traitement supérieur (loi du 31 décembre 1897).

La prohibition du cumul au delà de 6.000 francs s'est appliquée plus tard à tous les pensionnaires civils ou militaires (loi du 30 décembre 1913, relative aux pensions civiles ou militaires).

Les bicyclistes militaires.

Aux grandes manœuvres de 1896 et de 1897, on expérimenta l'emploi de cyclistes militaires munis

d'une bicyclette pliante dont l'invention était due au capitaine d'infanterie Gérard (plus tard chef de bataillon). Cette arme nouvelle rendit des services incontestés à la cavalerie comme soutien d'infanterie montée, ainsi qu'à l'infanterie pour l'occupation rapide de points importants, pour le service d'estafettes et d'éclaireurs, etc.

L'armée allemande imita aussitôt cette bicyclette pliante et, dès 1896, le 140^ régiment d'infanterie dressa des soldats à ce service d'infanterie montée.

En France, on se contenta longtemps d'utiliser quelques cyclistes habiles ou professionnels pour le service d'estafettes, sans organiser des unités cyclistes comme le demandaient beaucoup d'officiers.

Création d'une médaille coloniale.

L'article 75 de la loi de finances du 26 juillet 1893 avait créé une médaille coloniale; le décret du 6 mars 1894 détermina les campagnes de guerre y donnant droit : opérations militaires effectuées dans les colonies françaises ou pays de protectorat. La médaille coloniale n'était pas accordée lorsque les opérations avaient donné lieu à la délivrance de médailles commémoratives spéciales (par exemple, le Dahomey, Madagascar, le Tonkin).

Il y eut, en 1894, 30.000 demandes de médailles pour la marine et 20.000 pour les troupes de la guerre.

XiB rajeunissement des cadres. — Retraites d 'office.

Un décret, du 11 février 1896, investit les commissions de classement pour favancement et la décora

l'armée de 1894 A 1899 411

lion, instituées par décret du 2 avril 1889, du pouvoir d'examiner les propositions d'admission à la retraite. Les officiers présentes par l'inspecteur général pour l'élimination recevaient un classement par ordre de préférence qui était arrêté, dans chaque arme, par la commission supérieure des commandants de corps d'armée et des membres du conseil supérieur de la guerre. Le ministre de la guerre fixait chaque année le nombre cToffîciers de chaque grade, ayant au moins trente ans de services effectifs, à mettre à la retraite. Ce décret avait pour but de provoquer un rajeunissement des cadres en fournissant en même temps à la réserve un certain nombre d'officiers expérimentés.

L'instruction sur les inspections générales de 1896 prescrivit les dispositions à prendre pour l'admission à la retraite, après trente ans de services effectifs, d'un certain nombre d'officiers supérieurs de toutes armes, en recommandant d'examiner avec bienveillance les titres de ces officiers pour une proposition d'avancement dans la Légion d'honneur.

Le général Billot, qui remplaça M. Cavaignac comme ministre de la guerre, fit signer un décret» en date du 23 mai 1896, pour abroger celui du 11 février.

Avancement des officiers des réserves.

Le décret du 16 juin 1897 accorda de nouveaux avantages aux officiers de réserve et de l'armée territoriale pour remédier à la pénurie des cadres. Il fallait auparavant un nombre déterminé de périodes d'exercices pour obtenir de l'avancement. Le nou-

veau décret permit aux sous-lieutenants de réserve et de territoriale d'être promus lieutenants au bout de quatre années et aux lieutenants de passer capitaines au bout de six années. Les capitaines ciui, précédemment, ne pouvaient être nommés chefs de bataillon ou d'escadrons, purent obtenir ce grade, à condition d'avoir été capitaines dans l'armée active et d'avoir, été proposés pour l'avancement avant leur retraite ou leur démission.

Conseils d'enquête et conseils de discipline pour les rengagés.

Un décret, du 25 janvier 1896, détermina la composition et les formes des conseils d'enquête — prévus par la loi du 13 juillet 1894 — qui devaient donner leur avis sur la rétrogradation ou la cassation des sous-offîciers rengagés, la mise à la retraite d'office ou la révocation des sous-officiers commissionnés. Le ministre de la guerre recevait le rapport du conseil d'enquête et statuait. Le ministre pouvait déléguer ses pouvoirs à l'officier général ou supérieur qui avait convoqué le conseil. La mise à la retraite d'office ou la révocation des caporaux, brigadiers ou soldats commissionnés étaient prononcées par les mêmes autorités d'après l'avis d'un conseil de discipline constitué suivant les règlements. Les avis du conseil d'enquête ou du conseil de discipline ne pouvaient être modifiés qu'en faveur des militaires.

Rengagements des sous-officiers.

La loi du 6 février 1897 modifia et compléta les iois du 6 janvier 1892 et du 18 mars 1889. Elle rendit

LARMEE DE 1891 A 1899 413

aux sous-officiers rengagés les bénéfices pécuniaires qu'on leur avait enlevés, ce qui avait amené une forte diminution dans les rengagements. Grâce aux avantages accordés par la loi de recrutement du 15 juillet 1889, le nombre des sous-officiers rengagés, qui était de 16.000 en 1887, s'était élevé à 2i.U00 ea 1891 et 1892; puis, les promesses faites, d'emplois civils et de bien-être matériel, n'ayant pas été tenues, la désaffection se manifesta, accrue par la loi du 25 juillet 1893 qui,. pour réaliser des économies, réduisit de moitié la gratification annuelle et supprima à ceux passant officiers la part proportionnelle de la prime de rengagement. En 1893, le nombre des sous-officiers rengagés descendit à 21.000 (en 1898, à 16.000).

La loi du 6 février 1897 rendit la gratification annuelle de 200 francs. Au lieu de ne donner la prime de 1.500 francs qu'à l'expiration du service actif, elle la leur accorda, en totalité ou en partie sur leur demande, un dixième à la fin de chaque année, le surplus après la première période de cinq ans de rengagement. On admettait un premier rengagement d'un an (au lieu de deux ans). Un sous-officicr se contentant de sa solde et de sa haute paye pouvait ainsi économiser, au bout de quinze ans de service, 6.000 à 7.000 francs en comptant les intérêts, et il avait, de plus, une pension de retraite de 500 francs avec un emploi civil.

• Après cette loi, le nombre des rengagements remonta peu à peu.

Une loi, du 13 juillet 1894, mit à la disposition du ministre pendant cinq ans tous les sous-officiers peu-

sionnés (comme les officiers) pour remplir des emplois dans les réserves.

Application de la loi Béranger aux militaires.

La loi du F'' mai 1897 accorda aux jeunes gens appelés sous les drapeaux le bénéfice de la loi du 26 mars 1891, dite « loi Bérenger ». L'article 5 de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement ne s'appliqua plus aux condamnés avec sursis, qui se trouvèrent assimilés aux jeunes gens n'ayant point subi de condamnations. Les trois derniers paragraphes de l'article 48 de la loi de 1889 se trouvèrent abrogés en ce qui les concerne. S'ils voulaient souscrire un engagement de quatre ou de cinq ans. ils n'étaient plus tenus de le contracter pour les bataillons d'Afrique. Mais, en cas d'inconduite soutenue sous les drapeaux, ces militaires pouvaient être envoyés aux bataillons d'Afrique sur la proposition de leur chef de corps et par décision ministérielle. Ils pouvaient aussi être affectés à des compagnies spécialement désignées, pour accomplir leurs périodes d'exercices.

L'article 7 de la loi du 24 décembre 1896 se trouva modifié dans le même sens en faveur des inscrits maritimes.

Nouvelles militaires diverses.

La loi de finances, du 13 avril 1898, fixa la taxe militaire des jeunes gens dispensés, ajournés ou classés dans les services auxiliaires. Cette taxe, due pen-

l'armée de 1894 A 1899 415

dant trois ans, fut de 6 francs, plus trois fois le moulant en principal de la cote personnelle et mobilière.

Le Musée de Varmée fut créé par décret du 31 octobre 1896 et ne comprit, au début, c[uune salle d'une aile des Invalides, organisée par le général Vansou nommé directeur. Il y disposa méthodiquement les glorieux souvenirs de nos anciennes armées, obtenus srâce à de nombreux leas de Meissonnier, de Detaille et de membres de la société patriotique La Sabrelache.

Le 18 janvier 1898, le général Saussier fut remplacé, comme vice-président du conseil supérieur de la guerre, et comme commandant en chef du groupe principal d'armées (du Nord-Est), par le général Jamont, ancien commandant en chef du corps expéditionnaire du Tonkin.

Un décret, du l""" mars 1898, porta de 10 à 12 le nombre des membres du conseil supérieur de la guerre.

Au mors de novembre 1898, la Chambre vota un projet de loi destiné à protéger les employés et ouvriers contre les patrons qui les congédiaient à raison des 28 jours (réservistes) ou des 13 jours (territoriaux) que la loi militaire imposait comme périodes d'instruction. L'article 1780 du Code civil, complété par la loi de 1890, paraissait insuffisant. Il édictait que tout patron doit des dommages-intérêts à un employé renvoyé sans motifs légitimes (cas des périodes), mais le quantum de ces dommages était laissé à l'appréciation des tribiuiaux. La nouvelle loi — votée par le Sénat le 8 juillet 1898 — fixa ainsi l'indemnité : deux mois d'appointements pour l'employé, un mois de salaire pouf l'ouvrier.

Troisième République (18!}7-1899). 27

Une Villa de Nice fut donnée par M"^ Furtado- Heine et acceptée par l'Etat, le 18 novembre 1895, pour être aiïectée aux officiers convalescents, ayant l3esoin de repos ou d'un séjour dans le Midi. Une instruction ministérielle, du 19 janvier 1896, en régla l'affectation et l'organisation.

Au mois de juin, M"""" Furtado-Heine fit encore don d'une rente de 20.000 francs pour indemniser les officiers, en congé de convalescence dans la villa, des réductions de solde qu'on leur imposait. M"' Furtado-Heine avait été nommée officier de la Légion d'honneur peu de temps auparavant, pour ses œuvres nombreuses de bienfaisance.

L'article 21 de la loi sur le recrutement, du 16 juillet 1889, avait été modifié par des lois du 6 novembre 1890 et du 20 juillet 1895. Uiie autre loi, du 13 mars 1896, apporta encore des changements à cet article qui concernait les dispenses de deux ans de service à accorder pour situations de famille. Le Parlement étendit, par chacune de ces lois, le bénéfice de la dispense à de nouvelles catégories.

D'après les nouveaux règlements de manœuvres (de 1894), les unités furent numérotées, sans interruption, dans chaque corps, depuis la première jusqu'à la dernière. Les compagnies prirent donc, dans les régiments d'infanterie à quatre bataillons, les numéros de 1 à 16.

Au mois d'août 1894, une décision ministérielle prescrivit que les officiers et les adjudants devaient porter, en campagne, la même capote que leur troupe (dans les corps où les troupes ont la capote). Elle devait être essayée et gardée au magasin du corps. Le prix en serait retenu au moment du payement de

l'armée de 1894 A 1899 417

l'indemnité de campagne. Cette mesure n'a été appliquée qu'à partir de 1913, lorsque l'ancienne capote noire des officiers a été supprimée et rertiplacée par un manteau confectionné avec un drap de même couleur que celui de la troupe.

Le 12 mai 1895, le ministre de la guerre inaugura l'Ecole de santé militaire de Lyon.

LA 3IARINE DE 1871 A 1899

La marine après 1870.

Après la guerre franco-allemande, la marine avait été négligée pendant plusieurs années parce que toutes les ressources étaient consacrées à la libération du territoire et à la reconstitution de notre armée de terre. On comprit le danger de cet abandon. Peu. à peu, on se préoccupa de réorganiser aussi notre marine en s'inspirant de l'exemple de l'Angleterre qui avait la flotte la plus puissante, la mieux -outillée, la mieux commandée. Comme elle, on construisit des cuirassés armés de gros canons, et la lutte commença entre les inventeurs de blindages résistant à tous les projectiles et les inventeurs de projectiles conçus pour percer tous les blindages. Le Redoutable, mis en chantier en 1872, fut le premier cuirassé en acier, à cloisons étanches et à éperon, pouvant agir à la fois par le feu et par le choc, en fonction de la vitesse.

Inventions de la torpille et du sous-marin.

L'invention de la torpille — rudimentaire jusqu'en 1890 — causa une révolution. Elle amena la création de petits navires spéciaux, les torpilleurs rapides, qui se perfectionnèrent activement et devinrent redoutables. Alors, le contre-torpilleur fut imaginé

pour combattre le torpilleur. Puis, survint le sousmarin, quelque temps nié, méconnu, mais qui affirma \\ie son utilité et s'imposa à toutes les marines. Notre pays, qui l'avait découvert, se laissa malheureusement distancer, surtout par l'Allemagne.

Les théories de l'amiral Aube.

Ces inventions provoquèrent de vives controverses et des théories originales, plus ou moins hasardeuses. Des innovateurs crurent fini le règne des gros navires cuirassés, coûtant très cher, lents à, se mouvoir, consommant des quantités énormes de charbon, difficiles à ravitailler, buts de tir faciles, exposés à sombrer sous un coup de canon ou sous le choc d'une torpille. Cette école nouvelle eut pour chef le vice-amiral Aube, écriAain militaire de grande valeur, esprit hardi (1). Son entrée au ministère de la marine, où il resta du 7 jauAier au 11 décembre 1886 (cabinets de Freycinet et René Goblet), donna plus de vogue à sa doctrine. Il eut de nombreux partisans au Parlement, surtout du côté de l'extrême-gauche. qui s'opposait aux grosses dépenses militaires et qui s'engoua d'un système donnant une marine économique et permettant à la fois un rôle offensif et une défense efficace du littoral.

Lorsque l'amiral Aube prit la direction du ministère, il y avait 9 torpilleurs en état de prendre la mer, 50 croiseurs, dont 3 seulement en fer : un seul, le Milan, filait 18 nœuds 41 : le Tourville.

(1) Il est mort en 1890. Il avait exposé ses idées dans une étude intitulée Les Réformes de notre marine militaire.

16 nœuds 89; le Duguay-Trouin, 15 nœuds 90. Il dota la marine des croiseurs Surcouf (20 nœuds 5), Forbin (20 nœuds 6), Troudc (20 nœuds 9), Ouragan, Jean-Bart (19 nœuds), Dupuy-de-Lôme (20 nœuds), Alger (19 nœuds), Isly (19 nœuds), Mogador, Davousi (20 nœuds), Suchct (20 nœuds), Chanzy (19 nœuds), Lalande (20 nœuds). Cosmos (20 nœuds), Coetlogon (20 nœuds). En même temps, il commanda un grand nombre de torpilleurs.

La marine en 1892. — Propositions de M. Brisson.

Une étude de M. Brisson, rapporteur du budget de la marine en 1892, nous renseigne exactement sur l'état de notre marine à cette époque.

M. Brisson proposait la création de la défense mobile de notre lilloral de V ligue, Manche et Méditerranée, et des deux embouchures de la Loire et de la Gironde, par des bateaux légers, rapides, montés par des hommes exercés en temps de paix, connaissant à fond le littoral. Jusqu'à ce moment, affirmait-il, cette défense n'existait que sur le papier. Pour cette organisation, il demandait : dans la Manche, 32 torpilleurs, 2 avisos-torpilleurs, 3 canonnières cuirassées; dans l'Océan, 8 torpilleurs; dans la Méditerranée, 48 torpilleurs, 1 croiseur de 3® classe, 2 avisos-torpilleurs, 4 canonnières cuiras sées.

Il s'occupait ensuite des forces navales do V^ ligne. Dans la Méditerranée, l'escadre comprenait 9 cuirassés, 9 croiseurs ou avisos, 5 torpilleurs. M, Brisson réclamait 9 torpilleurs, un par cui-

rassé, soit 27 navires au lieu de 23. Dans la Manche, la division cuirassée du Nord, à effectif réduit, comprenait 3 cuirassés, 1 croiseur, 1 croiseur-torpilleur, 1 aviso-torpilleur, 2 torpilleurs de haute mer, soit 8 navires. Le rapporteur proposait de créer une seconde division pour constituer une escadre armée à effectif complet comprenant 6 cuirassés, 4 croiseurs ou croiseurs-torpilleurs, 6 torpilleurs, un par cuirassé, au total 16 navires au lieu de 8.

Dans les deux mers, on aurait ainsi 43 navires au lieu de 31. M. Brisson demandait, en outre, 6 divisions volantes de 4 croiseurs chacune, armées,

La Méditerranée seule possédait des forces de seconde ligne. A Toulon, il y avait une escadre de réserve à deux divisions, comprenant 6 cuirassés, 3 croiseurs, 1 croiseur-torpilleur, 2 avisos-torpilleurs. M. Brisson voulait une escadre de réserve à trois divisions. Dans la Manche, il n'y avait pas de forces de réserve. Il proposait une division de réserve de 3 cuirassés. Il n'y avait rien dans l'Atlantique. Il demandait à Brest, une escadre légère, composée de 2 cuirassés, 4 croiseurs à batterie, 2 croiseurs, 2 torpilleurs de haute mer.

Il organisait toutes ces formations nouvelles en faisant passer de la 2* et de la 3* catégorie à la 1" tous les navires pouvant tenir la mer.

Dans les mers lointaines, il y avait des divisions composées en général de bateaux médiocres, peu nombreux, séparés la plupart du temps, et qui demeuraient deux ans dans les mêmes parages. On protestait depuis longtemps contre cette institution surannée. M. Brisson proposait la création de 6 divisions volantes comprenant chacune 3 croiseurs à

batterie (un de 1™ classe, un de 2% un de 3*). Une division restait à Brest, une autre à Toulon, prêtes pour un voyage désigné ou pour renforcer nos forces de 1''' ligne. Les quatre autres divisions partaient à trois mois de distance l'une de l'autre, de façon qu'il y en ait toujours une dans TAtlantique, une dans le Pacifique, une dans l'océan Indien, une dans la mer de Chine et du Japon. Des navires étaient laissés à poste fixe dans ces mers pour assurer la liaison entre les divisions volantes. On conservait les divisions navales de Cochinchine, de Terre-Neuve et d'Islande, existant à ce moment.

M. Barbey, ministre de la marine, s'opposa à ce projet qui exigerait, dit-il, 18 à 20 millions de dépenses supplémentaires. « Et je ne crois pas — ajoutait-il — que le résultat produit équivaille à ce sacrifice. »

Budget de la marine. — Propositions du ministre.

Au mois de novembre 1892, le ministre de la marine déposait son budget remanié, dans lequel il avait tenu compte d'un certain nombre de propositions de M. Brisson. Ce budget s'élevait à 214 millions 331.272 francs (il fut arrêté à 214.633.272 francs). M. Barbey signalait que, par de récents décrets, les majors généraux étaient supprimés, les troupes de la marine dans les ports étaient revenues sous le commandement de leurs chefs directs, les divisions étaient réduites puisque le nombre des compagnies était ramené de 23 à 13. A ces premières réformes allaient s'en ajouter d'autres : suppression des bâtiments-écoles, armement de tous les bâ-

timents et réorganisalion des 2* et 3^ catégories de rcs-erve. Le ministre s'opposa à la création des divis.oiis volantes et des postes de torpilleurs. Il fut appiouvé par la commission du budget, ce qui amena \'. Brisson à donner sa démission de rapporteur. AI. Cochery le l'emplaça.

Ce dernier, après entente avec le ministre, exposa dans son rapport que, pour la défense mobile, au lieu de 29 torpilleurs armés, en 1891, il y en aurait 44 en 1892, avec 119 torpilleurs en réserve, au lieu de 109 (en 1891). Il y aurait 21 navires affectés aux divisions navales, plus 9 affectés à la division de rindo-Chine, à Terre-Neuve, à l'Islande et à l'ambassade de Constantinople. Il y avait 805 officiers embarqués en 1891; il y en aurait 1.024 en 1892. L'effectif des équipages serait porté de 36.623 hommes en 1891. à 40.620 en 1892, savoir : à terre 3.688, à la mer 34.879, en réserve 2.053.

Dans la discussion devant la Chambre, MM. Ménard-Dorian et Lockroy demandèrent que, sur l'état des constructions à entreprendre, un cuirassé fût remplace par un croiseur de F^ classe et un autre cuirassé par un croiseur d'escadre de l''* classe, deux éclaireurs, un aviso-torpilleur et cinq torpilleurs, afin de substituer des armes offensives aux éléments de défense sollicités par le ministre.

Que désirons-nous ? dit M. Ménard-Dorian. Faire produire aux cuirassés de notre flotte leur maximum d'effet utile. Comment y parvenir? En les complétant par' des navires légers, annexes désormais indispensables des escadres cuirassées... La proportion de ces navires légers par rapport aux gros bâtiments a été fixée par le Conseil d'amirauté en 1887. puis par l'amiral Bergasse du Petit-Thouars, à la suite des manœuvres de 1889. Cette proportion existe-t-elle dans notre flotte? Nullement, Par suite, nos escadres cuirassées se trou-

vent dans un état d'infériorité grave vis à-vis des escadres cuirassées de la triple alliance. Il y a là une situation dont les dangers sautent aux yeux et qui est intolérable. Hâtonsnous de la faire cesser. Gardons-noiis de mettre sur le chantier un seul cuirassé, jusqu'au jour où la disproportion dont souffre notre flotte aura disparu. Employons nos ressources immédiates à acquérir ces éclaireurs et ces torpilleurs, sans lesquels l'utilisation active de nos cuirassés déjà à flot devient une grosse imprudence.

C'était la thèse de l'amiral Aube que soutenaient MAI. Clemenceau, Henri Brisson, Lockroy. Ménard- Dorian, Camille Pelletan, etc. On reprochait à la (( féodalité maritime », c'est-à-dire au conseil supérieur de la marine et à l'état-major du ministère, qui professaient d'autres principes, de ne pas suivre les progrès de la science, d'être égarés par des traditions routinières (1). Des journaux et revues accusaient le « syndicat de la métallurgie » d'égarer l'opinion publique pour obtenir la fabrication de blindages qui constituaient la dépense la plus forte des cuirassés. Telle était à ce moment la passion injuste qu'on apportait dans une discussion qui aurait dû rester scientifique, technique.

M. Clemenceau attaquait violemment le ministre de la marine pour ses déclarations trop optimistes et parce qu'il ne s'occupait pas d'une artillerie à tir rapide. Il disait :

La transformation de notre artillerie de marine ne peut pas nous donner les canons à tir rapide dont nous avons besoin. La marine n'a rien fait, lien depuis 1886. Elle n'a rien fait surtout depuis 1889. Elle a perdu deux ans, sinon cinq. Vous nous dites que vous avez des canons. Vous n'en

(l) Ce conseil se composait, en 1892. de M. Barbey, ministre de la marine, et des amiraux Ch. Duperré, Lespès, Zédé, de Marquessac, Ribell, Rieunier cl Vignes.

avez pas. N'essayez pas de nier. J'ai les preuves. Le Japon, le Chili ont d'excellents canons français à tir rapide. La France, n'en a pas !

L'artillerie de la marine.

La transformation dont parlait M. Clemenceau avait été entreprise sur les modèles 1881 et 1884 des calibres 10, 14 et 16° et les modèles 1887 des calibres 14 et 16°. Les résultats ci-après avaient été obtenus d'après un document officiel :

Pour le canon de 10°, le projectile pesait 14 kilos, avait une vitesse initiale de 560 mètres et traversait 15°, 7 d'acier à bout portant; pour le canon de 14°, le projectile pesait 30 kilos, sa vitesse initiale était de 640 mètres et il traversait 23° d'acier; pour le canon de 16°, le projectile, pesant 45 kilos, avait une vitesse de 650 mètres et perçait 26° d'acier. Les résultats des canons .transformés modèle 1887. étaient supérieurs. Le projectile du calibre de 14°, pesant 30 kilos, avait une vitesse initiale de 800 mètres et perçait une plaque d'acier de 31°; enfin, le projectile du calibre de 16°, pesant 45 kilos, avait la même vitesse initiale et traversait 35°.3 d'acier. Le canon de 10° transformé était peu inférieur en puissance au 12° Armstrong. Les 14 et 16°, modèles 1881 ou 1884, étaient supérieurs respectivement au 12° et au 15° Armstrong. Quant aux canons de 14° et de 16°, « ils l'emportaient de beaucoup en puissance sur tous les canons similaires en service à l'étranger ».

A la suite de ces résultats, le ministère de la marine avait ordonné la transformation de 298 canons modèles 1881 et 1884 des calibres 10°, 14° et 16°, de 39 canons modèle 1887, soit, au total, de 337 canons.

49 canons de 10*= devaient armer les bâtiments suivants : Wattignies, Vautour, Faucon, Epervier, Condor, Milan, Indomptable, Caïman, Terrible, Achéron, Cocyte et Couronne. 31 canons de 14° allaient être placés sur Neptune, Forbin, Couronne, Amiral- Baudin, Phlégéton et Siyx; enfin, 4 canons de 16° sur YAmiral-Baudin. A la fin de 1892, tous les bâtiments de 1"* ligne devaient être munis de leur artillerie à tir rapide.

Les sous-marins.

A la Chambre, M. Lockroy et l'amiral Vallon avaient questionné le ministre sur les sous-marins. M. Barbey avait répondu que le Gymnote était le seul qui eût résolu le problème de la navigation sous-marine. En conséquence, ordre avait été donné de construire un sous-marin sur ce modèle. Il porterait le nom de Gustave-Zédé. Quant au Goubet (du nom de l'inventeur du premier sous-marin), une commission, présidée par l'amiral Gervais, avait assisté à des expériences faites avec ce bateau les 26 mai et 19 juin 1892. Le second essai avait été exécuté d'après un programme présenté par M. Goubet lui-même. Les conclusions de l'amiral Gervais avaient été les suivantes :

1' L'habilabilité de son bateau est assurée;

2' L'immersion à volonté, à la profondeur voulue du bâtiment au repos, est un point acquis;

Le bâtiment naviguant presque immergé, à la surface, se dirige assez bien de jour, par un beau temps, possède une vitesse de 3 à 4 nœuds et/ semble bien évoluer à la volonté de son équipage.

Mais je dois ajouter que, jusqu'à présent, ce bâtiment n'a

jamais pu, devant la commission, naviguer entre deuxeaux et que, dès qu'on arrive à cette partie des programmes, les manœuvres deviennent plus qu'incertaines.

En conséquence, d'accord avec la commission, j'estime que la question de savoir si ce bâtiment peut naviguer et ■être utilisé, comme un bateau sous-rnarin, reste entière.

Lois et décrets d'organisation.

Pour achever ce rapide exposé de la situation avant la présidence Félix Faure, nous rappelons les principaux décrets qui avaient réorganisé notre marine : du 11 mars 1879, sur l'organisation du conseil des travaux de la marine; du Î30 juillet 1879, sur l'inspection des services administratifs et financiers de la marine et des colonies; du 20 janvier 1880, sur la création du conseil d'administration d'arrondissement maritime; du 2 janvier 1884, sur l'organisation des conseils d'enquête; du 8 mars 1884, sur l'organisation des cadres des officiers de la réserve de la marine; du 12 avril 1886, sur la réorganisation de l'administration centrale; du 5 juin 1883 et du 12 août 1886, sur la réorganisation des équipages de la flotte; du 28 octobre 1886, sur l'avancement.

Il faut encore citer la loi du mois de novembre 1889, qui autorisa une dépense de 58 millions pour les constructions navales, et la loi du 21 juillet 1897, ■qui ouvrit un nouveau crédit de 7 millions et demi pour la réfection de la flotte.

La marine française et les marines étrangères en 1897-1898.

Au mois de juin 1898, l'amirauté anglaise publia un état comparatif des flottes appartenant aux sept

principales puissances maritimes : Angleterre France, Russie, Allemagne, Italie, Etats-Unis et Japon.

D'après la liste des bâtiments construits, non compris les torpilleurs, l'Angleterre arrivait en tête avec 284 navires d'un déplacement total de 1.256.640 tonnes; le second rang était occupé par la France, mais avec une différence énorme dans les totaux; elle comptait, en effet, 110 bâtiments déplaçant 499.571 tonnes. Puis venaient : la Russie', 66 bâtiments, 268.724 tonnes; l'Allemagne, 62 bâtiments, 226.909 tonnes; l'Italie, 51 bâtiments, 233.496 tonnes (près des deux tiers du déplacement total de la flotte italienne étaient donnés p.ir les cuirassés); les Etats-Unis, 52 bâtiments, 203.518 tonnes, et enfin le Japon, 26 bâtiments, 87.838 tonnes. Cette dernière flotte était classée parmi les sept principales, moins pour son importance actuelle que iiar celle qu'elle devait posséder dans l'avenir; le déplacement de ses bâtiments en cours de construction était de beaucoup supérieur à celui de ses bâtiments construits.

Une grande activité était déployée par toutes les puissances maritimes. La liste des bâtiments en construction permettait de s'en rendre compte : l'Angleterre avait en chantier. en achèvement à flot ou en essais 83 bâtiments d'un déplacement de 309.320 tonnes, soit un tonnage représentant environ un quart de celui de sa flotte; la France construisait 38 bâtiments d'un déplacement de 229.916 tonnes, soit un tonnage presque égal à la moitié de celui de ses bâtiments construits. La proportion baissait encore pour la Russie : 11 bâtiments déplaçant 105.8.30 tonnes; encore plus pour l'Allemagne, qui comptait en construction 11 bâtiments déplaçant 73.771 tonnes, soit un tiers du déplacement de sa flotte. Le mouvement de dégression s'accentuait pour l'Italie, qui avait seulement 8 bâtiments en chantier, d'un déplacement total de 38.329 tonnes, soit environ un sixième de sa flotte en sorvice. L'Italie avait vendu des bâtiments en chantier à différentes nations. En ce qui concernait les Etats-Unis, le mouvement des constructions neuves causé par la guerre hispano-américaine ne s'était produit qu'après l'établissement de ce travail statistique qui avait été dressé au 31 mars 1898. A cette date, les Etats-Unis avaient 10 bâtiments en chantier d'un déplacement total de 63.010 tonnes, représentant un tiers environ du tonnage des bâtiments en service, dont le nombre allait être augmenté dans une large mesure. Enfin, le Japon avait 24 bâtiments en chantier qui avaient un déplacement

total d& 124.537 tonnes; ce tonnage était dans la proportion de 3, le déplacement des bâtiments en service étant de 2.

Cette activité était récente pour certaines de ces marines; pour d'autres, elle datait de plusieurs années. Dans la période du 1" janvier 1893 au 31 décembre 1897, l'Angleterre avait accru sa marine de 80 bâtiments déplaçant 278.405 tonnes; la France, de 23 bâtiments, 104.509 tonnes; la Russie, de 14 bâtiments, 61.052 tonnes; l'Allemagne, de 6 bâtiments,. 18.000 tonnes; l'Italie, de 7 bâtiments, 21.820 tonnes; les Etats- Unis, de 8 bâtiments, 64.399 tonnes, et le Japon, de 3 bâtiments, 27.450 tonnes.

Si la France n'occupait que le second rang pour les unités de combat, par contre, sa flotte possédait le plus grand nombre de torpilleurs : 33 torpilleurs de haute mer et 178 torpilleurs de côtes; en outre, 6 torpilleurs de haute mer et 33 torpilleurs de côtes étaient en construction. La Russie en possédait 174, l'Italie, 142, l'Allemagne 113 en service et 9 en chantier, lAngleterre 98, le Japon 44 en service et 15 en chantier, et les Etats-Unis 8 en service et 10 en chantier.

De l'ensemble des mises en chantier dans les sept flottes principales, il résultait que toutes les marines continuaient à mettre des cuirassés en chantier. Toutefois, on signalait le mouvement en faveur de la construction de croiseurs cuirassés; l'Angleterre en avait 4 en chantier, et 4 devaient être commencés; la France en avait 10, la Russie 1, l'Allemagne 1, l'Italie 2, et Ib Japon 6. Un même mouvement se produisait pour la construction du contre-torpilleur à grande vitesse dit destroyer: l'Angleterre, après en avoir construit 50, en avait 46 en chantier; on en comptait 8 en France, 28 en projet en Russie, 1 en chantier en Allemagne, 1 en chantier en Italie, 4 en chantier et 16 en projet aux Etats-Unis, et 8 en chantier au Japon.

La construction des croiseurs non protégés était absolument abandonnée dans toutes les marines. L'Angleterre ne construisait plus de torpilleurs de côtes, et le mouvement se ralentissait en ce qui concerne les petits bâtiments, sauf en France, au Japon et; aux Etats-Unis.

Le rapport de M, de Kerjégu sur le budget de notre marine pour 1897 signala l'état précaire de notre flotte en ce qui concernait le nombre de bâtiments de combat. Le projet de budget s'élevait à la somme de 258.082.273 francs, en diminution de

7.845.117 francs sur les crédits alloués en 189G. 11 y avait, sur les précédents crédits, une diminution de 7 millions pour le service de l'armement et une de 11 millions pour le service des constructions, ce qui amenait un ralentissement dans les travaux. La marine n'avait entrepris que 4 unités au-dessus de 2.000 tonnes en 1896, et elle ne devait en entreprendre que 3 en 1897. « Dans ces conditions, disait-il, il devient impossible d'achever en temps utile les bâtiments nécessaires pour remplacer ceux que leur état de vétusté ou leur insuffisance au point de vue militaire obligent à rayer de la liste de la flotte. » A la prochaine guerre, nos escadres, à cause de la défense mobile permanente de Gibraltar, seront séparées et agiront isolément dans la Manche et dans la Méditerranée. Dans cette dernière mer, l'itajie et l'Autriche ont tous leurs navires de guerre, et l'Angleterre y possède 11 cuirassés avec 15 croiseurs. Notre escadre active y est complète, mais notre escadre de réserve ne compte que 2 cuirassés, au lieu de 4, dont un de 1873, et elle n'a qu'un seul bon croiseur. La marine allemande peut réunir en quelques heures, grâce au canal de Kiel, soit dans la Baltique, soit dans la mer du Nord, 13 cuirassés et 4 croiseurs au moins. Les Anglais ont dans ces parages 16 cuirassés et 22 croiseurs. L'escadre française du Nord n'a que 5 cuirassés et 7 croiseurs ar^ mes, à" effectifs complets pendant six mois seulement. Le tonnage des constructions en cours se répartissait ainsi : Angleterre, cuirassés ou croiseurs 168.050 tonneaux, croiseurs 187.750; Allemagne, cuirassés 39.000 tonneaux, croiseurs 32.000; Italie, cuirassés ou croiseurs cuirassés 46.284 tonneaux, croiseurs

Troisième République (1697-1899). 28

4.500; Autriche, cuirassés ou croiseurs cuirassés 23.000 tonneaux, croiseurs-torpilleurs 4.600; Russie, cuirassés ou croiseurs cuirassés 95.000 tonneaux, croiseurs 16.620. A la même date, la France, en comptant tous les bâtiments en chantiers, atteignait 70.000 tonneaux de cuirassés et 60.000 tonneaux de croiseurs. Ces rapprochements suffisent à démontrer, disait le rapporteur, que nous n'avons pas la flotte de notre politique.

M. de Kerjégu ajoutait que nos constructions neuves coûtaient de 20 à 25 p. 100 plus cher qu'en Angleterre et plus cher aussi qu'en Allemagne.

Conseil supérieur de la marine.

Créé le 3 décembre 1889, sa composition avait été modifiée en 1890, ensuite par un décret au 2 février 1892. Un autre décret, du 30 novembre 1896, admit seulement dans ce conseil les vice-amiraux, que le ministre pouvait convoquer immédiatement, car ils étaient presque tous à Paris, après avoir occupé un commandement en chef à la mer. Par suite, ses membres furent les vice-amiraux Duperré, Rieunier, de la Jaille, Rrown de Colstoun, Gervais et Regnault de Prémesnil. En outre y figuraient le viceamiral Besnard, ministre, et le Aice-amiral Sallandrouze de Lamornaix, chef de l'état-major général. Seul, le vice-amiral Brown de Colstoun était à Toulon, comme préfet maritime. Enfin, en faisaient encore partie les vice-amiraux maintenus dans la V section du cadre de réserve. Le vice-amiral Garnault était seul dans ce cas.

Le président de la République avait le droit de

réunir le conseil et de le présider. Il y convoquait alors le président du Conseil des ministres et le ministre de la guerre. Ces dispositions avaient déjà été adoptées pour le conseil supérieur de la guerre. Toutes les personnes « dont l'avis ou la compétence semblaient être nécessaires » pouvaient également être appelées.

Ecole supérieure. — Ecole des hautes études.

Par un décret, du 25 janvier 1882, le commandant Gougeard, ministre de la marine, avait institué une Ecole supérieure de la marine, mais son successeur, l'amiral Jauréguiberry, ne fit pas exécuter ce décret. En 1892, M. Chautemps déposa à la Chambre un projet tendant à établir cette école dont les cours dureraient deux ans.

Le 27 décembre 1895, M. Lockroy, ministre de la marine, créa cette école supérieure qu'il installa à bord de trois croiseurs : VAmiral-Charner, le Suchet et le Lalouche-Tréville.

Le vice-amiral Besnard, nouveau ministre de la marine, abrogea ces dispositions par un autre décret, en date du 13 octobre 1896, qui institua, au ministère de la marine, une Ecole des hautes études maritimes ayant pour but « de permettre à un certain nombre de lieutenants de vaisseau de compléter et de développer leur instruction générale par l'étude des connaissances d'ordre supérieur qui intéressent la marine », Le contre-amiral Roustan fut nommé directeur. D'autres décrets suivirent et organisèrent définitivement une Ecole supérieure de la marine à Paris.

Le port de Bizerte.

Quoique établie depuis quinze ans en Tunisie, la France n'avait pas pris possession effective du port de Bizerte. Dans les premiers mois de 1896, une division de l'escadre active de la Méditerranée, sous les ordres de l'amiral Gervais, ensuite les croiseurs qui composaient l'Ecole supérieure de guerre navale, sous les ordres de l'amiral Fournier, occupèrent ce port et manœuvrèrent dans le grand lac intérieur. La presse allemande et la presse italienne signalèrent Tévénement avec acrimonie.

Bizerte n'était, jusqu'à ce moment, qu'un mouillage et non une place de guerre. On décida d'y cons truire des ouvrages de défense, d'y installer des approvisionnements, d'y créer un outillage et de faire up dépôt de charbon afin d'utiliser cette admirable position qui avait été choisie comme port d'attache de la Méditerranée pour la flotte russe, par suite d'un accord entre la France et la Russie.

L'inscription maritime.

Le 24 décembre 1896, fut promulguée une nouvelle loi sur l'inscription maritime, applicable à partir du l*"" juillet 1897. Désormais, les marins professionnels devaient seuls bénéficier de l'inscription. Les contrées soumises au régime de l'inscription restaient les mêmes. Les inscrits étaient toujours assujettis de 18 à 50 ans. La période de service obligatoire était de cinq ans d'activité et de deux années à la disposition du ministre. Les inscrits qui n'étaient pas

lA MARINE DE 1871 A 1899 435

au service de 25 à 35 ans pouvaient être convoqués pour deux périodes d'exercices de quatre semaines. Après une année passée à la disposition permanente et' immédiate du ministre, les inscrits, qui avaient des motifs de dispense par suite de leur situation de famille (iîls de veuve, aîné d'orphelins, etc.), pouvaient être renvoyés en congé illimité. Les Algériens et coloniaux de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion, de la Guyane, de Saint-Pierre et Miquelon étaient soumis à la même loi que les inscrits de la métropole.

PRÉSIDENCE DE M. Félix FAURE.

Pages.

Renouvellement partiel du Sénat (3 janvier 1897) 5

L'année 1897. Session ordinaire du Parlement — 6

Les gouverneurs de l'Indo-Chine. — M. Doumer 6

Annexion des Iles-sous-le-Vent. — Révolte 7

Mise en valeur de la Nouvelle-Calédonie. — Suppression du bagne 10

Le budget de 1897. — La dette de la France. — La mauvaise gestion financière. — Critiques des lois budgétaires Il

La rente française 19

Nansen à Paris. . 19

Primes à lexporlation des sucres 21

Loi sur la propriété foncière en Algérie (16 février 1897j. 22

Loi sur les vins artificiels (6 avril 1897) 23

La question crétoise. — La guerre turco-grecque (Evénements de Crète. Débats au Parlement français.

Guerre turco-grecque). 24

Le cléricalisme 31

La pornographie. — Luttes courageuses du sénateur Bé-

renger. — Loi du 16 mars 1898 32

Incendie du Bazar de la Charité fi mai 1897i 36

Débat politique à la Chambre 39

Le privilège de la Banque de France. — Son rôle en cas

de guerre. — Ses billets. — Son bilan 42

Adoption des projets fiscaux du gouvernement. — Clôture de la session 47

La suppression des octrois. — Les boissons hygiéniques. — Loi du 29 décembre 1897 49

Les voyages du président de la République en 1897 31

.M. Félix Faure en Russie. — L'alliance proclamée (août 1897). — Accords diplomatiques. — Convention

militaire. . . . 52

Tentatives anarchistes. . . o6

Pages.

Discours politiques. — Les programmes des partis 57

Session extraordinaire de 1897. — Douzièmes provisoires. . 67

Démission du garde des sceaux (30 novembrej 68

Les cercueils de Voltaire et de Rousseau 68

Union monétaire. — Convention du 29 octobre 1897 69

L'or et l'argent. — Le bimétallisme international 70

Conventions au sujet de la Tunisie 74

La nouvelle justice. — Modifications à linstruction criminelle. . . . 75

Démarches de la famille 76

tuquête du commandant Picquart sur Es-

f erhazy 77

Le faux du commandant Henry 83

[ntcrpellation Castelin à la Chambre 84

Eloignement du lieutenant-colonel Picquart. — Entente d'officiers de l'état-

major avec Esterhazy 85

Intervention de i\I. Schciu'or-Keslner. —

L'affaire Campagne de presse 89

Dreyfus. / M. Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy.. 91 ' Incident Forzinetti. — Campagne violente

de presse 92

Les incidents de l'Affaire 92

Information judiciaire du général de Pel-

lieux. 93

Débats au Parlement (décembre 1897) 95

Esterhazy acquitté par le conseil de

guerre (janvier 1898) . . 96

I Mise en réforme du lieutenant-colonel Pic-

1 quart 97

\ Les dreyfusards et les antidreyfusards. • • 98

Evénements divers de l'année 1897 en France et à l'étranger. — La présidence des Etats-Unis. — Les ministres allemands

Nécrologie de l'année 1897.

L'année 1898. — L'instabilité ministérielle

Session ordinaire. — Fin de la 6' législature (1898)

Les troubles d'Alger (23 janvier 1898). — Agitation antisémite. — Réorganisation de l'Algérie. — Nouveau gouverneur général (août 1898)

Débats politiques. — Attaques contre le ministère Méline. . . .

La France en Extrême-Orient

russe. . . .

Concessions de la Chine. ....

— L'alliance franco-

Uo

Pages.

Droits des femmes à 1 élccloral commercial 119

La mulualilé. — La vraie solution de la question sociale. — Loi du 1" avril 1898 120

Responsabilité des accidents du travail. — Loi du

9 avril 1898. . 122

J3udget de 1898. — Lois financières 124

Rejet du scrutin de liste 126

L'action des socialistes et des radicaux jugée par M. Mé-

line. . . 127

Contre les cabinets de concentration. — Les lois sociales de la République. — Discours de M. Barthou. 130

Intervention d'Emile Zola 132

Le rapport d'Ormescheville. — Les « intellectuels » 135

Poursuites contre l'Aurore et Emile Zola. 135 Interpellation Cavaignac. — Discours de M. Méline. — Scandale à la Chambre

(22 janvier 1898) 136

Manifestations contre Zola. — Déclarations de l'Allemagne et de l'Italie 140

L'affaire Procès Zola devant la Cour d'assises (fé-

Dreyfus. vrier 1898) 141

Interpellations à la Chambre. — Discours

de M. Méline 154

Mesures de rigueur ■■ 158

Duel Picquart-Henry 158

Ligue des Droits de l'homme 159

Cassation du jugement Zola — — 159

Discussion à la Chambre 160

i Zola devant la Cour d'assises de \er-

sailles 160

Le rôle et l'avenir des syndicats professionnels d'après

M. VValdeck-Rousseau 161

Cherté des blés et du pain. — Suppression du droit

d'entrée I63

Période électorale. — ■ Discours politiques. — Le Grand cercle républicain. — Les défauts du régime parlementaire 164

Elections législatives (8 et 22 mai 1898) 167

Démissions de deux ministres 168

Le président de la République à Saint-Etienne. — Aux

grandes manœuvres. — La Toison d'or 168

Septième législature. — Election du président de la

Chambre 169

Les groupes parlementaires 170

Démission du ministère Méline (15 juin 1898) 170

37* ministère. — Ministère B'risson (30 juin-25 octobre 1898) 175

Pages.

Déclaration ministérielle. — \ote de confiance 177

Epuration administrative. . . 180

Projet ministériel d'impôt sur le revenu 180

Elections des conseils généraux et des conseils d'arrondissement (31 juillet-7 août 1898) 181

Organisation financière de l'Indo-Chine 181

Proposition du tsar de limiter les armements (août 1898). 182 Les droits de la France en Orient. — La protection

des chrétiens 184

Grève du bâtiment (25 septembre-16 octobre 1898). — Tentative de grève générale du personnel des chemins de fer 184

M. Reinach révoqué de son grade de capitaine territorial 18C

M. Cavaignac au ministère de la guerre. Ii86

Débats à la Chambre. — Discours de M. Cavaignac (7 juillet 1898) 187

Poursuites contre MM. Picquarl et Leblois 192

Instruction Bertulus 193

Procès Zola à Versailles (18 juillet 1898). — Condamnation •• 196

Nombreux incidents. — Violences des partis 198

Esterhazv devant un conseil d'enquête (août Î898) 199

Découverte du faux. — Suicide du lieutenant-colonel Henry (août 1898) 201

Démissions du chef d'état-major général et du Ministre de la guerre >.... 202

Le général Zurlinden, ministre. — Décisions du gouvernement 203

Démissions de deux ministres (18 septembre) 204

Nouvelle instruction contre M. Picquart. 206

L'agitation et les manifestations 207

Une conséquence de l'Affaire. — Evolutions des partis. — Nouveaux groupements politiques 208

Rentrée des Chambres. — La Ligue des patriotes. —

Chute du^minislère Brisson (25 octobre 1898) 210

38* ministère. — Ministère Charles Dupuv (3 novembre 1898-12 juin 1899) " 215

Déclaration ministérielle. . . 216

Les relations commerciales franco-italienne* 219

Clôture de la session 220

L'affaire Dreyfus.

Pages.

I L' « Affaire » à la Cour de cassation 221

Affaire Picquàrt 223

Intervention du Parlement 224

l L'enquête de la Cour de cassation. —

1 Débats parlementaires 23U

T 'affaire I Démission de M. Quesnay de Beaurepaire.

nrevfns; \ —Enquêtes 235

ureyiub. Q^j^^^tg parlementaires 236

La loi de dessaisissement. — Scission du

parti progressiste 240

Déposition d'Esterhazy 245

Création de ligues. — La Patrie (rançaise. 247

Fin de l'enquête de la Cour de cassation. 248

L'unification de l'heure. — Les fuseaux horaires 252

Taux d'escompte et taux d'intérêt de 1895 à 1898. —

Valeurs de Bourse 254

Evénements divers de l'année 1898 en France et à

l'étranger 253

Elections allemandes 258

Guillaume II en Palestine 259

Guerre hispano-américaine 260

Prise de l'archipel d'Havaï 262

Nécrologie de l'année 1898 263

Session ordinaire de 1899 266

Mort du président de la République (16 février 1899)... 266

Les candidats à la présidence de la République 268

Congrès de Versailles. — Election de M. Loubet (18 février 1899). . 268

Obsèques de M. Félix Faure (23 février 1899; 269

L'Egypte. — La France et l'Angleterre sur le Nil.

Les Anglais en Egypte 271

L'opposition de la France 274

Anglais et Belges sur le Nil.. ,. 275

Les Anglais à Khartoum (3 septembre 1898) 277

Deux missions françaises 279

Les efforts diplomatiques de la France 281

La mission Marchand 283

Fachoda 294

L'abandon de Fachoda et la retraite par l'Abyssinie 297

Négociations avec l'Angleterre. — L'entente cordiale.. 299-

442 HISTOIRE DE LA TROISIÈAIE RÉPUBLIOLE

Pages.

Détails sur Madagascar 30o

Premières tentatives françaises. . 306

Occupation de Madagascar. — Société de 1 Orient i<08

Etienne de Flacourt 309

Compagnie des Indes orientales. — Louis XI\', propriétaire de File 310

L'île de la Réunion ou Bourbon. — L île de France ou

Maurice 312

Luttes contre les Anglais. — L'amiral Farquhar et Ra-

dame. . . . 313

Ranavalona I". — E.xpédifion de ]8"29 316

De 1831 à 1870 317

Après 1870. — E.xpédilion de 18S3-18S4 321

Commandement de l'amiral Miot. — Traité de 1885 323

De 1886 à 1894. — Hostilité persistante du gouvernement

hova 323

Expédition de 1895. — Organisation 329

Transport des troupes et du matériel 334

Plan des opérations. 336

L'armée hova 339

Premières opérations. — Occupation de Tamatave et de

Majunga (1894-1895). 342

Opérations de l'avant-garde Metzinger 343

Le débarquement à Majunga 345

Opérations du corps expéditionnaii'e jusqu'à l'ouverture du pont de la Betsiboka (19 mai-14 juillet 1895). 347

Combats de Tsarasotra (29 et 30 juin) 331

Les travaux du corps expéditionnaire jusqu'au 14 juillet 1895 333

Opérations jusqu'au départ de la colonne légère (14 jiiil-

let-14 septembre 1895). 356

Opérations de la colonne légère. — Prise de Tananarive

(14 septembre-30 septembre 1895) 359

Occupation et pacification (1" octobre 1895-18 janvier 1896). . . 363

Rapatriements. . 367

Les dépenses de l'expédition 369

Les pertes du corps expéditionnaire 369

M. Laroche, résident général 370

Révoltes. — Complot à Tananarive. — Rappel de M. Laroche. . . . 37i

Madagascar, colonie française. — .abolition de l'esclavage. . . . 374

TABLE DES MATIERES 4i3

Pages.

Gouvernement du général Gallieni. — Mesures de rigueur. — Organisation. . 374

Opérations militaires. — Pacification 380

Les troupes indigènes. — Les troupes d'occupation 383

La situation commerciale 38S

La situation financière. . 386

La population. . . 387

Chemins de fer. . 387

Les successeurs du général Gallieni. — Régime civil.

— Dépendances de Madagascar 388

La Grande Comore. — Le sultan Saïd-Ali 389^

L'ARMÉE DE 1894 à 1899.

Les ministres de la guerre 391

Les gouverneurs militaires de Paris 392

L'armée française en 1895 393

Les effectifs et les dépenses militaires en France et en

Allemagne. . . 39»

Dédoublement du 6* corps 397

Rétablissement des 4" bataillons d'infanterie 399

.\rtillerie et génie. — Organisation 400'

\ouvelle artillerie de campagne 403

Les camps d'instruction. . 407

Loi de cumul, dite « loi Burdeau » 409

Les bicyclistes militaires. . 409

Création d'une médaille coloniale 410'

Le rajeunissement des cadres. — Retraites d'office 410-

-avancement des officiers des réserves 411

Conseils d'enquête et conseils de discipline pour les rengagés. . . . 412

Rengagements des sous-officiers 412

Application de la loi Bérenger aux militaires 414

Nouvelles militaires diverses. 414

LA MARINE DE 1871 à 1899.

La marine après 1870 41^

Inventions de la torpille et du sous-marin 419

Les théories de l'amiral Aube 420

La marine en 1892. — Propositions de M. Brisson 4-21

Budget de la marine. — Propositions du ministre 423

L'artillerie de la marine. 42&

Les sous-marins. . 427

Lois et décrets d'organisation 428

La marine française et les marines étrangères en 1897-

Conseil supérieur de la marine 432

Ecole supérieure. — Ecole des hautes études 433

Le port de Bizerte 434

L'inscription maritime 434

PARIS ET LIMOGES. — IMPRIMERIE MILITAIRE CHARLES-LAVArZELLE ET C".

CD

University of Toronto Ubrary

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