INCIDENT FORZINETTI. CAMPAGNE VIOLENTE DE PRESSE
Henri Rochefort ayant révélé, dans Ylntransi- geant, que le commandant de la prison du Cherche- Midi, Forzinetti, avait fait une démarche auprès de lui, en 1896, avec M. Bernard Lazare, pour le gagner à la cause de Dreyfus, le conseil des ministres décida de révoquer cet officier de ses fonctions (18 novembre). Alors le commandant Forzinetti raconta, dans le Figaro, la captivité de Dreyfus au Cherche- Midi et accusa le Ueutenant-colonel du Paty de ■Clam d'avoir emplojé des procédés de tort'onaiaire (l).*"
LES INCroENTS DE l' AFFAIRE.
Nous ne relaterons que les plus importants des innombrables incidents qui se produisirent au cours ■de celte bataille furieuse, qui compliquèrent et qui obscurcirent celte affaire judiciaire en la rendant incompréhensible pour le public.
Esterhazy se multipliait et doimait aux journaux ■des interviews qui augmentaient le désarroi des esprits. Il publia le reçu qu'il avait obtenu du ministère de la guerre et qui attestait qu'il avait possédé et restitué le « document libérateur ».
(1) Après sa révocation, cet officier obtint l'emploi de commandant militaire de Monaco. Il est mort le 3 mai 1909. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam répondit à ses accusalions qu'il avait conduit son instruction judiciaire avec une impartialité et une modération que M°" Dreyfus elle-même avait reconnues.
PRÉSIDENCE DE M. FÉLIX FAURE (1895-1899) 93 INFORMATION JUDICIAIRE DU GÉNÉRAL DE PELLIEUX.
La première enquête du général de Pellieux n'eut pas de sanction parce que le gou\ernement estima qu'il fallait une information judiciaire. Le même général s'en trou\a chargé et fit 0[)érer, sur la demande d'Esterhazy, une perquisition 3, rue Yvon-Villarceau, dans un petit logement qu'avait conservé le lieutenant-colonel Picquart. On fit revenir cet officier de Tunisie. '
Le général interrogea Esterhazy, qui renouvela le récit d'un manuscrit envoyé au ministère de la guerre, et qu'on avait dû calquer, ce qui expliquait la similitude de son écriture et de celle du bordereau. Enfin, il accusa le lieutenant-colonel Picquart d'avoir fabriqué le petit Sleu ou de l'avoir fait fabriquer. D'autres témoins furent entendus : MM. Mathieu Dreyfus et Scheurer-Kestner, le capitaine Bro, le lieutenant-colonel Picquart, le commandant Lauth, l'archiviste Gribelin et le lieutenant-colonel Henry (promu à ce grade le 10 novembre 1897).
Le général de Pellieux, sur des renseignements fournis par M. Scheurer-Kestner, fit saisir, chez M"" de Boulancy, un paquet de lettres d'Esterhazy, écrites de Tunisie, en 188?, et contenant des propos infûmes (1). Dans l'une, il disait qu'il serait heureux d'être tué comme capitaine de. uhlans, en sabrant des Français. Il dut se reconnaître l'auteur de ces lettres, mais nia l'authenticité de celle du uhlan. Dans les autres, qu'il avoua, il se trouvait d'ailleurs
(1) Ces lettres ont été publiées dans le Figaro le 28 novembre et des fac-similés le 29.
des passages abominables : « Les Allemands mettront tous ces gens-là à leur place avant qu'il soit longtemps »; « Nos grands chefs, poltrons et ignorants, iront une fois de plus peupler les prisons allemandes »; etc.
Le général de Pellieux adressa son rapport le 3 décembre 1897 au gouverneur militaire de Paris, concluant, sous la réserve de l'expertise du bordereau qui devrait être faite par une instruction judiciaire, à l'absence de preuves en ce qui concernait les accusations du lieutenant-colonel Picquart contre Esterhazy. Mais il jugeait nécessaire de traduire ce dernier devant un conseil de guerre pour que l'affaire se trouvât complètement élucidée. Il appréciait sévèrement les dépositions du lieutenantcolonel Picquart, « ses insinuations perfides contre ses chefs et ses subordonnés », et demandait qu'il fût traduit devant un conseil d'enquête « pour fautes contre l'honneur, ou tout au moins pour fautes graves dans le service », car il avait livré la correspondance du général Gonse, ce qui dénotait une « étrange conception de l'honneur militaire et des devoirs professionnels ».
Prenant les devants, Esterhazy avait publié une lettre par laquelle il demandait sa comparution devant un conseil de guerre. Le 4. le général Saussier, gouverneur militaire, donna au V conseil de guerre de Paris Tordre d'informer. Le commandant en retraite Ravary fut chargé de l'instruction.
PRÉSIDENCE DE M. FÉLIX lALRE (1895-1899) 95 DÉBATS AU PARLEMENT (DÉCEMBRE 1897).
Le gouvernement eut à répondre à trois questions posées par MM, Sembat, Castelin et le comte d'IIenin, M'. Méline, président du Conseil, afin d'empêcher toute discussion, s'empressa de faire la déclaration suivante : « Pour rassurer la conscience publique sur ce qui s'appelle l'affaire Dreyfus, je dirai tout de suite — ce qui sera la parole décisive dans ce débat — qu'il n'y a pas d'affaire Dreyfus. Il n'y a pas en ce moment et il ne peut pas y avoir d'affaire. » 11 s'éleva contre la campagne de presse qui faisait sortir cette cause du domaine judiciaire par une instruction parallèle dans les journaux, qui pouvait « exposer le pays à des difficultés imprévues ». La question fut transformée en interpellation, et M. Méline ne put en obtenir l'ajournement. M. de Mun s'étonna de ne pas voir, dans un débat aussi grave, le ministre de la guerre à son banc. On le fit appeler. Le général Billot monta à la tribune pour affirmer une fois de plus que l'affaire avait été « régulièrement et justement jugée ». Il approuva l'enquête que le général de Pellieux avait « poursuivie avec loyauté, avec rapidité, avec conscience ».
— Pourquoi, demanda M. Millerand, le ministre n'a-t-il pas use de la faculté que lui donne la loi sur la revision des procès?
— Parce que, répondit M, Méline, M. Scheurer- Kestner n'a apporté aucune pièce probante et s'est contenté d'indiquer la loi du 8 juin 1895.
M. Millerand ]>rit à partie M. Sdieurer-Kestner, puis M. Reinach.
Troisième Urtpubliquel 18'n-189<)) 7
96 HISTOIlti: 1>E l.V TROISIÈME I(l':rUBLIQUE
La Chambre xota un ordre du jour affirmant le respect de la chose jugée (484 voix contre 18), rendant hommage à l'armée (511 \o[\ contre 18), et flétrissant la campagne de revision (148 xoix contre 73, à la séance de nuit).
Les attaques de M. Millerand lui \alurent un duel au pistolet avec M'. Reinach. Des balles furent échangées sans résultat (5 décembre).
Au Sénat, M. Scheurer-Kestner interpella à son tour, le 7 décembre. Il expliqua sa conduite et demanda pourquoi le bordereau, qui axait déterminé la condamnation, n'axait pas été examiné dans l'enquête du général de Pellieux, mali^^ré son insistance (1). Le général Billot affirma encore le bien jugé du procès de 1894 et se refusa à toute action qui remettrait ce, jugement en question. Mais il so trouva engagé à promettre une ex]>crtise, et le Sénat accorda un vote de confiance.
ESTERIIAZY ACOIITTÉ PAR LE CONSEIL DE GUERRE (.lAXX'IER 1898).
Le commandant Ravary interrogea longuement Esteihazy, qui prétendit que le « document libérateur » lui avait été remis « par une dame voilée », explication qu'il avait déjà donnée plusieurs fois. Il reconnut la similitude de son écriture et de celle du bordereau, mais indiqua quelques* différences et répéta qu'il devait y avoir eu un décalque par l'auteur réel. D'ailleurs, ajouta-t-il, il lui était impossible d'avoir les documents signalés. Il reconnut
(1") M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, ne fut pas réélu à cette fonction lors de rouvcrlure de. la session parlementaire de 1898 (13 janvier).
avoir eu des relations avec Schwarzkoppen, mais simplement afin d'obtenir un permis de séjour en Alsace pour un oi'licier. Le bordereau était écrit sur un papier pelure dont il ne s'était jamais servi. Trois experts inscrits au tribunal de la Seine, après examen, déclarèrent que l'écriture du bordereau n'était ni franche, ni naturelle et qu'il y avait des « incohérences » dans l'écriture. « Les hésitations, les reprises, la gêne, la contrainte, sont des indices de fraude. » Le papier pelure suggérait l'hypothèse d'un calque. Certaines formes d'écriture du bordereau reproduisaient celles de l'écriture d'Eslerhazy. Leur conclusion fut que ce dernier n'étail pas l'auteur du bordereau. Après l'audition des divers témoins, l'instruction fut close le 31 décembre 1897. Le commandant Ravary émit l'avis que, faute de preuve « juridique, probante » de la culpabilité d'Esterhazy, il y avait lieu de clore l'information par une ordonnance de non-lieu (31 décembre 1897). Malgré ces conclusions, le général Saussier rendit un ordre de mise en jugement contre Esterhazy, le 2 janvier 1898, pour obtenir la lumière complète. Le procès devant le conseil de guerre, présidé par le général de Luxer, dura deux jours (10 et 11 janvier). Une partie des débats eut lieu à huis clos. Esterhazy fut acquitté a l'unanimité.