SON VOYAGE A POITIERS
amour? Je n'étais pas sortie de Lyon que tout avait disparu, sans que j'eusse rien fait pour me guérir. Malgré l'extrême chaleur, le peu de repos, la mauvaise nourriture et le reste, tout fut fini en une nuit. Je suis entièrement guérie1. »
Elle Tétait si complètement que, plusieurs mois après, elle écrivait : « Je ne me suis nullement ressentie de ma maladie depuis mon départ de Lyon. »
La route fut difficile. Mmo Barat elle-même nous en a raconté les péripéties dans un journal où les événements ont leur vive peinture. Traînée dans les voitures publiques, de Lyon à Moulins, de Moulins à Limoges, par Montluçon et Guéret, mise en contact avec des compagnons de route de toute foi et de toute classe, l'épouse de Jésus-Christ ne se plaignait, ne s'étonnait que d'une chose: l'indifférence de tant d'hommes pour ce Sauveur qui les a si prodigieusement aimés. Alors elle faisait un retour sur la prérogative de sa vocation : « Combien, dit -elle, je remerciais la bonté de Dieu de nous avoir choisies et séparées de ce monde pervers et plongé dans les choses terrestres, qui ne le connaît point! Qu'avions-nous fait pour mériter une telle grâce, et par quelle reconnaissance ne devrions-nous pas nous dévouer à ce divin Maître et nous sacrifier pour lui gagner des âmes l Ces sentiments me pénétrèrent pendant tout le voyage, et ranimèrent mon zèle, surtout dans les occasions où, nous arrêtant chez quelques bons paysans, interrogeant les enfants sur leur catéchisme, je les trouvais dans une telle ignorance que j'eusse désiré rester parmi eux pour les instruire de leur religion et leur apprendre à aimer Dieu*. »
* Poitiers, 1er août 1806.
* Journal du noviciat de Poitiers, p. 4.
lo6 HISTOIRE DE MADAME BARAT
Un peu plus loin elle ajoute : « Du moins je tâchai de leur inspirer le désir de le connaître et de le servir, leur assurant que de mon côté je ferais tout ce que je pourrais pour leur procurer des maîtresses d'école. Ainsi je laissai les mères et les enfants satisfaits1. »
De Limoges à Poitiers les voyageuses durent se contenter d'une voiture de roulage chargée de marchandises. Sur le devant, tout au faîte, on avait ménagé une sorte de niche où elles purent, non sans peine, grimper et se blottir sur une couche de foin. « Quand j'eus vu cette voiture, dit Mm0 Barat, je compris que le divin Jésus de Nazareth l'avait permis ainsi pour me faire pratiquer l'humilité et la pauvreté dans mon arrivée à Poitiers. Je me réjouis intérieurement d'avoir quelque ressemblance avec notre bon Sauveur, et j'augurai bien de la fin de mon voyage2. » Une autre voiture suivait avec son chargement, conduite par un domestique. Le domestique s'appelait Jacques, le maître s'appelait Cadence. Cadence et Jacques rivalisaient si bien de lenteur, que le premier jour on ne fit que trois lieues. On arriva fort tard, à dix heures du soir; on soupa à l'auberge avec les voituriers, le repas fut fort pauvre, le logement plus pauvre encore. « Notre chambre, dit la voyageuse, ressemblait assez à celle que Gresset dépeint dans sa Chartreuse ; l'université des rats y vint tenir assemblée pendant la nuit. Nous aurions eu bien peur dans cette maison isolée, si nous n'avions eu toute notre confiance en Dieu. Nous reprîmes notre route, et cheminions lentement vers la ville de Poitiers, ne faisant que sept lieues par jour, ne nous fatiguant point, et ayant toute liberté de lire, chanter, prier, méditer sur notre voiture. »
1 Journal du noviciat de Poitiers , p. 12. — - Ibid., p. 0.