‹ Histoire de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 2)Chapitre 42 sur 57 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Le trembiement de terre de 1668.

L'étude du jeune peuple, jeté par Dieu sur les rives du Saint-Laurent, nous a fait assister à un contraste plein d’har-

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monie ; nous a présenté un tableau tour à tour plein de soleil et d'ombre, de sourires et de larmes, de calme et d'orage.

Comme aux jours de la primitive Eglise, nous avons vu au dehors les persécutions, le feu, la guerre, les tortures, les massacres, toutes les horreurs ; au dedans, le calme, la sérénité, la prière, l’enthousiasme du dévouement, la plus riche végétation de vertus. C’est vraiment ce lis éblouissant de l’ Ecriture, épanoui au milieu d’une couronne d’épines : ZLilium inler Spinas.

Mais cette candeur du berceau, cette ferveur sans mélange ne pouvait durer longtemps. Dans toutes les sociétés humaines, le mystère d’iniquité s’accomplit à côté du mystère d'amour. L'homme ennemi parvient toujours à jeter le grain d'ivraie dans le champ du père de famille. L’accroissement de la population devait naturellement faire naître ce verme fatal. |

Dès l’origine de la Nouvelle-France, s'était révélé un abus que la sagesse des

gouverneurs avait sévèrement comprimé et fait disparaître: c'était la vente des liqueurs enivrantes que les sauvages recherchaient, dès qu’ils y avaient goûté, avec une passion insatiable. Malgré la sévérité des règlements et la vigilance des autorités, ce désordre, nourri par l'amour du lucre, se glissait dans l'ombre, et reparaissait de fois à autre. Toujours retranché, il renaissait sans cesse.

Vers l’époque où nous arrivons, il menaçait d’envahir tout le pays, de semer partout la démoralisation, et d’anéantir la petite chrétienté sauvage, élevée avec tant de labeurs.

Le baron d’Avaugour, gouverneur du pays depuis l’année 1661, après avoir suivi d’abord la sage politique de ses prédécesseurs, changea tout à coup de dispositions, et malgré toutes ies protestations du clergé et des citoyens les plus recommandablies, il persista dans sa déplorable obstination, et laissa un libre cours à l’infâme trafic. ï

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une tristesse navrante les suites désastreuses de ce système : “Je vous ai parlé dans une autre lettre d’une croix que je vous disais m'êt'e plus pesante que toutes les hostilités des Iroquois. Il y a en ce pays des Français si misérables et si peu touchés de la crainte de Dieu qu'ils perdent tous nos nouvezux chrétiens, leur donnant des boissons très violentes, comme de vins et d’eau-devie pour tirer d'eux des peaux de castor.

Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les oarcons, les filles même, car chacun est maître dans la cabane, quand il s’agit de manger et de boire ; ils sont pris tout aussitôt d'ivresse et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d’autres armes, et font fuir tout le monde ; soit de jour, soit de nuit, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de ià des meurtres, des violements, des brutalités monstretises et inouies.

.“ Pour satisfaire cette passion enragée,

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poursuit le P. Lalemant, les sauvages se mettent à nu, et réduisent leurs familles à la mendicité ; ils vont même jusqu’à vendre leurs propres enfants.

‘“ Je ne veux pas décrire les malheurs que ces désordres ont causés à cette Eglise naissante. Mon encre n’est pas assez noire pour les dépeindre de leurs couleurs ; il faudrait du fiel de dragon pour coucher ici les amertumes que nous avons ressenties.

‘ C’est tout dire que nous perdons en un mois les sueurs et les travaux de dix et vingt années.”

Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, l’autorité épiscopale sévit contre les prévaricateurs, et fulmina une sentence d’excommunication. Mais ni les prières, ni les menaces, ni les foudres de l'Eglise ne pouvaient triompher des cœurs endurcis, et le torrent du mal poursuivit son cours.

Ce peuple privilégié de Dieu, dont la destinée offre plus d’un trait de ressemblance avec le peuple d’Iraël, —conduit

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comme lui, à travers les mers, au fond de la solitude, —comme lui marchant, dans le désert, à la lumière de la vraie colonne de feu, la croix du Sauveur, à la conquête d'une nouvelle terre promise, — gardien comme lui du dépôt sacré de la foi,—oubliait comme lui tous les dons du Seigneur, et imitait sa prévarication.

Epris des trésors de l'Egypte, il fléchissait le genou devant le veau d’or. C'’en était fait de la Nouvelle-France, et Dieu l'aurait peut-être livrée à ses eanemis et rayée du rang des nations, si l'Eglise, cet autre Moïse qui prie toujours sur la montayne, n'eût détourné la colère du ciel par les prières de ses saints.

La Mère de l’Incarnation, le cœur brisé par tant d’outrages faits à son divin Epoux, s'offrit en victime pour l’expiation des péchés du peuple. Comme Moïse, afin d'obtenir grâce, elle demanda à Dieu d'être effacée du livre de vie.

“ Je désirais d’être chargée de tous ces péchés, comme s'ils m'eussent été pro-

pres, afin de recevoir seule le châtiment.

J’eusse voulu même que toutes ces abom:nations eussent paru aux yeux des hommes, comme mes propres cri-

mes. ”

Dieu se laissa fléchir par les tendres sémissements de la Mère de l’Incarnation et des âmes pieuses de la colonie :

mais il se chargea lui-même de rétablir l’ordre gravement compromis, et de venger ses lois foulées aux pieds, son Eglise méprisée. Comme autrefois du haut du ÿSinai, il fit entendre sa voix formidable au milieu des tonnerres et des éclairs.

Pendant sept mois consécutifs, les phénomènes les plus étranges, des pertur- à bations effrayantes dans les airs et sur la terre, des météores inconnus, des globes de feu, des tremblements de terre : pouvantables, se saccédèrent sans interruption. La main de Dieu se montra si ostensiblement qu'il fut impossible de la méconnaître.! ‘“ Quand Die parle,

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écrivait le P. Lalemant, il se fait bien entendre, surtout quand il parle par la voix des tonnerres et des tremblements de terre, qui n’ont pas moins ébranlé les cœurs endurcis que nos plus grands rochers, et ont fait de plus grands bouleversements dans les consciences, que dans nos forêts et sur nos montagnes.”

Dès l’automne précédent, on avait vu “ des serpents embrasés, qui s’enlaçaient les uns dans les autres en forme de caducée, et volaient par le milieu des airs, portés sur des ailes de feu. On avait apercu au-dessus de Québec un grand globe de flamme, qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu’il dardait de toutes parts, n’eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Ce même météore parut sur Montréal ; mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui égale celui des canons ou des tonnerres, et s'étant promené trois lieues en l'air, alla se perdre enfin derrière la

grosse montagne dont cette ile porte le nom.” ! :

Ces phénomènes insolites furent le prélude des convulsions de la nature et des bouleversements inouis qui devaient bientôt suivre. Déjà de vagues pressentiments, des inquiétudes indécises, annonces de malheurs prochains, circulaient dans les esprits. Tout semblait présager que les châtiments de Dieu étaient proches. De mystérieuses révélations en avaient même été faites à de saints personnages.

Au couvent des Hospitalières vivait une religieuse ? qui jouissait d’une haute réputation de sainteté. Dans la soirée du lundi gras de l’année 1663 (5 février), étant en prière à l'heure où la société frivole se livrait aux divertissements du carnaval, et où l’on faisait dans toutes les églises des prières publiques pour expier ces désordres, elle eut une vision où lui furent prédits les fléaux dont Dieu menagçait la colonie.

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