‹ Histoire de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 4)Chapitre 3 sur 49 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

L'évêque de Dol—Ln Mère de Suint-Bernard—Terrible épreuve—Entrée aux Ursulines.

Enfin le dernier obstacle, qui enchainait la sainte veuve dans le siècle, s'était rompu ; son fils, âgé de douze ans, pouvait désormais se passer de ses soins immédiats. À mesure qu'elle avait vu s'approcher l'heure de sa délivrance, elle avait senti s'augmenter en elle les saints désirs qui la poussaient vers la retraite, La vie du monde était devenue pour elle un vrai martyre ; et s’il y avait encore quelque chose qui püût lui plaire ici-bas, c'était la vie du cloître.

‘ O mon Dieu ! s’écriait-elle dans ses transports, est-il possible que vous ne soyez point touché de mes plaintes et de mes gémissements ? vous me faites voir et goûter les biens cachés dans vos trésors évangéliques ; vous charmez mon âme par leur beauté ; vous me consumez de langueur, et vous retardez à me faire entrer dans ce séjour bien-

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heureux ! Quel plaisir prenez-vous donc de me faire souffrir ? Il faut bien pourtant que vous me retiriez de la corruption du siècle, puisque son esprit est si contraire au vôtre. Ah! mon chaste Amour, accordez-moi cette grâce, ou ôtez-moi la vie. ”

Cependant elle était encore indécise sur ls règle qu’elle devait embrasser.

Son premier attrait avait été pour les Ursulines, quoiqu’à cette époque il n'y en eût pas encore à Tours. La lecture des œuvres de Sainte Thérèse lui avait aussi inspiré une profonde estime pour l’ordre du Carmel, dont la vie d’oraison et de recueillement était en parfaite harmonie avec l’état de son âme et son union continuelle avec Dieu. D’un autre côté, le Père Général des Feuillants, étant venu à Tours sur ces entrefaites pour faire la visite du monastère, et ayant manifesté le désir de la voir, fut tellement ravi et émerveillé de sa sainteté, qu'il crut acquérir un trésor inestimable pour son ordre en lui offrant son

entrée aux Feuillantines. 1] lui promit en même temps que les Pères de l'ordre se chargeraient de l'éducation de son fils. Elle accueillit cette promesse avec une grande joie ; car elle acquit par là la certitude de pouvoir accomplir son pieux dessein. D'ailleurs la règle austère et la profonde solitude où vivaient les Feuillantines avaient pour elle de grands charmes. Ces ouvertures firent espérer pendant quelque temps que son choix était fixé dans cet ordre, quoiqu'elle n’eût donné aucune réponse définitive.

Les choses allèrent même si loin qu’on se préparait déjà à la recevoir dans le monastère de Paris. Mais le Seigneur ne‘la voulait ni parmi les filles de Saint- Bernard, ni parmi les vierges du Carmel ; et cette âme fidèle ne cherchait d’autre voie que celle que lui traçait sa volonté sainte. Le joug qu'il voulait lui imposer était encore éloigné ; mais l’heure fixée dans ses desseins était sonnée, et ce qu'elle ne recherchait pas vint comme de soi-même se placer devant elle.

À cette époque-là même, les Ursulines fondaient un monastère à Tours, à deux pas de la maïson de son beau-frère ; et l’on eût dit que la Providence ne permettait la formation de cet établissement que pour lui offrir un asile.

À peine le vit-elle s'élever qu’un attrait extraordinaire l’entraina vers cette sainte retraite ; chaque fois qu’elle passait près du monastère, elle éprouvait une telle émotion, qu’elle était tentée de s’y arrêter. La connaissance qu’elle eut bientôt de leur règle, et de la profession qu'elles font de servir le prochain, ne fit que fortifier en elle cette inclination ; elle n’espéra plus pouvoir satisfaire ailleurs le besoin irrésistible de charité qui débordait de son cœur. Toutefois elle ignorait encore comment Dieu aplanirait les difficultés qui s’opposaient à l'exécution de son projet ; car sa pauvreté la mettait dans l'impossibilité d'offrir la dot nécessaire à son entrée,

Au milieu de cette indécision, un incident imprévu vint la plonger dans

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une perplexité plus grande encore. Sa haute réputation de sainteté s'était déjà répandue dans toute la Touraine, et même dans une grande partie de la France. L’évêque de Dol, passant par Tours en revenant d'un voyage à Paris, entendit parler de la jeune veuve, de ses hautes qualités intellectuelles, et surtout de ses éminentes vertus.

Dans un entretien qu’il eut avec elle, il fut tellement charmé de son mérite, qu'immédiatement il la pria avec instances de l’accompagner jusqu’à Dol, pour le seconder dans la fondation d’un monastère de religieuses de la Visitation, qu'il y établissait en ce moment même.

Avec sa prudence ordinaire, elle le pria de lui donner quelque temps pour consulter Dieu avant de lui rendre une décision définitive.

Après quelques jours de prière et de réflexion, elle lui répondit que bien qu’elle ‘àt toute confuse de la confiance qu'il lui avait témoignée et de l'honneur qu'il avait voulu lui faire, elle ne croyait 1*

pas être appelée deDieu à coopérer à cette œuvre.

Dans le monastère des Ursulines de Tours vivait alors une de ces âmes choieles, que le ciel se plaît à favoriser de ses dons les plus rares, ange déguisé sous une forme humaine, aux ailes toujours tendues vers les cieux, aux regards toujours fixés vers le Soleil de Justice ; une de ces âmes semblables à ces plantes amantes de lumière, qui, à peine écloses aux premiers rayons de l'aurore, tournent leurs corolles épanouies vers le soleil, et le suivent dans toute sa course, en étalant sous ses regards la richesse toujours croissante de leurs coulenrs, et l’enivrante suavité de leurs parfums. La Mère Françoise de Saint-Bernard avait été conduite dans la perfection par des voies à peu près semblables à celles que venait de suivre sa future compagne. Ces deux âmes, prévenues des mêmes grâces, éprises d'un même amour, étaient destinées à se.connaître et à se comprendre.

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les réunir sous le même toit, afin que leurs cœurs, appuyés l’un sur l’autre et enlacés par les mêmes affections, s'élevassent vers lui d’un même essor.

Une visite que notre sainte veuve fut obligée de faire au monastère des Ursulines, devint l’origine de cette liaison. À peine, à leur première entrevue, eurentelles échangé quelques paroles, qu'elles entrevirent leurs dispositions intérieures, et qu'un puissant attrait les attira l'une vers l’autre. À cette douce confiance, succéda bientôt une étroite et sainte amitié, dont les liens se resserrèrent chaque jour, à mesure que se multiplièrent leurs entretiens, qui d’ailleurs n'avaient d'autre objet que les choses célestes. Toutefois malgré cette intimité, Madame Martin n’osa jamais s'ouvrir à son amie sur le sujet de ses inquiétudes, et la prier de lui venir en aide ; elle voulait laisser toutes choses entre les mains de Dieu.

Sur ces entrefaites, la Mère de Saint- Bernard fut élue supérieure du nouveau

monastère de Tours. En apprenant cette hernreuse nouvelle, la servante de Dieu s'exapressa d'aller féliciter son amie. Dès qu'elle eut mis le pied dans le parloir, la pensée lui vint que la nouvelle supérieure allait lui offrir son entrée aux Ursulines. Hn effet, à peine eut-elle le temps de lui présenter ses premières félicitations, que la Mère de Saint- Bernard la regardant avec un doux sourire et un geste plein d'affection :

“ Je sais bien à quoi vous pensez, lui dit-elle ; vous songez que je vais vous offrir une place dans ma communauté.

Eh bien ! oui, je vous l'offre, et il ne tient qu'à vous d'être du nombre de nos compagnes."”

À ces mots, notre sainte demeura tout interdite d'étonnement et de joie.

“ Que le Seigneur bénisse votre charité, lui dit-elle, émue jusqu'aux larmes ; mais je suis indigne d’une telle faveur.

Cependant, puisque vous daignez me faire cet honneur, permettez-moi, avant de vous répondre, de consulter Dieu et

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celui qui pour moi tient sa place sur la terre.”

Le KR. P. Dom Raymond de Saint- Bernard, comme on l’a déjà vu, était un grand maître dans l’art de conduire les âmes. Afin d’éprouver la vocation de celle que Dieu avait confiée à ses soins, il répondit à sa demande avec une froideur apparente, et même avec un air de rudesse. Pendant quelque temps, il parut même ne plus songer à la faire sortir du siècle.

Enfin, un jour qu’elle était en prière, plongée dans les mêmes perplexités, elle sentit soudain s'évanouir sensiblement tout l'attrait qui l'avait d’abord fait incliner vers les Feuillantines ; et en même temps s’allumer dans son cœur un désir ardent d'entrer aux Ursulines, “ avec une inspiration si pressante, ditelle, d'en poursuivre l'exécution, qu'il me semblait que tout ce qui était au monde me menaçait de ruine, si je ne

me sauvais promptement en cette maison de Dieu.”

Elle fit part à son directeur de cet ordre qui lui venait d'en haut. Celui-ci jugea alors que le temps de l'épreuve avait été suffisamment prolongé ; et quoique jusqu'alors il eùt toujours cru que sa vocation l’appelât aux Feuillantines, il ne balança pas un seul instant à lui déclarer qu’elle ne pouvait plus hésiter, que ce serait résister évidemment à la voix de Dieu que de tarder davantage, et qu’elle devait même se hâter d'exécuter un ordre manifesté d’une manière si sensible. Le jour de son entrée fut donc fixé, sans aucune obstacle ; car les Ursulines avaient obtenu de l’archevêque de Tours l’autorisation de la recevoir sans dot.

Ce fut alors que le démon tenta un dernier et suprême effort pour la jeter hors de la voie qui lui était tracée.

L’artifice qu'employa le tentateur était d'autant plus perfide qu’il se cachait sous l’ombre des motifs les plus purs. Il lui montrait du doigt son jeune enfant, qu'elle chérissait de toutes les forces de

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son âme, et lui reprochait sa cruauté de l'abandonner dans un âge si tendre.

N'était-ce pas par cette conduite travailler évidemment à sa perte et engager dangereusement sa conscience ? N’étaitce pas une obligation rigoureuse pour elle de rester dans le siècle pour réparer toutes les fautes qu’elle avait commises en négligeant les intérêts de cet enfant ?

À ces tentations se joignaient les importunités de ses amies, et l'opposition violente que mettaient sa sœur et son beaufrère à son entrée dans la vie religieuse.

Mais Dieu donna à sa servante des forces pour résister à tous ces assauts. Il lui fit voir qu’elle n’avait rien fait que par son ordre, et lui donna l'assurance qu’il se chargerait lui-même de l'enfant qu'elle n’abandonnait que pour son amour, et pour suivre ses divins conseils. Il voulut même lui en donner une preuve immédiate en changeant soudainement les dispositions de son beau-frère et de sa sœur, par l'entremise de Dom Raymond de Saint-Bernard qui, non-

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seulement les fit consentir à son départ, mais même leur fit promettre de prendre soin de son fils.

Il semble maintenant que la nacelle de l'humble servante du Christ ballottée si longtemps sur les flots, n’ait plus d’orages à essuyer; mais on dirait que chaque fois qu'elle va toucher au rivage, une main ‘ennemie l’y attend pour la repousser en reine mer. Cette fois encore, au moment de jeter l’ancre dans l'heureux port où l’attendaient de joyeuses acclamations, une tempête furieuse s'élève, déchire toutes ses voiles et la rejette bien loin sur les flots.

Cette tempête lui avait été prédite peu de jours auparavant par un saint religieux. ‘ Préparez-yous, lui dit-il, à recevoir une grande grâce de Dieu ; mais ce ne sera qu'après vous y avoir disposée par une grande croix.”

Madame Martin n'avait encore rien communiqué à son fils de la détermination qu'elle avait prise ; mais il eut d'avance le pressentiment de la perte

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qu'il allait faire. Depuis quelque temps il s'était aperçu que ses parents, qui connaissaient tout, ne lui prodiguaient plus leurs caresses ordinaires. Souvent il les avait surpris le regardant d’un œil de pitié,et chuchotant à voix basse,comme s'ils eussent craint de lui apprendre quelque fatale nouvelle. Cette conduite étrange, qu'il ne pouvait expliquer, le plongea dans une noire mélancolie. Ne voyant rien que de triste et de lugubre autour de lui, il se retirait à l'écart, et passait une Partie des jours à pleurer.

Enfin ne pouvant plus supporter ce spectacle désolant, et frappé d’une sorte de vertige, il résolut de prendre la fuite.

Quinze jours avant l’époque fixée pour l'entrée de sa mère aux Ursulines, il choisit un moment”où personne ne l’observait, et sortit furtivement de la maison où il avait été placé en pension.

Dès que la nouvelle de cette disparition se fut répandue, tous ceux qui s'étaient opposés au dessein de notre pieuse veuve ne tarirent pas en repro-

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ches contre elle, et ne manquèrent pas de réitérer leurs instances. (Cet accident était selon eux une permission de Dieu, et une preuve évidente qu'il réprouvait son intention d’embrasser la vie religieuse. L'esprit de ténèbres se joignit à ses ennemis pour lui livrer de nouveaux assauts, et faire entendre à ses oreilles les cris de ses entrailles maternelles cruellement déchirées, afin de faire fléchir sa volonté ; mais la grâce chez elle fat toujours victorieuse de la nature et du sang. Refoulant sa douleur au fond de son âme, elle parut ferme au milieu de l'orage. La lutte qu'elle livrait intérieurement aux sentiments les plus profonds et les plus tendres de la nature était d'autant plus terrible qu'elle ne voulait pas la laisser paraître au dehors. ‘ O Dieu ! s’écrie-t-elle, je n'aurais jamais cru que la douleur de la perte d’un enfant pûüt être si sensible à une mère. Je l'avais vu malade, presque jusqu’à rendre l'esprit, et je le donnais de bon cœur à Notre-Seigneur. Mais le

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