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1. Vic des premières Ursulines de France, par Charles Sainte-Foi.--Vie de la Mère de l’Incarnation, par Dom C. Martin.
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Ces douloureuses épreuves aflectèrent sa santé ; elle tomba si dangereusement malade que les médecins déclarèrent qu'ils n'avaient plus aucun espoir de la sauver. On n'attendait plus que son dernier soupir ; et plusieurs personnes même terminaient à la hâte un habit de Saint-François, pour l'en revêtir, selon son désir, avant d’expirer. Deux reliœleux Capucins, agenouillés.à son chevet, récitaient les prières des agonisants, lorsque tout à coup elle se sentit inspirée de faire un vœu à saint Joseph, de lui promettre d'aller bâtir une église en son honneur au Canada, et d'y consacrer, sous ses auspices, sa fortune et sa vie au
service et à l'instruction des filles sau-
vages. À peine eut-elle prononcé ce vœu qu'elle tomba dans un sommeil profond. À son réveil, au grand étonnement de tout le monde, elle se trouva parfaitement guérie. Les médecins en la voyant purent à peine en croire leurs yeux, car ils la pensaient déjà morte ; et l’un d'eux, après lui avoir tâté le pouls,
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lui ayant dit, sans rien savoir de ce qui s'était passé entre elle et Dieu : ‘“ Où est donc votre fièvre, Madame ? serait-elle allée au Canada ?” Surprise de l’entendre parler ainsi : ‘“—Oui, elle y est allée, ” répondit-elle en souriant d’un air significatif, mais que personne ne comprit.
Arrachée ainsi miraculeusement à la mort, elle ne songea plus qu'à exécuter sans délai le vœu qu’elle avait fait à Dieu. Elle s’en ouvrit à quelques amis :
mais dès les premières paroles, tous s'élevèrent contre elle, taxant son projet d'idée romanesque, et de véritable folie.
Ils ne pouvaient comprendre comment
. une jeune personne de sa condition,
d'une santé si délicate, douée de tant d'avantages extérieurs püt avoir l’idée d'abandonner un si brillant avenir pour aller traverser les mers, et s’ensevelir au fond des forêts de l'Amérique.
Son père eut, vers le même temps, quelques soupçons de son dessein, et résolut de la remarier. Mais quelle ne
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fut pas sa stupéfaction, lorsqu'il l’entendit, au contraire, solliciter la permission de consacrer sa personne et sa fortune aux missions du Canada ! Il fut anéanti à cette nouvelle, et lui déclara que si elle n'accédait pas à son désir, il en mourrait de chagrin. Plusieurs personnes de qualité et de mérite, et même des religieux unirent leurs sollicitations aux siennes, et lui représentèrent que Dieu ne pouvait pas exiger d'elle un sacrifice qui causerait la mort de son père. Partagée ainsi entre l'amour filial et la religion, en proie aux plus poignantes angoisses, elle s’adressa à un religieux de Ja Compagnie de Jésus, dont elle connaissait la prudence consommée, et le supplia de l’éclairer de ses lumières. Ce religieux, après y avon sérieusement réfléchi devant Dieu, lui
} répondit qu'il croyait avoir trouvé un
moyen de tout concilier.
Non loin d'Alençon vivait alors un
| gentilhomme de haute famille, d’une | brillante fortune, et jouissant d’une répu-
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tation d'éminente sainteté. M. de Bernières Louvigny était trésorier de France à Caen, et, par sa position, avait de fréquents rapports avec M. de Chauvigny.
Celui-ci, connaissant l’angélique vie qu’il menait, ne tarissait pas en éloges sur son caractère et ses mérites. Le révérend Père conseilla donc à Madame de la Peltrie de lui faire connaitre sa généreuse entreprise aussi bien que les obstacles qu'elle y rencontrait, et de l’engager à la demander en mariage à la conditic de vivre ensemble comme frère et swur.
Quelque singulier que parüt ce projet, la nécessité força Madame de la Peltrie d'y recourir. Elle écrivit sur le champ à M. de Bernières pour lui faire part de sa position, et de l’expédient qu'on lui avait suggéré. Elle le suppliait de l'aider dans cette circonstance où il s'agissait de son salut et de la gloire de Dieu.
M. de Bernières recula d’étonnement à la réception de cette lettre, et ne sut d’abord que répondre. Il avait fait le
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vœu de chasteté, et n'avait nullement cherché à le tenir secret. Ce vœu était la principale cause de ses perplexités ; car il craignait de scandaliser ceux de ses amis qui en étaient instruits, et qui ne pouvaient connaître les conditions de son union avec Madame de la Peltrie.
Mais l'immense bien qui devait en résulter balançait les raisons qui le faisaient reculer. Enfin après avoir longtemps imploré les lumières du ciel, il remit toute l’affaire entre les mains de son directeur et de quelques amis intines. Tous, d’un commun accord, lui déclarèrent que la gloire de Dieu y était intéressée, et qu'il devait accepter. Il écrivit alors à un de ses amis, M. de la Bourbonnière, le priant d’aller demander de sa part, à M. de Chauvigny, la main de Madame de la Peltrie. À cette praposition, l’heureux père ne se posséda plus de joie, et vola auprès de sa fille, qui naturellement accepta sans difficulté.
Mais M. de Bernières, toujours poursuivi par l'idée de la singularité de cette
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démarche, retomba dans ses anciennes perplexités. M. de Chauvigny finit par cruire que les avances qu'il avait faites n'auraient pas de suite. Il alla donc un jour trouver sa fille, et lui déclara qu'il fallait, ou que M. de Bernières se décidât à l’'épouser, ou qu’elle signât un papier qui la déshéritait de la plus grande partie de ses biens. Madame de la Peltrie parvint à calmer ses inquiétudes. Mais afin d'éviter de nouvelles scènes à l’avenir, elle écrivit à M. de Bernières pour lui demander une entrevue à Alençon.
Il s’y rendit, et ils délibérèrent ensemble, en présence de leurs amis, sur la décision qu’il fallait prendre. Après un mûr examen, l’idée d’un mariage fut abandonnée ; car elle entraînait de graves inconvénients, les héritiers de Madame de la Peltrie pouvant plus tard inquiéter ceux de M. de Bernières. Il fut donc convenu qu'ils agiraient à l’extérieur comme s'ils étaient mariés. La chose était possible à cette époque ; et il
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tains intérêts, ou certaines susceptibilités de famille, on eût recours à un mariage secret, c’est-à-dire célébré seulement en présence du curé et de deux témoins. Ilétait donc facile à M. de Bernières et à Madame de la Peltrie de faire croire qu'ils étaient mariés ; ils n'avaient pour cela qu’à paraître ensemble dans leurs familles et chez leurs amis.
Sur ces entrefaites, une nouvelle épreuve vint fondre sur notre courageuse héroïne. M. de Chauvigny, déjà avancé en âge et depuis longtemps tourmenté par la goutte, mourut subitement, emportant dans la tombe l'espoir d’avoir trouvé, pour sa fille, un époux digne de soutenir l’honneur de son nom. Madame de la Peltrie fut profondément afligée de cette mort, quoique M. de Chauvigny eût bien souvent soumis sa piété filiale à de cruels assauts. Mais la Providence voulut elle-même dénouer cette entrave.
Assez d’autres, du reste, devaient encore se soulever sous ses pas. Sa famille, témoin des grandes libéralités qu’elle
faisait aux pauvres et aux églises, lui contesta le droit d'entrer en partage de la succession paternelle, et tenta même de la faire interdire, sous prétexte qu'elle était incapable d'administrer sa fortune. Le présidial de Caen avait même déjà prononcé une sentence favorable à ses parents; mais elle en appela au parlement de Normandie. Elle faillit encore perdre ce second procès, pour avoir refusé, par une excessive délicatesse de conscience, de prêter un serment juste et licite. Mais les saints ont des ressources que les autres hommes ne connaissent pas. Elle eut recours à l’intercession de saint Joseph, son refuge ordinaire dans toutes les circonstances difficiles, et elle renouvela le vœu qu'elle avait déjà fait d'aller établir en Canada une fondation destinée à l'instruction des jeunes filles sauvages. Son espoir ne fut pas trompé ; car, contre l'attente générale, la sentence du parlement décida en sa faveur. Sa famille ne put s'empêcher de reconnaître, dans
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cet événement, le doigt de Dieu, et se réconcilia avec elle.
Cependant le bruit s'était répandu qu'elle était mariée avec M. de Bernières ; et comme ils étaient tous deux très avancés dans la perfection, ce mariage étonna tout le monde, et leur attira les plus amères railleriess Madame de la Peltrie ne répondait à toutes ces attaques que par un doux sourire, d’sant, avec modestie, qu’elle n'avait iait que suivre la volonté de Dieu.
Une telle conduite peut encore aujourd'hui paraître étrange à bien des personnes ; mais outre que l'avenir fit hien voir que c'était une inspiration du ciel, nous pouvons répondre, avec un savant et pieux auteur,! que nous ne devons point juger ceux que Dieu se charge luimême de conduire. C’est ici, ajoute-t-il, qu'il faut se rappeler cette parole de saint Paul, que l’homme spirituel n’est
‘1. Charles Sainte-Foi, auteur d'une courte esquisse de la vie de Madame de la Peltrie, d’où nous avons tiré une partie de cette notice.
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jugé par personne. Dieu se plaît quelquefois à mener les grandes âmes par des voies extraordinaires, qui déconcertent nos courtes vues et choquent notre faible raison ; mais il serait téméraire de les blâmer parce qu'on n’entrevoit pas tout le dessein de Dieu sur elles. Madame de la Peltrie et M. de Bernières avaient d’ailleurs pris toutes les précautions que conseille la prudence chrétienne, pour s’assurer que leur conduite était agréable à Dieu ; et ce n’est qu'après avoir consulté des hommes sages, pieux et exptrimentés, qu'ils se décidèrent à agir contre les règles communes : d'autant plus que les mœurs et les usages de l’époque où ils vivaient rendaient cette conduite beaucoup moins singulière qu'elle ne le serait aujourd'hui.
Au reste, l'orage que cette démarche avait suscité dans le monde ne tarda pas à se dissiper, et Madame de la Peltrie ne songea plus qu'à se rendre à Paris, afin dé s'occuper activement de sa fondation.
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