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l’image fidèle de celle du grand Crucifié; et si parfois ce divin Sauveur les conduit sur le Thabor, ce n’est que pour raffermir leurs pas sur la route du Calvaire.
Le temps était venu où sœur Marie allait imprimer à sa vertu cette force, cette énergie qui s’acquiert et se retrempe dans l’infirmité. * Les ténèbres se firent soudair dans son âme, et les plus horribles tentations l’assaillirent de toutes parts. Elle se vit en proie à des pensées continuelles de désespoir, d’infidélité, de mépris de Dieu, d’orgueil, de vanité, de blasphème, d’impureté, d’aversion du prochain, et d’un suprême dégoût des choses de Dieu. Toutes ces tentations formaient comme autant de vagues en furie que soulevait la tempête, et qui ébranlaient jusque dans leurs fondements les remparts de sa conscience. Un ciel d’airain s'était appesanti sur elle, et pas une étoile n’en perçait les épaisses ténèbres. A peine un dernier rayon de paix intérieure luisait-il encore au fond de son âme, mais si pâleet si lointain qu’il était presque imperceptible.
‘ Ainsi livrée, sans aucun secours apparent du ciel, aux agitation: d’une imagination troublée, et féconde en expédient:s pour se tourmenter ; sans aucune consolation de la part de son confesseur, qui ne lui inspirait plus aucune confiance ; persuadée que le pasgé n’était qu'illusion, et que, trompée elle-même par
* 1,2 Cor., XII 9
sa faute, elle avait ensuite trompé son directeur; sans goût pour les choses du ciel, ne pouvant plus souffrir l’oraison, ni aucun exercice de piété ; s’imaginant à tous moments consentir aux suggestions de l’ennemi les plus extravagantes et les plus impies ; en un mot, n'ayant plus que ténèbres dans l'esprit, qu’erreurs dans l’imagination, que révolte dans la volonté, que frayeurs dans les sens, elle se vit, presque sans intervalle, transportée des splendeurs du paradis, dans les horreurs d’un véritable enfer.” *
Pour comble d’infortune, le R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, qui l'avait élevée depuis son enfance spirituelle, et dont l’habile direction l’avait conduite si haut dans les voies de la perfection, lui fut enlevé. Élu supérieur du monastère des Feuillants, il fut remplacé, dans la direction de notre sainte, par un religieux qui n'avait hérité d'aucune de ses précieuses qualités. Autant l’un était éclairé, prudent et profondément versé dans la conduite des âmes, autant l’autre était aveugle et inexpérimenté. Avant d’avoir suffisamment approfondi l'état de sa nouvelle pénitente, il lui déclara ouvertement que jusqu’alors elle avait été mal dirigée, que ses premières dispositions n'avaient été que de dangereuses illusions.
Cette révélation fut un coup de foudre pour la servante de Dieu, qui demeura terrassée sous le poids de cette sentence inattendue.
* Le P. de Charlevoix.
Non contente d’avoir ainsi tout bouleversé dans sa conscience, il alla jusqu’à l’abandonner entièrement à elle-même, pendant des mois entiers. L’imprudence d’une telle conduite était extrème, et aurait pu être fatale, si la Mère de l’Incarnation n’eût possédé tous les caractères de la femme forte ; car dans cette agonie de toutes les puissances de l’âme, la tentation du désespoir est presque continuelle.
Pendant deux longues années, elle se vit toujours suspendue sur le bord du précipice, sans pouvoir comprendre quelle main invisible la soutenait au-dessus de l’abîme béant sous ses pieds. Mais la direction intérieure de l’Esprit-Saint, qui suppléait à l'insuffisance de son confesseur, la conduisit heureusement à travers tous les dangers.
Ce fut au plus fort de ses désolations intérieures qu’elle entendit parler des célèbres possessions de Loudun, * qui faisaient grand bruit à cette époque. Touchée de compassion pour ces victimes infortunées,
* L'histoire des possédées de Loudun est trop connue pour que nous en parlions ici. Mais la cause de ces phénomènes étranges est encore aujourd’hui l’objet de chaudes discussions. La science moderne, qui trop souvent s’est mise au service de l'impiété, s’est évertuée à leur trouver une cause naturelle ; mais jusqu’à ce jour, elle n’a réussi qu’à inventer des mots nouveaux à la place de véritables raisons. Pour quiconque ne veut pas à tout prix rejeter l'intervention du surnaturel, l’origine démoniaque de ces phénomènes est de toute évidence.
Nous renvoyons ceux qui voudraient approfondir cette question à l'excellent livre de M. de Mirville: Des Esprits, Paris, 1554,
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MARIE DE L'INCARNATION 189 elle offrait souvent à Dieu des prières pour leur délivrance. Une nuit qu’elle avait veillé auprès du lit de la maîtresse des novices, qui se trouvait alors malade, la pensée lui vint, en travursant, vers minuit, le dortoir de la communauté, de faire une invocation à la sainte Vierge en leur faveur.
A peine était-elle arrivée à son lit, qu’un spectre horrible, de forme humaine, se dressa devant elle. Quoiqu'’elle fût sans lumière, elle le vit aussi distinctement qu’en plein jour. “Il avait, dit-elle, un visage long, tout plombé et bleuâtre, des yeux énormes, injectés et lançant des flammes.”
À la première vue de ce monstre, elle frémit d’horreur; mais ayant fait le signe de la croix, elle le vit disparaître, en poussant un hurlement épouvantable,
Le prince des ténèbres, qui jadis avait demandé à Dieu de cribler les apôtres, comme on crible le froment, * voulut aussi tenter d’anéantir la servante de Dieu pour se venger de sa puissante intercession.
Peu de temps après cette apparition, ‘‘je sentis, ditelle, tout à coup par un frémissement de tout mon corps, que ce malin esprit s'était glissé dans les os, dans les moelles, et dans les nerfs, comme voulant me détruire et m’anéantir. Je me trouvai alors dans une angoisse mortelle, car je ne pouvais me remuer, ni appeler personne à mon secours. Enfin, après avoir
bien souffert, je sentis en moi une force et une vigueur
* S, Luc, XXI, 31,
puissantes, comme d’un autre esprit qui combattait et luttait contre le premier. En moins de rien, il l’eut brisé et anéanti, et je demeurai libre et dégagée.”
Sur ces entrefaites, la mère prieure des Ursulines de Loudun, Madame de Belfiel, allant en pèlerinage au tombeau de saint François de Sales, à Annecy, arrêta, en passant, au monastère de Tours. La sœur Marie de l’Incarnation lui ayant communiqué les étranges visions qu’elle avait eues, la supérieure lui dit que le même phénomène s'était souvent reproduit parmi ses compagnes.
A tant de persécutions de l’ennemi, vint s’en joindre encore une autre, qui acheva de briser son cœur. Son fils, qui d’abord avait donné la plus grande satisfaction à ses maîtres pendant les premiers temps de son séjour au collège de Rennes, se laissa entraîner par les mauvais exemples de quelques-uns de ses camarades, et finit par se livrer à une telle insubordination, que le recteur du séminaire écrivit qu’il était sur le point de l’expulser. On fut donc obligé de le rappeler à Tours. Cette funeste nouvelle plongea la mère dans des transes mortelles; car elle crut voir recommencer les scènes qui lui avaient donné tant d’alarmes à son entrée au noviciat. Elle y vit un nouveau piège de Satan, pour mettre des entraves à sa profession, dont le jour approchait. Avec sa résignation ordinaire, elle courba la tête, sans murmure et sans plainte, sous les coups de ce nouvel orage, et attendit l’arrêt de la Providence. C’était le sacrifice que Dieu attendait pour la
délivrer des inquiétudes et des angoisses que lui causait l’avenir de cet enfant; à l'instant même, il lui donna, pour la seconde fois, l'assurance intime quil l’avait pris sous sa protection. Dès son arrivée à Tours, une de ses tantes le reçut chez elle; et une grande réforme se fit remarquer bientôt dans toute sa conduite.