PR EE
attentions pour alléger leur misère et essuyer leurs larmes.
Mais le ciel leur ménageait une marque de compatissance bien autrement sensible, une naïve démonstration qui devait leur aller droit au cœur, et les dédommager amplement de tous leurs sacrifices. A deux pas des ruines du monastère incendié, gisait une autre ruine bien plus triste, bien plus lamentable : c’étaient les restes désolés de cette grande tribu huronne, dont la bourgade s'élevait entre l’Hôtel-Dieu et les Ursusulines.
Aussitôt après le désastre, tous les capitaines s'assemblèrent dans la cabane du chef de la tribu et tinrent un grand conseil. Il fut résolu d'envoyer une députation aux ‘ Filles Vierges,” afin de pleurer avec elles sur leurs malheurs communs, et de couvrir les cendres de leur monastère avec des présents. Mais, hélas ! ils n'étaient plus ces jours de prospérité cù ils allaient aux assemblées les mains pleines de beaux présents ; ils n’avaient aujourd’hui pour toutes richesses que deux colliers de porcelaine de douze cents grains chacun. Il fut décidé qu’on irait les offrir. Le conseil fut immédiatement levé et la députation se dirigea vers l'Hôtel-Dieu. Les Ursulines, entourées du P. Ragueneau et des Hospitalières, les reçurent dans une salle de l’hôpital. Le grand chef Taiearonk porta la parole :
“Saintes Filles, dit-il, vous voyez de pauvres cadavres, les restes d’une nation qui a été florissante, et
qui n’est plus. Au pays des Hurons, nous avons été dévorés et rongés jusqu'aux os par la guerre et la famine. Ces cadavres ne 8e tiennent debout que parce que vous les soutenez. Vous aviez appris par des lettres à quelle extrémité de misère nous étions réduits ; mais maintenant vous le voyez de vos yeux. Regardez de tous côtés, et voyez s’il n’y a rien en nous qui ne nous oblige de pleurer sur nous-mêmes et de verser sans cesse des torrents de larmes. Hélas! ce funeste accident qui vous est airivé va renouveler tous nos maux, et faire couler nos larmes qui commençaient à tarir ! En voyant réduire en cendres ex un monment cette belle maison de Jésus, cette sainte maison de charité, en | Voyant régner le feu sans respecter vo: personnes, saintes Filles qui l’habitiez, nous nous sommes souvenus de l'incendie universel de toutes no: maisons, de toutes nos bourgades et de toute notre
patrie! Faut-il donc que le feu nous suive ainsi par-
tout! Pleurons ! pleurons ! mes ehers compatriotes.
oui, pleurons nos misères, qui de particulières sont
devenues communes avec ces innocentes vierges.
‘ Saintes Filles, vous voilà donc réduites à la méme misère que vos pauvres Hurons, pour qui vous avez eu des compassions si tendres. Vous voilà sans patrie, sans maisons, sans provisions et sans secours, sinon du ciel, que jamais vous ne perdez de vue.
“Nous sommes venus ici dans le dessein de vous consoler, et avant d’y venir, nous sommes entrés dan: vos cœurs, pour y reconnaître ce qui pourrait davan-
om
372 HISTOIRE DE i.A MÈRE
tage les affliger depuis votre incendie, afin d’y apporter quelque remède. Si nous avions affaire à des personnes semblables à nous, la coutume de notre pays serait de vous faire un présent pour essuyer vos larrues, et un second pour affermir votre courage; mais nous avons bien vu que votre courage n’a pas été abattu sous les ruines de cette maison ; pas un de nous n’a vu même dans vos yeux une seule larme pour pleurer sur vous-mêmes à la vue de cette infortune. Vos cœurs ne s’attristent pas dans la perte des biens de la terre ; ils sont trop élevés dans les désirs des biens du ciel!
“ Nous ne craignons qu’une chose, saintes Filles, et ce serait un malheur pour nous: nous redoutons que la nouvelle de l’accident qui vous est arrivé, portée en France, ne soit sensible à vos parents plus qu’à vousmêmes; nous craignons qu’ils ne vous rappellent et que vous ne soyez attendries de leurs larmes. Comment une mère pourrait-elle lire sans pleurer les lettres qui lui feront savoir que sa fille est restée sans vêtements, sans lit, sans vivres, et sans aucune des douceurs dans lesquelles vous avez été élevées dès votre jeu. nesse? La première pensée que la nature inspirera à ces mères désolées, ce sera de vous rappeler auprès d'elles pour se consoler elles-mêmes en procurant votre bien. Un frère fera de même pour sa sœur, un oncle ou une tante pour sa nièce, et ainsi nous serons en danger de vous perdre, et de perdre en vos personnes le secours que nous espérions pour l’instruc-
ais été ous our ine.
lens des
8, et que éeen ousnt et ent s qui ents, eurs P jeuera à u près rant r, un erons 8 perstruc-
tion de nos filles, dont nous avons commencé avec tant de douceur à goûter les fruits.
‘“ Courage donc, saintes Filles, ne vous laissez pas vaincre par l'amour de vos parents, et faites voir aujourd’hui que l'amour que vous portez aux pauvres Sauvages, est une charité céleste plus forte que les liens de la nature. Pour raffermir en cela vos résolutions, voici un présent de douze cents grains de porcelaine qui enfoncera vos pieds si avant dans la terre de ce pays, qu'aucun amour de vos parents ni de votre patrie ne pourra les en retirer.
‘ Le second présent que nous vous prions d’agréer, c'est un collier semblable, de douze cents grains de porcelaine, pour jeter de nouveau les fondements d’un édifice qui sera encore la maison de Jésus, la maison de prières, et où vous continuerez d’instruire nos petites filles huronnes. Tels sont nos vœux, tels sont aussi les vôtres; car sans doute vous ne pourriez pas mourir contentes, si en mourant vous pouviez vous faire ce reproche, que par un amour trop tendre pour vos parents, vous n’eussiez pas aidé au salut de tant d’Âmes que vous auriez aimées pour Dieu ; oui, vous les recueillerez encore, vous leur apprendrez à aimer Dieu, et elles seront un jour votre couronne dans le ciel.” *
Ainsi parla le grand chef huron d’une voix que l'émotion rendait vibrante. ‘ Je n’ajoute rien à ce dis-
* Relations des Jésuites, 1651, page 12.
Z Q pus « = « > LES) LLS Q < £