‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 49 sur 88 · IST · texte numérisé non relu

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et compagnon de sa misère, le consola en cette sorte : « L’homme sage, Ximéoès, est libre partout, et la » vertu, qui ne croit point d’autre servitude que celle » du vice, ne perd pas sa liberté dans les fers. Cesr> sez de vous plaindre et commencez à supporter » patiemment votre sort : la souffrance est la voye » du mérite ; dans la mesme prison où vous estes , » estoit jadis enfermé Jean Zerezuela, frère de ce » grand Conestable de Castille, Alvarez de Luna, « mais plus estroitement que vous n’estes, et ses » fers estoient plus pesans que les vostres : du de- « puis il devint Archevesque de Tolède. Des grandes « misères on vient souvent aux grandes prospéritez, » quand celui qui les souffre par sa patience triom- « phe de sa calamité. Zerezuela, pendant le cours de « sa félicité, employoit le souvenir de sa prison à la » consolation de sa vie. Certes, depuis que j’ay veu « l’innocence de vostre visage et la majesté de voslre « front, le cœur m’a prédit que vous aurez une pa- » reille fortune. »

De cette prison il fut traduit à la conciergerie de S. Torquat 1 où estoient enfermez les prostrés accusez de crimes. Mais son innocence n’y devoil point

* Al. Gomkz, liv. 1. — Etc. Roblê.s, chap. II.

Ces deux historiens, après avoir rapporté la prédiction du vieux prêtre, ajoutent que Ximénès lui répliqua : « Mon père, des commcu- » cements comme ceux-ci ne me promettent jpières un avenir aussi » heureux. »

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HISTOIKK

estre détenue plus longtemps que pour l’exercice de sa vertu. La comtesse de Bondiano, sœur de l’Archevesque, obtint sa liberté. Ximénès en alla jouir loing des violences d’un prélat si peu cognoissant en la vertu des hommes; il quitta le diocèze de Tolède, et se retira en celuy de Siguença , où il print une chapellenie et une médiocre pension en eschange de sa prébende.

L’amour des lettres, qui est une noble affection des belles âmes, le faisoit retirer de la conversation du inonde pour vacquer aux livres : il apprint les langues hébraïque et chaldéenne. Sa vie estoit fort retirée et néantmoins sa réputation croissoit, car les rayons de la vertu monstrent de loing celui qui la possède , lors mesme qu’il semble s’estre caché.

Pierre Gonzalès, Cardinal Mendosse, Évesque de Siguença, le nomma son grand vicaire, et le força (juasi de prendre cette charge et avec elle le soin de son diocèse. En meme temps, Alphonse de Selva Comte de Cifuentes fut en la guerre de Grenade prisonnier des Maures; pendant sa prison, il nomma Ximénès, pour la réputation de sa probité et suffisance , administrateur général de tout son domaine.

La fortune commençoit à suivre Ximénès quand il commença à la fuir; les affaires temporelles le lassoienl; il chercha en vain un cmploy plus convenable au repos de son esprit ; il creut que le monde estoit

1)1 CARDINAL XI A1KXKS.

une mer où plusieurs font naufrage, mais où tous indifféremment sont «agitez de vents et de vagues; il cherchoit un port qui le mît à l’abry des uns et des autres. Le cloistre lui sembla propre à cela; il s’} alla rendre dans l’ordre de Saint-François, à Tolède 1 , pour jouir de Dieu et de soy dans l’oraison et dans l’estude. Là, il quitta le nom d’Alphonse et print celuy de François, et résigna ses bénéfices à Bernardin, le plus jeune de ses frères, afin que la nécessité ne l’obligeas! à chercher par de mauvaises voyes l’entretenement de sa vie : car la pauvreté est aux meilleurs esprits un obstacle à la vertu et souvent une mauvaise conseillère.

Ximénès quitta en vain le monde pour le cloistre ; le monde l’alla bientôt chercher dans le cloistre. La gravité de ses mœurs, la sainteté de sa vie appelle les plus qualifiez de Tolède à venir à luy prendre des enseignements pour la conduite de leurs âmes dans la voye du ciel; les dames mesme lui vont demander des conseils pour la dévotion, les unes avec résolution de les pratiquer, les autres pour contenter leur curiosité de voir un homme en estime de saincteté. La foule des personnes qui alloient à luy interrompoit ses religieux exercices, et leur importunité le lassoit à un tel point qu’il quitta Tolède et «alla chercher une plus retirée solitude dans un monas-

1 Dans le couvent de Saint-Jean, fond»'* par Ferdinand et Isabelle. II fut le premier novice qu’on y reçut.

lère appelé Castanet 1 , à cause d’un bois de chastagniers au milieu duquel il est situé. A peine il y passa une année qu’on l’en tira pour estre gardien du couvent de la Salceda , où il contint les religieux à l’observance de leur règle, plutost par l’exemple de sa bonne vie que par l’empire de supérieur a . Mais la fortune de la cour a parmi ses privilèges celuy d’entrer dans le cloislre, et en tirer les hommes qu’elle veut eslever à ses grandeurs. Isabelle, Reyne d’Espagne, l’appela à la cour en mil quatre cens nonante deux, et le fit son confesseur par le conseil du Cardinal Mendosse, Archevesque de Tolède. Dans cette charge éminente , il donna des preuves de sa grande vertu , sinon qu’il se mesloit des affaires d’Estat qui surpassoient et sa charge et son froc. Cela peu t-estrc donna sujet aux Observantins Conventuels de le tirer de la cour par un employ religieux : ils l’esleurent Provincial pour trois ans. En cela il lesmoigna véritablement l’indifférence de son esprit pour la cour et l’amour pour sa règle; il sortit du

* Près de Tolède. Le curdinal Mendoza , qui avait pu apprécier la capacité de Ximenès, s’écria, en apprenant sa résolution de vivre dans la solitude : * Cet homme n’a point été créé pour vivre caché! Il * faudra l’arracher de sa retraite pour lui donner quelque charge im- » portante, et le public y gagnera. * (Marjaxa, liv. 6, 7 et 26.)

2 Toujours revêtu d’une haire (chemise de crin), il ne vivait que d’eau et d’herbes cuites. Pierre Martyr (liv. 5, épist. 105) rapporte qu'il le vit entrer h la cour avec un visage, un habit et un air qui témoignaient de l'austérité de sa vie , et que les courtisans le regardaient comme un des anciens pénitents de l'Egypte ou de la Thébaïde.

ht CARDINAL XI MENES.

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palais royal plus volontiers qu’il n’y esloit entré, et alla faire sa visite par les maisons de l’ordre

Estant arrivé à Gibraltar, esmeu de zèle et de charité pour le salut des infidelles, il faisoit dessein de passer en Afrique, et là, au péril de sa vie , instruire les Maures à la foy chrétienne; mais une religieuse de son ordre, qui estoit dans le mesme lieu en estime de saincteté, le dissuada d’y aller, l’asseurant que Dieu luy préparoit un grand employ dans l’Espagne.

11 alloil tousjours à pied et en demandant l’aumosne, mais ses questes lui estoient peu utiles; il en rapportoit souvent la besace vuide. Aussi, François Ruys, son compagnon, luy disoit à tout coup, le voyant si peu chargé d’aumosnes : I)cxe vuestra patcrnidad de pedir , que sin duda ninguno mas cierto nacio para dar a todos , que pava pedir à nadie i . Et n’eust esté les soins de ce Ruys, plus adroit que luy à l’art de quesler , il eust faict plusieurs jeusnes que sa règle ne luy ordonnoit point ; tant les grands esprits sont mal propres à

1 La licence qui régnait dans certaines de ces maisons était révoltante : le sévère provincial, pour rétablir l’ordre, eut besoin de toute sa fermeté et de tout le crédit de la Heine. Eugène de Roblès rapporte que ces moines effrontés, ayant été, par ordre de lu cour, chassés de Tolède, sortirent de la ville en procession, faisant porter la croix devant eux et chantant le psaume : In exitu Israël de F.gypto.

(Eue. i)K RoblAs, chnp. i2.)

7 Mon père, vous ferez bien de cesser de quêter, car, sans aucun doute, vous êtes plutôt né pour donner à tout le monde que pour demander è qui que ce soit.

gueuser, car leur naturel sçait mieux donner que demander.

Quelque temps après, la fortune qui en vouioit faire le premier prélat d’Espagne, travailla à fournir à son bon naturel de quoy bien faire aux hommes, lie Cardinal Mendosse, Archevesque de Tolède, avoit deux maladies, l’une incurable et l’autre dangereuse, la vieillesse et la fièvre; elles l’avoient obligé d’aller h Guadalfajare reprendre son air natal. Là , Ferdinand et Isabelle, Kois d’Espagne, le vont visiter. Cet honneur eust sauvé la vie au Cardinal, si la mort redoutoil la présence des Rois qui sont eux-mesmes ses tributaires. Mendosse liroil à sa fin, sur laquelle il donne à ses maistres ces trois sages conseils 1 : le premier, qu’ils fissent la paix avec le Roy de France, et, quand ils l’auroient faicte, qu’ils la gardassent inviolablemenl; le second, qu’ils mariassent l’Infant Jean, désigné successeur de leurs couronnes, avec Jeanne, laquelle, depuis accordée au Roy Alphonse de Portugal, prélendoit au royaume de Castille; le troisième, qu’ils pourveussent de l’Archevesché de Tolède un homme de médiocre condition, mais de probité et de capacité très-grandes; que ces qualité/ se trouvoicnl advantageusement en la personne de Ximénès ; que les Grands d’Espagne, déjà assez orgueilleux par le tiltre de leur naissance, devenoient insupportablement insolents par celuy des grandes

1 Zirita , An noirs d’Aragon , t. 5, cliap. V

DU CARDINAL X1MKXKS.

dignitez. Le Koy et la Reyne mesprisèrent Je premier conseil, dont la chrestienté souffrit de notables pertes, disent mesmes les historiens espagnols; ils écoutèrent volontiers le troisième mais Ximénès Payant sceu ; leur remonstra que la dignité d’Archevesque de Tolède estant la première de l’Estat, tant pour le spirituel que pour le temporel, et celuy qui eu estoit revestu parlant le premier après le Roy dans le conseil royal, ils la dévoient donner aux plus illustres et plus anciens gentilshommes du royaume.

Le Cardinal Mendosse quitta son Arehevesché et la vie l’année mil quatre cens nonante cinq. Ferdinand vouloit reveslir de ce grand bénéfice don Alphonse , son fils naturel, Archevesque de Sarragosse ‘ ; mais la Reyne Isabelle, qui avoit droict de nommer à cet Arehevesché comme Reyne de Castille, préféra la vertu de Ximénès à la naissance de don Alphonse et aux prières du Roy son mary; l’année après, ils le nommèrent à cette grande prélature qui n’a pas moins de revenu que de dignité : elle rapporte deux

cens mille ducats de rente annuelle *. Ximénès l’ac-

1 D’un autre côte, les vœux de la noblesse portaient à l'archevêché de Tolède D. Diégo Hurtado , archevêque de Séville.

2 La Reine ayant fait asseoir Ximénès près d'elle, lui présenta, au moment où il y pensait le moins, la bulle du Pape qui le nommait archevêque de Tolède. * Mon père, lui dit-elle, voyez ce que mande * Sa Sainteté. » Après avoir lu l'adresse ainsi conçue ; A notre vénérable frère François Ximénès de Cisnéros , archevêque de Tolède, Ximénès n’eut rien de plus pressé que de rendre le pli à la Reine en

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