‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 74 sur 88 · DU C A R D I X A U XI XI EX ES · texte numérisé non relu

DU C A R D I X A U XI XI EX ES

vindrent; mais à l'abord, le Duc oublia les conditions de l’entreveue, et au lieu de les accomplir, fit tout le contraire, et d’une audace de front et de parole, dict au Cardinal, après l’avoir salué : « pourVeu » que je ne viole point les loix de la religion et que » je rende au Roy l’obéyssance que je luy dois, je ne « me soucie pas beaucoup des desplaisirs, des saillies » et des boutades des autres. » Le Cardinal, considérant la superbe de l'homme bien différente de ce que le Conncstable luy avoit promis, luy fit cette responce : « Mendosse, quand il vous arrivera de faillir en l’un « ou en l’autre, je vous monstreray que je suis Grand » Inquisiteur d’Espagne et Lieutenant Général du Roy » en tous ses Estats; et en ces qualitez, je vous feray * chastier comme vous le mériterez. »

Le Conncstable, qui voyoit la continuation de la haine au lieu de la réconciliation, marri de la boutade du Duc , l’en tança aigrement , et par ses discours le remettant dans la cognoissance de sa faute, le porta à l'expier sur l’heure : ce qu'il fit, se jettant aux pieds du Cardinal et luy demandant pardon. Le Cardinal l’embrassa et le releva l . Dans le moment de cette action, on entendit un bruit de gens de guerre et une salve de mousquetadcs à la porte du logis où ils estoient; la crainte saisit le Conncstable et la su-

1 « Si je ne vous aimais, lui dit-il après l’avoir embrassé, et si je » ne vous estimais , je n’en userais pas votre égard comme je le » fais. » (CiOUKZ. — K. »k PtiLfiAR.)

perbc du Duc sc tourna en frayeur. Ils creurenl tous deux qu’il y avoit une partie faiete contre leur liberté ou leur vie. Mais leur terreur fut panique; on trouva que c’esloit Jean Spinosa, Maistre de camp du régiment des Gardes, lequel ayant sceu que le Cardinal estoit seul, sans aucunes gardes, avec deux Grands d’Espagne, y estoit accouru et luy avoit emmené ses gardes. Le Cardinal le reprint de ce qu’il estoit venu sans commandement, et ayant licentié le Conneslable et le Duc avec un visage d’ami, reprint le chemin de Madrid.

Le second des trois puissans d’Espagne dont le Cardinal avoit à surmonter l’audace et l’envie, estoit Giron, Seigneur de Vienne 1 , lequel avoit tousjours esté du contraire parti cl des principaux chefs de toutes les menées qu’on avoit faictes contre son authorité, homme d’un 'esprit vif, fort en bouche et hardi dans la raillerie. Un jour, allant visiter le Cardinal, comme il fut arrivé à la porte de sa chambre, il dict à l’huissier par dérision : a mon amy, que faict n le Roy Ximénès? » L’Espagne a esté jadis gouvernée par un ancien Roy appellé Ximénès, lequel estoit si lourd d’esprit et si grossier de mœurs, qu’il ne se passoit jour qu’il ne fit quelque extravagance. Cela estoit cause que ses sujects demandoient souvent l’un à l’autre que faisoit le Roy Ximénès. Une autre fois, le mesme seigneur, ayant Iraicté de quelque affaire 1 Vicnnalum prinreps.

1)1 CARDINAL XIMKXKS.

aôi

importante avec le Cardinal et prenant congé de Iny pour se retirer, à peine le Cardinal osta son chapeau pour le saluer; il se tourna vers ses domestiques, leur demandant si leurmaistre avoit la ligne. Ce mespris adjousté à tant d’attaques contre l’authorité du Cardinal, l’avoit irrité et obligé de s’en ressentir lorsque l’occasion s’en offriroit : elle se présenta à propos.

Giron avoit procès contre Gutterio Quixada pour raison du bourg de Villas-Hermanos , qu’il avoit usurpé sur ccluy-cy. Dans ce procez, le fort opprimoit le foible; et Giron tiroit l’affaire en une telle longueur que Quixada ne pouvoit avoir justice. Il s’en plaignit au Cardinale! luy remonstraque connue le Roy devoil la justice à scs sujects, aussi luy qui tenoit sa place, la luy devoit pour le Roy. Le Cardinal la luy fit rendre par arrest de la cour de Valladolid : Giron fut condamné de restituer à Quixada le bourg de Villas-Hermanos. Un sénateur de Valladolid alla sur les lieux exécuter l'arrest et mettre Quixada en possession. Giron luy fit dresser une partie, mit son fils et ses domestiques dans la place qui recourent ce commissaire, et luy donnèrent des coups de basions 1 . On dressa procez-vcrbal d’une rébellion si

1 Les fils du Duc d’Albutjncrque , du Connétable et de l’Almirante furent les complices du fils de Giron dans ce guet-apens. Non contents d’avoir frappe le Sénateur et ceux qui l'accompagnaient , ils s’emparèrent de lui, (‘accablèrent d’injures et lui déchirèrent cruellement le visage. (Sakdoval.)

insolente, et on l’envoya au Cardinal et au Conseil du Roy, qui décréta prinse de corps contre les coulpables, les fit crier à son de trompe, et procéda contre eux comme contre des criminels de lèze-majesté.

Les Grands d’Espagne, qui voyoient Giron dans la voye de sa totale ruine, envoyèrent deux Gentilshommes de marque devers le Cardinal, le supplier de ne perdre point ainsi un homme de la condition de Giron ; « qu’il avoit de Pintérest à la conservation des « Grands ; que les destruire, comme il faisoit, c’esloit » se destruire soy-mesme ; car, comme il estoit, par sa « dignité d’Archevesque de Tolède , Primat parmy les » prélats d’Espagne, aussi par la mesme dignité il » estoit le premier des Grands du Royaume et les pré- » cédoit. » Le Cardinal leur fit response qu’il protégeroit les gens de bien et feroit punir les mesehans contempteurs de la justice et perturbateurs du repos • public. Comme ils virent que le Cardinal estoit inflexible, Us envoyèrent en Flandre, vers Charles, exposèrent l’affaire autrement qu’elle n’estoit, et obtindrent deffences d’exécuter les arrests donnez contre Giron, jusques à la venue de ce Prince en Espagne.

A l’arrivée de ces deffences, le Cardinal et le Conseil du Roy renvoyèrent en Flandre vers Charles, l’informèrent au vray du crime, luy envoyèrent le procez, luy remonstrèrent qu’ayant esté institué de Dieu gardien des loix, il devoit donnera la justice la liberté de ses fondions; le supplièrent de consi-.

DU CARDINAL XIMKXKS

dérer la conséquence de l’affaire; que si telles injures estoient tolérées, il ne seroil pas seul Roy en Espagne ; qu’il y auroit autant de Roys qu’il y avoit de Grands puissans. Charles fit response au Cardinal et au Sénat : qu’on luy avoit donné faux entendre ; que son intention avoit esté qu’on fit justice à un chascun. L’arrest contre les coulpables s’exécuta : le Cardinal envoya des régimens d’infanlerie et de cavalerie conlre le bourg de Villas-Hermanos 1 où estoit le fils de Giron et plusieurs autres jeunes seigneurs de sa condition, fils des Grands d’Espagne, et quelques forces avec eux, où ils avoient adjousté aux premières rébellions de nouvelles insolences. Ils avoient faict promener par les rues du bourg l’effigie du Cardinal , revestue d’habits pontificaux , et un trompette qui alloit devant en publioit l’ignominie. Mais quand ils virent qu’on venoit à eux, ils laschèrent le pied et s’enfuirent*. Les murailles du bourg furent abattues jusques aux fondemens, dans lesquels la charrue laboura; on mit le feu aux maisons; la place où elles avoient esté basties fut semée de sel en signe de malédiction; sept hommes du lieu qui avoient respondu qu’ils ne cognoissoient point d’autre seigneur que Giron, furent fouettez par la main d’un

1 Sarmienlo fut mis à la tête de ces troupes.

2 Non pas toutefois sans uvoir donné des preuves de courage. Au moment où Sarmienlo allait donner l’assaut, ces jeunes Seigneurs s’élancent de la ville suivis des leurs, se font jour à travers les assaillants et échappent à leur poursuite. (Gomkz.)

bourreau, ensemble quelques domestiques de Giron, un jour de feste, pour ne retarder point une exécution si importante ; et afin que le dommage et la perte du bourg fussent réparés à Quixada à qui il appartenoit, les biens de Giron y furent condemnez, et pour le surplus fut procédé contre sa famille et sa personne.

Cette exécution fut confirmée par les lettres patentes de Charles, envoyées de Flandre au Conseil d’Espagne, pour oster aux rebelles toute espérance de salut. Cela mit Giron à la raison : il s’humilia envers le Cardinal et luy demanda grâce; et aflin que ses prières fussent plus fortes, tous les Grands d’Espagne y joignirent les leurs. Le Cardinal escrivit pour luy en Flandre et pria Charles de luy pardonner, alléguant que c’esloit l’avoir assez puny que de l’avoir humilié exemplairement et contraint de demander luy-mesme pardon; que les Grands ne dévoient pas estre traictez comme les autres hommes, quand ils recognoissoient leurs fautes et s’humilioient.

Le troisiesme des puissans ennemis du Cardinal, parmy les Grands d’Espagne, estoit le duc d’Albe, homme de grande authorilé, comme il estoit de grande maison, en sang illustre, eu richesses, en amis. L’occasion qui s’offrit au Cardinal de le ranger à la raison comme les autres fut telle :

Du vivant du Roy Ferdinand, en la bienveillance

DU CARDINAL XIMÉXÈS. 355

du quel le Duc avoit bonne part, il obtint pour Diego, son troisiesme fils, le prieuré de Sainct Jean, en Espagne, de l’Ordre des Chevaliers qui estoient pour lors à Rhodes et qui sont maintenant à Malte , pièce de grand revenu et de pareille authorité dans le Royaume. Anlhoine Astuniga, d’illustre famille, le possédoit alors légitimement; le duc d’Albe, appuyé de l’authorité du Roy et du Grand-Maistre de Rhodes, le Iu^ osta de force contre le droict et les loix d’Espagne, et y estahlit son fils, qui en jouit paisiblement l’espace de six années, jusques à la mort de Ferdinand, après laquelle Astuniga voyant le crédit du Duc dans le tombeau de ce Prince, eust recours à la justice et y appella son usurpateur.

Le procez se décida à Rome, où Diégo d’Albe fut condamné à restituer le bénéfice. Astuniga revienl en Espagne avec sou arrest et implore la protection du Cardinal, qu’il sçavoit estre delfenseur de la justice; il l’obtient. Cependant, Charles fut adverti de ce différend, qu’il estimoit d’importance pour l’Estat ; il escrivit au Cardinal et au Conseil qu’ils missent ce bénéfice en main tierce jusqu’à ce qu’il en eust ordonné. Le duc d’Albe refusa d’obéir à ce commandement; il creut qu’on avoit trouvé ce moyen pour luy oster des mains ce prieuré, appella à sa deffence les autres Grands ses amis, et fortifia Consabrone, principal lieu du prieuré.

Le Cardinal, qui voyoit que celuy-cy laisoit le Roy

dans l’Espagne, n’estoil pas résolu de le souffrir; il commanda mille chevaux et cinq mille hommes de pied, de ceux qui esloient pour sa garde dans les fauxbourgs de Madrid ; mais, là-dessus, il tomba malade avec danger de sa vie. Madrid et tout le royaume de Castille instituèrent des prières publiques pour sa guérison d’où dépendoit alors le repos de l’Espagne ; ils l'obtinrent. Le Cardinal retrouvant le duc d'Albe à ne vouloir point obéir, se résolut de l’y forcer. Mais avant que d’en venir là, il luy proposa un honneste accommodement; car il est remarquable que ce grand ministre ne print jamais la voye de la rigueur, que premièrement il n’eusl éprouvé celle de la douceur luy estre inutile pour rendre la justice qu’il devoit dans son administration. 11 fit dire au duc d’Albe qu’il donnast au Roy quelque cavalier de condition, mesmedeses parens, qui respondît des places du prieuré, qu’on lui mettroit en main pour les rendre après que le Roy en auroil jugé, si besoin cstoit ; que par ce moyen, il demeureroit maistre du prieuré et en tireroit le revenu.

Le Duc se roidit contre cette proposition, et croyant qu’il y alioit du sien , la rejetta. Alors le Cardinal envoya cette légère armée assiéger Consabrone ; le Duc y envoya aussi mille hommes de pied et quelque cavalerie avec des vivres et de l’argent *. Les

1 Avant de résister ouvertement et de sc fortifier dans Consne^ra (Consabrone), le due d’Albe essaya de se concilier les bonnes dispo-

i)ü CA RDI X AI< Xl.UKXKS.

troupes du Cardinal les rencontrèrent en chemin, les battirent, les deffirent, prindrent les vivres et l’argent et s’advancèrent vers la place qu’ils investirent. Le (ils du duc d’Albe estoit dedans avec un grand nombre de jeunesse de son aage et de sa condition, la plus part enfants de Grands d’Espagne; toute la noblesse de Tolède qui avoit atteint vingt ans l’assistoit en sa deffence. Le héraut les somma d’ouvrir les portes et d’obéir au Roy. Leur responee fut grande sans parler; ils eslevèrent par-dessus les murs de la place des bières à mettre des corps morts, couvertes de noir, faisant entendre tacitement qu’ils mourraient plustot que de se rendre.

Cependant le duc d’Albe estoit travaillé de diverses pensées; d’un costé, il voyoit la honte qui luy estoit préparée , s’il se laissoit arracher des mains celte pièce qui luy estoit bienséante et utile à sa famille, et que de tant de travaux et de tant de préparatifs il ne recueilleroit qu’un affront; de l’autre costé, il voyoit un grand orage prest à fondre, qui portoit avec soy la ruync totale de sa maison. Le Conseil du Roy avoit desjà confisqué ses biens; cela luy faisoit

sitions de Charlcs-Quint. La Reine Germaine lil écrire en sa faveur par le Roi de France cl le Roi d’Angleterre au Roi Charles, au Due de Chièvrcs et aux principaux Seigneurs de la cour des Pays-Bas. Charles fut sur le point de fléchir et de révoquer les ordres qu’il avait donnés ; ruais Ximénès lui écrivit : « qu'il était important que les » moindres paroles des Rois fussent inviolables, à plus forte raison » des ordres signés de leur main et scellés de leur sceau. » (Comkz.)

apréhender la sévérité du Cardinal qu’il sçavoit estrc homme entier dans ses résolutions. L’exemple recent de Villas-Hermanos le pressoit, et l’image qu’il en avoit dans la pensée, travaillant son imagination, le rendoit quasi aussi misérable que son ami Giron. Il se résolut de plier pour ne rompre point, s’en alla à Madrid 1 , s’humilia, moyenna sa paix avec le Cardinal, fit obéir son fils, rendit la place, et obtint de Charles la moitié du prieuré pour son fils; l’autre fut pour Astuniga, étant assez grand pour tous deux.

Mais dans la jouissance de ce bénéfice, une autre difficulté survint. Le Grand-Maistre de Rhodes, qui avoit injustement despouillé Astuniga de cette place pour en revestir Diégo, ne recognoissoit point aussi d’autre Prieur que luy, et luy conféroit toute l’authorité de Grand-Prieur ; il luy envoya les ordres pour l’assemblée généralle des Chevaliers en Espagne. Diégo les appella et les voulut assembler sans autre authorité que la sienne. Le Cardinal l’en empescha, et Payant fait venir en sa présence , luy dict : « si » vous estiez dans l’isle de Rhodes, vous en pourriez » user ainsi ; mais dans l’Espagne, où je commande,

1 II sr rendit chez le Cardinal pendant la nuit, et, comme il se plaignait de sa rigueur, le prélat lui répondit : * je n’ai jamais usé de rigueur que malgré moi ; mais ceux qui commandent sous les autres doivent fidèlement exécuter leurs ordres. » Le rapprochement entre le Cardinal cl le duc d’Albe fut surtout facilité pur la Reine Germaine et pur Adrien, que Léon X venait de nommer Cardinal. (Gombz.)

DI CARDINAL XIMÉXÈS.

» scachez qu’il faut venir à moy et m’en demander » la permission. »

De celte sorte furent réduicts à la raison les trois Grands d’Espagne qui avoient le plus attaqué l’authorilé du Cardinal ; lesquels, après avoir faict force bruit, esprouvèrent à leur honte la grandeur du jugement de cet homme , celle de son courage et de sa merveilleuse adresse, et furent contraincts de s’humilier et de se jetter aux pieds de celuy dont ils avoient souvent mesprisc la leste. Certes, la fable qui fait punir l’audace des Géants à coups de foudres et terrasser leur rébellion en renversant sur eux les mesmes montagnes qu’ils avoient entassées, est un enseignement au ministre d’Estat d’user quelquesfois de force et de sévérité contre les puissans qui, pour troubler l’Estat, veulent attaquer l’authoritc du Roy par le renversement de la sienne.

Mais ces traverses, la inescognoissance des Grands à l’honneur que le Cardinal avoit acquis à l’Espagne et l’ingratitude des peuples de qui il avoit procuré le soulagement cl le bonheur dont ils jouissoient, donnèrent de sensibles dcsplaisirs à son esprit et l’obligèrent de rappeler en sa mémoire la tranquillité et les douceurs de la vie privée et religieuse qu’il avoit menée au monastère du Caslanet : il se représentoit une petite colline couverte d’arbres où il alloit souvent, à leur ombre, chercher la lumière de la vérité dans les livres sacrez; et, après une 1er-

Page 1