Histoire de la vie et des découvertes de Christophe Colomb
Quand il mourut en 1506, au retour de son quatrième voyage de découvertes dans les Indes Occidentales^ Christophe Colomb laissa deux fils : Don- Diègue, alors homme fait, qui lui succéda dans sescharges et dignités, et Don Fernand (1), beaucoup plus jeune, qui fut essentiellement homme d'études.
Don Fernand qui avait hérité des grandes aptitudes de son père pour les sciences exactes, devint cosmographe principal de l'empereur Charles-Quint, présida à la confection des nouvelles cartes marines, étabht des écoles de sciences mathématiques et, à plusieurs reprises, fut choisi pour arbitre par les savants et les souverains de l'époque, dans des questions de cosmographie et de législation maritime, oii il avait acquis une grande autorité. Amateur passionné de Uvres, il avait, dit-on, formé, en voyageant beaucoup, la plus riche bibliothèque de son temps,. car elle comprenait près de vingt mille volumes,, qu'il légua en mourant à Se ville, où se voit encore'
(1) Don Diègue, né en 1474, mort en 1526. — Dop Fernand, né^ en 1488, mort en 1539.
son tombeau. Auteur de plusieurs ouvrages qui se sont perdus, il ne songea qu'assez tard à écrire le livre dont nous publions aujourd'hui la traduction.
a II semblait tout naturel, dit-il, dans sa préface, que parmi mes écrits, se trouvât l'histoire de la vie et des découvertes de l'amiral Christophe Colomb, mon père, puisque la fatigue et les infirmités ne lui permirent pas de la rédiger lui-même. Longtemps je m'était refusé à entreprendre ce travail, convaincu qu'assez d'autres se trouveraient pour le tenter. Ils se sont trouvés en effet ; mais en hsant leurs écrits, et en les contrôlant par les papiers de mon père, qui sont entre mes mains, j'ai vu que tantôt ils exagéraient et tantôt amoindrissaient l'importance de certains faits, et plus souvent encore laissaient dans Tombre ce qui eût mérité d'être mis en lumière.
« Je résolus donc de composer cette histoire, en me disant que quelques critiques que pût encourir la valeur propre de mon travail, il m'appartenait de m'y exposer, pour que l'entière vérité fût connue sur un personnage aussi digne de mémoire. »
Fernand Colomb, né en Espagne, habitant l'Espagne, avait écrit son livre en espagnol. Lorsqu'il mourut, peu de temps sans doute après l'avoir achevé, le manuscrit passa aux mains du petit-fils de son frère, Don Luis Colomb, qui avait rang d'amiral du royaume catholique. Don Luis le confia ou le donna à Baliano di Fornari, grand seigneur génois, qui se
rendit en personne, malgré son grand âge, à Venise, la ville des habiles imprimeurs, pour y publier l'œuvre de Fernand Colomb, en trois éditions simultanées, à savoir le texte espagnol original, une version italienne et une version latine, afin a que pût être universellement connue cette histoire dont la gloire première devait revenir à l'Etat de Gênes, patrie du grand navigateur. »
Quelles furent les circonstances qui s'opposèrent à l'entière réalisation de ce louable projet ? Nous l'ignorons. Toujours est-il que la version italienne parut seule, signée d'Alfonso Ulloa, en 1571, qu'il ne fut plus question de la version latine, et que le texte espagnol fut perdu.
L'édition italienne devint donc pour la postérité texte primitif. Quelque regrettable que soit la perte du texte espagnol, nous pouvons croire que nous en avons une reproduction qui serre toujours de très près la version originale, et qui en conserve la véritable physionomie. Nous en jugeons par la fréquence des locutions, et peut-être aussi des tournures de provenance purement ibérique. Il nous paraît en somme que, encore que transformé par son passage dans une langue, sœur à vrai dire, le Hvrede Fernand Colomb nous est resté avec tout son caractère personnel.
Or Fernand Colomb était surtout un savant, un géographe, un mathématicien et non un artiste littéraire dans la pure acception du mot. Il entreprit
d'écrire l'histoire de son père, dans le but principal et bien avoué de redresser les erreurs des autres historiens, d'après les documents autographes qu'il possédait, et qui étaient aussi nombreux que minutieux, car, ainsi qu'on pourra le voir au cours du récit, il fallait des empêchements bien majeurs pour que Christophe Colomb négligeât d'inscrire jour par jour, heure par heure en quelque sorte, depuis qu'il commença ses voyages de découvertes, les moindres incidents de sa vie si pleine et si féconde.
Aussi l'œuvre se ressent-elle du manque d'aptitudes particulières de l'auteur et de la pensée sous l'empire de laquelle il l'écrivit.
Relatant l'entreprise la plus merveilleuse des temps modernes, l'intérêt s'y trouvait naturellement attaché au plus haut point, mais de la part de l'écrivain, aucune préoccupation du plan à suivre, de la surprise à ménager, de l'effet à produire, à quoi du reste suppléent surabondamment les réalités de l'histoire elle-même. Quant à la diction, elle est d'une simplicité, nous voudrions presque dire d'une simplesse élémentaire, mais qui ne messied pas, il faut bien le remarquer, à la grandeur sereine du sujet. Nous nous sommes attaché à lui garder cette couleur native.
A vrai dire, ne nous sentant pas en face d'une de ces conceptions magistrales, puissantes dont les imperfections mêmes s'imposent à la conservation, nous avons cru qu'à la condition de respecter soigneuse-
ment tout ce qui devait contribuer à rendre plus nette, plus exacte la physionomie du héros, il nous était loisible d'écarter les fréquentes redites, les nombreuses digressions, de condenser les épisodes languissants, et d'éliminer les quelques hors-d'œuvre dont la présence s'explique d'elle-même dans le plaidoyer filial, mais qui amoindrissent l'intérêt d'ensemble du récit historique proprement dit. C'est ce que nous avons fait.
En principe , d'ailleurs, n'empruntant rien aux habiletés, aux artifices professionnels, ce livre, — et c'est là son évidente originalité, — semble fait, non pas pour le héros, mais par le héros lui-même, dont la noble et majestueuse figure se revêt directement de tous les prestiges de la gloire, s'illumine de toutes les auréoles du malheur.
Quoi qu'il en soit, tout est là de ce qui peut faire exactement connaître la vie et l'œuvre immense de ce bon et infortuné grand homme ; rien de ce qui s'y trouve n'est ailleurs démenti. C'est donc bien une authentique et complète histoire, qui, se déroulant avec une sorte de primitive naïveté, laisse loin, selon nous, tous les récits emphatiques qu'on a pu faire, toutes les amplifications légendaires qu'on a voulu imaginer.
Ainsi avons-nous jugé, et nous aimons à espérer qu'on jugera comme nous.
Eugène Muller.
b INTRODUCTION
Quand il fut question de placer ce livre dans la Bibliothèque d'Aventures et de Voyages^ notre intention première avait été d'utiliser, en nous bornant à la revoir, une traduction française, parue chez Cl. Barbin et Christ. Ballard, en 1681 et signée G. Gotolendy. Mais le plus sommaire examen ayant suffi à nous démontrer que jamais traduitore n'avait plus abusivement exercé son droit de traditore^ nous avons dû renoncera toute pensée d'adaptation d'un texte tronqué, incorrect, décharné, glacial^ dont nous n'avons absolument rien emprunté, et qui même pour nous ne constitue pas une traduction. Il s'ensuit donc que nous revendiquons le titre de premier traducteur du livre do Fernand Golomb; mais simplement peut-être pour qu'on soit moins sévère aux imperfections de notre essai.
DE
DE LA PATRIE, DE LA NAISSANCE ET DU NOM DE l'amiral (1)
Comme on aime ordinairement à croire qu'une haute naissance contribue à la gloire des grands hommes, quelques-uns de mes amis, sachant que j'écrivais la vie de l'amiral Christophe Colomb, mon père, voulaient que je m'occupassent de rechercher et de démontrer qu'il appartenait à une race illustre et opulente, alors que, au contraire, sa famille, de commune origine, vécut dans l'obscurité et dans la gène.
On m'engageait notamment à le faire descendre de ce Colon dont parle Tacite (2) qui amena captif à Rome
(1) Fernand Colomb donne immédiatement à son père le titre que lui avaient valu ses glorieux travaux, et sous lequel il continuera de le désigner d'une manière absolue.
(2) Dans les textes actuels de Tacite [dnn., liv. XII, ch. xxi), ce Ro-
le roi Mithridate, et dut à cela d'obtenir comme récompense la dignité consulaire.
On me conseillait aussi de mettre en évidence sa parenté, réelle d'ailleurs, avec deux illustres Génois qui remportèrent sur les Vénitiens une grande victoire dont Sabellicus fait mention en son histoire, et de laquelle je reparlerai (1).
Mais je n*ai pas suivi leurs sentiments. Il m'a semblé "bien préférable d'admettre que Dieu fit élection de l'Amiral, mon père, comme d'une sorte d'apôtre prédestiné aux grandes choses qu'il accomplit, rendant glorieux le nom de ses ancêtres au lieu d'en recevoir le moindre lustre, et n'ayant brillé que de son propre éclat.
Il y eut cela de singulier que, lorsque l'Amiral fut arrivé à la renommée, maintes gens, dans le but évident de l'amoindrir, cherchèrent à répandre des doutes même sur son origine. Les uns le firent naître à Nervi ; les autres, à Cugureo ou à Bugiasco, qui sont autant de bourgades voisines de Gênes. Ceux qui entendent î'honorer davantage le disent né à Savone ou à Gênes înême (2); enfin, ceux qui veulent enchérir, lui font voir le jour à Plaisance.
anain est nommé Cilon, mais on trouve d'anciens textes avec la variante Cœlon ou Colon. La consaguinité ne ferait pas, en tout cas, ^rand honneur à Tillustre navigateur, car Colon ou Cilon ne se signala guère en Orient que par sa cruauté et ses exactions. Avonsnous besoin de noter qu'il ne s'agit point ici du grand Mithridate, qui était alors mort depuis un siècle, et qui d'ailleurs ne fut jamais prisonnier des Romains ?
(1) Sabellicus : Histoires vénitiennes. Décade iv, liv. III. — Voy. plus loin ch. v.
' (2) Toutes les recherches les plus sérieuses ont abouti en effet à démontrer que Christophe Colomb est né à Gênes. — A quelle date? Notre auteur n'en dit rien, et tels le font naître en 1437, tandis que
On trouve encore, en effet, dans cette dernière ville, des personnes considérables de sa famille, et l'on y voit des tombeaux avec les noms et les armes des Colomb. Des Colomb, dis-je, car c'est ainsi que ses ancêtres écrivaient leur nom. Pour lui, quand il changea de pays, soit qu'il voulût se conformer aux façons d'écrire locales, soit qu'il pensât donner à ce nom une tournure antique, ou qu'il eût simplement pour but de se distinguer de ses collatéraux, il se fit appeler Colon .
Au surplus, ma conviction étant que les grandes actions de mon père eurent pour premier principe une influence mystérieuse, je crois pouvoir, ou devoir remarquer que ces deux noms ne semblèrent pas étrangers à la prédestination de celui qui les porta. Les exemples sont d'ailleurs nombreux de noms révélant la destinée de certains hommes; et dans le cas particulier de l'Amiral, aucune contradiction ne serait admissible.
En tant que se nommant du nom réel de ses ancêtres (1), ne fut-il pas, en effet, comme la colombe allant offrir le Saint-Esprit à tant de nations du nouveau monde, qui s'ignoraient comme s'ignorait le Sauveur lui-même avant que la colombe ne fût venue, au jour de son baptême, Jui apprendre qu'il était le Fils de Dieu. De même l'Amiral, comme la colombe de Noé, ne porta-t-il pas en tiaversant les eaux, l'olivier, l'huile du baptême, pour que les peuples, jusque-là plongés dans les ténèbres et dans l'erreur, fussent réunis en la paix de l'Église.
d'autres reportent cette naissance à 1453, Robertson, son principal historien, adopte l'année 1447.
(1) Dérivant du latin, Columbus, pigeon.
En tant qu'ayant pris ensuite le nom de Colcm, et surtout alors qu'il avait pour prénom Christophe, ne voyons-nous pas une grande analogie entre lui et ce saint qui porta Jésus-Christ au milieu des eaux profondes et furieuses; et n'a-t-il pas fait des Indiens, en les arrachant aux mains de Satan, autant de colons du Paradis?... (1).
QUELLE FUT LA CONDITION DES ASCENDANTS DE l'amiral
Laissant là les questions d'étymologie et de prédestination, je reviens à l'origine de l'Amiral. Ses parents, fort honnêtes gens, se trouvèrent réduits, par suite des grandes guerres de Lombardie, à un état voisin de la pauvreté (2) ; et l'Amiral atteste lui-même, en une de ses lettres, que dans sa famille, l'on était marin de père en fils. Un jour que je passais à Cugureo, j'allai visiter deux frères nommés Colomb qui, pensai-je, pourraient me renseigner sur ce point : mais, comme le plus jeune des deux n'avait pas moins de cent ans, je ne pus tirer d'eux aucune indication certaine. Au surplus,
(1) Nous avons cru pouvoir abréger ce passage, mais non le retrancher comme a fait le premier traducteur, car les idées mystiques dont il est empreint sont vraiment caractéristiques, étant donné l'époque et le héros de l'histoire.
(2) Son père était cardeur de laine, mais par exception, paraît-il, car c'était famille de marins ; et d'ailleurs, ses frères et lui quittèrent tout jeunes la profession paternelle pour se livrer entièrement à la navigation.
et encore une fois, qu'importe que l'amiral descendit de simples marchands, ou fût de noblesse antique (1); beaucoup plus nous revient de gloire à nous, ses enfants, d'avoir eu un père tel que lui que n'aurait pu lui en revenir à lui-même du sang le plus illustre ou des immenses richesses qu'il aurait tenues de ses aïeux.
On a voulu prétendre qu'il exerça une profession manuelle, et l'on a basé cette assertion sur ce qu'a dit de lui un chroniqueur génois nommé Augustin Justinien (2); mais cet écrivain se réfute lui-même par la contradiction qui se trouve entre plusieurs passages de son livre qui, d'ailleurs, n'est à tous égards, qu'un tissu d'erreurs et de faussetés, à tel point que la Seigneurie génoise, considérant le tort qui pouvait résulter de la lecture de cette prétendue histoire, a décrété contre ceux qui la détiendraient ou la liraient ; et elle en a fait rechercher partout les exemplaires, afin qu'ils fassent lacérés et anéantis.
En réalité, l'Amiral fut homme savant et «lettré. La grandeur et l'importance de ses découvertes ont suffisamment démontré d'ailleurs qu'il n'avait pu s'adonner exclusivement aux travaux manuels et aux arts mécaniques.
(1) Le texte porte : ou que son pare chassât au faucon.
(2) Les Annales de la République de Gênes, d'Aujjustino Giustiniano, où se trouvent (liv. V, ch. xLix) les allégations contre lesquelles réclame notre auteur, ne furent imprimées qu'en 1537; mais dès l'année 1506, le même écrivain, dans les gloses d'un Psautier polyglotte (hébreu, grec, arabe, chaldéen, avec trois versions latines), avait parlé de Christophe Colomb, à propos du psaume XVIU : Cœli enarant gloriam Dei, au verset 5 ; In omnem terram exivît sonus eurum, et in fines orbis terrœ verba eorinn. C'est plus particulièrement, d'ailleurs, cette glose que Fernand Colomb réfute en douze points, dont nous avons cru pouvoir supprimer le long détail.
Au reste, ua jour il écrivait à la nourrice (1) du grince Don Juan de Castille : <( Je ne suis pas le premier amiral de ma famille : et toutefois on peut me qualifier comme on l'entendra. Avant d'être roi très sage et très puissant, David fut gardeur de troupeaux. Je suis, et je tiens à être par-dessus tout, le très humble et très soumis serviteur de ce même Dieu qui présida aux destinées de David... »
.PORTRAIT DE L AMIRAL, ET LES ETUDES AUXQUELLES IL SE LIVRA PENDANT SA JEUNESSE
L'Amiral était bien fait de corps, d'une taille au-dessus de la moyenne (2), il avait le visage allongé, assez plein, assez coloré, et n'était, en réalité, ni gras ni maigre. Son nez était aquilin, ses yeux avaient de l'éclat. Dans sa jeunesse il avait eu les cheveux blonds ; mais avant qu'il eût atteint l'âge de trente ans, ils étaient devenus complètement blancs.
Très sobre dans le manger, dans le boire, il était en
(1) Doua Juana délia Torre, dame en grand crédit à la cour de la ceine Isabelle, et dont le frère accompagna l'Amiral à son second voyage. Voy. ch. xlviii.
(2) Le texte porte : di piu che médiocre statura. Le portrait que nous donnons en tête de ce volume, reproduit en fac-similé celui que publia Théodore de Bry, dans sa Collection des Foijages, d'après un tableau qu'avaient fait peindre, dit-il, Ferdinand et Isabelle avant le départ de l'Amiral, pour que s'il lui arrivait malheur, les traits de l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus.
outre d'une grande simplicité dans sa mise. Affable avec tous, il se montrait avec les siens d'une douceur rare, en gardant toujours la plus digne gravité. Sa fidélité à observer toutes les pratiques pieuses allait jusque-là que , pour les jeûnes commandés et les prières, il semblait qu'il eût fait profession religieuse. Son aversion pour le blasphème et les jurements était si profonde, que je puis affirmer ne l'avoir jamais entendu jurer que par saint Ferdinand. Si d'aventure il arrivait que quelqu'un eût excité sa colère, tout au plus s'écriait-il : « Je vous donne à Dieu pour ce que m'avez dit ou fait. »
Quand il devait écrire, il ne prenait jamais la plume sans tracer tout d'abord ces mots : « Jésus cum Maria sit nobls in via (1), et cela d'ailleurs d'une écriture si bien formée, si belle, qu'elle aurait certainement suffi à lui servir de gagne-pain.
Mais, laissant là les autres particularités relatives à ses façons de vivre, sur lesquelles nous pourrons d'ailleurs revenir, je dois dire qu'il se consacra particulièrement à la science.
Rendu familier avec les lettres dès sa première jeu-
(1) C'est sans doute avec la même pieuse préoccupation qu'il apposait sa signature, ordinairement disposée ainsi :