CHAPITRE III
LES PREMIÈRES GUERRES DE RELIGION
Le cardinal de Bourbon remplace le prince do Cond(*, et le sire d’Lstourmel le capitaine de Morvilliers. — L’edit d’Amboiso. — Les reformes sont autorises à établir des prêches dans les faubourgs d’une ville par bailliage. — L’échevinage retarde la publication de l’édit et se met en hostilité avec Senarpont. — La Reine réclame les bons offices du cardinal de Créquy. — Entrée du cardinal à Amiens. — On refuse l’entrée de la ville à Senarpont. — Lettre du Roi. — Les réformés bâtissent un temple au village de Hem. — Altercations avec les catholiques. — Condé recommande la fermeté aux échevins. — Son arrivée à Amiens. — Réconciliation apparente des partis. — Progrès des calvinistes. — Senarpont remplacé par le sire de Piennes. — L’armée du prince de Condé. — Ses lieutenants Genlis et Cocqueville. — Amiens redoute une surprise et l'on prend ses mesures contre les huguenots. — Nouvel édit de proscription. — Suppression du temple de la Tuilerie. — Le maréchal de Cossé. — Mort de Condé, 19 mars P)G9. Le duc de Longueville lui succède. — Paix de Saint-Germain. — La Saint-Barthélemy. — Misère des populations. — États de Compiègne. — Luxe exagéré des bourgeois. — Le procureur fiscal réclame des poursuites contre plusieurs notables.
R importait de paralyser l’action néfaste de Senarpont et de mettre en harmonie les pouvoirs du gouverneur de la province et ceux du mayeur d’Amiens. Condé fut donc remplacé par le cardinal de Bourbon C et presque en même temps, la charge de capitaine de la ville enlevée
1. Arch. mun. Reg. aux Chartes. AA 5, p. 327. Provision du 21 juillet 15G2.
HISTOIRE DE LA VILLE d’aMIENS.
à Morvilliers ^ devenu l’un des principaux officiers au service du prince, était attribuée à d’Estourinel
La Reine, désireuse au fond de ménager le chef des calvinistes, se prêtait volontiers à des négociations en vue d’arriver à la pacification religieuse. Le mois de janvier et les premiers jours de février s’écoulèrent en pourparlers infructueux, sans que les opérations militaires eussent été d’ailleurs interrompues. L’accord entre les chefs catholiques et Condé fut conclu le 12 mars et régularisé le 19, par l’édit d’Amboisé. Le préambule indiquait l’espoir que tout serait réglé par un « saint et libre général ou national concile ». Le Roi accordait le libre exercice de la nouvelle religion : 1° « dans les maisons de tous les seigneurs tenant fief de haubert"^ », ceux dépendant des seigneurs hautjusticiers auxquels il plairait de le défendre, exceptés ; 2° dans les faubourgs d’une ville par bailliage. Les temples et les biens ecclésiastiques devaient être restitués. Toute poursuite était abolie. Chacun rentrait dans ses droits et dans ses dignités.
Catherine de Médicis envoya des instructions afin de faire exécuter la convention d’Amboise. Les uns voulaient plus que ne donnait l’édit ; les autres refusaient même ce qu’il accordait clairement. L’échevinage, prétextant un vice de forme dans la notification qui en fut faite, retarda la publication jusqu’au 11 mai^, malgré les remontrances de
1. Le duc d’Aumale. Histoire des princes de Condé, T. I, pp. 152, 164. Le prince de Condé avait donné à Morvilliers le gouvernement de la ville de Boulogne-sur-Mer, ensuite le commandement des forces calvinistes en Normandie.
2. AxMOine d’Estourmel, fils de Jean, et de Madeleine d’Aumale. Arch. mun. Reg. aux Chartes AA 5, p. 326 v°. Provision du 16 juillet 1362.
3. Fief de haubert, dont le possesseur doit à son suzerain le service de guerre, à cheval, avec le haubert (cotte de maille ou cuirasse), l’épée et le heaume.
4. Arch. mun. Délib. BB 33, p. 179 v°. — Arch. dép. de la Somme. Reg. du Bailliage. II, p. 206 v°.
LRS PRKMIÈIIKS GUKKKKS DK UEMGION. -V.)
Senarpont, à (|ui le mayeur prétendait alors interdire l’entrée de la ville, dans la crainte qu’il ne la livrât à Coudé C La Reine dut supplier Antoine de Créquy- d’user de son
1. Arch. mun. Délib. BI3 3;>, p. 100. Les echevins Jean rJe LourL et Nicolas Groquüisori allèrent à Paris pour remontrer «rinconvenient auquel estoit apparent que tout le peuple de ceste ville pouvoit tomber pour le trouble de la venue de Monsieur de Senarpont et pour le su[)plier (le Hov)
de ne vouloir baillier la ville à un gouverneur sus[)ect » Ils furent reçus
en audience par la Heine dans les jardins du château de Hambouillet :
« Après le disner, la reyne estant au jardin dudit Hamboiillet et comme elle se pre'paroit de retourner au chasteau, et ce, en la présence desdits seigneurs de Guyse et de Montpensier, » après avoir entendu les députés amiénois qui lui remontrèrent « oultre la fidélité des manans et habilans de ladicte ville (d’Amiens) et de leurs prédécesseurs ; qu’ilz auroient tousjours travaillé de maintenir ladicte ville en l’observ'ance de l'honneur de Dieu, la religion chrestienne et l’obéissance du Roy ; ladicte royne, en l’instant appella led. seigneur de Guyse estant auprès de la porte dudict jardin et luy dite eu telz termes :
» Mon cousin, mon cousin, vous estiez présent quand on a baillé le gouvernement audict sieur de Senarpont ; vous sçavez que ce a esté à la charge expresse qu’il n’entreroit poinct dedans les villes de Picardie ; à quoy luy auroit faict response ledict seigneur de Guyse qu’il estoit vray, remonstrant la conséquence et importance du faict à ladicte royne, si aulcuns de la nouvelle relligion s’estoient emparez de lad. ville d'Amyens ou aultres : Dict ladicte Roynè ausdicts Croquoison et De Court qu’elle avoit escript audict sieur de Senarpont par son homme, et luy mandé qu’il n’entrast pas en ladicte ville et que ledict sieur de Senarpont luy auroit donné response par laquelle il luy auroit promis qu’il n’y entreroit
pas, adjoustant davantaige que lesdicts maieur, prévost et eschevins,
manans et habitans de ladicte ville estoient gens de bien et que ce qu'ilz en faisoient estoyt pour l’honneur de Dieu et la religion chrestienne et pour conserver ladicte ville en l’obéissance du Roy »
2. Antoine de Crequy, fils de Jean VIII, sire de Créquy-Canaples et de Marie d’Assigny, né le 17 juillet 1531, successivement êvéque de Thérouanne et de Nantes, jouissait d’une fortune très considérable. Le vidame Louis d’Ailly ne craignit pas d’articuler contre lui, dans un libelle diffamatoire, des imputations calomnieuses de nature aie rendre indigne des fonctions épiscopales, lorsque Nicolas de Pellevé se démit en faveur
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
influence pour que l’attitude des Amiénois n’entraînât pas des complications préjudiciables aux intérêts du royaume ;
(( Je sçay ce que vous pouvez parmy ce pœuple-là et pour ce que je désire que la ville soit conservée en toute unyon, je vous prie, mons. de Créqui, vous y transporter et là vous employer selon l’affection que je sçay que vous portez au service du Roy mon fils, à faire que chacun se contienne doulcernent et que toutes choses se passent en la mesme tranquillité, etc et en l’obéissance que je désire » b
Les Amiénois, persistant dans leur mauvais vouloir à l’égard de Senarpont, s’attirèrent une verte réprimande du Roi - et, malgré tout, se résignèrent à le laisser venir avec tout le prestige que lui conférait une faveur royale aussi .manifeste et la garde d’honneur récemment instituée par Charles IX, pour la sûreté de la personne de ses représentants dans les provinces
Disons dès maintenant que l’entrée, longtemps retardée, d’Antoine de Gréquy dans sa ville épiscopale, fut au contraire l’occasion d’une grande manifestation catholique. Les conseillers et officiers du Roi, le mayeur et les échevins allèrent
de ce prélat de l’évêché d’Amiens, 1561. Le pape n’expédia les bulles que le 29 septembre 1564, ce qui n’empêcha pas l’évêque de Nantes, ainsi qu’on l’appela longtemps, d’exercer une grande influence à Amiens, au cours des événements qui nous occupent. Le pape Pie IV lui donna la pourpre cardinalice (mars 1565). Il devint abbé commendataire de Saint- Vast-de-Moreuil, de Valloires, de Saint-Martin-aux-Jumeaux et mourut le 20 juin 1574.
1. Arch. mun. Reg. aux Chartes AA 5, p. 328. Maintenon, 30 décembre
2. Ibidem. Reg. aux Chartes AA 14, p. 203. Lettres du 10 mai 1563.
3. Ibidem. Délib. BB 36, p. 8 v°. 3 juin 1563. Cette garde du gouverneur se composait de trente arquebusiers « morionés )) à cheval, et de vingt hommes de pied « en corselets armés de la hallebarde. Elle fut supprimée par ordonnance du 10 février 1568. — Areh. dép. de la Somme. Reg. du baUlage. II, p. 17 v°.
LES PREMIÈRES GUERRES DE REMGION
au devant du prélat qui se rendit de Tabbaye de Saint-Jean à la cathédrale, suivi d’une foule de gentilshommes, parmi lesquels figuraient en première ligne les sires de Uubernpré, de Ghaulnes, de Mailly et de Crèvecœur b
Cependant, catholiques et protestants ne cessent d’aspirer à une situation plus large (pie celle résultant [)Our eux de l’édit d’Amboise. Lorsqu’il y a majorité incontestable de l’un ou de l’autre parti, elle entend être seule libre et dominante ; seule en possession du droit d’exercer le culte. Ici, par exemple, malgré la recommandation « de contenir les choses en douceur et modestie », le « corps de ville » ne se défend pas facilement de certaines complaisances à l’égard de ses amis. Cette situation, déjà tendue^, devient plus ditïicile lorsque les religionnaires, mettant à profit les dispositions de l’édit, eurent construit au village de Ilem le temple accordé aux protestants du bailliage d’Amiens. Cet édifice, simple halle en charpente qui mesurait cent pieds de long et cinquante pieds de large, s’élevait dans les limites du fief de la Tuilerie ^ propriété de Madame de Saint-Delis, belle-
i . Arch. mun. Délit. BB 37, p. 24 v°. janvier 156o. Il y eut, à l’issue de la messe, réception et repas dans les salles du palais épiscopal « et aprez disner les sieurs gentilshommes, dames et damoiselles passèrent le temps à danser dans la salle d’en hault dudit palais. »>
2. Ibidem. Délit. BB 36, p. 114 v°. 23 mars 1364. On reprochait à
l’échevinage de n’avoir pas « voulu condempner à mort ung nommé Claude Lenfant, lequel, contre l’édict de paciffication avoit injurié et excédé ung nommé Jehan Dosterel; .... » de plus de n’avoir « faict leur debvoir de mettre ordre et d’apaiser les sééditions et esmotions advenues en ceste dicte ville et hors d’icelle depuis l’éedict de paciffication... . disant ledict sieur de Senarpont que en brief il feroit trouver ledict sieur maïeur au conseil privé pour rendre raison de tout ce que dessus »