Ami de l’Ordre , 19 et 20 août
retraite du roi Louis-Philippe. Cette disposition des esprits se manifesta par de regrettables dissentiments résultant du choix des candidats, lors des élections législatives du mois d’avril 1849 b Quelques mois plus tard la polémique ardente à laquelle donnait lieu la question du douaire de Mme la duchesse d’Orléans détermina la rupture1 2 et les animosités allèrent s’accentuant.
Les orléanistes étaient en grande majorité à Amiens. A la tête des industries les plus considérables, ils siégeaient au Conseil municipal, au Tribunal, à la Cour d’appel, et occupaient presque toutes les positions influentes3.
Les légitimistes n’avaient pas gagné de partisans depuis vingt ans, malgré la logique de leurs principes, malgré l’habileté de Francis Nettement et d’Eugène Yvert qui s’efforçaient de les faire prévaloir à L'Ami de l'Ordre.
Cependant, si la division était profonde sur le terrain politique, il n’en était pas de même dans la vie municipale, où les relations conservaient des formes courtoises. Que le comte de Betz, un légitimiste convaincu, organise une cavalcade au profit des pauvres, chacun prête son concours; que le colonel de Chabaud-Latour, un orléaniste non moins convaincu, prenne l’initiative de la fondation d’une Société de secours mutuels4 destinée à centraliser les ressources de
1. Le comité du Courrier de la Somme préféra les candidatures de MM. Morel-Cornet et Creton aux candidatures de MM. Péru-Lorel et Lallart de Lebucquière que L’Ami de l’Ordre leur opposait.
2. Ami de l’Ordre, 4 octobre 1849 et Courrier de la Somme, 8 et 9 octobre 1849.
3. Courrier de la Somme, 4 septembre 1830 : « Cinq à six mille per-
sonnes assistaient dans la Cathédrale au service en l’honneur de Louis- Philippe : des négociants, des industriels placés à la tête des maisons les plus considérables, un grand nombrede dames, nos autorités municipales, des magistrats de la Cour et du Tribunal »
4. La Société des Secours mutuels. Les statuts de la Société furent imprimés en brochures et en affiches placardées dans les ateliers. Elle comprenait : 1° des associés souscripteurs qui acquièrent ce titre par une
la charité et l’épargne des ouvriers valides, pour assurer des secours à ceux que la maladie éloigne de l’atelier, personne ne se dérobe. Parmi les premiers administrateurs de cette utile institution, créée à l’instar des sociétés similaires qui fonctionnent à Grenoble et à Metz, figurent le comte de Gomer et le comte de Ghassepot, avec MM. Yulfran Mollet et Malot.
Notre compatriote, M. Creton, ayant déposé à la Chambre des Députés une proposition de loi qui rouvrait aux membres de la dynastie des Bourbons les portes de la patrie, cette proposition fut trois fois ajournée par la coalition des gauches et des légitimistes d’extrême-droite, qui estimaient que rappeler le comte de Chambord sans rétablir la monarchie, c’était la plus irréalisable des contradictions L Les princes d’Orléans, qui supportaient avec peine l’exil, ressentirent vivement ce nouveau coup du sort 2. Leurs journaux,
souscription volontaire ; 2° des associés participants qui donnent une rétribution modique prélevée sur leurs salaires.
Le conseil d’administration se composait de huit membres nommés par les associés souscripteurs : MM. de Chabaud-Latour (président), le comte Léon de Chassepot, Desportes, l’abbé Devillers, le comte de Gomer, Gastambide, procureur général, Malot et Vulfran Mollet; et de six membres nommés par les associés participants : un ouvrier élu de chacune des industries des tissus, de la filature, du peignage, du batiment, des mécaniciens du chemin de fer et de la filature du lin.
1. Ami de l'Ordre, 1er mars 1851 : « Le prince qui représente le parti monarchique ne peut rentrer en France en vertu d'une loi de la République et se placer sous l’empire d’un principe contraire au sien. Ce serait une abdication, une désertion; ce serait l’abandon du dépôt qu’il a reçu’ et qu’il doit conserver. »
2. Courrier de la Somme, 3 et 4 mars 1851 : « Cette iniquité qui condamne des innocents et qui est une honte pour la France, vous pouviez la faire cesser et vous dites que vous êtes des hommes de droit et de justice! Vous contresignez de vos mains royalistes l'arrêt odieux qui interdit le sol de la France aux descendants de vos rois!.... Avouez que vous voulez prolonger l’exil de la famille d’Orléans parce que vous espérez trouver dans cet exil un auxiliaire pour vaincre la résistance que cette famille oppose à vos prétentions. »
le Courrier de la Somme , entre autres, accentuèrent les regrets. U Ami de V Ordre répondit avec aigreur, et l’abîme, que certains espéraient voir combler par la fusion, se creusa plus profond, au moment où la question se posait de jour en jour plus nette entre la république et la monarchie.
Amiens n’était pas républicain, le département encore moins l. Le 24 février 1851, le Courrier parut encadré de deuil avec trois grosses larmes ! Rendant compte de la cérémonie du Te Deum « chanté dans une solitude qu’émaillaient quelques fonctionnaires »,Victorde Nouvion fulminait « contre le lamentable anniversaire d’une époque de honte et de ruine. » Nos concitoyens attendront, disait-il, « pour adresser à Dieu des actions de grâces, qu’ils soient appelés
à le faire sur le cercueil de la République quand la
France, par un acte éclatant de sa volonté souveraine, aura effacé de son front, comme un dernier stigmate, le nom même de la République. »
Traduit en cour d’assises, sous la prévention d’attaques contre la Constitution, Victor de Nouvion ne chercha point à affaiblir la portée de ses paroles. Malot, qu’il avait choisi pour défenseur, ne plaida ni l’excuse, ni les circonstances atténuantes, s’attachant, au contraire, à maintenir le bien fondé de l’article incriminé et à établir que le journal n’avait point outrepassé ses droits. Telle fut, au surplus, la manière de voir des membres du jury, qui prononcèrent l’acquitte-
1. Procès-verbaux des séances du Conseil général du département de la Somme. Séance du 26 août 1851. M. Malot, rapporteur de la commission du vœu concernant la révision de Ja Constitution, s’exprime ainsi : « Le département veut la révision de la Constitution surtout, et pour ainsi dire, seulement parce que cette Constitution a consacré la forme républicaine. Elle ne froisse, en proclamant cette vérité, d’autres convictions que les convictions républicaines et ces convictions-là sont en minorité, en imperceptible minorité, non seulement dans le Conseil général, mais parmi les populations dont il tient son mandat. »
ment1. Le procès avait occupé la France entière. La réaction célébra le verdict comme un triomphe 2.
On approchait de l’époque fixée pour la réélection du président de la République. L’article 45 de la Constitution interdisait la réélection de Louis-Napoléon. Ses amis demandèrent en conséquence la révision de la Constitution, et révision devint synonyme de prorogation des pouvoirs. Les pétitions qui la réclamaient circulaient déjà dans les villes et les campagnes au mois d’avril 1851.
L’activité du parti bonapartiste se révéla à cette heure par la création du Mémorial d'Amiens 3, dont M. Challier, qui venait de quitter le Courrier de la Somme , prit la direction.
Pendant les mois de juin et de juillet on vit les représentants de la Somme, surtout MM. Porion, Labordère, de Fourment, de Lagrené, de Beaumont, se diriger souvent vers le bureau de l’Assemblée législative et déposer des pétitions révisionnistes 4.
Les républicains et les légitimistes repoussaient la révision, craignant qu’elle ne profitât à Louis-Napoléon.
Les orléanistes, fidèles au programme de 1830, n’en voulaient pas, craignant qu’elle ne profitât au comte de Chambord.