Moniteur universel, année 1851, nos 148 à
Voilà pourquoi on chercherait vainement les noms de MM. Greton, Changarnier et de Dompierre d’Hornoy parmi les représentants qui encouragèrent le mouvement.
La Constitution ne fut pas revisée à la suite de cette agitation stérile, et insensiblement l’anxiété redoubla dans le pays. On parlait de coup d’Etat, de dictature, de révolution. Le gouvernement, feignant de craindre un soulèvement socialiste, qui devait éclater, disait-on, sur tous les points de la France, dans la journée du 30 novembre, transmit aux préfets l’ordre de se tenir en garde et de prendre les précautions nécessaires.
Les troupes de la garnison d’Amiens étaient consignées depuis quarante-huit heures, lorsque des voyageurs arrivant de Paris, dans la matinée du 2 décembre, annoncèrent qu’un coup d’Etat venait d’éclater : Paris était mis en état de siège, le palais Bourbon était cerné, l’Assemblée était dissoute, plusieurs généraux, les principaux représentants, étaient emprisonnés, et, parmi ceux-ci, les députés de la Somme : Changarnier, Creton, Randoingt, de Lagrené, A. Dubois, Lefebvre du Grosriez.
Ces nouvelles, que leur gravité rend d’abord très suspectes d’exagération, ne tardent point à prendre une sérieuse consistance, et, vers trois heures de l’après-midi, les Amiénois stupéfaits lisent sur les murailles de la préfecture, de la mairie et dans d’autres endroits, les placards officiels annonçant effectivement la dissolution de l’Assemblée, l’appel à la Nation et la convocation du peuple en ses comices, du 14 au 21 décembre.
Une lutte meurtrière de courte durée s’engage dans les rues de Paris, plus de trente départements voient éclater des soulèvements populaires et, dans certains centres ouvriers, la démagogie révèle sa fureur par des excès d’une brutalité sauvage. Ici, rien de semblable. Les chefs du parti avancé et leurs amis n’opposent aucune résistance aux mandats
d’amener décernés contre eux l. La grande majorité de la population accepte le fait accompli sans émotion apparente2.
Les journaux officieux n’ont point assez d’éloges pour Louis-Napoléon « qui a jeté hardiment son épée en travers de l’abîme où le pays allait s’engloutir. » * Le Courrier de la Somme fait appel au patriotisme du Conseil général qu’il adjure d’avoir à se réunir afin d’aviser aux moyens d’entraver la révolution 4. L'Ami de l'Ordre se résigne en songeant à l’intérêt supérieur de la France 5. Le Mémorial d'Amiens triomphe ü.
1. Ami de l’Ordre, 10 décembre 1851 : « M. Chevalier, pharmacien, a été arrêté hier. » — Ibidem, 12 décembre : « Plusieurs arrestations ont été opérées la nuit dernière à Amiens et aux environs. Les personnes arrêtées, au nombre de six, appartiennent au parti démagogique. » — Mémorial d’Amiens, 12 décembre 1851. « Parmi les plus notables des individus arrêtés à Amiens, qui appartiennent à une catégorie très dangereuse de démagogues, on nous a cité les sieurs Autier, médecin des associations ouvrières, Leblanc, étudiant en médecine, Ch. Venant, fumiste, Just Brazier, menuisier. Leblanc a été condamné pour colportage d’écrits séditieux. » — « La police a arrêté aujourd’hui Margalet, ouvrier coutelier, très compromis pour ses opinions démagogiques. »
La Commission mixte prononça l’extradition de Joseph Philippe Chevalier, et de Just Brazier; l’internement de Isidore Joseph Thuillier, né à Puchevillers, de Désiré François Leblanc, professeur révoqué, puis étudiant en médecine.
2. Mémorial d’Amiens, 4 décembre 1851 : « Les proclamations du Président sont lues avidement au coin des rues, mais cette lecture ne donne lieu à aucune agitation, ni à aucune discussion dans les groupes. »