Mémorial d’Amiens, 3 décembre
M. Bérard, ancien représentant du peuple et membre du comité consultatif créé par Napoléon, vient sur ces entrefaites à Amiens, muni de pleins pouvoirs, et procède à l’hécatombe des fonctionnaires, suite fatale de tous les bouleversements politiques. Les décrets et les arrêtés se succèdent à intervalles rapprochés : le Courrier de la Somme est supprimé et M. Victor de Nouvion gardé à vue; M. Léon Masson, préfet, est destitué; le maire et les adjoints sont destitués ; destitués également les chefs de bataillon de la garde nationale, MM. Malot et Paillai; le colonel deChabaud- Latour est mis en disponibilité.
Le comte de Tanlay, nommé à la préfecture de la Somme par décret du 6 décembre, arrive le 13 et réorganise aussitôt la municipalité avec M. Allart, maire, et MM. Dufour, Dausse, Cagnard, adjoints.
Le régime imposé à la presse, brusque transition d’une liberté illimitée à la dépendance absolue, ramène le pays aux errements du premier Empire. Les journaux, soumis à la censure, n’enregistrent plus que les bulletins politiques rédigés dans le cabinet du préfet, et l'Ami de l'Ordre , le seul organe indépendant qui subsiste, se cantonne, sans hasarder de critiques et sans oser parler, «-dans la sphère de ses convictions et des principes qui l’attachent au culte antique de la royauté. »
A cette question : le peuple veut-il le maintien de l'autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui déléguer les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur les bases proposées par sa proclamation du 2 décembre , tous les Français devaient répondre par Oui ou par Non.
Les sinistres nouvelles qui arrivent des départements où la démagogie semble s’attacher à justifier le coup d’Etat,
impressionnent l’opinion publique au point de rapprocher du Président, même ses adversaires. Pour beaucoup ce n’est pas une adhésion chaleureuse, ni même une approbation, c’est la résignation, l’espoir de la paix du lendemain b Le clergé donne l’exemple. Dans une lettre à M. de Montalembert, M. Gerbet, vicaire général de l’évêque d’Amiens, s’exprime ainsi :
« Je crois que la masse des honnêtes gens, des catholiques surtout et du clergé, ne peut hésiter sur le parti à prendre. 11 est visible que la question sociale domine tout et que l’intérêt suprême de la société prescrit impérieusement de se rallier au seul pouvoir qui puisse la défendre contre la barbarie et qui s’est donné cette mission, ou plutôt qui l’a reçue; car cette mission-là, l’homme ne la prend que lorsque Dieu la donne. »
Le vole plébiscitaire se fit sans discussion et la proclamation des résultats eut lieu le 23 décembre, à midi, en présence du Conseil municipal et des officiers de la garde nationale réunis à PHotel de ville. Amiens donnait 11,021 suffrages à Louis-Napoléon.
La majorité du parti légitimiste et du parti orléaniste suivant l’exemple du clergé, devenu ardent bonapartiste, se rapprocha du gouvernement du 2 décembre. S’il y eut des exceptions, si des hommes d’honneur continuèrent à défendre les opinions royalistes dans la presse, si d’autres refusèrent le serment comme maires ou membres des conseils électifs, le plus grand nombre des personnages marquants des anciens partis se laissèrent aller à accepter des postes administratifs 1 2.
La municipalité de la ville d’Amiens demeura au complet3.