‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 41 sur 229 · IV. Musée Roeaz · texte numérisé non relu

IV. Musée Roeaz

Collection d'ouvrages imprimés et manuscrits , de lettres autographes , médailles, portraits, insignes , etc. , relatifs à l'histoire de la Révolution à Lyon.

Acquise par le conseil municipal en 1846, cette collection a été placée dans la salle des archives , a l'Hôtel -de -Ville. Quoique très pauvre en autographes et en ouvrages imprimés , le musée Rosaz présente de l'intérêt. Il se compose de î,500 médailles, Î00 coins de médailles , boutons , etc.; d'un certain nombre d'actes divers de l'époque , avec des signatures autographes; de 700 portraits , de 100 vues ou plans, et de divers objets, tels que des armes* portatives , des piques , des fragments de monuments et édifices publics détruits.

On trouvera, dans un autre chapitre, l'indication des nombreux ouvrages qui ont été écrits sur le siège de Lyon en particulier.

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la paix el la prospérité de son commerce. On se récriait fort sur la mauvaise répartition de l'impôt auquel échappaient grand nombre de privilégiés ; on se plaignait plus souvent encore des demandes continuelles d'emprunts et des extorsions du fisc, mais ni les classes moyennes ni les classes inférieures n'étaient portées à vouloir une révolution. L'esprit des masses, à Lyon, n'était donc nullement politique; on parlait beaucoup de la lutte incessante qui existait entre les corps constitués de la ville , et fort peu , soit de Necker, soit de la question de la double représentation du tiers-état. L'agitation si vive qu'éprouvait le peuple du Dauphiné ne s'était point communiquée aux Lyonnais; bien qu'un peu frondeurs , ils étaient attachés à la religion ainsi qu'au roi.

Les circonstances cependant étaient difficiles à Lyon, en i 788 ; la récolte des soies avait manqué presque sur tous les points. Il n'y avait pas de commerce; cinq mille quatre cents métiers avaient cessé de battre , quarante mille ouvriers manquaient de travail et de pain. Beaucoup quittèrent la ville , beaucoup attendirent des temps meilleurs : leur misère inspirait une sollicitude profonde; un arrêt du Conseil d'Etat permit à la ville d'emprunter trois cent mille livres pour leur venir en aide. On ne pouvait attendre ; Antoine Régny , trésorier de la cité, fit l'avance de cette somme , et consentit à prélever son remboursement sur le produit des droits de jurande et de maîtrise. Une enquête ordonnée par le consulat constata qu'il existait quatorze mille sept cent soixante-dix-sept métiers , et cinquante-huit mille cinq cents ouvriers en soie. Malgré leurs souffrances et leur extrême pénurie , ces patients et laborieux artisans n'élevaient jamais leurs plaintes jusqu'aux chefs du gouvernement; ce qu'ils désiraient alors, c'étaient des salaires plus élevés et non des droits politiques qu'ils comprenaient fort peu.

Quelques petits événements locaux eurent lieu à Lyon en 1788: les ambassadeurs de Tippoo-Saëb vinrent dans cette ville; ils allaient solliciter à Paris l'appui des armes de la France contre celles de l'Angleterre, toutes puissantes dans l'Inde. Tolozan de M ontfort , prévôt des marchands , leur fit une réception distinguée; il les fit conduire sur la place Louis-le-Grand , à l'hôtel de Malte , et leur donna une garde d'honneur tirée de la

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compagnie du guet. Accompagnés d'un nombreux et brillant cortège , ces Indiens visitèrent quelques établissements publics et des fabriques d'étoffes de soie ; on les mena à Topera. Ils partirent, le 3 juillet, très satisfaits de l'accueil qu'ils avaient reçu. Le dernier jour du mois suivant , Tolozan de M ontfort , entouré des échevins , posa la première pierre du pont de l'Archevêché : on avait gravé sur une pierre de chacune des deux arches une inscription composée par l'Académie. Tout annonçait que les travaux seraient conduits avec rapidité ; mais de graves événements devaient les suspendre pendant un temps considérable. L'hiver de l'année 1789 fut très froid; le Rhône gela; cette rigueur de la température se maintint pendant plusieurs semaines , et fut cruelle pour la classe pauvre. Il y eut une débâcle terrible ; elle emporta le pont de Serin.

On s'occupa enfin de la nomination des députés aux Etats généraux; une assemblée des trois ordres eut lieu, le 14 mars 1789, dans l'église des Cordeliers; cinq cents électeurs s'y réunirent de bonne heure , sous la présidence de Laurent Basset , lieutenant-général de la sénéchaussée. Il y avait huit députés à nommer : quatre devaient l'être séparément par les cent cinquante électeurs de la ville, et les quatre autres séparément aussi par les autres délégués du tiers-état de la sénéchaussée. L'avocat Lémontey rédigea le cahier de l'assemblée électorale , qui se montra pénétrée de la nécessité d'abolir les privilèges, pour arriver à une équitable répartition de l'impôt. Voici quelles furent les nominations pour les trois provinces, Lyonnais, Forez et Beaujolais. Clergé : Jean- Antoine de Gastellas, doyen du chapitre des comtes de Saint-Jean; Flachat, curé de Notre- Dame de Saint-Chamond ; Mayet , curé de Roche taillée, et Louis Charrier de la Roche , prévôt-abbé d'Ainay. Noblesse : le marquis de Mont-d'Or, le chevalier de Boisse , le marquis de Loras et l'avocat Deschamps. Tiers -état de la ville : Millanais, avocat; Perisse-Duiuc , libraire; Couderc ' , banquier, et Gondard aine, négociant. Tiers-état de la sénéchaussée : Girerd , médecin à

1. — Couderc était protestant; l'avocat Boulet prélendit que fédil du 1787 excluait les prolestaiils des fonctions publiques , tout en reconnaissant leur état civil. Il fut énergiquement réfuté par Lémontey.

Tarare ; Trouille, négociant; Bergasse, avocat, et Durand, négociant. Forez: Goulard, curé de Roanne, et Gagnières, curé de Saint-Cyr-lcs- Vignes , pour le clergé; Nompère de Ghatnpagny , deRostain, et le comte de Grézolles, pour la noblesse; Janvier, Richard et Delandine, pour le tiers-état Beaujolais: Des ver nay, curé de Villefrançhe; le marquis de Monspey , et l'avocat Chasset. l » ■»

Les Ëtats généraux s'ouvrirent le 5 mai 1789 : devenus inévitables, ils étaient l'espoir du peuple et la dernière ressource du trône. Mais comment étaient-ils considérés par le gouvernement du roi-, et quel rôle y jouerait le tiers-état, c'est-à-dire la nation dont ils étaient les mandataires? Il y eut peu de franchise et d'habileté dans la politique de la cour; Louis XVI et son conseil avaient peu de confiance dans le ministre que l'estime du peuple leur avait imposé; Necker n'avait qu'un crédit fort restreint, et était obligé de lutter sans cesse contre de sourdes résistances. On consentait à quelques réformes, mais avec des modifications continuelles et sans système arrêté ; elles étaient considérées comme des restrictions arrachées par la nécessité et révocables quand l'occasion le permettrait. Alarmée et intimidée par les Etats généraux, la cour aurait voulu paralyser cette assemblée , et, plus d'une fois, elle eut la pensée d'un coup d'état. Tous les grands corps du royaume , la noblesse , les parlements et le clergé , avaient successivement passé dans l'opposition; le peuple en faisait partie depuis longtemps. Il comptait enfin pour quelque chose ; quelle que fiit sa direction , la révolution devait nécessairement tourner à son profit. Ses représentants étaient déjà de force à soutenir la lutte avec leurs adversaires naturels , le clergé et la noblesse ; pour parler avec plus d'exactitude , l'avantage fut entièrement pour eux dès le premier choc. Guidés par la prudence et la confiance qui accompagnent le sentiment de la force , ils se constituèrent, le M juin 1789, en

1. — Cahier de Tordre de la noblesse du ressort de la sénéchaussée de Lyon , relatif à la constitution, à la liberté des personnes et des propriétés, etc. Lyon, J. delà Roche, 1789, in-4°. — Cahier des demandes de l'ordre du clergé de Lyon, assemblé le 14 mars 1 789 ; in- 8°. — Cahier du tiers-état de la sénéchaussée de Lyon , du 29 mars 1789 ; in-8°. — Observations des députés du tiers-étal de la ville de Lyon , depuis le dimauche 29 mars 1789. Lgon , 1789, in-8°.

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assemblée nationale, et se posèrent devant le pays comme son expression légitime et unique. Leurs premiers actes eurent le caractère de la souveraineté ; ils proclamèrent l'indivisibilité du pouvoir législatif et l'illégalité des impôts , résistèrent à l'imprudente menace d'un abus d'autorité , et jurèrent de ne point se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France. Tout fat dit pour la monarchie absolue, lorsque, sommée de se retirer par le grand-maître des cérémonies, l'assemblée personnifiée dans Mirabeau eut prononcé d'une voix tonnante ces paroles : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté « du peuple , et que nous n'en sortirons que par la puissance « des baïonnettes. »

Cependant la cour ne fiât point éclairée par cet arrêt ; elle commit fautes sur fautes , renvoya le ministre qui avait la confiance de l'Assemblée constituante comme celle de la nation , et revint à des projets d'un coup d'état exécutés avec autant de maladresse qu'ils avaient été follement conçus. .Ballotté entre deux mouvements contraires, apportant autant de bonne foi dans ses concessions qu'il pouvait le faire avec les principes de son éducation royale , dominé par ses imprudents conseillers , Louis XVI cédait ou résistait toujours mal à propos , et commençait ce rôle de martyr qu'il a soutenu avec tant de grandeur d'âme et de dignité. Un nouveau coup de foudre , non moins terrible que celui de la déclaration faite à la France par P Assemblée nationale , ébranla tout-à-coup l'horizon politique : le peuple armé s'empara de la Bastille , aidé dans l'exécution de ce hardi projet par les gardes françaises. « C'est une révolte , dit « Louis XVI en apprenant cet immense événement. — Non , « Sire, lui répondit le duc de Larochefoucault-Liancourt; c'est « une révolution. » Le roi rappela Necker; Bailly devint maire de Paris ; nommé général en chef de la garde nationale, Lafayette présenta la cocarde tricolore à l'Assemblée constituante, qui publia, bientôt après, la célèbre déclaration des droits de l'homme. S'il restait quelques illusions à la cour , elles ne survécurent pas aux journées des 5 et 6 octobre. Exaspéré par la disette , par la cherté du pain , par ses idées d'indépendance , par ses craintes d'une tentative révolutionnaire, et sans doute aussi excité par des «anarchistes, le peuple de Paris ravagea l'Hôtel-de- Ville

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et marcha sur Versailles, où il arriva à onze heures du soir. Tout paraissait calme; mais, à six heures du matin, une multitude furieuse viola la demeure royale , et égorgea plusieurs gardes du corps ; Louis XVI et surtout Marie-Antoinette coururent les plus grands dangers. La Révolution avait abattu au 17 juin le pouvoir royal ; elle conquit au 6 octobre la personne du monarque : Louis fut emmené à Paris , libre en apparence , et de fait prisonnier au château des Tuileries.

§ IL Les événements se succédaient avec une grande rapidité. Pendant qu'ils s'accomplissaient dans la capitale , des désordres, sans caractère politique encore bien prononcé, se manifestaient à Lyon.

Cette ville était accablée d'impôts; les droits d'octroi aux barrières fatiguaient beaucoup les classes inférieures : égarées par quelques hommes, elles en demandaient la suppression. Des attroupements se formèrent le 30 juin; ils se composaient de femmes, d'enfants, d'étrangers venus de la Savoie ou du Piémont, et d'ouvriers sans travail. Quelques groupes armés attaquèrent des corps-de-garde , et en chassèrent les soldats ; bientôt ce cri : « Aux barrières! » se fit entendre dans les rassemblements. Une multitude furieuse, à la tète de laquelle un nommé Villarme se fit remarquer , assaillit les bureaux des fermiers , s'en empara , brisa tout ce qui tomba sous ses mains , et mit le feu aux meubles et aux registres. Pendant les huit jours que durèrent ces désordres, on avait eu la pensée de faire célébrer par des fêtes, le 2 et le 3 juillet , la réunion des trois ordres à Paris en une seule assemblée. Un Te Deum fut chanté à Saint-Jean; à ce verset de VExaudiat : Ipsi obligati sunt et ceciderunt, nos aiUem surreximus et erecti sumus , une partie des auditeurs , saisissant l'allusion, fit entendre des applaudissements bruyants. Tous les citoyens ne considéraient point avec la même impassibilité la chute de l'autorité royale : ceux que le peuple soupçonnait de trop de sympathie pour le pouvoir déchu furent insultés et menacés; on brisa celles des fenêtres qui n'étaient point illuminées. Cependant le pillage et la destruction des barrières n'étaient point encore réprimés le 8 juillet, et l'audace des perturbateurs de la paix publique paraissait s'accroître : en présence d'excès si graves, l'administration ne pouvait demeurer inactive ; elle appela

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un fort détachement du régiment de dragons caserne à la Croix- Rousse , et mit en mouvement la compagnie du guet. Attaqués avec vigueur, les hommes de l'émeute résistèrent; il y eut de part et d'autre des blessés et des morts : l'ordre cependant fut rétabli. Tolozan de Montfort , prévôt des marchands , qualifia de brigands , dans une ordonnance rendue le 9 juillet , ceux qui avaient détruit les barrières , et prescrivit diverses mesures de police dont il confia l'exécution à un corps de huit cents volontaires, créé spontanément, et formé de citoyens de tous les ordres; les officiers de l'Election reçurent en même temps l'injonction d'opérer le recouvrement des droits d'entrée qui n'avaient point été perçus aux portes et aux barrières pendant la durée de l'émeute. Les Lyonnais de toutes les classes furent expressément invités par leurs magistrats au respect des lois. f

1. — Ordonnance du prévôt des marchands et échevins de la ville de Lyon, du 9 juillet 1789, relative aux brigands qui détruisirent les barrières, et aux moyens a employer pour

éviter pareil désordre. Lyon, impr. de la ville , 1789 , in -fol Aux concitoyens , par Rey,

lieutenant-général de police. Lyon, impr. de la ville, 1789, in-4°. — De la part du Consulat : Avis aux concitoyens. Lyon , impr. do la ville, 1789, iii-fol. — Lettre circulaire des prévôt des marchands et échevins de la ville de Lyon aux curés des campagnes , relative aux droits d'entrée sur les vins et autres objets , et sur la destruction des bureaux de perception , du 4 juillet 1789 ; in-4°. — Adresse des prévôt des marchands et échevins de la ville de Lyon aux curés des campagnes , les priant d'annoncer au prône que , d'après les découvertes faites pendant l'émeute qui vient d'avoir lieu , nous avons eu la preuve qu'il s'est introduit dans cette ville une (ouïe de voleurs et de brigands qui , chassés de cette ville , pourraient se répandre dans les communes environnantes , etc. ; in- 4°. — Jugement prévôlal et en dernier ressort.*... qui condamne Pierre Villarme, natif de Chambéry, âgé de vingt-six ans , à être pendu ; André Gervais , natif de Tours , âgé de vingt-neuf ans ; Philippine Comte , native de Neuville , âgée de quarante ans, à l'accompagner la corde au cou; ledit Gervais , aux galères pour neuf ans , et ladite Comte bannie à perpétuité de la Généralité ; le 7 juillet 1789. Lyon, A. delà Roche, 1789, in -fol. — Ordonnance du roi , du 8 juillet 1789, relative â l'émeute des barrières. Lyon, A, de la Roche , 1789 , in-4°. — De la part de MM. les prévôt des marchands et échevins de la ville de Lyon , relativement â l'incendie et â la dévastation des boréaux de perception : Lettres- patentes du roi qui attribuent les pouvoirs et juridiction nécessaires aux officiers de l'Election de Lyon , pour le recouvrement des droits d'entrée qui n'ont point été payés aux portes et barrières de celle ville pendant le cours de l'émeute ; données le 12 juillet 1789. Lyon, A. de la Roche, 1789 , in-4°. — Ordonnance des prévôt des marchands et échevins de la ville de Lyon , du 17 août 1789 , pour faire rentrer les armes confiées aux citoyens depuis les événements fâchenx qui ont agité celle ville depuis le 50 juin dernier. Lyon, impr. de la ville , 1789 , in-4°. — Ordonnance du prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais , Forez et Beaujolais , du 24 août 1789. Lyon, A. de la Roche, 1789, in -4°. — Ecoutez-nous ( par les amis de la constitution). Lyon, 1789, iu-8°. (Invitation à l'obéissance aux lois, à la suite de la destruction des barrières).

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Tolozan de Montfort avait perdu beaucoup de sa popularité; on le soupçonnait, non sans probabilité, de trop de tendance pour les opinions monarchiques. Un autre Lyonnais non moins distingué avait encouru la même inculpation: probe, actif, éclairé , très bienfaisant , excellent administrateur , Imbert- Colomès n'avait accepté la Révolution qu'avec beaucoup de -restriction et de réserve ; porté à la mairie par l'estime de ses concitoyens , il remplit avec zèle et dévouement les fonctions difficiles qui lui étaient confiées. Sa fortune considérable lui permettait d'encourager les sciences et les arts , et de venir au secours des malheureux; il n'était pas libre de faire tout le bien qu'il méditait ; considéré comme un partisan de la monarchie absolue , le maire de Lyon rencontrait , même au sein de sa propre administration, d'incessants obstacles. Imbert-Colomès offrit sa démission en 1789, et la donna en effet; mais les pressantes instances d'une assemblée extraordinaire , composée des échevins , de la milice bourgeoise et des membres du comité des électeurs , le déterminèrent à rester à son poste.

Des symptômes de désordre commençaient à se manifester dans Lyon même ; il fallait , pour les réprimer , le concours permanent de la milice bourgeoise, des volontaires et du régiment suisse de Sonnenberg. Contenus avec peine , les agitateurs voulaient le renvoi des soldats étrangers ; ils insultaient et attaquaient les militaires isolés. Une compagnie de la garde bourgeoise, qui venait de terminer son service, refusa de déposer ses armes; elle les garda. Fortement menacée , l'administration n'était point débordée encore et résistait avec succès , aidée par le concours dévoué des volontaires et du corps municipal. Imbert-Colomès appelait continuellement les dons du gouvernement au secours des ouvriers sans travail , et s'occupait avec activité et succès des approvisionnements; le prix du pain diminua. Il y avait encore un peu de commerce à Lyon à la fin de Tannée 1789; l'ordre public n'était pas sensiblement troublé. !

I . — Instruction de l'Assemblée nationale , du 14 décembre 1789, sur la formation des nouvelle» municipalités dans toute l'étendue du royaume. Lyon t imprimerie du roi, 1789, in-4°.

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§ III. L'année J.790 s'ouvrit par un grand acte d'administration : un décret de l'Assemblée nationale, rendu le 15 janvier, partagea la France en quatre-vingt-trois départements , et divisa le territoire en fractions à peu près égales en étendue et en population. Leur organisation fut instituée d'une manière uniforme : elle se composa , pour chacun , d'un conseil administratif de trentesix membres , et d'un directoire exécutif représenté par cinq membres.

Bientôt après, l'Assemblée constituante abolit tous les corps administratifs indépendants, les dîmes et les privilèges; elle déclara propriété de la nation les biens du clergé dont la valeur s'élevait à plusieurs milliards, et créa , sous le nom d'assignats, un papier -monnaie qui avait un cours forcé. Les titres et les distinctions nobiliaires furent abolis , et tous les Français déclarés égaux devant l'impôt et devant la loi. Une constitution civile fat imposée au clergé; les prêtres reçurent injonction de lui prêter serment. Cette mesure , qui avait paru très politique , rendit l'Eglise ennemie de la Révolution ; elle faisait violence à la conscience , sans nécessité réelle.

Pendant que ces décrets réorganisaient sur de nouvelles bases la société en France , une vive agitation commençait à troubler la population lyonnaise : Imbert-Colomès luttait avec une difficulté toujours croissante contre les embarras dont ses opinions royalistes entouraient son administration; il y avait scission et rivalité flagrante entre lai milice bourgeoise et les volontaires municipaux; enfin , des clubs s'organisaient dans les principaux quartiers de la ville. On nommait ainsi des réunions , d'abord privées, de citoyens qui s'assemblaient, à jours et à heures fixes, pour discuter entre eux sur les mesures prises par le gouvernement ou par les administrations locales : ces réunions n'eurent dans leur origine aucun caractère offensif, aucune tendance à l'action sur la marche des affaires. Il y avait des clubs pour les principales nuances politiques : à Paris , les députés bretons et leurs amis politiques, les frères Lameth, Barnave, Mirabeau, choisirent pour le lieu de leurs réunions l'ancien couvent des Jacobins dont leur société prit le nom. Ce club s'organisa fortement, eut des affiliations dans les provinces, et exerça bientôt une grande influence sur l'assemblée , sur la municipalité et sur la

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population parisienne. Il avait pour rival le club des amis de la constitution, dont Lafayette et Larochefoucault étaient les principaux membres. Plus puissant sur l'Assemblée constituante que la société des Jacobins, il n'avait pas, à beaucoup près, la même force et la même popularité. Lyon suivait l'impulsion de Paris; il eut ses clubs , mais tous selon l'esprit jacobin : on organisait clans ces sociétés populaires , peu fréquentées par le commerce et par les classes moyennes , la résistance aux administrations locales et les émeutes ; beaucoup d'ouvriers y étaient admis.

Ces assemblées donnèrent le signal d'une insurrection qui éclata le 7 février. Des attroupements considérables s'étaient formés au port du Temple et au port Saint-Paul : ils se composaient d'ouvriers sans travail , de soldats de la milice bourgeoise , et d'étrangers qui poussaient à l'anarchie. Une masse compacte de vingt-cinq mille hommes se précipita sur l'Arsenal, avec le but avoué de s'emparer de trente mille fusils qui y étaient gardés par un poste de vingt-quatre hommes. Déjà trois mille fusils avaient été enlevés , lorsque des détachements de la milice bourgeoise arrivèrent, sous la conduite du commandant général de la garde nationale Dervieu du Villars , et parvinrent à délivrer l'Arsenal. L'ordre n'était pas rétabli; dans la soirée, une foule considérable se rua sur l'Hôtel-de- Ville , annonçant les plus sinistres projets contre le maire Imbert-Colomès : elle les aurait exécutés , sans l'énergique intervention de. la garde nationale appuyée par le concours d'un détachement du régiment suisse de Sonnenberg. Haïs de la population , les soldats étrangers furent assaillis à coups de pierres; ils remplirent cependant leur devoir. Un échevin serré de près , et poursuivi par ce cri : « A la lanterne ! » s'évada par le toit de sa maison. Imbert- Colomès ne pouvait plus administrer; paralysé par tant de résistance et sans appui, même dans son conseil municipal, il donna définitivement sa démission et se retira dans la ville de Bourg ' . Un ancien avocat général, homme d'un sens droit et d'une opinion très modérée , mais d'un caractère faible , et médiocre

1. — EpUre aux citoyens de Lyon , par Imbcrl-Colomés, du 12 février 1790, ûv8«. — Lettre écrite, le 24 février 1790, par M. Imbert-Colomès, ci-devant chargé du commandement de la ville de Lyon, a MM. les officiers municipaux de Boursr. 1790, in-€«.

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administrateur, Palerne de Savy, fut élu maire; il avait pour concurrent un homme de mérite , Jean-Marie Roland de la Platière , qui commençait à prendre une part active aux affaires publiques. Si les doctrines monarchiques avaient peu de partisans, la personne du roi était encore vénérée : le 43 avril, on mit en délibération , dans le conseil général de la commune , la proposition d'élever sur la place des Terreaux une' statue pédestre à Louis XVI , comme au restaurateur de la liberté française, et de graver sur le piédestal la déclaration des droits de l'homme, la date de l'organisation de la municipalité nouvelle , et celle de l'époque de l'établissement du régime de la liberté, selon la loi , par l'Assemblée nationale et par le roi. Le trésor public était fort obéré ; des dons patriotiques pouvaient être pour lui un triste secours : la municipalité de Lyon les sollicita, et invita les dames à faire porter à l'hôtel de la Monnaie leurs bijoux ainsi que leur argenterie *. On avait accueilli avec beaucoup de défiance le papier-monnaie : un député de Lyon , Nicolas Bergasse, lui déclara une guerre acharnée. Ardent, impétueux, adepte enthousiaste du mesmérisme, orateur incorrect et déclama teur, mais véhément, toujours entraîné à l'exagération par la fougue de ses idées , célèbre depuis le mémorable procès pendant lequel il avait attaqué Beaumarchais avec tant de violence , cet avocat commençait à s'alarmer de la rapidité progressive du torrent révolutionnaire. Il considéra comme une fausse et désastreuse mesure la création des assignats, qu'il qualifia d'institution absurde et dangereuse , comparable au système de Law. Ce cri d'alarme ne fut point entendu , et les suffrages donnés par l'immense majorité des citoyens accueillirent les décrets de l'Assemblée ; ils obtinrent , à Lyon , l'adhésion des religieux Feuillants, des Dominicains, des Pères de l'Oratoire du collège de la Trinité, des Augustins, et des religieux de Saint- François à la Guillotière,

I. — Tableau des déclarations pour la contribution patriotique. Lyon, /f*. de la Roche, 1790,io-8o.

Le 10 juin 1790, cette contribution s'élevait a la somme de 5,005,445 livres. (Rapport du procureur- syndic du district de Lyon ; 1791, in-4o). Elle était du quart du revenu de chaque citoyen, et sur sa simple déclaration , et payable en trois termes, fixés au 1*' avril 1790, 1791, 179i. (Gôhos, ML hittor., 89).

884 XVIIIe SIÈCLE. FÉDÉRATION AUX B ROT EAUX.

§ IV. Une manifestation plus éclatante des opinions du peuple lyonnais eut lieu, le dimanche 30 mai, aux Broteaux. La municipalité avait préparé la fête civique de la fédération comme moyen de fusion et de concorde , et elle avait invité les départements voisins à s'y faire représenter par des députations : son appel fut écouté. A quatre heures du matin, des salves répétées d'artillerie annoncèrent cette solennité; pendant que le canon tonnait , la générale était battue dans tous les quartiers de la ville , et les bataillons de la garde nationale s'organisaient. Il y en avait vingt-huit ; chacun avait sa devise , ses emblèmes et son drapeau particuliers : tous se rendirent au lieu qui leur avait été désigné pour point de départ ; dix pièces de canon et un corps peu nombreux de cavalerie les accompagnaient. Ces gardes nationales arrivèrent en bon ordre dans la plaine des Broteaux ; il fallut trois heures pour les faire défiler : elles se rangèrent sur trois lignes en bataillon carré. Les grenadiers pénétrèrent dans l'enceinte et se placèrent auprès des portiques du temple de la Concorde; quatre cent dix-huit drapeaux flottaient dans les airs. Cent cinquante mille spectateurs se pressaient aux alentours du Grand -Camp, et n'étaient séparés de l'enceinte que par un simple ruban tricolore : leur enthousiasme était extrême ; ils saluaient des acclamations les plus vives chaque bataillon au moment de son arrivée. Femmes , vieillards et enfants , ouvriers, bourgeois et gens de la campagne , attirés par la curiosité , se maintinrent dans une tranquillité parfaite pendant la durée de la longue cérémonie. On avait élevé, au milieu du Grand-Camp, un monticule que décorait une statue colossale de la Liberté; de la main gauche elle tenait une branche d'olivier, et de la droite une pique surmontée d'un bonnet phrygien. Un faisceau de colonnes supportait la statue , et s'appuyait sur un immense autel à quatre faces. Le carré formé, l'abbé Benoit-Nizier Servier, curé de la paroisse de St-George , célébra la messe , et aussitôt des députations des gardes nationales fédérées s'avancèrent pour prêter le serment civique. Elles devaient jurer sur l'autel de la Patrie, e.n présence de l'Etre suprême , de maintenir de tout leur pouvoir la constitution du royaume , d'être fidèles à la nation , aux lois et au roi , d'exécuter et de faire exécuter les décrets de l'Assemblée nationale, de protéger les propriétés, d'assurer la

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perception des impôts ordonnés pour le maintien de la force publique , et de consacrer enfin leur fortune et leur vie à la défense de la liberté. Au signal donné, le commandant Dervieu du Villars gravit le monticule et prononça d'une voix forte la formule du serment ; les cinquante mille gardes nationaux qui formaient le carré , s'écrièrent aussitôt d'une voix unanime : « Nous le jurons. » Ce fut un spectacle magnifique ; l'immense assemblée joignit ses acclamations à celles des bataillons de la milice bourgeoise ; des milliers de chapeaux étaient lancés dans les airs, ou soutenus par la pointe des baïonnettes. Un patriotisme ardent échauffait alors tous les cœurs, et, gagnés par l'émotion générale, spectateurs et soldats-citoyens étaient de bonne foi. Cette fête fut terminée par la lecture d'une adresse à l'Assemblée nationale et d'une lettre au général Lafayette ; elle ne se termina qu'à cinq heures et demie du soir. ■

1. — Coufédéralion de Lyon, le 30 mai 1790. Lyon , A. de la Roche, 1790, iu-8°. — Camp fédératif de Lyon, ou Récit de tout ce qui s*e$t passé ce jour et les journées précédentes, par Le Mare. (Sans nom de ville ni d'imprimeur).-— Détail général de tout ce qui s'est passé au camp fédératif de Lyon , les trois journées mémorables des 30, 31 mai et 1er juin 1790, avec le nombre des troupes et celui des drapeaux. (San? nom de ville et d'imprimeur), in-8°. — Compte-rendu des commissaires du camp de fédération à leurs commettants les citoyens de la ville de Lyon. Lyon, Faucheux, 1790, in-4° et in-fol. La dépense n'avait pas dépassé 1 1 ,386 livres, fournie par des contributions volontaires; la recelte s'éleva à 17,236 liv. — Consigne générale pour l'armée nationale à la fédération de Lyon, le 30 mai 1790. Lyon, Aimé de la Roche, 1790, in-8°. — Description des emblèmes et légendes des vingt-huit drapeaux des districts de la garde nationale de Lyon , dans l'ordre qu'ils arriveront au camp de la fédération. Lyon , Faucheux, 1790, in-8°. — Exhortations très pressantes aux confédérés de Lyon (par un vieillard de 91 ans). Lyon , 1790, in-8°. — Almanach de la garde nationale de Lyou pour l'année 1790, suivi du procès-verbal du camp fédératif. Lyon, A. delà Roche, 1790, io-8».

Onze médailles furent frappées pour conserver le souvenir de la fédération lyonnaise du 30 mai 1790; huit sont gravées dans l'Histoire numismatique de la Révolution française par M. Héoin {Paris, 1826, in-4°, p. 99); les trois autres ont été décrites par M. Gonon (Bibliogr. historique de la ville de Lyon pendant la Révolution française, p. 90).

Plusieurs gravures , exécutées d'après des dessins plus ou moins exacts , ont représenté sous divers aspects la vue du camp fédératif; une des meilleures est dédiée à Dewieu du Villars; une autre porte ce titre : Vue d'un rocher élevé dans le centre du camp fédératif tenu dans les murs de la ville de Lyon le 30 mai 1790 , exécuté sous le commandement de M. Dervieu du Villars... d'après les dessins, conduite et inspection de M. Cochet jeune, architecte. Chez Gentot , rue Mercière. — Une troisième gravure par Monlagny, d'après Planterre , plus rare que les précédentes , selon M. Gouon, porte au sommet celte inscription : Médaillon du camp patriotique de Lyon. Quatre médailles commémoralives de la fédération y sont Ggurées.

886 XVIIIe SIÈCLE. — FÉDÉRATION AUX BROTËAUX.

Cinq semaines s'étaient à peine écoulées depuis la fête civique de la fédération au camp des Broteaux qu'une nouvelle émeute éclatait, dirigée encore une fois contre les droits d'octroi et contre les barrières. Alarmée par les manifestations du peuple , la municipalité consulta l'Assemblée constituante qui ordonna la continuation de la perception des taxes. Mais l'agitation croissait sans cesse , et de sanglants conflits paraissaient imminents ; il y avait , toutefois , une sorte d'ordre parmi les perturbateurs de la paix publique : leurs chefs nommèrent des commissaires pour discuter la question avec la commune; ce qu'ils voulaient, c'était la substitution aux droits d'entrée et d'octroi d'une imposition générale. Une foule d'hommes armés se porta le 6 juillet aux barrières , chassa les commis de leurs bureaux et fit entrer , libres de taxe , une quantité considérable de marchandises. Ce fut en vain que la municipalité tenta de réprimer le désordre ; elle fut contrainte d'approuver ce qu'elle n'avait pu empêcher. Mais l'Assemblée nationale eut moins de condescendance : Ghabroud lui fit, sur les troubles de Lyon, un rapport qui fut l'occasion d'une discussion à laquelle prirent part Martineau , Mayet et Périsse ; un décret , rendu le 17 juillet, ordonna le rétablissement immédiat des barrières et le maintien de la perception des droits d'entrée et d'octroi. *

Paris répéta, dans des proportions encore plus grandioses , le 14 juillet, la fête civique du camp des Broteaux; il avaitconvoqué à la confédération du Champ-de-Mars les députés des quatre-vingttrois départements. Au centre de la scène immense se trouvait un autel antique sur lequel l'évèque d'Autun, Talleyrand de Périgord, en habits pontificaux, célébra la messe, environné de quatre cents prêtres vêtus d'aubes blanches et ceints d'une écharpe tricolore. Louis XVI , sa famille et les autorités occupaient une estrade ; les députa dons des départements et la

1. —Gazelle nalionale , ou le Moniteur utiiversel ; 1790 , n° 199, p. 818. — Adresse du Conseil général de la commune de la ville de Ljon aux citoyens de ladite ville , du 20 juillet

1790. Lyon , A. de la Roche, 1790, in-4° Dugas de Bois-Saint-Jusl. Revue provinciale ;

18SI , VI, 144. — Délibération du corps municipal de la ville de Lyon , du 20 août 1790 , concernant l'enregistrement el rexccutioii des décrets de l'Assemblée nationale des 13 et 17 juillet , relatifs au rétablissement des barrières et à la perception des droits d'aides et d'octroi, dus à rentrée de celte ville. Lyon, A, de la Roche , 1790, in-4».

AN II DE LA LIBERTÉ (1790). —XVIIIe SIÈCLE. 887

garde nationale remplissaient l'enceinte , et quatre cent raille spectateurs formaient la bordure du tableau. Le serment civique fut prêté par le roi et par les délégués de la nation avec un vif et sincère enthousiasme ; on eût dit que les partis avaient abjuré leurs querelles. Mais la cour persistait dans ses pensées contrerévolutionnaires , et il était dans la destinée du génie de la Révolution de marcher encore.

La fête de la fédération avait aussi été célébrée à Lyon , sur la place Bellecour , avec un empressement et une harmonie qui annonçaient chez les citoyens beaucoup de patriotisme et d'esprit de concorde : un sanglant incident fît évanouir ces illusions. Trois Suisses du régiment de Sonnenberg se promenaient paisiblement le 19 juillet sur la chaussée Perrache; une rixe, dont la cause était fort légère, survint tout-à-coup entre ces soldats et quelques gens du peuple. Aux menaces succédèrent bientôt les voies de fait, et une multitude enivrée de sa propre colère se précipita sur les odieux étrangers. Deux Suisses parvinrent à s'échapper ; le troisième, nommé Lagier , fut enveloppé de toutes parts, dépouillé de ses armes, renversé et criblé de coups : sa mort était jurée; il n'y avait incertitude que sur le genre de son supplice. Ceux-là voulaient qu'on le jetât dans le Rhône, après l'avoir assommé; ceux-ci, qu'on le pendit : leur avis prévalut. On l'attacha par le cou à la traille qui traversait le fleuve , mais cette corde était trop élastique : en vain le malheureux Lagier sollicitait la pitié de ses bourreaux ; un misérable cordonnier nommé Saulnier lui arracha les yeux avec des ciseaux, et des mégères prêtèrent leur concours à cette mutilation. Couché sanglant sur la chaussée , Lagier fut pendu au premier réverbère; la corde cassa: ses assassins le traînèrent à Bellecour avec un croc, et le hissèrent à une lanterne : ils voulaient , disaient-ils, que l'aspect de ce cadavre glaçât de terreur les aristocrates de ce riche quartier. Cette scène horrible se prolongea pendant plus de six heures , sans qu'aucune intervention de la garde nationale vînt l'interrompre ou la troubler. Averti de ce qui se passait , le commandant Dervieu du Villars montra la plus grande indifférence ; il n'intervint que pour aider à contenir l'exaspération du régiment suisse , qui voulait venger le meurtre abominable de l'un de ses soldats. Il y eut cependant

888 XVIIIe SIÈCLE. MASSACRE DU SUISSE LAGIER.

des poursuites judiciaires; neuf individus , plus compromis que les autres, furent traduits devant le Présidial : on en pendit un , un autre fut roué. Leur supplice ne fit pas disparaître toutes les conséquences de ce meurtre ; la populace avait pris goût au sang. »

§ V. Le mouvement révolutionnaire s'accélérait ; un arbre de la liberté fut inauguré solennellement par la municipalité, le 8 juillet , sur la place des Terreaux , qui prit dès ce jour le nom de place de la Liberté , tandis que celle de Bellecour devenait la place de la Fédération -, Fatigué des insultes qu'il recevait dans l'exercice de ses fonctions , le commandant de la garde nationale , Dervieu du Villars , avait donné sa démission à la municipalité ; il était aimé des classes inférieures et des partisans exaltés de la Révolution. Deux cents ouvriers se rassemblèrent le dimanche 25 juillet, et réclamèrent la réintégration du commandant à son poste. De nouveaux attroupements se formèrent le lendemain; et comme l'autorité ne sévissait point, les hommes de l'émeute désarmèrent le piquet ^ du canton du Griffon, forcèrent l'Hôtel-de-Ville et se dirigèrent en masse sur l'Arsenal protégé par un faible poste, qui fut renforcé aussitôt par divers détachements de la garde nationale, venus sans ordre et sans chef, au premier bruit du .tumulte. Vivement repoussés et chassés de l'Arsenal, les perturbateurs se répandirent dans divers quartiers de la ville et surtout dans le canton de Pierre-Scise; toute la ville était dans une extrême confusion, et grand nombre de citoyens avaient pris les armes. Appelé au secours des gardes nationaux , le régiment suisse de Sonnenberg entra dans la ville et fut accueilli , sur la place du

1. — Discours dans la cause des oeuf hommes accusés d'être les auteurs ou participes (tic) des attentats horribles exercés le 10 juillet 1790 , peudanl six heures , sur un soldat du régiment suisse de Sonnenberg , en garnison à Lyon , par J.-B.-M. Roche , avocat nommé , par le Présidial de Lyon , couseil des accusés. Lyon , Faucheux, 1790 , iu-80. — Jugement présidial et en dernier ressort , du 2 octobre 1790 , qui juge et condamne Denis Saulnier à être rompu vif , et Joseph Dation à être pendu ; et les nommés Ducret , Bourguignon , et Simon Simonet , contumax , à être rompus en effigie sur la place des Terreaux. In-4o.

4. — Procès-verbal de l'inauguration d'un arbre de la liberté sur la place des Terreaux , par la municipalité de Lyon, le 8 juillet 1790. Lyon , hnpr. d'Jmable Leroy, 1790 , in-go.

AN II DE LA LIBERTÉ (4790). XVIIIe SIÈCLE. 889

Concert et aux abords du magasin à poudre , par de nombreux coups de fusil. Beaucoup lui furent tirés du quai de Bourgneuf. Il était neuf heures du soir, quand il se mit en marche pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville : lorsqu'il y arriva, on avait déployé le drapeau rouge ; de forts détachements de gardes nationaux occupaient les avenues de la place des Terreau*; deux canons étaient braqués devant la place des Carmes et la rue Saint-Pierre. On fit des patrouilles toute la nuit ; il n'y avait pas , dans Lyon , des forces suffisantes pour y maintenir la paix publique : un ouvrier, parti le 27 , alla solliciter le concours de la garde nationale de Vienne et des dragons de Penthièvre en garnison dans cette ville. Bientôt arrivèrent le régiment allemand-suisse de Lamarck et le régiment suisse de Steiner.

Le canton de Pierre -Scise avait paru de connivence avec l'émeute; il fut dçsarmé par Tordre d'une commission militaire, présidée par du Foissac : mais sa culpabilité était fort douteuse ; il réclama, et Ici municipalité lui fit rendre ses fusils 4. Un ouvrier nommé Chabrand, convaincu de s'être emparé du poste de l'Hôtel-de-Ville, fut condamné à être pendu; on punit du même supplice Antoine Riton , qui avait désarmé un sergent et insulté le guet. Accusé d'intelligences avec les séditieux , Roland de la Platière se justifia publiquement * : il fut démontré que les ouvriers avaient été poussés à l'émeute par des étrangers mêlés dans leurs rangs , et surtout par des Piémontais.

D'autres désordres , d'une nature fort alarmante , eurent lieu

1. — Proclamation de la loi martiale pour le rétablissement de la tranquillité publique à Lyon , du 26 juillet 1790. Lyon , A. delà Roche , 1790, in-4». — Récit en vers des derniers troubles de Lyon (26 juillet 1790) et de la manière dont ils ont été apaisés , par Capinaud. Lyon , 1790, iii-S°. — Mémoires et plaintes des habitants du canton de Pierre- Scise , formant la 26e section de la ville de Lyon, sur un jugement 'militaire rendu contre eux le 28 juillet 1790. Lyon, 1790, in-4°. — Procès-verbal des délibérations du Conseil général de la commune de Lyon, du 26 juillet 1790. Lyon , A. de la Roche , 1790, in-4°. —Adresse à l'Assemblée nationale, signée par plus de trois cents citoyens du quartier de Pierre-Scise ; in-4°. — Jugement préstdial et en dernier ressort, du 17 août 1790, qui condamne les nommés Jean-Pierre Chabrand et Antoine Riton , dit Couronné , à être pendus pour crime de sédilion , et avec écrileaux devant et derrière , contenant ces mots : Chefs d'émeute et séditieux. Lyon , Bruyset , 1790 , in-4°.

2. — Adresse aux amis de la vérité, par Jean-Marie Roland de la Platière , du 28 juillet 1790. Lyon , À, de la Roche , 1790.

890 xviii6 siècle. — assemblée: constituante.

aux environs de Lyon, dans la nuit du u29 au 30 juillet ; une jacquerie nouvelle menaça les seigneurs dans leurs châteaux. Des bandes de paysans du Dauphiné parcoururent les campagnes, et se livrèrent aux plus graves excès : ils saccagèrent les belles habitations de MM. de Loras , de Leuze , de Combes , de Pusignan et de Saint-Priest; c'étaient les fermiers et les vassaux de ces gentilshommes qui commettaient les plut» grandes déprédations. Tous les titres , chartes et diplômes qui tombaient entre leurs mains étaient immédiatement livrés aux flammes; un couvent fat pillé par eux. Cent cinquante volontaires lyonnais et un détachement de dragons marchèrent contre les paysans , les rencontrèrent et firent un grand nombre de prisonniers qu'ils amenèrent, non sans peine, à Lyon. Les habitants du faubourg de la Guillotière assaillirent, à leur passage , ces cavaliers, et ne renoncèrent à leurs manifestations hostiles qu'en présence des forces supérieures qu'il fallut déployer contre eux.

Si quelques ordres religieux avaient adhéré aux décrets de l'Assemblée constituante , d'autres se montraient peu disposés à les accepter. A leur exemple , quelques chanoines-comtes de Saint- Jean protestèrent contre la constitution civile du clergé dans un chapitre extraordinaire ; ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient participer ni directement ni indirectement à son exécution. Cette décision excita contre le chapitre beaucoup de rumejirs ; la municipalité fit supprimer l'écrit des ci-devant comtes de Saint-Jean , comme attentatoire au respect du aux actes de l'Assemblée '. Huit chanoines, sur trente-deux qui composaient

1. — Chapitre extraordinaire de l'église cathédrale , métropolitaine et primaliale <le Lyon , précédé d'une lettre signée de Gain , cl suivi du formulaire d'un serment en latin , du 11 novembre 1790; in-8°. — Lettre de l'église cathédrale , métropolitaine et primatiale de Lyon , adressée aux administrateurs du département... le 11 novembre 1790. — Arrêté du Conseil général du département de Rhôue -et- Loire , concernant une délibération du ci-devant chapitre de l'église cathédrale de Lyon , du lî novembre 1790. Lyon , Bruyset , 1790 , in-4<>. — Ordonnance municipale qui supprime un écrit ayant pour titre : Chapitre extraordinaire, etc. Lyon , Aimé de la Roche , 1790, in-4°. — Société d^s amis de la Révolution : Adresse aux citoyens , ou réponse à différentes calomnies , suivie île quelques observations sur la protestation du ci-devant Chapitre de Lyon. Lyont 1790, in-8<>. — Ordonnance concernant l'exécution de celle du 12 de ce mois qui a supprimé un écrit ayant pour titre : Chapitre extraordinaire , etc. Lyon, 1790, in-4o. — Proclamation du département de Rhône-et-Loire , concernant l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale sur la constitution civile du clergé. / ;.">»» ,

AN II DE LA LIBERTÉ (1790). XVIIIe SIÈCLE. 891

le chapitre, avaient signé la déclaration; l'un d'eux se rétracta. L'ordonnance municipale niait l'existence du chapitre , et qualifiait de tentative criminelle l'acte des huit signataires. Ces premières hostilités entre des membres du clergé de Lyon et les décrets de l'Assemblée eurent beaucoup d'éclat ; elles présageaient de graves perturbations. 1

$ VI. C'est à la fin de l'année 1790 qu'eut lieu une tentative, mal concertée , de faire de la yille de Lyon le centre d'une contrerévolution dans l'intérêt de la monarchie. Un point d'appui à l'étranger était nécessaire au parti royaliste : on crut pouvoir compter sur le concours des troupes sardes qui devaient envahir la Provence et le Lyonnais par Nice et Chambéry, tandis que le roi , s'échappant des Tuileries , viendrait fixer sa résidence à Lyon. Organisé à Paris par M. de Jorjoyes, le chevalier de Pommerelles et le marquis de Chaponnay , ce plan avait , dit-on, pour agents à Lyon , Imbert-Colomès , Guillin de Pougelon , Régny et Boscary. Quatre émissaires des princes, d'Escars , Maccarty, d'Esgrigny et Tessouet, vinrent examiner sur les lieux la situation des esprits; ils furent bientôt rejoints par quelques gentilshommes venus des provinces voisines, et surtout du Forez et de l'Auvergne. Pour faire de Lyon le siège d'un mouvement contre-révolutionnaire, il fallait nécessairement pouvoir s'appuyer sur le concours de la population : on distribua aux ouvriers un peu d'argent et une grande quantité de brochures royalistes, telles que l'Adresse aux provinces, la Lettre à l'auteur d'un journal connu, le Vœu des Français, et le Discours de Calonne.

ffraytet , 1790, in-4<>. — Déclaration de l'archevêque de Lyon (de Marbœuf ) en réponse à la proclamation du département de Rhône-et-Loire , du 15 novembre... Lyon , 1790 , in-8« —

— Observations philosophiques et tliéologiques adressées à M. de Marbœuf , touchant sa déclaration , etc. Lyon , A. de la Roche, 1790, in-8°.

1. — Boltio , curé de Saint-Jusl , prêta le serment civique en qualité de pasteur ; il Ht de cet acte l'occasion d'uu discours patriotique , qu'il prononça dans sou église à la snite de l'office divin , en présence de la municipalité. L'affluence des spectateurs était grande : « Je me félicite , citoyens , dit Botttn , d'être le premier des pasteurs de cette ville qui ,

- d'après l'article XXXIX du décret du 44 juillet dernier , fera à Dieu et à sa patrie le serment « de lui être fidèle. Ce serment , quoique ordonné par les décrets de l'Assemblée nationale , « était déjà dans mon cœur. »

892 XVIIIe SIÈCLE. COMPLOT KOYALISTK A LYON.

Tessonet envoyait des espions dont il se croyait sur dans les clubs patriotiques , et cherchait à gagner les présidents et les secrétaires de ces sociétés influentes. Quand il comptait sur des prosélytes , il les engageait à faire tous leurs efforts pour soulever le peuple en faveur des princes ; il leur promettait de les présenter au comte d'Artois , et leur disait que , s'ils parvenaient à se rendre maîtres de la municipalité , trois mille hommes armés, déjà prêts, se mettraient en marche pour aller au-devant des princes et du roi. Il y avait chez les agents royalistes de si grandes illusions , qu'ils crurent pouvoir fixer au 13 décembre l'exécution de leurs projets contre -révolutionnaires; mais quelques agents très subalternes, auxquels ils s'étaient confiés, les dénoncèrent. On arrêta Guiilin dePougelon, Tessonet, d'Escars et le comte d'Esgrigny, qui furent conduits au château de Pierre-Scise , accompagnés par les cris du peuple indigné.' Jamais complot n'avait été ourdi si maladroitement et avec plus d'étourderie ; les conspirateurs n'avaient ni moyens d'exécution , ni alliés à l'étranger : ils s'étaient complètement abusés sur les opinions des ouvriers qui n'étaient en aucune façon royalistes , et furent joués par les quelques hommes qu'ils croyaient avoir acquis à leur cause. Voidel fit, le 18 décembre, à l'Assemblée nationale un rapport sur l'intrigue royaliste de Lyon ; l'abbé Maury prit la parole : il éleva des doutes sur la sincérité des témoins, et se plaignit de la violation des formes judiciaires envers les accusés. Barnave répondit à l'abbé Maury; après un court débat , l'Assemblée décréta l'emprisonnement au château de Pierre-Scise des accusés Guiilin, d'Escars et Terrasse de Tessonet', ainsi que leur mise en jugement, et le remplacement du commandant des troupes de ligne , le maréchal-decamp La Chapelle. Elle déclara , en outre , que tous les Français absents du royaume qui n'auraient pas prêté le serment civique dans le délai d'un mois, seraient, par ce fait seul, déchus de leurs grades , emplois et pensions : cette mesure , proposée par

I . — Transférés à Paris , les accusés eurent le bonheur d'être mis en liberté , uprés huit mots d'emprisonnement , à l'occasion de l'amnistie qui suivit la promulgation de la constitution de 1791.

AN II DE LA LIBERTÉ ( 1790). — XVIIIe SIECLE. 893

Barnave et par Mirabeau , était dirigée évidemment contre le prince de Condé , le duc de Bourbon et le comte d'Artois. ■

Le maire de Lyon , Palerne de Savy , et le procureur de la commune, Dupuis , avaient donné leur démission; de nouvelles élections mirent à la tête de la municipalité un médecin d'un grand savoir, Louis Vitet, auteur d'écrits estimés, et, ce qui le recommandait davantage , partisan enthousiaste de la Révolution. Vitet favorisa l'établissement des clubs , et servit de tout son pouvoir ces sociétés populaires. Au même temps Imbert- Colomès prononçait au sein du corps administratif dont il Élisait partie un discours imprudent qui souleva contre lui un violent orage : une visite domiciliaire fut faite chez lui ; on mit ses papiers sous les scellés, et il fut détenu pendant quelque temps au château de Pierre-Scise. Aucune main n'était assez puissante pour ralentir la marche de la Révolution.

§ VH. L'année 1791 s'ouvrit, à Lyon, sous des auspices assez calmes, malgré la situation particulière dans laquelle se trouvait le département relativement au clergé.

Profondément religieuse , la population des campagnes repoussait les prêtres qui avaient prêté serment à la constitution civile du clergé , et entourait de tous ses respects ceux qu'on nommait insermentés ou réfractaires ; il en était de même dans

4. — Gazette nationale , ou le Moniteur universel ; 1790, p. 460. — - Délibération du corps municipal de la ville de Lyon , du 13 décembre 1790, relative à une conspiration qui devait éclater le 13 décembre , et qui fut déjouée , etc. Lyon, A. de la Poche, 1790, in-4° et in-8°.

— Jugement patriotique , et en dernier ressort , qui condamne les nommés Guillin de Pougelon , d'Escars , Terrasse dit Tessonet et consorts , à être pun is selon la sévérité des lois , pour crime de lèse-nation , etc. (Pamphlet). Lyon, aux dépens de V Aristocratie , 1790, in-8°.

— Extrait du registre des délibérations du Conseil général du département de Rhône-et- Loire, du 17 décembre 1790. Lyon , Bruyset, 1790, in-4°. — Décret sur la conspiration do Lyon , précédé du rapport fait à l'Assemblée nationale , au nom de son comité des recherches , par Charles Voidel , membre de ce comité; séance du 18 décembre. Paris, impr. nationale , 1790 , in-8». — Loi qui ordonne que les sieurs Guillin , d'Escars et Terrasse , accusés de conspiration et détenus a Pierre-Scise , seront transférés à Paris , pour leur procès leur être fait, soit par la haute Cour nationale , soit par tel autre tribunal provisoire que l'Assemblée nationale jugera convenable. Paris, imprimerie royale, 1790, in-4©. — Ruse contre ruse , ou Récit de l'arrestation dn sieur Régny , de Saint- Etienne , neveu du conspirateur Guillin dit Pougelon , détenu ci devant dans le château de Pierre-Scise. Lyon , 1790, in-8o.

894 XVIIIe SIÈCLE. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

la ville , quoique à un degré moindre. Beaucoup de paroisses se refusaient à recevoir les soins spirituels des curés constitutionnels ; ils étaient mal vus et quelquefois insultés par les paysans , malgré la protection du directoire du département et de la loi. Encouragés par l'archevêque de Marbœuf , la plupart des curés et des vicaires s'étaient refusés à reconnaître les décrets de l'Assemblée; ils préféraient leur déchéance et une vie de privations et de misère au malheur de prononcer un serment que leur conscience réprouvait. Grand nombre trouvaient un asile et des secours auprès des familles pieuses ; quelques autres, redoutant la persécution , abandonnèrent la France et cherché^ rent quelque tranquillité à l'étranger. Comme la rigueur des poursuites contre les prêtres réfractaires allait toujours croissant, le chiffre des émigrants augmenta dans une proportion rapide. Ce n'était pas toujours sans courir de grands dangers que ces prêtres parvenaient à gagner la frontière : les chanoines de Pingon et de Rully se rendaient en Savoie sous un travestissement ; ils se disaient marchands drapiers ; arrêtés à Belley , ils furent obligés de déclarer leur qualité , et n'obtinrent pas sans difficultés la permission de continuer leur route. Tous ces prêtres respectables, qui ne voulaient pas se soumettre à la constitution civile du clergé , étaient nécessairement peu disposés en faveur du nouvel ordre de choses ; leur situation précaire et les persécutions incessantes dont ils étaient l'objet les poussaient dans l'opposition. Leur influence fut considérable. '

Cependant l'Eglise constitutionnelle de Lyon n'avait pas de chef, et le moment de lui en donner un était venu. Assemblés le 1er mars dans la cathédrale, les électeurs de Rhône-et-Loire procédèrent à la nomination d'un évêque ; sur quatre cent quatre-vingt-quinze votants, l'abbé Lamourette, vicaire général d'Arras , réunit deux cent soixante - quatorze suffrages : il fut

1 . — Arrêté du Directoire du département de Rhône-et-Loire , concernant les ecclésiastiques non assermentés , du 15 août 1791. Lyon , À. de la Boche , 1791, in-4o. — Arrêté du Conseil général du département de Rhône-et-Loire , concernant le remplacement des curés non conformistes , qui , par leurs discours , agitent les consciences faibles et les éloignent de la soumission ducaux lois de l'Etat. Lyon , A. de la Roche , 1791 , in-4o.

Ces arrêtés furent renouvelés très fréquemment.

AN III DE LA LIBERTÉ (1791). — XVIIIe SIÈCLE. 895

élu '. Esprit fougueux, ardent, et imbu des idées philosophiques du temps, l'abbé Lamourette s'était formé à l'école de Mirabeau; c'est lui qui avait écrit le projet d'adresse aux Français sur la constitution civile du clergé. Cependant , malgré ses sympathies pour la Révolution, il détestait les hommes de sang, combattait l'esprit de faction, et ne voulait que la liberté légale; il lut sacré à Paris le 27 mars *. Sa nomination lui donna peu de crédit, et fut l'occasion de quelques désordres : on faisait des prières publiques dans l'église de Saint-Nizier pour l'ex-archevêque de Lyon , de Marbœuf ; un des assistants s'écria : « Nous n'avons qu'un évéque constitutionnel, et c'est l'àbbé Lamourette. » Ces paroles furent le signal d'un long tapage ; le maire Vitet conduisit lui-même l'abbé Linsolas dans une maison de correction.

Mirabeau venait de mourir , emportant avec lui dans la tombe les derniers lambeaux de la monarchie; la Société des amis de la constitution fit célébrer en son honneur , le 8 avril , un service funèbre dans l'église des Cordeliers. Un catafalque pyramidal avait été dressé au milieu de la nef; Jolyclerc prononça l'oraison funèbre de l'Hercule de la liberté française , en présence de six mille assistants et du corps municipal1. Le maire Vitet assista à cette cérémonie ; il venait d'envoyer à Paris une dépu-

1. — Procès verbal de l'Assemblée des électeurs du département de Rbône-et-Loire , réunis dans l'église métropolitaine de Saint -Jean , le 27 février 1791. Lyon, A. de la Roche, 1791, in-4«. — Lettre pastorale du citoyen Lamourette , évéque du département de Rhôneet-Loire, aux fidèles de ce département , datée de Paris du 7 avril 179". Lyon , A. Leroy , l79t,in-8°.

2. — Voici les titres que prenait le nouvel évéque : « Citoyen Adrien Lamourette , par la miséricorde divine dans la communion du Saint-Siège apostolique , èvèque du département de Rhône-et-Loire , métropolitain du Sud-Est. » (Almanach républicain pour l'année 1793 )

5. — Oraison funèbre de Mirabeau , prononcée par l'abbé Jolyclerc , ci-devant bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, dans l'église des ci-devant Cordeliers , te 8 avril 1791. Lyon , Faucheux, 1791, in-8». — Eloge civique d'Honoré-Gabriel-Riquetti Mirabeau, prononcé devant la Société des amis de la constitution , séante dans l'église des Cordeliers, à Lyon , par Charles Caillât. Lyon, Périsse, 1791, in-8°.

De grands honneurs furent rendus , a Lyon , à Mirabeau : sur la proposition de Lémontey , tous les membres de la municipalité prirent le deuil pour huit jours ; le maire invita Ior Lyonnais , par une proclamation, à le prendre; les membres du Directoire du déparlement suivirent l'exemple de la municipalité.

l al ion chargée d'une mission difficile. La situation financière de la ville de Lyon était déplorable; il y avait peu de commerce, peu d'industrie , et les événements politiques avaient introduit une extrême perturbation dans les revenus déjà insuffisants de la cité. On ne pouvait compter sur la perception régulière des octrois , toujours odieux au peuple et continuellement menacés. C'était pour le service du pays que la ville avait contracté une dette de quarante millions ; la députation lyonnaise demandait que la France fiU chargée du paiement , et que l'arriéré de la ville de Lyon fût déclaré dette nationale. L'Assemblée constituante se montra peu favorable à ce projet : elle avait des sujets graves d'inquiétude.

Le comte d'Artois travaillait avec la plus grande activité à soulever l'Europe contre la France ; c'est lui surtout qui pressait les cabinets étrangers de se hâter : une entrevue eut lieu à Mantoue entre ce prince, le ministre Calonne et l'empereur Léopold. Le comte de Durfort vint annoncer au roi de France les secours prochains de la coalition : Louis XVI avait déjà résolu de quitter furtivement Paris. Bouille lui est dévoué, et répond de l'armée qu'il commande; il a déjà fait ses préparatifs : un camp est établi à Montmédy , et, sous des prétextes spécieux, des détachements seront échelonnés sur la route, Après avoir tout disposé pour leur départ , le roi et sa famille quittent , dans la nuit du 20 juin, le château des Tuileries, et échappent à la surveillance qui les obsède. Mais leurs mesures ont été mal prises , et ils accumulent , dans leur fatal voyage , imprudences sur imprudences; la royale famille ne saurait se cacher avec trop de soin, et elle semble avoir tout fait pour appeler sur elle l'attention publique. Reconnu à Saint e-Menehould, Louis est arrêté à Varennes par le maître de poste Drouet : Bouille ne peut agir ; un aide -de -camp de Lafayette arrive, porteur d'un ordre de la municipalité de faire retourner immédiatement le roi à Paris. Ce désastreux événement produit sur la France une sensation profonde , et n'est pas sans influence sur une catastrophe qui a lieu peu de jours après aux environs de Lyon : peu d'épisodes de l'histoire de la Révolution sont aussi horribles.

§ VIII. Un vieux marin , ancien capitaine de vaisseau , chevalier de Saint-Louis dès Fàge de seize ans , pour un acte de

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courage mis à Tordre du, jour de l'année, Guillin - Dumonte habitait le château de Poleymieux, avec sa femme âgée de vingtdeux ans et quelques dames de sa famille : il avait deux enfants au berceau. Frère de ce Guillin-Pougelon qu'on a vu compromis dans la conspiration royaliste, Guillin - Dumontet avait habile Flnde.et commandé au Sénégal : c'était un homme d'une grande bravoure et d'une parfaite loyauté , mais violent , dur pour les autres comme pour lui-même, et trop peu circonspect dans ses paroles sur la Révolution et les révolutionnaires. Son château passait dans le pays pour un foyer de royalisme ; en 1791 , les seigneurs les plus bienfaisants étaient haïs et menacés par leurs vassaux : Guillin - Dumontet était en même temps suspect et redouté. On avait fait au château de Poleymieux une visite domiciliaire qui n'avait pas calmé la défiance générale, bien qu'elle n'eût fourni aucun motif légitime de suspicion. Tout le pays était sous l'impression vive de la fuite du roi ; on parlait beaucoup, dans les campagnes du Lyonnais, de l'invasion des armées étrangères et du concert des royalistes de l'intérieur avec les émigrés. Telle était la situation des esprits , lorsque , le dimanche 26 juin , une vive irritation contre le propriétaire du château de Poleymieux se manifesta parmi les habitants de la commune. Informée de ces dispositions malveillantes pendant la messe à laquelle elle assistait , Mme Guillin se hâta de rentrer au château et d'avertir son mari qui annonça l'intention de se défendre s'il était attaqué. Deux corps municipaux, venus de Ghasselay et de Quincieux, avaient pris le chemin du château ; ils furent rejoints par la municipalité de Poleymieux : les maires étaient ceints de Fécharpe tricolore. L'objet de leur visite était une nouvelle perquisition domiciliaire : on avait parlé d'armes et de munitions cachées. Sommé de faire ouvrir la porte de son château , Guillin-Dumontet déclara qu'il était prêt à obéir si on lui exhibait un ordre légal; il n'y en avait pas. Gomme on insistait avec violence pour entrer , Guillin saisit au collet un des hommes qui se présentaient pour forcer le passage , tira un pistolet de sa ceinture et fit feu ; mais le coup ne partit pas. Aussitôt l'irascible vieillard se dégagea des assaillants, ferma brusquement sa porte sur eux et fit ses préparatifs de défense. Il avait auprès de lui un nègre et un petit nombre de domestiques : ses armes con-

898 XVIIIe SIÈCLE. — MASSACRE DE GU1LLIN-DUMONTET.

sistaient en quelques fusils et en un tromblon. L'exaspération des paysans était devenue extrême; Mme Guillin parlementa: elle offrit l'entrée libre du château à une députation des municipalités ; cette proposition fut accueillie. Quelques hommes furent admis dans l'intérieur du château , fouillèrent partout et ne trouvèrent que des armes ordinaires. Leur rapport ne calma nullement la multitude. De nombreux coups de fusil criblèrent la porte et les fenêtres ; Guillip avait revêtu son vieil uniforme : il riposta ; plusieurs paysans furent grièvement blessés. La vue du sang porta jusqu'à la rage l'irritationîde la multitude ; elle se ruait contre la porte , qui ne pouvait faire une bien longue résistance. Dans cette situation si critique , Mme Dumontet , prenant ses deux enfants entre ses bras , se jeta au milieu des assaillants , fit un appel à leur justice et implora leur pitié ; ces hommes furieux ne l'écoutèrent point et la retinrent comme otage. Quelques officiers municipaux s'exposèrent à un véritable danger pour protéger le château , mais leurs efforts échouèrent : on parvint à briser la porte, et la foule, poussant des cris de mort, se précipita dans l'intérieur de l'habitation. Pourchassé de retraite en retraite et d'étage en étage, Guillin faisait toujours feu avec son tromblon; ses domestiques s'étaient enfuis: provisions de grains, vin , mobilier , argenterie , tout fat pillé et saccagé par les assaillants ; ils mirent le feu au château. Acculé dans un donjon et environné de tourbillons de fumée et de flammes , Guillin défendait l'accès de l'escalier, et refusait obstinément de se rendre; atteint d'une balle au front,, il tomba : aussitôt une troupe de forcenés, se précipitant sur lui , le percèrent de mille coups, et dépecèrent le cadavre en lambeaux. Ceux-là se lavaient les mains et le visage dans le sang du vieillard; ceux-ci traînèrent ses membres encore palpitants : un d'eux , boucher de son état , coupa le cou et suspendit la tète à l'extrémité d'une fourche. On assure qu'un des bras du veillard, envoyé au village de Chasselay, y fut rôti et mangé : une enquête judiciaire constata ces incroyables atrocités.

Protégée par deux paysans , Mme Guillin , pour éviter une mort certaine , s'était échappée avec beaucoup de peine de l'asile dans lequel elle s'était réfugiée , portant dans ses bras le plus jeune de ses enfants ; les assassins la poursuivirent , et l'attei-

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gnirent sur le bord de la Saône , au moment où les pieds ensanglantés de la malheureuse n'avaient plus la force de se détacher du sol. Heureusement un détachement de gardes nationaux lyonnais , commandé par Valesque , arriva assez à temps pour prévenir un nouveau crime.

L'enquête sur ce déplorable événement fut faite avec beaucoup de soin par le juge du district de la campagne de Lyon. M™6 Guillin présenta sa plainte à l'Assemblée nationale, et fut entendue dans la séance du 1 3 août (le président Victor de Broglie lui avait accordé la parole). Elle exposa les faits avec simplicité et sans exagération, nia que son mari eût fait usage de ses armes , et réclama la mise en liberté de son beau-frère Guillin de Pougelon , vieillard septuagénaire , tuteur de ses enfants. Une députation du village de Chasselày exposa , quelques jours après, les faits à sa manière: Guillin, aggresseur, avait constamment répondu par des actes de violence aux sommations légales qu'on lui adressait. La Société populaire de Lyon appuya ces récriminations, et donna tort à la victime. C'est ce que ne fit point l'évêque constitutionnel Lamourette : « H n'y a ni liberté ni bonheur à « attendre de la constitution sage et sublime qui vous promet « l'un et l'autre , écrivait-il à ses concitoyens , si vous vous attri- « buez l'épouvantable droit d'immoler tumultuairement tout « citoyen qui vous paraît équivoque, et de livrer ses possessions « à la fureur des flammes. » Le meurtre de Guillin-Dumontet* n'avait pas été prémédité, rien n'est plus évident; c'était une perquisition domiciliaire que voulaient faire les trois corps municipaux. Guillin était dans son droit en ne voulant ouvrir son domicile qu'à un mandat légal ; il eut tort de tenter une défense impossible. Quand le sang eut été répandu, Penivrement de la lutte et de la poudre transforma tout-à-coup en cannibales les assaillants déjà fort mal intentionnés. Ce meurtre affreux d'un vieillard dans son domicile excita peu de sympathies, et ne fut point puni par la justice impuissante. '

1. — Gazette nationale, ou le Moniteur , séance du 13 août 1791. — Mercure de France , du 20 août 1791. (L'article est de Maltet du Pan ). — Nouvelles Archives du Rhône , 1 , 185. — Extrait du registre des délibérations des corps administratifs réunis en l'hôtel de la Commune de Lyon, le 28 juin 1791. Lyon, A. de la Roche, 179l,in-4°. — Discours prononce

900 XVIIIe SIÈCLE. ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

§ IX. 11 n'était qu'un acte fort excusable de la vengeance populaire , selon les clubs de Lyon , dont les opinions démagogiques étaient exprimées avec violence dans le Moniteur du Rhône par un homme dont le nom devait être condamné à une hideuse célébrité , Carrier. Poursuivi par le procureur général à l'occasion de ses prédications furibondes de chaque jour , le journaliste fut acquitté et continua. Les sociétés populaires avaient peu de confiance dans le maire , malgré le zèle avec lequel il persécutait les prêtres réfractaires ; Vitet, découragé, eut plusieurs fois la pensée de se démettre de ses fonctions. Si la majorité des Lyonnais professait des opinions modérées , la fraction jacobine devenait plus violente et parlait haut : elle recevait beaucoup de force des imprudentes manifestations royalistes de quelques groupes déjeunes gens au théâtre. Les applaudissements qu'ils donnaient à Richard-Cœur-de-Lion et à la Partie de chasse de Henri IV servaient de texte aux déclamations de Chalier, et exaspéraient l'esprit révolutionnaire. Grand nombre de femmes du peuple , vivement préoccupées par les idées patriotiques , s'étaient aussi organisées en société populaire; elles avaient un secrétaire , un président , un règlement, et s'étaient dévouées à la patrie et à la loi. *

à la barre de l'Assemblée nationale , à la séauce du soir , du 10 septembre 1791 , par l'orateur de la dépulation de Chassclay, et pétition du comité central des trente-une sociétés populaires des amis de la constitution établies a Lyon. Lyon, 1791 , in -4°. — Lettre circulaire de l'évéque (Lamourette) du département de Rhone-et-Loire... aux municipalités, gardes nationales et habitants des paroisses rurales de son diocèse , du 29 juin 1791. Lyon , A. Leroy, 1791, io-8°.

1. — Règlement de l'associa tiou des citoyennes de Lyon particulièrement dévouées à la patrie et à la loi; fait et clos à Lyon, le 1" octobre 1791 , Tau III de la liberté. Signé: Sobry, président ; Martin , vice-président; femme Sobry, présidente.

La société tenak ses séances tous les dimanches , à l'heure deê vêpres , dans une maison située rue Pas-Etroit , faisant l'angle de la rue Commannot , et se rendait processionnellement et bannière déployée aux offices religieux de l'église de Saint-Jean. Voici la formule du serment : « Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi ; je jure de porter, en toute n occasion , mon mari , mes frères ou mes enfants a remplir leurs devoirs envers la patrie ; « je jure d'apprendre à mes enfants , ou à tous autres sur qui j'aurai autorité , à préférer la « mort à l'esclavage. »

Attaqué par le journaliste Prudbomme , te club des femmes lyonnaises se défendit. Voyez Réponse des citoyennes de Lyon au citoyen Prudbomme. Signé : Cbarlon, présidente. (Goaoti, Bibliogr, histor. , p. 146.)

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Les membres de l'Assemblée nationale avaient accompli leur œuvre en donnant à la France nne constitution; acceptée par le roi , elle fut proclamée solennellement à Lyon. Un Te Deam fut chanté à Saint-Jean en présence de tous les corps constitués ; Lamourette prononça un discours f , et une proclamation des administrateurs du département invita tous les habitants de Lyon à l'union, à la concorde , et à se considérer comme un peuple de frères. On s'occupa aussitôt de la nomination des députés à l'Assemblée législative, et voici quels noms obtinrent la majorité des suffrages : Blanchon de Ghazelles ; George Caminet , négociant; Chirat, procureur général syndic; Adrien Lamourette; Pierre-Edouard Lémontey; Jovin-Mothe , de Saint- Etienne ; Sage , administrateur du département ; Colomb du Guast, juge de paix à Saint-Chamond ; Dupuy, de M ontbrison ; Duvant, homme de loi à Néronde; Larochette, procureursyndic à Roanne ; Michon-Dumarais ; Sanlaville, notaire à Beaujeu ; Meunier , propriétaire à Lantignié ; Thevenet , cultivateur. On nomma députés suppléants Dubouchet de Montbrison, Marcellin Bérard, Henri- Joseph Estournel, Peillon et Clerjon.

'Aucun des députés du Lyonnais , du Forez et du Beaujolais , à l'Assemblée constituante, n'avait pu être envoyé à l'Assemblée législative; un décret formel s'y opposait: ils avaient rarement pris la parole , et s'étaient peu mêlés aux débats politiques de cette grande époque.

L'Assemblée constituante avait été fractionnée en partis dès les premiers jours de son existence. Maury et Gazalès représentaient la noblesse , le clergé et le gouvernement monarchique. Monnier et Lally-Tolendal voulaient un gouvernement représentatif à deux chambres. Plusieurs hommes habiles , Barnave , Duport, Syeyes, et au premier rang Mirabeau , étaient les chefs

1. — Discours prononcé par l'évéque métropolitain do département de Rbône-et-Loire , avant le Te Deum ebauté le 35 septembre 4791, à l'occasion de la proclamation de la consti. tutiou. Lyon, 1791, in-8°. — Adresse des administrateurs du département de Rbône-et- Loire a tous les citoyens du département. Lyon , A, delà Roche , 1791 , io-4° et in-8°. — Extrait du registre des délibérations du Directoire du département de RUône-et-Loire , du 17 septembre 1791 , à deux heures du, matin. Lyon, A. de la Roche, 1791, in- 4°. — Adresse au roi , les administrateurs du Directoire du département de Rhônc-ct-Loire , du 1 7 septembre 1791. Lyon, //. d* la Roche, 1791, in-4°.

902 XVIIIe SIÈCLE. ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

du parti populaire. Ces diverses opinions politiques furent souvent aux prises , et leurs luttes devinrent des combats de géants. Des hommes d'une haute capacité et d'un vrai patriotisme , d'habiles administrateurs et des orateurs éloquents brillèrent d'un grand éclat dans cette assemblée ; elle était appelée à reconstruire l'édifice social , et ne sut cependant que détruire. À beaucoup d'égards , cependant , la constitution de 1791 était bien l'expression des idées et des besoins de son époque; elle donnait le pouvoir à la classe moyenne, consacrait l'égalité, supprimait le régime féodal , reconnaissait en principe le dogme de la souveraineté populaire, remettait les offices, les administrations , les municipalités et les tribunaux à la classe éclairée de la nation , et ne laissait au peuple d'autre intervention directe dans les affaires que l'élection primaire. Il n'y avait plus de titres héréditaires ni de privilèges. Le défaut capital de cette constitution , c'était d'avoir dans l'autorité royale un contre-poids trop faible. On ne l'exécuta point , et elle ne fut jamais qu'une utopie, oubliée dès que la guerre eut donné plus de force à la puissance populaire et d'influence à l'élément démocratique. Ce fut une transformation totale que l'Assemblée voulut faire subir à un ordre politique dans lequel il y avait beaucoup à détruire, mais aussi beaucoup à conserver; si la constitution de 1791 rendit impossibles les abus d'autorité de la puissance executive , elle ne mit aucune digue à la licence populaire qui l'anéantit bientôt. Non moins que la monarchie , l'Assemblée abusa de sa force : son enthousiasme exagéré pour l'égalité la conduisit à de grands écarts ; son patriotisme était sincère , mais il lui fit commettre la faute capitale d'exclure ses membres de la législature suivante. Dans le court espace de vingt-huit mois , elle a rendu deux mille cinq cents lois ou décrets. Appelée à tout consolider, l'Assemblée constituante laissa le pays en pleine révolution : on lui doit toutefois une multitude d'améliorations qui ont survécu, et dont plusieurs sont capitales.

. § X. Arrivé à une époque de transition et de rénovation générale, je ferai connaître l'organisation ecclésiastique , politique, municipale et judiciaire du Lyonnais, telle qu'elle existait encore en 1790 et pendant les six premiers mois de 1791 : il

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faut prendre congé de l'ancienne constitution sociale; d'autres leirms vont commencer.

L'archevêque de Lyon , Yves- Alexandre de Marbœuf , primat des Gaules , exerçait à ce titre sa juridiction sur les métropoles de Lyon , de Paris , de Tours et de Sens : il avait pour évéques suffragants ceux d'Autun , de Dijon , de Mâcon , de Langres, de Ghàlon et de Saint-Claude , et était assisté par douze vicaires généraux , un procureur général et un secrétaire. Quoique dépossédé de la plus grande partie de son ancien pouvoir temporel, cependant l'archevêché conservait encore un reste de juridiction laïque sur les terres et seigneuries de Pierre-Scise à Lyon, d'Oullins et de Ternand en Lyonnais. Pierre-Scise comprenait les deux côtés de la rue de Bourgneuf , depuis la maison des Quatre-Fils Aymon jusqu'à la porte du château, et depuis cette porte jusqu'à celle du monastère des Deux-Amants (seulement du côté de la Saône). Cette juridiction se composait ainsi: un juge, un procureur fiscal général, un greffier, un commissaire de police et un huissier. Un bureau de conseil charitable était chargé de régler à l'amiable toutes les contestations sur lesquelles les parties voulaient bien s'en rapporter à sa décision: on y comptait trente-quatre membres , présidés par l'archevêque; un officiai primati al , un vice -gérant, neuf assesseurs, un promoteur et un promoteur-substitut formaient la juridiction ecclésiastique. Le tribunal de l'Officialité métropolitaine connaissait des causes qu'on y portait par appel de l'Officialité ordinaire de Lyon et de celle des suffragants ; on appelait de ses décisions à l'Officialité primatiale : ce tribunal se composait de l'official métropolitain , d'un vice-gérant , de cinq assesseurs et des promoteurs de la primatiale. On portait au tribunal de l'Officialisé ordinaire toutes les causes personnelles des ecclésiastiques, celles qui regardaient les sacrements, les vœux de religion , la discipline ecclésiastique et les matières spirituelles. C'est de la chambre souveraine du clergé que ressortissaient les appels des jugements rendus par les chambres diocésaines sur les décimes et les autres impositions ecclésiastiques : elle comprenait dix -huit diocèses, et comptait seize membres assistés d'un promoteur, d'un secrétaire et d'un greffier. La chambre diocésaine connaissait en première instance des

décimes et des impositions du clergé de Lyon ; six conseillersdéputés , un procureur et un greffier la formaient. On comptait parmi les officiers du clergé un receveur général, un greffier, un notaire, un provincial des décimes de la généralité de Lyon , enfin des expéditionnaires en cour de Rome. On sait combien était puissante et vénérée l'Eglise de Lyon ; à Péglise primatiale , métropolitaine et cathédrale de Saint-Jean se rattachait le célèbre chapitre composé de trente-deux chanoines, dont le premier était le roi de France. Ils prenaient , comme on le sait , la qualité de comtes de Lyon , et étaient tenus de faire preuve de seize quartiers de noblesse , soit du côté paternel , soit du côté maternel ; venaient ensuite quatre custodes , sept chevaliers, un théologal, et un nombre considérable d'ecclésiastiques pour le service de l'église de Saint-Jean et de l'église paroissiale de Sainte-Croix. Ce noble chapitre avait une justice séculière , haute, moyenne et basse , qui s'étendait dans le cloître de son église et de celle de Fourvière , sur les quartiers de Serin et de l'Observance , et dans cinquante-deux paroisses hors de la ville : ils possédaient de riches terres , administrées par un seigneur mansionnaire et des officiers. Un autre chapitre d'un ordre élevé était celui de Saint-Just, composé de deux dignitaires et de dix-huit chanoines; son grand obéancier, orateur-né du clergé de Lyon , portait , en cette qualité , la parole à l'entrée des rois , des papes et de leurs légats. Ce corps ecclésiastique avait une justice du glaive qui s'étendait sur tout le personnel de son église; sa baronnie avait une justice séculière, haute, moyenne et basse , sur les paroisses de Saint-Just et de Saint-Irénée , sur le lerritoire de Fourvière et sur diverses paroisses voisines : plusieurs baronnies en dépendaient. Les autres églises de Lyon étaient celles de Saint-Paul et de Saint-Laurent , de Fourvière , de Saint-Nizier, de Saint-Martin d'Ainay, de Notre-Dame de la Platière, de Saint -Irénée, de Saint -Pierre, de Saint -Saturnin, de Saint-Pierre-le- Vieux , de Saint-Vincent , de Saint-George , de la Commanderie de Saint - Antoine , et enfin les paroisses des faubourgs. Il y avait deux séminaires , celui de Saint-Irénée et celui de Saint -Charles; et des communautés séculières, celles de l'Oratoire, les missionnaires de Saint -Joseph et de Saint- Laurent, et des chanoines réguliers Trinitaires. On comptait de

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nombreuses communautés régulières d'hommes : c'étaient les Dominicains ou Jacobins , les Gordeliers de Saint-Bonaventure , les Carmes de l'ancienne Observance , les Grands- A ugus tins, les Gordeliers de l'Observance, les Minimes , les Capucins , les Chartreux , les Pères du tiers-ordre de Saint-François , les Carmes- Déchaussés, les Feuillants, les Capucins du petit Fores t, les Récollets et les Augustins réformés (les Célestins avaient été supprimés en 1779). Voici quelles étaient les abbayes de filles : Saint-Pierre-les-Dames, la Déserte, Chazaux , le prieuré de Saint- Benoît ; les communautés de Sainte- Claire , de Sainte-Elisabeth , des Deux -Amants, des Ursulines, de la Visitation de Sainte- Marie, des Carmélites, des Annonciades, des Bleus-Célestes, de la Visitation de Sainte-Marie-des-Chafnes , des Bernardines et du Verbe-Incarné. Telle était , sans y comprendre les confréries de Pénitents , l'organisation, en 1790 , de l'Eglise de Lyon.

C'était au gouverneur, le duc de Villeroi, qu'appartenait \ l'autorité supérieure : il avait pour lieutenant-général le duc de 1 Castries ; le marquis de Scépeaux et le chevalier d'Esquelbecq / commandaient pour le roi. Une compagnie générale de la mare- ' chaussée faisait partie de la troisième division du royaume; Jean-Louis Clapeyron en était le lieutenant-général. Il y avait à Lyon un corps royal des officiers d'artillerie , un commissariat des guerres , et plusieurs compagnies des chevaliers de l'Arquebuse , dont la plus ancienne prétendait remonter jusqu'au quinzième siècle.

L'administration municipale avait conservé sa forme : un prévôt des marchands , quatre échevins , douze conseillers de ville, un avocat et procureur général, un secrétaire, un trésorier et receveur général, tels étaient ses principaux fonctionnaires. Il faut ajouter à cette liste le capitaine de la ville , le secrétaire du consulat et du commerce , le secrétaire de la prévôté des marchands ; l'architecte-inspecteur des bâtiments et édifices de la ville , les mandeurs , des commis , etc. Un intendant faisait partie de l'administration supérieure ; il avait un subdélégué général et des subdélégués particuliers pour les cinq élections.

Depuis 1746, l'ancienne division de la ville en trente- cinq quartiers avait été modifiée : comme ils étaient fort inégaux en étendue et en population, on les réduisit à vingt-huit qui con-

906 XVIIIe SIÈCLE. ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

servèrentle nom de pennonages •. Les officiers en chef des gardes nationaux, dans les vingt-huit quartiers, s'organisèrent en bureau, formé du capitaine -colonel du quartier de la place Confort, et de six commissaires, nombre qui fut porté à huit par une ordonnance de Louis XVI, rendue le 28 décembre 1781. L'état-major de la garde nationale de chaque pennonage se composait du capitaine , du lieutenant et de l'enseigne. Voici quels étaient les vingt-huit quartiers: place Confort, compagnie colonelle; le Change, lieutenance-colonelle ; le Griffon, rue Thomassin, rue Belle-Cordière , la Juiverie , Saint-George , rue Neuve , la Croizette, Saint-Vincent , la Grand'Côte, port Saint-Paul , Bon -Rencontre , place Neuve , rue Buisson, port du Temple, Saint- Jean, la Pêcherie, place Saint Pierre, rue Tupin, rue de l'Hôpital, le Gourguillon , place Louis -le -Grand, le Plâtre, les Terreaux, Pierre-Scise , rue Plat-d' Argent , et Saint-Nizier.

Une compagnie de la milice bourgeoise avait été établie pour la garde particulière du château de Pierre-Scise : détachée du régiment lyonnais , la compagnie franche était établie , depuis 1670, à la garde des portes, autrefois confiée aux bourgeois.

Instituée en 1565 par édit de Charles IX, sur le pied de cinquante hommes d'infanterie , la compagnie du guet fut portée par l'ordonnance de Louis XVI, du 30 avril 1787 , à cent trenteun hommes , dont cent à pied et trente-un à cheval , avec faculté de porter ce dernier nombre à cinquante-deux. Cette compagnie était préposée au repos et à la sûreté des citoyens , à donner mainforte à la justice , et à faire des rondes et patrouilles tant de jour que de nuit. Le consulat avait pour sa garde particulière et pour celle de la ville une compagnie de deux cents arquebusiers , dont cinquante faisaient un service continuel , tandis que les autres fournissaient tous les soirs le nombre d'hommes nécessaires pour renforcer le poste de l'Hôtel -de -Ville et faire des patrouilles.

1 — C'est ici le lieu de placer l'étymologie des roots pennonages et pennons. L'ancienne milice bourgeoise était armée de lances , a l'extrémité desquelles étaient attachés des étendards à longue queue , appelés pennons ou patinons (pannus). Plus tard , on donna le nom de pennons aux capitaines qui commandaient cette milice , et on appela pennonage chaque quartier qui comprenait les maisons dont les habitants étaient aux ordres de chacun des capitaines pennons.

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Cette compagnie , comme on Ta vu, avait été créée à la demande des citoyens , pour la garde de la ville , par des lettres -patentes du roi Henri II, du 26 mars 1555 , et augmentée en 1561 par Charles IX : elle était commandée par le capitaine de la ville. '

L'organisation judiciaire était fort compliquée : il y avait plusieurs tribunaux exceptionnels ; j'ai parlé déjà , dans Tordre ecclésiastique, des divers degrés d'officialités.

Premier degré de juridiction royale , la Sénéchaussée jugeait en dernier ressort les causes qui n'excédaient pas quarante livres : c'était au nom du sénéchal que se rendait la justice , et qu'étaient passés les actes par-devant notaire dans l'étendue du ressort. Les audiences , pour les causes qui ne dépassaient pas quarante livres , se tenaient dans la grande salle du Palais tous les lundis , depuis dix heures du matin jusqu'à midi : elles étaient précédées par celles des règlements et publications, et suivies par les adjudications. C'était le lundi qu'avaient lieu les audiences criminelles, depuis dix heures du matin jusqu'à midi. Un édit rendu en 1771 créa la chancellerie de la Sénéchaussée , composée d'un gardedes-sceaux , d'un conservateur des hypothèques et d'un greffier expéditionnaire. Voici comment ce tribunal était formé : sénéchal de Lyon et de la province du Lyonnais, Charles Masso de la Ferrière ; lieutenant général de la Sénéchaussée et Siège du présidial , Charles-Laurent Basset ; lieutenant général criminel , Jean-François Faure de Montaland ; lieutenant particulier assesseur criminel , de Leullion de Thorigny ; lieutenant général criminel , Etienne Dugas. Il y avait quinze conseillers , un procureur du roi et son substitut ; deux conseillers honoraires, trois avocats du roi ( gens du roi ), cinq commissaires du roi enquêteurs, un commissaire-receveur des consignations, un commis-

1 . — Il ne faut pas confondre cette compagnie des arquebusiers avec les trois compagnies des chevaliers de l'Arquebuse ; la plus ancienne de celles-ci prétendait remonter jusqu'à l'année U98 : elle avait été créée pour faire honneur à la ville et pour servir à sa défense. Ses exercices avaient lieu à l'hôtel de la Butte, près de la porte d'Halincourt. Organisée en 1738, la compagnie des chevaliers de l'Arquebuse de Villeneuve de Ljon avait été autorisée en 1768 ; elle s'exerçait au tir dans le faubourg de la Guillotière. Il y avait enfin la compagnie des chevaliers de l'Arquebuse d'Halincourt , établie au faubourg de Vaise. Une ancienne confrérie avait été érigée en compagnie royale des chevaliers de l'Arc par Charles VII , en 1431 : elle se rassemblait dans un bâtiment fort commode , situé sur le rempart d'Ainay.

908 XVIIIe SIÈCLE. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

saire aux saisies , des greffiers , des secrétaires , des commis et des huissiers.

Un autre tribunal , le Présidial Jugeait en dernier ressort , tant en première instance qu'en appel, jusqu'à la somme de deux mille livres en principal , et de quatre-vingts livres de rente foncière sans capital déterminé. Une séance était consacrée le jeudi de chaque semaine , depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures , aux appels du Beaujolais; celle de dix heures à midi avait pour objet les causes portées en première instance au Présidial. Le vendredi, depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures, le tribunal s'occupait des appels du Forez, et, de dix heures à midi , des appels de juridiction du Lyonnais. Un édit avait réuni la Sénéchaussée et le Siège présidial de Lyon à une cour souveraine des Monnaies, instituée en 1705; cette cour ayant été supprimée en 1 771 , Louis XV ordonna que le tribunal de la Sénéchaussée et Siège présidial serait composé désormais ainsi qu'on l'a vu plus haut.

Voici quels étaient les autres tribunaux : l'Election de Lyon ; elle connaissait de toutes les matières de tailles , aides , papier timbré , marques des fers , acier , or et argent , octrois , etc. Ce tribunal siégeait tous les vendredis , à l'hôtel de Fléchères. Il y avait une maîtrise particulière des eaux et forêts pour juger les délits relatifs aux droits de péage, passage, pontonnage , à la chasse , à la pèche , aux forêts : elle tenait ses audiences le jeudi , dans la grande salle du Palais. Une juridiction particulière, celle delà Douane de Lyon et de Valence, avait dans ses attributions les contraventions relatives aux droits d'entrée et de sortie ; la maîtrise des ports , ponts et passages en faisait partie : établie à Lyon en 1563 , elle devint un tribunal en 1692. Il y avait une juridiction générale des Fermes pour les traites , droits réunis , octrois , droits sur les soies , pour la régie générale des droits sur la Saône , et pour la vente du sel , du tabac et des boissons. Une autre s'occupait exclusivement de la conservation des privilèges royaux des foires de Lyon. . Telle était l'organisation sociale, très compliquée, que changea l'Assemblée constituante. Chacun des quatre-vingt-trois départements de la France fat partagé en districts , et chaque district en cantons : des bases semblables servirent à constituer les com-

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mimes , dont l'administration appartint à un conseil général et à une municipalité. C'était le chiflre de la population des villes \ qui déterminait le nombre des conseillers municipaux dont ) l'élection devait être faite directement par le peuple. L'Assem-/ blée constituante forma le département de Rhône-et-Loire des anciennes provinces du Lyonnais , du Forez et du Beaujolais : elle le partagea en six districts , Lyon , la campagne de Lyon , Saint-Etienne , Montbrison , Roanne et Villefranche. Lyon fut désigné provisoirement pour la résidence du Conseil général, qui devait alterner d'un chef- lieu à l'autre. On divisa la ville en vingt-sept cantons, auxquels furent adjoints ceux de Vaise , de Cuires et de la Guillotière '. L'Assemblée administrative du département de Rhône-et-Loire se composa de trente-six membres , six pour chaque district ; il y avait, en outre, un procureur général et son suppléant. Le district de Lyon comprenait la ville de Lyon , Cuires , la Croix-Rousse , la Guillotière et Vaise ; dix membres formaient le Directoire du département. Une seconde assemblée était celle des Districts ; le district de Lyon avait douze membres , et le Directoire du district six membres, non compris le secrétaire. Tous les travaux des administrateurs du département étaient répartis de la manière suivante : comité de l'impôt et des finances , des travaux publics , du contentieux , des biens nationaux , de règlement et des municipalités , de bienfaisance et d'établissements publics. 11 y avait quatre bureaux du département de Rhône-et-Loire : bureau des finances et contributions publiques; bureau national, ecclésiastique, municipal et judiciaire ; bureau militaire et des travaux publics ; bureau des éta-

1. — Plus tard , en 1795 , ces cantons ou quartiers prirent le nom de sections , et leur nombre fut porté à trente-deux par le dédoublement de celui de la Côte. Il y avait dans chaque section ou quartier un chib ou bataillon de garde nationale , et un comité de surveillance qai tenait des procès- verbaux de ses séances. M. P. Gonou a publié, en 1847, les procès vi-rbanx authentiques et inédits de la section des Droits de l'homme . in -8°. Les sections , pendant le siège , se composaient do club ou comité de surveillance , des gardes nationaux en activité de service, et en même temps de ceux que leur âge ou leurs infirmités exemptaient de fonctions militaires : c'étaient des assemblées de tous les habitants d'un quartier de la ville, organisées 'régulièrement pour délibérer chaque jour sur les intérêts non -seulement de chacun des ' trente-deux quartiers , mais encore de la ville prise dans son acception générale. Cependant les délibérations avaient principalement pour objet des questions de localités.

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blissements publics et de la comptabilité. Les places de gouverneur du Lyonnais , de lieutenant et de commandant du roi , étaient supprimées.

L'Assemblée constituante abolit également les titres de prévôt des marchands, échevins et conseillers de ville; elle composa la municipalité de Lyon d'un maire , de vingt conseillers municipaux , du procureur de la commune et de son substitut. Il y eut un conseil de trente-huit notables , assistés d'un secrétaire et d'un greffier. Voici quelle était l'organisation des vingt officiers municipaux : bureau municipal , juridiction consulaire de la police des arts et métiers , députés à la chambre de commerce , comité des finances , comité du commerce et des manufactures , comité des subsistances et de police , comité de la voirie et des travaux publics , comité des impositions et contributions patriotiques , comité des biens ecclésiastiques , bureaux , collèges et établissements de charité à la charge de la commune. Les compagnies des arquebusiers , des chevaliers de l'Arquebuse et du Guet furent supprimées. On organisa la garde nationale en vingt* huit bataillons , à peu près selon les précédentes délimitations des vingt -huit quartiers ou pennonages : l'état- major général se composa d'un commandant général , d'un major général , de quatre aides-majors généraux et d'un secrétaire général. Chaque bataillon eut son état -major distinct, et un nombre de compagnies proportionné à la population du quartier : chacun d'eux avait son drapeau particulier , ses emblèmes et ses légendes patriotiques.

Toute l'organisation judiciaire fut changée; l'Assemblée constituante la simplifia beaucoup : il n'y eut plus ni juridiction ecclésiastique, ni tribunaux d'exception d'aucune sorte. Créé par la loi du 2U août 1790, le tribunal du District remplaça la Sénéchaussée et le Présidial; il était constitué ainsi : six juges, quatre suppléants, l'accusateur public et le greffier en chef: c'était le premier degré de juridiction. Le tribunal criminel représentait le second : un président nommé par les électeurs du département pour six années , trois juges , l'accusateur public, un commissaire du roi et un greffier formaient son personnel. Il y avait deux sortes de jurés, le juré d'accusation et le juré de jugement ; c'était l'objet de leur mission qui constituait une diffé-

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rence entre eux: l'un devait décider s'il y avait lieu à accusation ; l'autre , si l'accusation était fondée.

Mais ce fut surtout l'organisation ecclésiastique du Lyonnais qui fut bouleversée : l'archevêque, primat des Gaules, devint simple évêque constitutionnel ; les décrets de l'Assemblée constituante supprimèrent les chapitres de Saint-Jean et de Saint- Just , abolirent les titres que prenaient leurs membres , détruisirent toutes les communautés d'hommes et de femmes, et déclarèrent les biens ecclésiastiques propriétés de la nation. Le citoyenévêque constitutionnel du département de Rhône-et-Loire était métropolitain du Sud-Est , et il était assisté par seize conseillers ordinaires. Cet arrondissement de la métropole du Sud-Est comprenait les évéchés de Rhône-et-Loire , du Puy-de-Dôme, du Cantal , de la Haute-Loire , de l'Ardèche , de l'Isère, de l'Ain et de Saône-et-Loire.

Tel était l'édifice nouveau qu'avait élevé l'Assemblée constituante ; il ne devait pas demeurer debout deux années. La tempête révolutionnaire s'annonçait par de terribles présages , à Lyon surtout qui protestait énergiquement contre le clergé constitutionnel, lui-même bientôt débordé par le flot, de plus en plus menaçant , des passions démagogiques. On renversa l'antique et sainte église de la ville primatiale des Gaules, et l'on ne réussit point à élever sur ses ruines un édifice solide. Une grande crise était imminente : si la partie la plus considérable delà population demeurait profondément indifférente à un changement de système politique qu'elle comprenait peu et qui ne touchait point à ses intérêts matériels , un parti , peu nombreux mais énergique, s'occupait avec activité des moyens de faire triompher les doctrines les plus avancées de la démocratie. Il n'était pas question encore de république ; mais si le mot n'était point prononcé , le fait existait dans la pensée des meneurs : la royauté avait disparu , et aucune force humaine n'avait la puissance d'imposer un temps d'arrêt au char révolutionnaire , sur la pente qu'il franchissait avec une si terrible rapidité. Etrangère aux convulsions qui bouleversaient Paris, la ville de Lyon devait, pour son malheur, se placer dans le système de la résistance. Ce qu'elle désirait, en 1791 , c'était une liberté sage, c'était la monarchie constitutionnelle ; plus tard , quand il n'y eut plus ni

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royauté ni roi, ce fut au régime de la légalité, sous la forme établie par la démocratie victorieuse, qu'elle se rattacha franchement. Mais quelques hommes, dans les rangs de son aristocratie, regrettaient la monarchie absolue et en rêvaient le retour ; d'autres ,' dans les rangs du peuple , ne voulaient plus de royauté , même nominale , sans bien se rendre compte encore de ce qu'ils mettraient à la place. Une lutte sanglante entre ces opinions extrêmes ne tarda point à s'engager.

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