COMPAGNIES DB JÉSUS (1795). — XVIII* SIÈCLE
longtemps la guillotine en permanence sur la place des Terreaux; ce futj elle qui fit mitrailler les deux cent neuf aux Brotcaux : les Commissions temporaire et révolutionnaire n'étaient que des instruments. On a dit sans vérité , selon moi , qu'en mettant la terreur à l'ordre du jour cette fatale assemblée avait sauvé la France et l'indépendance nationale; je ne croirai jamais que les massacres de septembre et tant d'autres crimes, commis de sang-froid pendant trois années par les montagnards , aient été un moyen nécessaire pour l'accomplissement des desseins de la Providence : la France, j'en ai l'intime conviction, aurait conservé son unité et l'intégrité de ses frontières , alors même que Danton , Hébert , M arat , Gouthon , Billaud - Varenncs , Barrère, Fouquier - Tinville et Robespierre n'auraient jamais existé. Mais quand cette immorale doctrine fataliste aurait quelque vérité, ce que je conteste formellement, comment justifier la Convention de ses décrets impies contre Lyon subjugué et sans défense? que sauvait - elle , quel danger espérait -elle conjurer en détruisant une grande ville qui était la fortune et l'orgueil du pays?
S IV. La tâche du Directoire était difficile : sans commerce , sans industrie , couvert de sang et de ruines , encore traité par le pouvoir comme une ville suspecte et presque ennemie , Lyon conservait toujours un vif ressentiment contre ses bourreaux. Envoyé en mission dans ses murs. Poulain -Grandpré s'efforça d'y rappeler l'esprit de travail et de concorde ; il sentit combien il importait de régénérer l'éducation publique et d'appeler , comme une diversion utile , la culture des sciences , des lettres et des arts. C'était sur la place des Terreaux que les négociants traitaient de leurs affaires , rien n'était plus incommode que cette Bourse en plein vent; mille circonstances en gênaient les opérations, les intempéries atmosphériques , la curiosité des passants, l'absence de tout ordre et d'un bureau pour les transactions. Ces inconvénients déterminèrent le Directoire à installer le commerce au palais Saint-Pierre ' ; il donna pour lieu
i . — Discours prononcé par le représenlani du peuple Poulain-Grandpré , è l'occasion de rétabKssenient d'une Bourse, à Lyon, dans les bâtiments des ci-devant dames de Saint-Pierre, le 19 brumaire au IV. Lifon , impr, des Halles , in-fol. — Procès-verbal de l'ouverttfre de la Bourse de Lyon , le 19 brumaire an IV. Lyon , impr, deê Halles , iu-4®.
1060 XVIIl* SIÈCLE. CONVENTION NATIONALE.
de réunion aux hommes de commerce la salle du réfectoire de l'ancienne abbaye. Ce fat le 10 novembre qu'eut lieu l'ouverture solennelle de la Bourse , en présence de Poulain-Grandpré qui prononça le discours d'installation. Ce représentant du peuple organisa bientôt après un conservatoire pour diriger l'instruction publique, et un jury chargé de choisir les professeurs de l'Ecole centrale. Il affecta les bâtiments du Grand - Collège et le pensionnat des ci-devant Oratoriens à l'étabHssement de cette Ecole centrale , aux salles des cours , aux cabinets de physique et d'histoire naturelle , et à la bibliothèque publique , qu'il forma des livres déjà en dépôt dans le vieux bâtiment et de ceux qui avaient été déposés, soit au palais Saint-Pierre , soit dans divers édifices nationaux '. Il y eut deux bibliothécaires , l'un pour les belles-lettres , l'histoire et les antiquités, l'autre pour les sciences et les beaux-arts. L'Ecole centrale ne fut inaugurée que quelques mois plus tard; Gilibert prononça le discours d'ouverture*. Vers le même temps eut lieu l'installation de la Commission administrative des deux hospices. L'Hôtel -Dieu avait été dépouillé de ses propriétés par la loi du 11 juillet 1794, qui déclarait ses dettes nationales; une loi du 7 octobre 1796 rétablit les Hospices civils dans la jouissance de leurs biens et des rentes et redevances qui leur étaient dues soit par le trésor public , soit par des particuliers ; elle commit la surveillance de ces établissements à l'administration municipale. Cinq membres composaient alors la commission des Hospices de Lyon ; ils élisaient entre eux un président et choisissaient un secrétaire.
Des temps meilleurs avaient enfin commencé, mais le mal était immense, et il devait laisser de longues traces; assoupies ou contenues , les passions politiques vivaient toujours et faisaient parfois explosion. Des jacobins mirent le feu , pendant
1. — Arrêté (du représenlanl du peuple Poulain-Grandpré) relatif à l'ouverture d'une bibliothèque publique , et à la conservation des inonumenls des sciences et des arts , du S3 brumaire an IV. Lyon , impr, de J,'L, Maillet , in-4°. (Voyez les Tablettes chronologique» de M. Pé'ricaud , année 1796, p. t02.)
S Inauguration de l'Ecole centrale du département du Rhône , le troisième jour complémentaire de l'an IV. Lyont BaUanche et Barret, in-S». ^ Ouverture des cours de l'Ecole centrale du département du Rhône , le troisième jour complémentaire de l*an IV. Lyon , BaUanche et Barret ^ in-8".
LYON APRÈS THERMIDOR (1795). — XVUl*^ SIÈCLE. 1061
une nuit y au cénolaphc qui avait été élevé Tannée précédente, aux Broteaux , en Tlionneur des Lyonnais massacrés après le siège ; ni la réaction de thermidor , ni les Compagnies de Jésus et du Soleil n'avaient complètement écrasé la queue de Chalier. De leur côté grand nombre de jeunes gens faisaient parade de leurs opinions royalistes , et bravaient non-seulement les vieux jacobins, mais encore le Directoire. Ils portaient au chapeau une ganse blanche , au cou une cravate verte , à Thabit un collet de la même couleur , et à la chemise des boutons en triangle dont le rapprochement figurait une fleur de lis ; retroussés en arrière et tressés en cadenette , leurs cheveux s'étalaient sur les côtés en oreilles de chien. De tels signes de ralliement indignaient les républicains et inquiétaient les agents de Tautorité : Reverchon les proscrivit. Chargé de mettre à exécution les menaces de la dernière Assemblée , il fit procéder au désarmement de la garde nationale , destitua le président du tribunal criminel qui n'avait pas poursuivi les membres de la Compagnie de Jésus, et révoqua plusieurs juges de paix. Tout citoyen dut porter par ordre la cocarde tricolore ; on s'efforça de réveiller l'esprit républicain , soit en rétablissant les arbres de la liberté , soit en célébrant les nombreuses fêtes patriotiques instituées par la Convention K Ces mesures n'eurent que des résultats insuffisants ; Tesprit républicain avait fait son temps , et l'homme qui devait être son plus grand ennemi commençait avec éclat ses brillantes destinées.
t. — Fête nationale de la Jeunesse , qui sera célébrée demain décadi sur la place Egalité , da 9 germinal an IV. Lyon , Deatéfanis , in-fol. — Ordre de la fête des Epoux , quf sera célébrée demain décadi sur la place de la Liberté, où il sera élevé un autel de la Patrie , sur lequel seront représentés les ailributs de l'Hyménée ; fait au bureau central de Lyon , le 9 Boréal an IV. Lyon , Desléfanù , in-fol. — Ordre de la fête nationale des Victoires et de la Rcconnaissaoce, qui sera célébrée demain décadi , 1 1 prairial , sur la place de la Liberté ; du 9 prairial aD IV. Lyon , DestifanU , in-fol. — Ordre de la fête nationale de TAgriculture, qui sera célébrée le décadi , 10 messidor , à onze heures du matin , sur la place de la Liberté ; du 9 messidor an IV. Lyon , Destéfanis , in-fol. L'ambassadeur de Tunis , Mobamet-Gogga , de passage à Lyon , assista & cette fête. ^ Fête de la Liberté , qui sera célébrée à Lyon les nonidi et décadi prochains , du 9 thermidor an IV. Lyon , Bnllanche et Barret, in-fol. — Ordre de la £éte nationale de la fondation de la République française, qui sera célébrée le l^r vendéroiaire an V, fur la place de la Liberté , au-devant de l'autel de la Patrie ; du !«' jour complémentaire de l'an IV. Lyon , Ballanche et Barret , in-fol.
Gei fêtes et d'autres encore furent célébrées pendant les années 1796, 1797, 1798 et 1799.
1062 XVIIl* SIÈCLE. — DIRFXTOIRB.
Cet homme était le jeune lieutenant qu'une émeute de peu d'importance avait amené avec son régiment à Lyon , en 1786 ; c'était l'officier désœuvré qui avait disputé à de nombreux concurrents un prix mis au concours par l'Académie de Lyon ; c'était le commandant d'artillerie dont le génie avait percé en 1 793 au siège de Toulon : c'était Napoléon Bonaparte. Général en chef, en 1796, il était allé à la conquête de l'Italie avec deux mille louis pour caisse militaire, et trente mille honmies sans souliers, presque sans vêtements et mal armés. Descendu des Alpes avec la force et la rapidité d'une avalanche , Bonaparte remporte en courant les victoires de M ontenotte , de Millésimo , du pont de Lodi , de Castiglione , de Bassano , d'Arcole et de Rivoli ; il détruit en entier cinq puissantes armées , défait successivement les meilleurs généraux de l'Autriche , Beaulieu , Wurmser , d'Alvinzy, le prince Charles , prend Mantoue, et impose le traité de paix de Campo-Formio.
Tandis que les merveilleuses campagnes d'Italie couvraient de gloire le nom français , le Directoire abandonnait les départements à une sorte d'anarchie; il ne savait ni s'y faire respecter, ni y maintenir la paix. Lyon souffrait plus que toute autre ville de cette impuissance à gouverner; ses campagnes étaient le théâtre d'aftireux brigandages. Des vols et des assassinats, accompagnés de circonstances atroces , étaient commis fréquemment sur les grandes routes ou dans les maisons et fermes isolées , sans cependant présenter de caractère politique, à quelques exceptions près ; il n'y avait pas de police , pas de gendarmerie , et la ville obéissait à un régime tellement militaire que le général qui la commandait était autorisé à la mettre en état de siège , s'il le jugeait nécessaire.
Cependant les partis , qui connaissaient toute la faiblesse du gouvernement, travaillaient à le renverser; il n'y avait aucune harmonie entre le Directoire d'un côté, et les conseils des Anciens et des Cinq-Cents de l'autre. Ainsi favorisée par les circonstances , l'opinion royaliste avait pris beaucoup de force et de hardiesse; elle se recrutait chaque jour de nombreux adhérents , et pouvait même considérer le directeur Barthélémy comme un des siens. Un club , celui de Clichy , reçut dans son sein un grand nombre d'émigrés et des membres des deux Conseils ; jamais une contre-
révolution n'avail été plus imminente. Cette conspiration était d'autant plus dangereuse qu'elle était conduite sans aucun mystère; on en parlait sur la place publique, dans les journaux, partout. Convaincu enfin de la grandeur du danger et de rimminence de sa chute, le Directoire fit un appel à Tesprit révolutionnaire de 1791 , et donna Tordre à plusieurs régiments de Tarmée de Sambre - et - Meuse de se rapprocher de Paris. Richepanse occupa Versailles , M eudon et Vincennes ; un conflit était prochain : il fut prévenu par le coup d'état du 1 8 fructidor {U septembre 1797). Â trois heures du matin on entendit le canon d'alarme ; chargé du commandement des troupes du Directoire, Âugereau traversa de grand matin le jardin des Tuileries, pénétra dans la salle des Conseils, arrêta Willot , Ramel , Pichegru , ainsi que les inspecteurs de la salle , et les fit tous conduire au Temple. Beaucoup de membres des Conseils qui se rendaient au lieu de leurs délibérations furent emprisonnés ou éconduits , et à six heures du matin tout était terminé. Réunis l'un à l'Observatoire et l'autre à l'Ecole de médecine , les membres républicains des conseils des Cinq -Cents et des Anciens rendirent une loi d'urgence qui condamnait à la déportation Carnot, Barthélémy, cinquante-trois députés, les généraux Mathieu-Dumas , Willot , Pichegru , et les rédacteurs de trentecinq journaux. Elle cassa les élections de quarante-huit départements , et révoqua les décrets qui avaient été rendus en faveur des prêtres et des émigrés. Ce coup d'état anéantit le parti royaliste.
Il eut à Lyon un grand retentissement. Le conseil des Cinq- Cents déclara nulles les dernières assemblées primaires du département du Rhône , et condamna à la déportation les deux députés Camille Jordan et Imbert - Colomès. Un arrêté du Directoire mit Lyon en état de siège , et confia au général Rey l'exécution de cet ordre. Tous les signes de ralliement royaliste furent de nouveau défendus; la police surveilla les étrangers, et poursuivit avec activité les émigrés et les prêtres réfractaires. Une assemblée , dans la cathédrale de Paris , de prêtres assermentés nomma évêque constitutionnel du département du Rhône Claude - François-Marie Primat , qui ne vint que l'année suivante occuper un siège dont il devait être bientôt dépossédé.
i06ft XVIIl* SIÈCLE —DIRECTOIRE (1795-1799).
Bonaparte avait fait voile pour l'Egypte le 21 mai 1798 ; je ne le suivrai point dans son expédition d'Orient : pendant qu'il y remportait de grandes victoires , la fortune trahissait en Europe les armes de la France. Toutes nos conquêtes nous échappaient; nous perdions Fltalie , et des revers au-delà du Rhin succédaient aux avantages signalés que nos généraux avaient d'abord obtenus. Peut-être l'indépendance nationale aurait-elle été compromise , si Masséna n'avait battu les Russes de Korsakow et sauvé le pays , le 25 septembre 1 799 , sous les murs de Zurich. Informé des désastres des armées françaises , de la déconsidération croissante du Directoire, et convaincu de la nécessité d'une révolution, Bonaparte se détermina , non sans regrets , à quitter l'Egypte. Il débarqua , le 9 octobre , à Fréjus, et parut inopinément à Lyon , où sa présence excita un enthousiasme extraordinaire ^ Cette ville malheureuse parut avoir le pressentiment de ce que ferait pour elle le vainqueur des Pyramides : plus lasse que toute autre cité du gouvernement révolutionnaire, elle avait plus besoin qu'aucune de l'appui d'une main intelligente et vigoureuse pour se relever de ses ruines. Bonaparte fut conduit comme en triomphe àl'Hôtel-de-Ville, et l'extrême fatigue qu'il éprouvait ne le défendit point contre une véritable ovation. Toutes les autoïités constituées, tous les citoyens notables se réunirent autour de lui. Pressé d'arriver à Paris , Bonaparte ne put faire à Lyon qu'un séjour extrêmement court; mais de l'un de ses regards d'aigle il saisit la situation, comprit combien cette grande ville avait besoin d'ordre et de repos, et pensa sans doute déjà aux moyens de lui rendre son ancienne splendeur. La journée du 18 brumaire ne se fit pas attendre , elle ne surprit personne : il était impossible que le Directoire se maintint au pouvoir; sans force morale à l'intérieur , haï des royalistes , suspect aux républicains , méprisé par tous les partis , il devait nécessairement tomber. Exploitée par l'intrigue et par l'agiotage , compromise par l'immoralité profonde des hommes qui la gouvernaient, et déchue du haut rang qu'elle avait occupé, la France désirait ardemment une administration capable et forte. Ce (ut dans ces
1. — Arrivée de Bonaparte à Lyon , le 21 veodéininire an VIIl. FAtrail du Journal de Ljon et du Midi. Lyon , Rolland , îd-S*.