MEURTRE DE SAINT DIDIER, ÉVÊQUE DE VIENNE
Saint Didier avait été élu évêque de Vienne en 5g6. Childebert II venait de mourir. Ses fils, Théodebcrt et Thierri , lui succédèrent , le premier en Austrasie , et le second en Bourgogne , sous la tutelle de Brunehaut leur aïeule.
Il paraît que le clergé et le peuple de Vienne avaient profité de la minorité du roi de Bourgogne pour élire leur évêque, suivant les anciens canons.
Lorsque Brunehaut fut obligée de quitter le royaume d'Austrasie et de se réfugier auprès de Thierri , roi de Bourgogne , elle trouva sans doute mauvais que le choix de l'évêque n'eût pas été laissé au souverain.
On ne peut qu'attribuer aux intrigues de Brunehaut le refus que fit le pape Grégoire d'envoyer le pallium à saint Didier. Le souverain pontife reprochait à saint Didier d'enseigner la grammaire, les belles-lettres et l'éloquence profane. Une même bouche , lui disait le saint Père , peut-elle prononcer avec décence les louanges de Jésus-Christ et V éloge de Jupiter t
D'un autre côté, et à la même époque , un autre évêque , saint Domnole, vint pour prendre possession du siège de Vienne; mais il est probable que
le clergé et le peuple refusèrent de reconnaître ce nouveau venu. Brunehaut fit convoquer un concile à Châlons-sur-Saône , où saint Didier , accusé de plusieurs crimes , fut déposé et exilé en Ecosse.
Celte persécution dut animer saint Didier contre la reine Brunehaut. Il revint à Vienne , où la ville se partagea entre lui et saint Domnole. Le gouverneur de Vienne fit jeter dans les prisons douze serviteurs de l'Église qui s'étaient prononcés pour saint Didier.
Pendant ce temps, Brunehaut, pour prolonger son empire sur son petit-fils , tâchait de l'amollir par les plaisirs , et de le brouiller avec son frère Théodebert.
Les deux frères avaient même levé de puissantes armées et étaient au moment d'en venir aux mains , lorsque les généraux et les soldats de Thierri, qui ne partageaient pas les ressentiments de Brunehaut , forcèrent ce prince à signer la paix avec son frère. On égorgea dans sa tente Protade , que Brunehaut avait fait nommer depuis peu maire du palais , homme qui lui était entièrement dévoué, et qui , d'après ses instigations , avait été l'un des premiers moteurs de la guerre entre les deux frères.
Ces derniers événements se passèrent dans les années 6o5 et 606. Le crédit de Brunehaut sur Thierri paraissait baisser tous les jours. Le nouveau maire du palais songea à marier Thierri , ce qui ,
SOUS LES ROIS FRANCS. iS?
selon les ennemis de Brunehaut , devait porter le dernier coup à la puissance de celle-ci.
Thierri, tourmenté chaque jour par ses courtisans , consentit enfin à s'engager dans les liens du mariage. Une ambassade solennelle fut envoyée à Vitteric , roi d'Espagne , pour lui demander la main d'Ermenbcrge , sa fille, qui effectivement fut amenée à Châlons-sur-Saône , où se tenait la cour de Bourgogne.
Saint Didier s'était rendu depuis quelque temps dans cette ville; il avait eu de fréquentes conférences avec le roi , et Brunehaut acquit la preuve qu'il avait secondé de tout son pouvoir ceux qui cherchaient à marier Thierri; il lui avait effectivement fait de vifs reproches sur le débordement de sa vie, et il y avait sans doute mêlé quelques conseils qui avaient déplu à Brunehaut.
Quand la princesse Ermenberge fut arrivée à Châlons, saint Didier crut devoir retourner à Vienne. Brunehaut , de concert avec J'évêque de Lyon , qui détestaitsaint Didier, et avait présidé le concile de Châlons, dans lequel ce dernier avait été déposé et exilé , détacha des assassins sur les traces de levêque de Vienne. Ils l'atteignirent a Pressigny dans la Dombe , où ils l'assommèrent.
Chacun sait que Brunehaut eut le talent d'empêcher le mariage de son petit-fils , et qu'elle reprit sur ce monarque un ascendant qu'elle conserva jusqu'à sa mort.
l38 CHRONIQUE DE VIENNE
L'assassinat de saint Didier eut lieu le 2 3 mai 607. Son corps fut apporté à Vienne, et placé, selon Chorier , dans un mausolée au pied de l'éminence au nord de la ville , qu'on appelle encore le Puy-Saint-Didier. Mais Charvet, dans son histoire de la sainte église de Vienne , annonce positivement que le corps de saint Didier fut enterré dans l'église des Saints-Apôtres, ce qui est plus probable.
Chorier dit que les masures , les pavés en mosaïque et les aqueducs qu'on trouve au Puy-Saint- Didier , sont une preuve de la grandeur et de la magnificence du bâtiment qui la jadis occupé. Nous partageons l'opinion de cet auteur, et nous ne mettons pas en doute qu'il a exislé , au dessous de la maison actuelle de M. Merle , de vastes et belles constructions. Nous avons nous-même assisté à la découverte de plusieurs mosaïques et d'anciennes fondations; mais tous ces vesliges, par leur étendue , nous ont paru indiquer une grande habitation, et non un mausolée. 11 serait possible que l eveque de Vienne eût eu là une maison de campagne.
Au reste , le corps de saint Didier ne fut point apporté à Vienne aussitôt après le meurtre. Saint Domnole, qui lui succéda, après avoir été coévêque de son vivant, ne fit aucune démarche pour obtenir les restes de son prédécesseur; ce fut saint Éthère , évéque de Vienne en 61 6, qui obtint de Clotaire II l'autorisation d'opérer cette translation. Les Viennois, qui n'avaient jamais aimé saint
SOUS LES ROIS FRANCS. l3g
Domnole, à la nomination duquel ils étaient étrangers , rendirent les plus grands honneurs aux reliques de saint Didier
Saint Domnole lui-même ne se plaisait pas beaucoup à Vienne , si l'on en juge par une lettre qu'il écrivait au roi Clotaire pour le prier « de ne pas « laisser un homme simple comme lui dans une « ville où il était en butte aux vexations de séna- « teurs sophistiques , et de juges philosophes ». ( Hadriani Valesii notitia Galliarum, p. 6o5. )