‹ Histoire de la ville de Vienne DauphinéChapitre 30 sur 136 · LES MAURES OU SARRASINS · texte numérisé non relu

LES MAURES OU SARRASINS

Ce fut en 702 que Charles Martel gagna, entre Tours et Poitiers , une bataille décisive sur les Sarrasins, qui laissèrent, dit-on, trois cent soixante et quinze mille morts sur le champ de bataille.

Cependant ils n'en restèrent pas moins maîtres d'une grande partie du Languedoc.

Thierri III occupait alors le trône de France, sous le bon plaisir de Charles Martel , en qui résidait réellement la toute-puissance. Plusieurs grands vassaux voyaient avec peine une nouvelle dynastie qui s'annonçait comme devant être forte et active, prête à s'emparer de la couronne chancelante depuis long-temps sur la tête des descendants de Clovis. Ils reconnaissaient parfaitement l'incapacité de ceux-ci ; mais il leur convenait de n'avoir qu'un simulacre de roi, sous lequel leur agrandissement était presque certain. Aussi Eude, duc d'Aquitaine,

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avait secoué le joug et s 'était déclaré indépendant. Son exemple , malgré les guerres dont il avait été suivi , avait réveillé beaucoup d'ambitions , et les gouverneurs des villes de l'ancienne province Viennoise, alors voisins, d'un côté, des Sarrasins, et, d'un autre côté , des Lombards , qui étaient , à peu de chose près, les maîtres de toute l'Italie, inspiraient des craintes fondées à Charles Martel , qui , après la bataille de Poitiers , se rendit à la tête de quelques troupes dans l'ancien royaume de Bourgogne, où des mouvements séditieux s'étaient manifestés. 11 punit les intrigants et les mutins , et confia le gouvernement des principales villes, et notamment de Lyon et de Vienne , à ses fidèles , qualification donnée à des gens de guerre qui lui prêtaient un serment particulier de fidélité.

Une révolte sérieuse des Frisons empêcha Charles Martel de songer pour le moment à expulser les Sarrasins du Languedoc. A peine les Frisons furentils défaits , que la mort d'Eude , duc d'Aquitaine , arrivée en 7 35 , lui fournit l'occasion de s'emparer de ce duché , dont, à la vérité , il remit en possession un des fils d'Eude , mais simplement en qualité de vassal.

Les Frisons se soulevèrent de nouveau en 736 , et Charles Martel, après une victoire complète sur eux, était occupé à prendre les mesures nécessaires pour éviter de nouvelles révoltes , quand il apprit que, par les intrigues du duc Moronte , gouverneur

des frontières de la Provence , cette province et la ville de Lyon venaient de lever l'étendard de la rébellion.

Charles Martel se transporta rapidement à Lyon, qui, ne prévoyant pas sa prompte arrivée , était hors d'état de soutenir un siège , et ouvrit ses portes à la première sommation. Il entra successivement avec son armée dans la Provence , et s'empara d'Arles et de Marseille, qui avaient suivi l'exemple de Lyon. Il châtia les rebelles, dont le chef ( le duc Moronte ) s'échappa , et alla se réfugier chez les Sarrasins du Languedoc. Charles Martel regarda la sédition comme entièrement éteinte , et la Provence lui donnait d'autant moins d'inquiétude, qu'à cette même époque il contracta une alliance étroite avec Luitprand, roi des Lombards. Cependant il plaça de nouveau ses fidèles dans les villes les plus importantes.

Dans l'année j5y , on apprit tout-à-coup qu'Avignon venait d'être occupé par les Sarrasins. Cette invasion était la suite des intrigues du duc Moronte, et des intelligences qu'il avait conservées dans la Provence; les Sarrasins remontèrent le Rhône jusqu'à Lyon , en mettant tout à feu et à sang , et de là ils se répandirent comme un torrent dévastateur dans la Bourgogne.

Vienne la Riche , Vienne la Belle , les nombreux monastères des environs , et tous les villages voisins furent la proie des flammes ; mais les

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efforts des Sarrasins échouèrent devant les remparts de Vienne la Forte, vaillamment défendue parles habitants, dont le nombre s'était sans doute accru de tous ceux qui , à l'approche de l'ennemi, étaient venus chercher un refuge dans la vaste enceinte de la ville fortifiée.

Cependant Charles Martel était accouru avec une armée habituée à vaincre; les Sarrasins et leurs adhérents furent enfoncés de toute part; Avignon fut pris d'assaut; une grande partie des habitants périt sous les coups du vainqueur, et la presque totalité de cette malheureuse ville, fut, dans le premier moment de la victoire, réduite en cendres.

Bientôt le roi des Lombards envoya des troupes à Charles Martel, qui, avec ce renfort, passa en Languedoc, et s'empara de presque toutes les villes qu'occupaient encore les Sarrasins.

Telle est la narration extraite d'un assez grand nombre de chroniques de cette époque , narration que se sont appropriée Daniel dans son Histoire de France , Chorier dans celle du Dauphinê , et enfin Charvet, dans celle de la sainte église de Vienne,

Cependant quelques chroniques placent avant la bataille de Poitiers les ravages commis par les Sarrasins dans la Provence, leDauphiné, le Lyonnais et la Bourgogne jusqu'à Sens , où ils furent repoussés.

D'autres prétendent que ces mêmes ravages furent exercés par une partie de l'armée d'Abdérame , qui

remontait le Rhône pendant que le gros des forces de ce général sarrasin se portait sur la Loire. Or, tout le monde sait qu'Abdérame perdit la fameuse bataille de Poitiers , contre Charles Martel , et alors les événements dont nous avons parlé se seraient passés en 732.

Enfin quelques-unes sembleraient indiquer que la marche des Sarrasins le long du Rhône n'aurait eu lieu que trois ou quatre ans après l'époque que nous avons indiquée.

Mais toutes ces chroniques s'accordent sur le fait que les Sarrasins brûlèrent les villes et à plus forle raison les villages et les monastères des pays par lesquels ils passèrent ; qu'ils emmenèrent les bestiaux et égorgèrent les habitants; qu'ils échouèrent devant les remparts de la noble et ancienne cité de Vienne; qu'alors ils traversèrent le Rhône , incendièrent Lyon et firent des dégâts affreux jusqu'à Sens.

Elles donnent, à la vérité, d'autres dates, et assignent d'autres causes à cette incursion : par exemple , Scipion Dupleix, auteur assez célèbre par ses recherches , place l'invasion des Sarrasins a peu près à la même date que nous , puisqu'il dit qu'elle eut lieu après la mort du duc Eude; mais il en trouve la cause dans le ressentiment des enfants de ce duc , qui se seraient alliés non seulement avec les Sarrasins du Languedoc , mais encore avec les Andalous, les débris des Visigoths , les mécontents

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de la Provence et les aventuriers de plusieurs nations, à la tête desquels ils auraient remonté le Rhône : « Ils assaillirent furieusement l'ancienne cité de « Vienne, de laquelle ayant été vigoureusement re- « poussés , ils repassèrent le Rhône , etc. » ( Dupleix, tome II , p. ^Sq.)

L'auteur d'un Précis historique des guerres ries Sarrasins dans les Gaules , imprimé à Paris on 1810, et qui ne se désigne que par les lettres

B n C f, nous a paru avoir recueilli dans

son ouvrage , qui contient 54 pages in 8°, tout ce qui a été écrit sur les Sarrasins; il partage notre opinion sur l'époque et sur les causes de l'invasion , el voici comment il s'explique , page 54 :

« Alors, si les écrivains de ce temps ne nous « en ont point imposé , et leur témoignage unanime « repousse ce soupçon , commença pour la Pro- « vence une lamentable succession de maux et de « calamités , qui n'eut de terme que celui du séjour a des Sarrasins au milieu de ses riches campagnes. « Partout où ces barbares peuvent atteindre , ils « pillent, brûlent, massacrent. Le feu qu'ils allu- « ment n'est éteint que dans le sang qu'ils répan- « dent. Arles est saccagée ; Aix ravagée par le fer « et le feu. Cimier ne présente plus que ses ruines a à ses habitants éperdus , forcés d'aller chercher « à Nice un asyle qui ne sera pas plus respecté. « Marseille , Valence , Viviers , Lyon subissent le a même sort, tienne seule échappa à cette déso-

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« lation générale, et le dut au courage heureux « de ses habitants. Les Sarrasins , ne pouvant « s'en rendre maîtres % firent le dégât dans la « campagne ; de là ils viennent sur les rives de la « Saône, et s'emparent de Besançon, dans la Fran- « che-Comté, de Tournus, deChâlons, d'Auxerre, « de Dijon , de Mâcon , en Bourgogne , qu'ils rui- « nent ou qu'ils dévastent. »

Ainsi le fait des dévastations est constant. L'époque seule serait douteuse, si le grand nombre des chroniques permettait de l'incertitude sur la date que nous avons adoptée , d'après des opinions qui nous paraissent irrécusables.

Consultons à présent les auteurs locaux sur une catastrophe qui , à coup sûr , laissa dans le pays des souvenirs constants.

D'abord Adon , archevêque de Vienne de 860 à 876, s'exprime ainsi avec toute la brièveté d'un chroniqueur : « Saraceni pene totam Aquitaniam ce vas tantes et late alias provincias igne ferro- « que superanteSy Burgundiam dirissima infes- « tatione deprœdantur. »

« Des deux côtés du Rhône , dit le Martyrologe « de Vienne, les monastères furent brûlés, les ce églises pillées et ruinées, et les peuples massa- « crés. Le siège de Vienne, par suite de cette et catastrophe , resta deux ans sans pasteur. »

Si , à l'appui de ces témoignages écrits, on consulte les localités, on trouve partout, au midi de

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la ville et sur la rive droite du fleuve , des traces irrécusables d'un incendie immense, et, pour ainsi dire, instantané.

Enfin Chorier , dans ses Recherches des Antiquités de Fienne (page 353 delà nouvelle édition), parle d'anciens murs romains vers la porte de Saint- Gervais , qualifiés mûri Saracenorum , preuve certaine de l'ignorance dans laquelle le peuple était tombé, et de la terreur qu'avaient inspirée les Sarasins. Nous ajouterons au témoignage de Chorier, que nous avons vu nous-même dans des actes du commencement du seizième siècle , les remparts romains, le long de Ja Gère , indiqués comme mûri Saracenorum.

II n'est pas douteux que l'incendie d'une immense quantité de monastères nous à fait perdre une foule de manuscrits qui auraient jeté du jour sur l'histoire ancienne, et d'un autre côté, à dater de l'invasion des Sarrasins, l'histoire du moyen âge devient d'une obscurité bien difficile à pénétrer ; car alors l'ignorance augmente chaque jour, et les recherches historiques ne peuvent plus être dirigées que par des chroniques presque toujours fautives , ou par des légendes peu croyables.

Charles Martel, après ses victoires sur les Sarrasins, distribua à ses fidèles la plus grande partie des biens ecclésiastiques envahis par les ennemis et reconquis par lui.

Il pensait que ces propriétés, étant sorties forcé-

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ment des mains de l'Église , étaient à sa disposition par suite du droit de conquête. Il se contenta en conséquence de savoir sur qui il les avait prises, sans s'occuper de ceux à qui elles avaient précédemment appartenu.

Cette logique n'était point du goût dès gens d'église , et nous les verrons , pendant plusieurs règnes , travailler constamment , et non sans succès , à se faire remettre en possession des biens dont ils avaient été dépouillés.

Les affreuses dévastations commises par les Sarrasins dans le diocèse de Vienne furent cause que la chaire épiscopale ne fut point occupée pendant deux ans.

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