CONCILE DE MEAUX ET SES SUITES
Dans un concile tenu à Meaux dans la même année , les évêques ne se contentèrent plus de solliciter la restitution des biens dont Charles Martel avait disposé en faveur de ses fidèles ; mais ils exigèrent impérieusement cette restitution , en menaçant d'excommunications , de contraintes et de peines corporelles , les détenteurs de ces biens qui ne les auraient pas relâchés dans un délai déterminé.
Il faut remarquer que ces biens étaient attachés à la dignité, et non à la personne. Ainsi le comte de Vienne était usufruitier des propriétés dont Charles Martel avait disposé en faveur de ce comté; mais ces propriétés n'en étaient pas moins une dépendance du fisc , et le souverain seul pouvait en disposer. Les dignités de duc, de comte et de marquis n'étaient point héréditaires ; cependant tout prouve qu'elles étaient à vie. A la mort d'un titulaire, le souverain le remplaçait par qui bon lui semblait , et ce successeur venait prendre possession des biens attachés à la dignité.
Le concile de Meaux , en prescrivant la restitution des biens ecclésiastiques dont Charles Martel avait disposé , réduisait presque à rien une foule de dotations infiniment importantes , et mettait le
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souverain dans l'impossibilité de récompenser dignement ses serviteurs.
Charles le Chauve , dans les états duquel s'était tenu le concile , ne se crut pas assez fort pour résister seul aux prétentions des évêques. Dans une assemblée tenue à Epernay en 846, il fut décidé que le canon du concile concernant la restitution des biens ecclésiastiques , serait considéré comme non avenu ; mais les grands offices militaires , les dignités et les titres , qui , jusque là , avaient été personnels, devinrent héréditaires. Alors chaque titulaire se trouva intéressé h maintenir sa dotation, dans son intégrité, puisqu'elle devenait sa propriété et ne pouvait faire retour à la couronne que dans le cas où sa famille viendrait à s'éteindre.
Les ducs et les comtes avaient à se défendre contre les gens d'église; ils ne tardèrent même pas à avoir des querelles entre eux , soit à raison des limites de leurs territoires respectifs, soit à raison des droits ou juridictions que chacun cherchait à s'arroger. Alors tous ces dignitaires établirent de véritables forteresses sur des points presque toujours inaccessibles. Tel fut le commencement du règne de la féodalité ; et ce qui se passait dans le royaume de France eut bientôt lieu dans les provinces qui dépendaient de l'empire.
Les gens d'église imitèrent bien vite la noblesse. Presque tous les couvents furent fortifiés. Les abbés et les moines s'armèrent , ainsi que leurs vassaux.
On n'entendait parler que de brigandages; et des violences effroyables étaient commises journellement sans qu'aucune autorité pût les arrêter.
A dater de cette époque , nous voyons les gens d'église , qui jusqu'alors ne pouvaient recevoir des donations en immeubles que du consentement du souverain , se mettre au dessus de cette règle , et se contenter, au renouvellement de chaque règne, de faire confirmer leurs privilèges , leurs immunités et leurs droits de propriété , formalité qui n'était jamais refusée.
C'était le moment de la plus profonde ignorance. 11 n'y avait plus que quelques moines qui sussent lire et écrire. Les testaments , les donations , les transactions , les contrats de toute nature étaient nécessairement stipulés par eux. Aussi combien de fois leur reprochait-on d'avoir fait tourner au profit de l'église des dispositions qui auraient dû lui rester étrangères ; et combien de plaintes furent étouffées par la superstition ou la crainte des excommunications !
Si l'église ne se rendit pas maîtresse de tout le territoire du royaume , il faut l'attribuer à cette même féodalité , placée comme une barrière de fer, que d'autres volontés, et surtout d'autres institutions, pouvaient seules renverser.