‹ Histoire de la ville des Trois-Rivières et de ses environsChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Sommaire. — Jacques Cartier visite les Trois-Rivières.— Origine des guerres des Sauvages. — Nations qui fréquentaient les Trois- Rivières avant l'arrivée des Français. — Fort construit par les Algonquins. — Massacre à la rivière Puante.

Jacques Cartier ayant découvert le fleuve Saint-Laurent, dans l'été de 1534, y revint l'année suivante, et le remonta jusqu'à un cap qui en commande le passage : Stadaconé,,. aujourd'hui Québec.

Le 19 septembre, laissant deux de ses navires à la rivière Saint-Charles, il s'embarqua sur le plus petit, ungalion nommé YEmerillon, du port d'environ quarante tonneaux, pour remonter le fleuve. Il s'était muni de deux barques. Tous les gentilshomme de son expédition et cinquante mariniers l'accompagnaient. Ce furent les premiers Européens connus qui passèrent devant les Trois-Rivières.

Le dessein de Cartier était de se rendre sans relâche à Hochelaga (Montréal), pour connaître de là les pays qui sont situés à l'ouest. Il ne remarqua pas d'abord la rivière Saint-Maurice ou ne voulut y prêter aucune attention. Les dimensions du lac Saint-Pierre, sont la seule note digne d'être relevée dans son récit en ce qui touche les localités dont nous nous occupons.

Il dit : " un grand lac et plaine du dit fleuve, large d'environ cinq ou six lieues et douze de long." Il ne paraît pas que ce soit Cartier qui ait donné à ce lac le nom de lac d'Angoulême, mais plutôt Thévet ou Jean-Alphonse, pilote de Roberval. Cette observation nous vient de M. l'abbé C. H. Laverdière, à qui nous voudrions pouvoir témoigner notre reconnaissance pour les bons avis qu'il nous a prodigués si généreusement sur nombre de faits relatés dans ce volume.

Le 28, VEmerillon s'arrêta à la hauteur des îles de Sorel, et, faute de pouvoir trouver un chenal, Cartier dut continuer son voyage en barques. Sa visite au Mont-Royal ne lui apprit que peu de choses concernant les territoires qu'il espérait parcourir ; le 4 octobre, il était de nouveau à bord de VEmerillon, prêt à redescendre vers Québec. Sa relation dit :

" Le Mardy, 5. iour dudict moys, nous feismes voylie et appareillasme auec nostre dict gallyon, & barques pour retourner à la prouince de Canada au port de saincte Croix, ou estoient demourez nods nauires. Et le 7. iour nous vinsmes poser le trauers d'une riuiere qui vient deuers le Nort, sortant audict fleuue : à l'entrée de laquelle y a quatre petites ysles plaines d'arbres : nous nomasmes icelle riuiere la riuiere de Fouez. Et pource q l'une d'icelles ysles s'auance audict fleuue, & la veoit on de loing, feist le cappitaine planter vne belle grande croix sur la poincte d'icelle, & commanda apprester les barques pour aller auec marée, dedans icelle, pour veoir la nature d'icelle: ce qu'il fut faict, & nagèrent celuy iour amond lad riuiere. Et parce qu'elle fut trouuée de nulle expérience n'y perfonde, retournèrent & appareillasmes pour aller aual."1

Ce passage peut se lire comme suit : Le mardi, cinquième jour d'octobre nous appareillâmes (dans les lies de Sorel) et fîmes voile avec notre galion et nos

1 Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXIXV %l MD XXXV l par le Capitaine Jacques Cartier aux iles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres. — Réimpression figurée de l'édition «originale, Paris, librairie Tross, 1863, page 28.

barques pour retourner à Québec, où étaient demeurés nos navires. Le septième jour, nous vînmes poser en travers d'une rivière qui vient devers le nord et se jette dans le fleuve Saint-Laurent. A l'entrée de cette rivière, il y a quatre petites îles pleines d'arbres : nous nommâmes cette rivière la rivières de Fouez. Et parce que l'une de ces îles s'avance dans le fleuve et qu'on la voit de loin, le capitaine fit planter une belle grande croix sur la pointe de cette île, et commanda d'apprêter les barques pour aller avec la marée dans la dite rivière et en connaître la nature : ce qui fut fait, et ce même jour on la remonta. L'ayant trouvée impraticable et peu profonde, l'expédition rebroussa chemin et nous appareillâmes pour descendre le fleuve.

Cartier écrit Fouez suivant l'orthographe qu'il s'est plu à imaginer, ou qui était peut-être conforme à la prononciation des gens de sa province. Lescarbot pense qu'il voulait dire Foix, nom d'une branche de la première noblesse de France ; cette opinion est généralement adoptée. La famille de Foix était entrée par les femmes dans celle de Bretagne. A l'époque du voyage de Cartier, le gouverneur de la Bretagne devait avoir épousé une de Foix. Le cardinal Pierre de Foix, mort en 1490, avait été évêque de Yannes en Bretagne.

Le texte cité plus haut dit que dans l'embouchure de cette rivière il y a quatre îles, quoiqu'en toute exactitude il y en ait six. Les deux très petites que Cartier ne compte point, sont mentionnées par Champlain, 68 ans plus tard.

Les navigateurs chrétiens prenaient possession des terres qu'ils découvraient en y plantant une croix, à la quelle, le plus souvent, ils suspendaient l'écusson du prince qui les avait envoyés. Cartier avait élevé deux croix avant de débarquer aux Trois-Rivières : celles de la baie des Chaleurs en 1534, et celle du havre Saint- Nicolas, 1 dans le golfe Saint-Laurent, le 1er août 1535.

Il est difficile de préciser le lieu où Cartier planta une croix. Ce ne peut être, dans tous les cas, que sur la pointe de l'une des deux îles qui s'avancent encore aujourd'hui dans le fleuve et font que les bouches du Saint-Maurice figurent trois rivières. La tradition locale ne s'accorde pas avec le texte pourtant si clair du grand navigateur ; nous croyons que le débat devrait se borner à vouloir connaître laquelle des deux îles a reçu les marins de VEmerillon. .

1 Nos navigateurs conservent encore sans le savoir un souvenir d& la visite de Cartier dans ce havre. Ils l'appellent aujourd'hui Havre â la Croix. Le nom sauvage est Wachlawouka, quelques lieues en deçà", de Natasquan. (Note de M. l'abbé Laverdière.)

Le fleuve a envahi une bande de terrain de trois ou quatre arpents de largeur sur sa rive nord, depuis la Banlieue jusqu'à Batiscan. Les rivages élevés ont été minés et déchiquetés par les eaux, tandis que le sol bas s'est recouvert d'eau graduellement. A la connaissance des vieillards de notre temps, la pointe de l'île de la Trinité ou Saint- Quentin,qm semblerait être celle dont parle Cartier a été rongée d'au moins six cents pieds par la charge du courant du fleuve qu'elle reçoit constamment, et par les glaces qui l'assaillent au printemps. Avec de semblables données, il est permis de croire aussi que l'île de la Potherie, sa voisine, a pu être la plus avancée dans le fleuve ; mais on peut douter de l'une et de l'autre assertion.

La marée se fait sentir jusqu'au milieu du lac Saint- Pierre 1 et au rapide des Forges Saint-Maurice. Aux Trois- Bivières, elle atteint parfois un pied et demi. On croira difficilement que Cartier ait pu en tirer parti.

La tentative qu'il fit pour pénétrer dans le Saint-Maurice ^et qui dut probablement s'arrêter au rapide des Forges, se rattache à une idée vieille de plusieurs siècles dans l'histoire du commerce et de la navigation des peuples civilisés. Après Marco Polo, qui se rendit en Chine au 13me siècle, les nations de l'Europe tentèrent de se frayer un passage vers ce pays, représenté comme la source des plus riches productions qu'il y eût sur le globe. De là les courses aventureuses dont Vasco de Gama, Christophe Colomb et Fernand Magellan sont les héros à jamais célèbres.

Lorsqu'à son tour le navigateur français envoyé par François I toucha aux côtes de l'Amérique septentrionale, il avait deux missions importantes à remplir : préparer le salut éternel des Indiens et trouver un passage qui permît d'atteindre l'Asie plus promptement que par les voies connues. Le fleuve Saint-Laurent promettait de se prolonger si loin vers l'ouest, que Cartier crut sérieusement à la réalisation de cette dernière partie de son projet. C'est pourquoi il mit tant de diligence à visiter le Mont-Royal et à s'enquérir des mers et des rivières qui coulent au-delà. Dans cet espoir, il voulut aussi parcourir les terres du nord à travers lesquelles descend le Saint- Maurice ; il y était surtout entraîné par les Sauvages de Québec qui lui parlaient d'un prétendu royaume fabuleusement riche, situé dans cette direction et que Cartier

i Le lac Saint-Pierre mesure 25 milles de longueur et 9 milles de Margeur ; il est à 500 milles de la pointe occidentale de l'île Anticosti.

n'avait pas de peine à prendre pour le Cathay (la Chine) et le Zipangu (le Japon). Par la suite, un examen des abords du grand fleuve le convainquit peut-être de son erreur ; car il ne paraît pas s'en occuper, si ce n'est lorsqu'il retourne au Mont-Royal en 1541. Se voyant entouré d'immenses contrées et de cours d'eau infinis, il dut s'apercevoir qu'il était au centre d'un continent plus difficile à traverser que les flots des deux océans. 1

Il n'est pas parlé des Sauvages qui habitaient ou fréquentaient les Trois-Rivières à cette époque. Entre le rapide Richelieu et le Montréal, les Français ne virent aucune bourgade ; la guerre avait passé par là.

Après avoir hiverné près de Québec, Cartier retourna en France, au mois de mai 1536. Il revint en 1541 et visita Montréal ; l'on suppose aussi que Roberval remonta le fleuve jusque là en 1542 ; Jacques Noël, petit-neveu de Cartier, parcourut le fleuve en 1583, et ses deux fils en 1587 — mais de tous ces voyages il reste à peine quelques notes vagues, touchant l'histoire du Canada, durant la période qui va de Cartier à Champlain. Il en résulte que, si nous voulons lever le voile qui couvre ces soixante années, pendant lesquelles la France abandonna le Canada, nous n'avons que les traditions recueillies par les premiers colons et -voyageurs canadiens.

Nous allons consigner en aussi peu de mots que possible les principaux faits qui ressortent de tous ces récits. Ils ont une grande valeur historique en ce qu'ils expliquent l'origine des guerres terribles que les nations sauvages se firent entre elles et dont les Trois-Rivières devinrent si fréquemment le théâtre.

Aussi loin que l'on peut remonter, la vallée du Saint-Laurent était occupée par deux grandes races, parlant chacune sa langue propre : la race Iroquoise et la race Algonquine. Elles se subdivisaient en de nombreuses tribus portant chacune un nom distinct. 2

1 Le voyage à la Chine est resté jusqu'à nos jours l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. Si nous avons eu l'expédition qui alla échouer à son début, dans l'île de Montréal, et que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu de la débandade la Chine, nous avons eu aussi les héroïques voyageurs qui tentèrent de passer d'une mer à l'autre par les régions glacées du pôle nord. Tout récemment, le chemin de fer du Pacifique a enfin franchi les montagnes et les prairies découvertes par nos ancêtres; la Chine est maintenant à la porte des Etats-Unis. La France vient de couper l'isthme de Suez, qui rapproche l'Europe des comptoirs de l'Asie.

2 Ferland, vol. 1er p. 95.

Les Iroquois possédaient les Trois-Rivières et Montréal; ils touchaient, dans la direction de l'ouest, aux Algonquins, établis surtout le long de la rivière Ottawa, appelée rivière des Algonquins. 1

Les Iroquois prétendaient être venus autrefois de l'ouest. Leurs tribus, peu belliqueuses d'abord, mais qui devaient finir par porter la terreur et la mort sur presque tous les points de ce continent, cultivaient la terre, et dédaignaient la chasse ; 2 elles vivaient réunies en bourgades. Leur mode de gouvernement était dès lors remarquable par l'autorité qu'exerçaient les conseils de la nation et les chefs. Ce germe se développa à la faveur des événements qui surgirent et devint le nerf de la redoutable confédération connue sous le nom des cinq nations iroquoises. Quant au caractère des Iroquois, il a toujours été fourbe ; ils étaient doués d'une imagination vive et d'un tempérament passionné.

Les Algonquins offraient à peu près tous les traits opposés. Ils s'adonnaient à la guerre et à la chasse, menaient une vie nomade, 3 et méprisaient toute autre autorité que celle du chef de famille. Fiers de leur indépendance, doués d'une intelligence moins forte 4 se croyant les maîtres de la contrée, ils ne perdaient aucune occasion de témoigner leur mépris aux Iroquois et de les molester. Leur amour de la guerre les jeta dans des entreprises hasardeuses, d'où leur indiscipline était peu propre à les tirer. Ajoutons qu'étant plus honnêtes, plus francs que les Jroquois, ils furent à plusieurs reprises victimes de la foi jurée, sur laquelle ils s'appuyaient naïvement.

De jeunes iroquois, invités par un parti de jeunes gens algonquins à les suivre à la chasse, furent assez heureux pour les surpasser et abattre plus de gibier qu'eux. L'orgueil des Algonquins s'en trouva froissé ; ce fut la cause d'une succession de différends qui aboutirent à la guerre ouverte. La supériorité des Algonquins se manifesta aux premiers coups ; ils se rendirent maîtres du pays des vaincus. Les Iroquois se réfugièrent vers le lac Erié, d'où une nation du voisinage les chassa presque aussitôt.5 Ils

1 Mémoire sur les mœurs, coutumes et religion des Sauvages de V Amérique septentrionale, par Nicolas Perrot, publié par le R. P. J. Tailhan, de la compagnie de Jésus, Leipzig et Paris, 1864, p. 9.

1 Mémoire de Nicolas Perrot, p. 9.

3 Mémoire de Nicolas Perrot, p. 9.

4 Ferland, vol 1" p. 95.

5 Mémoire de Nicolas Perrot, p. 10, 11, 12.

allèrent se placer sur la rive est du lac Ontario, 1 de manière à s'étendre jusqu'aux sources de la rivière Sorel, dont l'embouchure leur ouvrait une porte entre lesTrois- Rivières et Montréal.

La haine du nom algonquin et l'espoir de reconquérir leur ancienne patrie, réveilla le génie des Iroquois. 2 Ils apprirent à faire la chasse et la guerre, à conduire habilement des expéditions, à harceler sans cesse l'ennemi dans ses marches et dans ses retraites. Ils se révélèrent enfin sous une face nouvelle. Leurs forts étaient les mieux construits au point de vue de la solidité et de la stratégie.3 L'ordre qui régnait dans leurs affaires publiques se consolida, prit les formes de véritables lois de peuples civilisés, et contribua énormément aux succès de leurs armes. Lorsqu'au bout de quelques années ils reparurent sur le fleuve, les Algonquins virent qu'ils allaient avoir sur les bras un ennemi qu'ils ne pourraient plus mépriser ; aussi firent-ils bon accueil à l'une des tribus iroquoises, les Houendats, dont les instincts pacifiques s'accommodaient difficilement du régime nouveau adopté par leur nation. Les Houendats désiraient se livrer en paix à l'agriculture ; dans ce but, ils allèrent s'établir sur les terres qui sont entre le lac Simcoe et la baie Géorgienne,4 la partie la

1 Ferland, vol. 1er p. 46.

2 Le Père Bressani dit que les Iroquois se regardaient comme les anciens possesseurs de Montréal, d'où les Aurons les avaient chassés. A l'époque où le Père Bressani vivait en Canada, les Hurons et les Algonquins faisaient cause commune, ce qui a pu lui faire croire que ces deux races avaient toujours été étroitement liées ensemble, tandis que, conformément à tous les renseignements qui nous sont parvenus, il faut croire que les Hurons ne firent la guerre contre les Iroquois qu'à partir du commencement du 17me siècle, lorsque ces derniers étaient déjà depuis longtemps établis à l'est du lac Ontario. Que les Iroquois aient autrefois possédé Montréal et les Trois-Rivières, cela paraît incontestable, mais ce sont bien certainement les Algonquins qui les chassèrent des rives du fleuve.

Puisque les Sauvages visités par Cartier à Hochelaga avaient des habitations à la mode iroquoise ; que les mots recueillis chez eux en cette occasion sont des mots iroquois, et que ces Sauvages paraissent avoir été alors entièrement détachés des Toudamans qui faisaient la guerre aux gens de Québec, l'on peut croire que toutes les tribus iroquoises n'avaient point été chassées d'abord par les Algonquins. Ces derniers ont en effet conservé de bonnes relations avec une partie de la nation iroquoise, et ils ont même fait une alliance inaltérable avec les Hurons, tribu de la langue iroquoise.

3 Ils se donnaient le nom de Hottinonchiendi qui signifie cabane achevée.

4 Ferland, vol. 1er p. 93.

plus fertile du Haut-Canada ; il y a apparence qu'ils s'unirent bientôt étroitement aux Algonquins, mais sans perdre les mœurs ni la langue des Iroquois. Lorsque Champlain les visita, en 1615, ils avaient dix-huit bourgades et la nation, qui se subdivisait en plusieurs tribus, comptait quarante mille âmes. Les Français les nommèrent Hurons, parce qu'ils se rasaient les cheveux de manière à ne laisser sur le sommet de la tête qu'une espèce de crête assez semblable à la hure d'un sanglier. 1

La défection des Houendats ne fit qu'activer la guerre contre les Algonquins. Les cinq tribus iroquoises les plus vaillantes, les Agniers, 2 les Onneyouts, les Onnontagués, les Goyogouins et les Tsonnontouans apparaissent dès ce moment comme les membres de la plus puissante confédération indienne dont l'histoire ait parlé. Ce sont ces tribus que les Français eurent à combattre, et qui, grâce à l'incurie des gouvernements de Louis XIII et Louis XIV, retardèrent pendant de longues années les progrès du Canada en promenant le fer et le feu au milieu des colons dispersés sur les bords du Saint-Laurent.

Les Iroquois étaient les premiers orateurs sauvages ; ils déployèrent parfois assez d'esprit et de science de la parole pour déconcerter les hommes instruits de l'Europe. Les Français les nommèrent Iroquois parce qu'ils terminaient leurs harangues par le mot hiro : j'ai dit.8 Parmi les nations sauvages, on les appelait Toudarnans. 4

Avant l'arrivée de Cartier, les Iroquois descendaient la rivière Sorel,- qui porta longtemps leur nom, et poussaient déjà leurs ravages jusque dans le bas du fleuve ;5

1 Ferland, vol. 1er, p. 93.

2 D'après la Relation de 1660, chapitre ir, p. 6, colonne 2, l'on suppose que la guerre eut lieu pendant la seconde moitié du 16me siècle entre les Algonquins et les Agniers principalement.

3 Ferland, vol. 1er, p. 93.

4 " Ce mot, nous dit M. l'abbé Laverdière, est probablement une corruption de Toundouans, Tsoundouans, Tsonnontouans."

Jacques Cartier (p. 346) parle des Toudamas, gens du sud, qui faisaient la guerre aux Sauvages de Québec et qui poussaient leurs courses jusqu'au golfe. Il faudrait donc croire que les Agniers et les Tsonnontouans soutinrent les premiers la guerre de représailles contre les Algonquins. La carte de 1609 place les Toudarnans sur la rive sud du fleuve entre Québec et Montréal. " Les Toudarnans furent plus tard connus sous le nom d'Iroquois." {Ferland, vol. l'r, p. 35.)

La rivière Sorel s'appelait "rivière des Agnierhonons," nation iroquoise, d'après Sagard, {Histoire, p. 174.)

5 Relation de Jacques Cartier.

on s'explique ainsi l'absence de villages que le découvreur du Saint-Laurent remarqua entre Montréal 1 et Achelacy, 2 situé près des rapides Richelieu, à mi-chemin entre Québec et les Trois-Rivières. La plupart du temps, les Iroquoisse contentaient de porter la guerre dans les campements situés entre Québec et Montréal, et se retiraient dès que les Algonquins se montraient en nombre. 3 Le lac Saint-Pierre, avec ses îles et son étendue, offrait un refuge aux flottilles de guerre qui, au besoin, s'y cachaient ou s'y mettaient en embuscade.

u Lorsque les Français revinrent pour fonder Québec, ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne, ou iroquoise, qui avait si bien accueilli Cartier & Hochelaga. Pressé par les nations algonquines, qui habitaient la rivière des Outaouais, et la partie inférieure du Saint- Laurent, il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest." (Ferland, vol. I, p. 45.)

Les Trois-Rivières étaient occupées par des partis de guerre, de chasse et de pêche qui s'y succédaient au caprice des événements. Ce lieu se trouvait le plus exposé aux attaques des bandes iroquoises, à cause de sa proximité du lac Saint-Pierre et du Saint-Maurice. Toutes les traditions sauvages s'accordent à dire que nul endroit du cours du fleuve n'était plus aimé ni autant fréquenté que celui-là. Il n'y en avait probablement pas qui fussent plus souvent témoins des drames barbares qui se jouaient entre les Tou damans et les Algonquins, puisque sa position semble l'avoir désigné comme le champ de bataille des deux partis. La chasse et la pêche y abondaient prodigieusement et en faisaient un rendez-vous de toutes les tribus des langues iroquoise, algonquine et montagnaise. Longtemps après la fondation de Québec, et en dépit des instances que l'on fit pour les détourner de leur coutume de séjourner aux Trois-Rivières, ces deux dernières nations y restèrent attachées. Les Relations des Jésuites le répètent fréquemment ; dans celle de 1636 on lit, page 15 :

t Des études très-intéressantes ont prouvé que les Sauvages de Montréal visités par Cartier parlaient la langue iroquoise ; mais ils ne sont pas considérés comme des Toudamans par la relation de ce navigateur. Nous pensons que c'étaient des Houendats, ou peut-être une autre branche de la race iroquoise non encore en guerre avec les Sauvages de Québec.

2 En comparant les diverses orthographes de ce mot, tant dans les anciennes cartes que dans les relations de Cartier, on acquiert la quasicertitude que c'est Achela'ï ou Achelayi. (Note de M. l'abbé Laverdière.)

3 Ferland, p. 35.

ÏO

" Gomme les Sauvages se plaisent davantage aux Trois- Rivières que non pas à Kébec, aussi font-ils là plus souvent leur séjour, et en plus grand nombre : c'est pourquoi les Pères qui ont demeuré cette année en notre résidence de la Conception (des Trois-Rivières) ont baptisé plus de personnes que ceux qui sont restés à Kébec, où ces barbares n'arrêtent pas si longtemps." M. Boucher écrivait en 1663 : " Plusieurs rivières et lacs entrecoupent les terres des Trois-Rivières qui sont toutes bordées de belles prairies, ce qui fait qu'il y a quantité d'animaux et surtout des élans (orignaux) caribous et castors, et très grand nombre de gibiers et poissons." Il dit aussi que l'on ne voyait point d'orignaux plus bas que les Trois- Rivières.

Ce que l'on connaît des habitudes des Attikamègues j fait supposer qu'avant 1637, ils se mêlaient rarement i aux peuples qui visitaient les Trois-Rivières. Ils se concentraient vers la hauteur des terres où le Saint- Maurice et le Saguenay ont leurs sources, et fréquentaien t de préférence les bords de cette dernière rivière, habitée par leurs frères montagnais qui les recevaient avec affection et parlaient leur langue. -

En construisant le boulevard Turcotte, il y a une dizaine d'années, l'on mit à découvert des sépultures que^, malheureusement, personne ne sut fouiller avec la science nécessaire. Les plus intéressantes ont été trouvées dans la partie est de la rue du Collège et dans le voisinage immédiat du bureau de poste actuel, sur la rue ou promenade du boulevard, précisément dans les terrains qui formaient le flanc du Platon de ce côté. Ces sépultures étaient celles de Sauvages de différentes races ; pour trois raisons principales, nous les reporterions toutes à des dates antérieures à la fondation du fort : 1° parce que plusieurs appartiennent à la période que les archéologues nomment Yâge de pierre ; 2° parce que les Français^ installés sur le lieu même, n'y auraient pas toléré des enterrements; 3° ce ne sont pas non plus des restes du premier cimetière catholique, parce que ses dimensions ne pouvaient être aussi étendues, et que rien n'indique, dans ce que l'on a découvert, des sépultures chrétiennes.. M. le chevalier Taché, très-versé dans les études de ce genre, nous dit qu'une partie des objets trouvés en cette circonstance datent de l'âge de pierre. Ils sont déposés au musée de l'Université Laval. Ce sont : une hache de pierre (la plus belle qui soit connue) des harpons en os, une pipe de terre cuite et des tessons de poterie sauvage. Ces restes, comme les informations obtenues des ouvriers

terrassiers qui les ont mis au jour, indiquent à n'en pas douter qu'ils appartenaient à la race huronneiroquoise. Ils doivent donc avoir été enfermés là avant le commencement de la guerre entre les races algonquines et iroquoises, ce qui est conforme au Mémoire de Nicolas Perrot, puisqu'il dit positivement : ** Le pays des Iroquois était autrefois le Montréal et les Trois-Rivières." Les rares sépultures d'où l'on a exhumé des couteaux de fer ou des débris d'ustensiles provenant des arts européens, ont dû avoir été faites dans l'espace des quarante années qui précédèrent la fondation du fort des Trois- Rivières, c'est-à-dire, après l'arrivée des premiers trafiquants français. Dans certains endroits de la haute-ville, les particuliers qui pratiquent des excavations rencontrent çà et là des sépultures indiennes ; il est à désirer que l'on ne se montre pas indifférent à cet égard, et que de semblables trouvailles soient portées à la connaissance des personnes susceptibles d'en tirer des éclaircissements pour l'histoire du pays.

Bien des années avant l'apparition des commerçants français, les Algonquins se considéraient comme les propriétaires du site actuel de la ville et, pour y résister aux attaques des Iroquois, ils avaient bâti un fort en palissades sur le tertre que nous appelons le Platon. Les Iroquois, offusqués de cette manifestation de résistance, l'emportèrent d'assaut et le rasèrent à fleur de sol.

Ce qui est remarquable, c'est l'espèce de fausse bravoure dont les Algonquins firent parade, par un reste d'habitude de leurs anciennes conquêtes. Ils savaient de combien de ruses et de pièges leurs ennemis disposaient, ce qui ne les empêchait point de commettre journellement les imprudences les plus grossières. Cependant, ils ne leur en cédaient point pour l'habileté et le courage ; mais il leur manquait la ténacité et la persistance dans la poursuite de ces guerres cruelles. 1

L'épisode suivant est un tableau fidèle des combats des Sauvages.

La nation de VIroquet était de la race algonquine, mais elle faisait la guerre aux Algonquins des Trois- Rivières, de même que certaines tribus de la race iroquoise s'alliaient aux ennemis des Iroquois. Les Hurons (et les Iroquois probablement) appelaient les

1 Lafiteau, Mœurs des Sauvages Amériquains, (4 volumes, Paris, 1724,) vol. 1", p. 91, 101-2, 173, 196. Ferl an d, Hislo ire du Canada, vol. 1er, p. 148. Faillon, Histoire de la Colonie Française, vol, 1", p. "524-33.

gens de l'Iroquet Onnontchataronons. 1 Après leur défaite, ceux-ci furent adoptés par la nation algonquine, sans perdre leur principal chef nommé Iroquet.

Un jour qu'un grand nombre de guerriers de cette tribu se présentaient en force devant les Trois-Rivières, les Algonquins s'avisèrent, pour les détruire, d'employer un stratagème qui leur réussit. Le gros des Algonquins se cacha dans les bois qui bordaient la rivière Bécancour, à quelques centaines de pas de son embouchure, et quelques canots restèrent seuls sur le fleuve, occupés apparemment à pêcher. Ce qui avait été prévu arriva, les Iroquois se lancèrent sur les pêcheurs isolés, qui prirent la fuite vers la rivière, en poussant des cris de désespoir. Derrière eux arriva toute la flotille iroquoise, sans se douter du danger vers lequel elle courait et croyant tenir une proie facile. L'embuscade avait été si bien préparée que presque tous les coups eurent de l'effet, dès que les Iroquets furent à portée du trait. Une seconde décharge eut le même résultat, puis le tomahak assomma ceux qui avaient échappé aux flèches. Gharlevoix dit qu'il n'en survécut pas un seul, car les Algonquins ne voulurent faire aucun prisonnier. Le grand nombre de cadavres qui restèrent dans le lit de la rivière et sur ses bords, infesta l'eau à tel point qu'elle en prit le nom de rivière Puante. Gela se passait vers 1560, 2 autant qu'il est possible de s'en assurer. La nation de l'Iroquet ne se releva jamais de cet échec. 3

Les Relations des Jésuites, (1646, p. 34, et 1642, p. 38), disent que la nation algonquine des Onontchataronons, ou de l'Iroquet, a occupé l'île de Montréal et les terres qui sont vers Ghambly et la ville de Saint-Jean. u Voilà, dit un de ces Sauvages, où il y avait des bourgades trèspeuplées. Les Hurons, qui pour lors étaient nos ennemis, ont chassé nos ancêtres de cette contrée ; les uns se retirèrent vers le pays des Abénaquis (au Nouveau-Brunswick aujourd'hui) d'autres allèrent trouver les Iroquois, et une partie se rendit aux Hurons mêmes et s'unit à eux."

De la relation de Jacques Cartier et des récits des sauvages, l'on peut inférer qu'un parti de Hurons, après avoir chassé les Onnontchataronons, était resté avec quelques-uns de ces derniers dans l'île de Montréal, et y avait établi la bourgade que les Français trouvèrent au

1 Relation de 1646, ch. vin.

2 Histoire des Abénaquis (publiée à Sorel en 1866, par M. l'abbé J. A. xWaurault,) p. 284.

3 Journal du Père Charlevoix. Vol. I, p. 162-4.

pied de la montagne en 1535 ; plus tard, les Hurons, harcelés par les anciens possesseurs de l'île et peut-être par les Agniers, auraient été forcés de se replier sur le gros de la nation. (Ferland, vol. I, p. 47.)

Les Algonquins remportèrent une série de succès. A la fin du seizième siècle, les Iroquois étaient détruits ou à peu près, " il n'en paraissait presque plus sur la terre," mais " ce peu qui en restait, comme un germe généreux, poussa tellement en peu d'années qu'il réduisit réciproquement les Algonquins aux mêmes termes que lui." 1

1 Relation de 1660, p. 6.

Page 1