CHAPITRE VII
Non loin de la côte de Syrie, dans l'île de Chypre, nous trouvons une écriture syllabique , d'origine certainement asiatique, Yécriture njpriote, qui a longtemps exercé la sagacité des savants. 1^'ile de Cliypre a été de tout temps le grand lieu de rencontre de l'Orient avec l'Occident. La Grèce s'y est trouvée en contact direct avecles influences asiatiques; aussi est-ce un des points où l'on peut le mieux saisir la pénétration des éléments orientaux dans la civilisation hellénique.
Les inscriptions de l'île de Chypre portent la trace de ce mélange. On y trouve des inscriptions phéniciennes, strictement limitées au petit royaume phénicien de Citium, d'Idalie et de Tamassus, des inscriptions grecques, enfin des inscriptions tracées avec un autre caractère propre à l'île de Chypre, (ju'on appelle écriture cypriote. La plus importante des inscriptions cypriotes est une inscription sur bronze, découverte à Dali, l'ancien Idalion, et donnée par le duc de Luynes à la Bibliothèque nationale. Elle a trait au rôle joué par la ville d'Idalion pendant les guerres médiqucs. D'autres inscriptions bilingues, phéniciennes et cypriotes, découvertes depuis, sont venues éclairer certains points de l'histoire de Chypre.
Jusqu'à ces dernières années, l'écriture cypriote était restée impénétrable. On s'obstinait à vouloir expliquer les inscriptions cypriotes à l'aide des langues sémitiques. Une
itiscriptiou bilingue, phénicienne et cypriote, vint aider à leur déchiffrement. On peut en suivre la marche dans trois articles consécutifs de MM. Hamilton Lang, George Smith et S. Birch, parus en 1872 dans les Mémoires do la Société (ï archéologie biblique'^^K Le travail de George Smith était démonstratif. Analysant les désinences de certains mots plus facilement reconnaissables, il prouva que le cypriote cachait un dialecte grec écrit en caractères syllabiques.
Les hellénistes hésitèrent d'abord à entrer dans cette voie. Du grec en caractères syllabiques d'origine barbare leur paraissait une monstruosité. Il fallut pourtant se rendre à l'évidence. MM. Brandis, Moritz Schmidt, Ahrens, Deecke, Siegismund, Bréal, prirent en main le déchiffrement des inscriptions cypriotes, qui rentrèrent désormais dans le domaine des études grecques. Grâce à leurs travaux''^', on connaît aujourd'hui les valeurs des différents caractères cypriotes, et leur lecture ne présente plus guère d'autres ditlicultés que celles qui résultent du mauvais état des textes ou de l'aspect étrange que ce déguisement donne à un dialecte grec qui nous est par lui-même peu familier.
Le cypriote nous offre donc l'exemple étonnant d'une écriture syllabique qui a vécu côte à côte avec l'alphabet grec et l'alphabet phénicien dans l'île de Gliypre, jusqu'au n'' siècle avant notre ère, et dont des populations grecques ont continué à se servir concurremment avec l'alphabet, à une époque où Platon et Démosthène avaient fait de l'alphabet grec l'écriture du monde civilisé.
''' Transactions of ihe Society of Biblical Archœolo(j-y, t. I, 1879, p. iiC- 198, ii29-ii4, 145-179.
'*' Voir Maspero, Histoire ancienne, h' (id., p. 79^1-728; M. Bréal, Journal des Savants , août et septembre 1877.
L'inscription bilin(;ue ('' que nous reproduisons ici donnera une idée de la façon dont les Grecs ont adapté cette écriture à leur langue et des altérations qu'elle lui a fait subir :
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Au jour XVI du mois de faalot, en Pannée XVII. . du roi Melekjnlon, roi do Kilion et d'Idalion : c'est ici la statue (ju'a donnée Abdsasani, fils de [Pala]s, à son Seijjneur Rescf Eléliilès; vœu qu'il avait fait, parce qu'il a entendu sa voix. Qu'il le bénisse!
''' W. Wriglit, p. Le Page Renout et Ph. Rergcr, Proceediitffs i^ the Soe. of liiblical Archtpoloffij , y décembre i886, t" février cl i" mars 1887. Cf. Pli. Rer[[or, Comptes rendus de l'Acnd. des inscriptions , «887. p. «87-198; Ciierinont-Gomicnu , ibid. , |). 1 r)8-a 0 1 ,
ÉCRITIJUK CYPUIOTE. 87
a-ti-ri-n-sc o-nn to-ne-to- A(v)Sptàs '6 vv tov êSu-
ke-ne a-va-sa-so-mo-se o sa- xev K'^iawy.oi à 2a-
ma-fo-se to-i a-po-lo-ni to-i naFos root AirôXiovi tw*
a-la-hi-o-ta-i in tu-ya-\. AXa kôtoii. Iv Tjyjxi.
La langue de ces inscriptions est le dialecte éolien, avec des formes grammaticales se rapprochant beaucoup de l'arcadien. Les inscriptions cypriotes connues ne remontent pas au delà du vi" siècle; une des plus anciennes est une petite inscription bilingue, gravée sur un socle supporté par deux lions, qui est au musée du Louvre :
0^^ ^^^ KA>VÏ EMI
Il est très probable que l'écriture cypriote remonte beaucoup plus haut, et que, avant d'avoir été adoptée par les Grecs, elle était l'écriture des anciennes populations de l'île do Chypre. Durant la période que les inscriptions nous font connaître, la forme dos caractères cypriotes a très peu varié. M. Bréal en a dressé un tableau que nous reproduisons à la page 89, et auquel il n'a été apporté depuis lors que peu de changements (').
Quelle est l'origine de l'écriture cypriote? La lumière n'est pas encore entièrement faite sur ce point. M. Deecke'"^' avait cherché à l'expliquer par l'écriture cunéiforme, dont elle serait une simplification, et son système avait trouvé bien des partisans. L'influence de l'Assyrie sur les civilisations de la côte de Syrie a été très considérable; elle se faisait même sentir jusqu'en Asie Mineure. Rien ne serait plus naturel que d'en trouver un prolongement dans l'Ile
''' Voir pourtant plus loin, p. 1 1 1 et 1 1 a.
'"' Der Ursprung lier Kyprischen Siflbciischrifl, Strasbourjj , 1877, iii-8°.
88 PREMIÈRK PARTIE.
de Cliypre. La découvede des inscriptions hittites semble avoir battu en brèche cette explication. M. Sayce''' a réuni toute une série de caractères hittites qui présentent une analogie singulière avec le syllabaire cypriote et invitent à en chercher dans cette nouvelle direction la véritable origine; M. Dcecke lui-même s'est rallié à cette manière de voir'*^.
En tout cas, le syllabaire cypriote se rattache au courant de simplification que nous avons vu se produire presque simultanément dans les anciennes écritures idéographiques, et d'où est sorti l'alphabet : ces écritures se condensent et tendent à une expression de plus en plus simple des formes du langage; mais en même temps elles franchissent leurs limites nationales, s'emparent de certains pays qui ne possédaient pas encore l'écriture, et font sentir leur action sur des écritures déjà constituées.
Qui sait même s'il ne faut pas expliquer par là certains traits du carien, du lycien et du phrygien, ces alphabets usités en Asie Mineure, grecs pour le fond, mais mélangés d'éléments étrangers, et dont on n'a pas encore pénétré le mystère? Nous y reviendrons à propos de l'histoire de l'alphabet.
''' W. Wright et A. H. Sayce, The Empire o/the Ililtites, a" ëdit., London, 1886, p. 177-198. — Schliemann , ///o«, traduit par M°" E. Egger, p. 901- 917, appendice II. — Les inscriptions trouvées à IUssarlik, par A. H. Sayce, Paris, Didot, i885.
''' Doccke, Bezzenherger's Beitràge tur Kundeder Indoffcrm. Sprachen, IX, p. a5o et a5i. Voir plus loin, p. m et 112.