CHAPITRE V
L'Iiisloirc de l'alphabet hébraïque se réduit à peu de chose; la raison en est très simple : nous ne possédons presque pas de monuments de l'ancienne écriture hébraïque. Ce n'est pas que l'iiilroduction de l'écriture soit récente chez les Hébreux; tout, au contraire, nous porte à croire qu'ils ont écrit de très bonne heure. Les anciens récits de la conquête de la Palestine nous parlent de stèles portant des inscriptions; à l'époque de David et de Salomon, on écrivait certainement. Les travaux de la critique moderne ont démontré que, 800 ans avant notre ère, les Hébreux possédaient déjà une littérature écrite, et qu'ils justifient le nom de cpeuple du livre 1» que l'antiquité a donné au peuple juif.
Ces inductions ont été pleinement confirmées par la découverte de la stèle du roi Mésa, trouvée en 1869 à Dhibon, dans le pays de Moah^'l Celle découverte, à laquelle restera attaché le nom de M. Clermont-Ganneau, a marqué
''' La reproduction ht^liographique de la stèle a éli faite pour la Notice de» monuments de la Palestine au mutée du Louvre, de M. Ht'roii de Villcfossc. M. Ka^nipfcn , directeur des niiis(5cs nationaux , a bien voulu la mettre h ma disposition. J'ai suivi, sauf quelques modifications, la Induction donniV; dons la Notice, et qui est, h peu de chose près, celle de M. Clennont-Ganneau, en tenant compte des corrections qui y ont 6lé apportais jiar MM. Smend et Socin (Die Imchrifi des K. Mesa, Fribourg en Brisgau, 1886, in-4*. Cf. Renan, Journal des Savants , mai-s 1887, p. i58-i64).
un moment capital dans l'histoire de la paléographie sémitique.
L'instription de Mésa nous a livré une page de l'histoire des guerres de Moab contre Israël, écrite par un contemporain avec les caractères de l'époque. Auparavant déjà, M. de Vogiié était parvenu, à l'aide de quelques pierres gravées, à reconstituer l'alphabet hébreu primitif. La stèle de Mésa, qui peut être datée avec une certitude presque absolue, nous montre l'écriture usitée chez les Hébreux près de neuf cents ans avant notre ère.
Sans doute, on peut dire que la slèlc de Mésa est une inscription moabite; mais elle appartient à la même famille paléographique que l'hébreu. On y remarque un usage des lettres quiescentes plus fréquent que dans le phénicien, où elles font presque entièrement défaut. Le hé et le vau, qui sont d'un emploi si particulièrement hébraïque, y figurent là oii le phénicien met Yalef ei le îod. En outre, chose presque inconnue en phénicien, les mots y sont séparés par des points. Ce fait, qui paraît de peu d'importance au premier abord , est significatif, parce qu'il est l'indice d'une langue où les formes grammaticales étaient plus arrêtées.
Si les Moabites écrivaient à cette époque, les Hébreux, qui étaient beaucoup plus avancés qu'eux, devaient à plus forte raison écrire aussi. Or, si l'on examine la stèle de Mésa, on y reconnaît, suivant la remarque de M. Renan, les caractères d'une écriture qui n'est plus à son berceau; elle présente des traces d'usure qui attestent un emploi déjà assez long de l'alphabet. On peut donc dire que, dès l'an 1000 avant notre ère, les Hébreux non seulement connaissaient les lettres, mais se servaient couramment de l'écriture, ce, qui est bien dillerent.