‹ Histoire de lécriture dans lantiquitéChapitre 76 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'alpliabct n'a pas été arrêté par les frontières de la Russie (l'Europe; il a passé en Asie, et il a pénétré jusqu'au fond de la Sibérie; nous le retrouvons aux frontières mêmes de l'empire russe et de la Chine. Il existe dans la haute vallée de l'Iciiisséi et sur les bords d'un de ses derniers affluents, le Kemtschik, confinant à la province d'Irkousk et à la Mongolie orientale, toute une contrée où l'on rencontre des inscriptions présentant avec l'écriture runique une assez grande ressemblance pour qu'on ait pu leur attribuer une même origine. Ces inscriptions sont tracées, presque toujours perpendiculairement, soit sur des rochers, soit sur de longs alignements de pierres colossales qui rappellent les menhirs de la Rretagne et indiquent l'emplacement d'anciens lieux de sépulture. Elles sont accompagnées de scènes de guerre et de chasse grossièrement dessinées, mais elles s'en distinguent nettement, et se rattachent, ainsi qu'on l'a reconnu dès l'origine, à l'une des formes anciennes de l'alpliabet. La vallée de l'Ob et celle de l'Irtysh fournissent des inscriptions de la même famille.

La découverte de la première de ces inscriptions date de près de deux cents ans. Elle est due à un jeune naturaliste de Dantzig, Daniel Gottlieb Mcsserschmidt, qui, sur l'ordre de Pierre le Grand, parcourut la Sibérie de 1720 à 1727.

Elle fut publiée dans les Mémoires de l'Académie de Sainl- Pétersbourg. Le souvenir des tf inscriptions runiqucs de

Sibérie n s'était à peu près perdu , lorsque, à la fin du siècle dernier, l'impératrice Catherine II envoya une nouvelle mission à leur recherche. Cinq nouvelles inscriptions furent ainsi livrées au monde savant. Pallas, Tychsen, Abel Rémusat, s'appliquèrent à leur élude; Klaproth mit en lumière le mouvement civilisateur auquel elles devaient leur orijjine et démontra le caractère plus européen qu'asiatique de cette épijjraphie. Son mémoire parut dans le Joiiiiuil asiatique , en 1828. Quelques années plus tard, en 18/17, Castrén entreprit lui-même un voyage dans ces contrées et y fit de nouvelles découvertes, qui rappelèrent l'attention sur ces monuments.

Jamais pourtant les inscriptions de riénisséi n'avaient été relevées d'une façon assez complète pour qu'on put en tenter le déchifl'rement avec chance de succès. Enfin, en 1887 et 1888, la Société archéologique de Finlande envoya en Sibérie, sous la direction de M. 0. Doniier, deux expéditions successives, qui en rapportèrent trente-deux inscriptions. Elles ont été publiées dans un recueil du plus haut intérêt, auquel nous avons emprunté les renseignements qui pré-

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liiscriplloii découverte par Klemcntz, en 1883.

codent ^'l Une autre mission, confiée par le gouvernement russe à M. N. ladrintseff, a abouti de son côté à une publication importante'-) qui complète les résultats de la mission finlandaise. M. ladrintsefl" a trouvé des inscriptions analogues à celles de l'Ob et de l'Iénisséi au delà de la frontière russe, sur les bords de fOrklioun, au sud de Kiaklita, dans les environs de l'ancienne ville de Kara-Korum, dont nous pouvons, grâce à lui, déterminer l'emplacement (''.

Deux inscriptions chinoises, dont une bilingue, en caractères ouïgours et chinois, qui viennent des mêmes parages, permettent de dater les inscriptions sibériennes avec un grand degré de probabilité. Le texte chinois de l'inscription bihngue mentionne le beg Koek-Khan, qui fonda en 766 le khanat des Turks ouïgours; l'autre inscription nous donne le nom des Kien-Kouen, qui cessa d'être en usage à partir de l'an 758.

M. Hamy, en présentant à l'Académie des inscriptions et belles-lettres (*' un travail de M. Devéria sur les inscriptions sibériennes, a indiqué les faits principaux qui se dégagent

''' Inscriptions di l'Iénisséi recueillies par la Société finlandaise d'archéoloffie , Helsingfors, 1889, in-folio. Je dois à M. Gordier d'avoir pu consulter et étudier à loisir ce mémoire, encore peu répandu en France.

'^' Anciens caractères Iroucès sur des pierres de taille et des monuments nu bord de l'Orlchon, dans la Mongolie orientale, par l'expédition de M. ladrintseff en 188g, Saint-Pétersbourg, 1890, in-folio oblong.

<^' tJne nouvelle mission , sous la conduite de M. RadlofT assisté de MM. ladrintseff et Klementz, vient de découvrir encore d'autres monuments de la même famille, entre la ville d'Ourga et les monts Sayan. Plus spécialement entre Kara-Korum et la haute vallée de l'Iénisséi , ils ont trouvé des inscriptions qui forment un trait d'union entre celles de l'Iénisséi et celles de l'Orklioun. (Voir Denikor, Nouvelles géographiques , février-avril 189Q.)

'*' Comptes rendus di l'Académie des inscriptions, ai nov. 1890, p. 4q5, /iaCet /i'i8-458.

de leur découverte. Les inscriptions de l'Iénisséi se lisent de droite à gauche et paraissent appartenir à une écriture alphabétique; du moins on n'y a reconnu jusqu'à présent que quarante ou quarante-deux caractères dilFérents, chinVe qui n'a rien de surprenant pour un alphabet oriental. D'après une tradition répandue chez les Tartares, elles seraient l'œuvre des Tchouds aux yeux bleus, nom par lequel il faut entendre sans doute l'une des tribus finnoises qui se sont succédé dans ces contrées depuis le ni' siècle avant Jésus- Christ jusqu'à l'invasion des peuples turks, au vni' siècle de notre ère. Celte opinion, assez généralement admise, a pourtant trouvé des contradicteurs. Slrahlenberg et Aboi Rémusat attribuaient les inscriptions sihériennesaux Scythes, Klaproth aux Kirghizes. Tout récemment, M. Mohl, dans un mémoire lu à la Société de linguistique''', a émis l'idée qu'elles ne proviendraient ni des Tchouds ni des Tartares, mais des Samoyèdes, qui ont été très puissants avant de tomber dans l'état de barbarie oii nous les voyons aujourd'hui. Les recherches entreprises par Munkacsy parmi les Vogouls lui ont fait retrouver un cycle épique racontant leurs guerres contre les Samoyèdes. Des scènes figurées, qui se mêlent aux caractères sibériens sur les rochers de Souliek et où l'on voit des guerriers à cheval armés d'ai-cs et de lances, nous ont probablement conservé le souvenir de ces luttes. D'autre part, au siècle dernier, Messerschmidt a recueilli chez les Ougriens (Ostiaks) des bords de l'Ob le souvenir d'une race guerrière établie antérieurement à eux en Sibérie, et qui avait ses villes, ses princes et son écriture à elle.

'"' F.-G. Môhl, Obseirationt sur l'hisloire des lingues sibérienne» {Mémoires de la Société de linguistique, t. VII, qiialrièrae rnscicule, 1891).

Peut-ôtre aussi avons-nous là, ainsi que le croit M. Aspclin, les écritures de peuples distincts de race et d'époque. M. 0. Donner a communiqué en iSSgW à la Société finnoouijritMine une coupe en argent trouvée à Perm et qui porte des caractères fort analogues aux caractères sibériens. Une môme famille d'alphabets s'étendait donc depuis Perm jusqu'à la Mongolie dès le vm'^ siècle de notre ère, avant l'introduction de l'écriture nestorienne dans l'Asie centrale.

A quelle branche de l'alphabet faut-il rattacher ce nouveau rameau? Est-ce à l'alphabet runique, ou bien, comme le voulait déjà Tychsen, aux caractères gothiques, ou bien même à l'un des dérivés de l'alphabet indien? La question est encore discutée; il faut espérer qu'elle ne tardera pas à cire résolue, car de divers côtés on s'occupe du déchiffrement des inscriptions sibériennes; certaines analogies de forme, qui ont frappé de tout temps ceux qui s'en sont occupés, et la diffusion même de cette écriture, semblent faire pencher la balance en faveur de son origine runique. Les inscriptions de l'Iénisséi devraient donc être considérées comme une ramification lointaine des anciens alphabets européens, dont l'action se serait ainsi propagée jusqu'aux limites extrêmes de l'Asie.

Rien n'est imposant comme cette marche de l'alphabet à la conquête du monde. Elle a quelque chose du caractère irrésistible et fatal des grandes invasions. En face des migrations des peuples qui lancent périodiquement l'Orient sur l'Occident, nous voyons l'alphabet phénicien remonter le courant. Après s'être établi dans le bassin de la Méditerranée, il pénètre dans le centre de l'Aise de trois côtés à

''' Jourml de la Société ftnno-ouffrienne , luiitièinc fascicule, Helsingfors,

la fois : tandis que l'alphabet iiidiori s'empare peu à peu de toute la région située au sud de l'Himalaya et rayoïnie jusque sur le Tliibet et la Mon[;olie, l'alpliahet syriaque s'avance directement à travers le plateau central et lance une pointe hardie jusqu'en Chine; au Nord, enfin, nous avons vu l'alphabet gréco-italiote, après avoir contourné l'Kuropc, devançant les voyageurs modernes, pénétrer à son tour dans les plaines de la Sibérie; et ces trois branches de l'alphabet, parties dans des directions opposées, se sont rencontrées et sont venues se heurter aux murailles de la Chine. C'est la marche même de la civilisation, et les différents degrés de perfection ou de dégradation de l'alpliabet correspondent aux différents degrés de développement des peuples.

M. Senart a remarqué que l'alphabet de l'Iénisséi présentait certaines ressemblances avec l'alphabet indien. Peut-être doivent-elles s'expliquer par l'influence réciproque d'alphabets qui n'étaient pas très distants les uns des autres. 11 est possible que l'alphabet indien , que nous avons vu établi au Thibet et en Mongolie, se soit avancé encore plus au Nord. Peut-être aussi cette ressemblance vient-elle de ce que les peuples façonnent l'écriture à leur image; si bien qu'un alphabet, en passant dans un nouveau milieu, prend le caractère du sol où il se trouve transplanté, et qu'ainsi des écritures très diverses d'origine finissent par avoir un air de parenté qu'elles n'avaient pas primitivement.

Au centre même de l'empire chinois, dans le Yun-nan, le père Vial!'' a signalé récemment l'existence d'une écriture

'*' Viol (P.), De la langue el de récriture indigènes du l'uii-min, Angers,

qui par certains côtés se rapproche du chinois, tandis que par d'autres elle paraît se rattacher à nos écritures alphabétiques. Chose curieuse, l'écriture du Yun-nan offre de singulières analogies avec une autre écriture d'origine toute récente, que nous trouvons à l'autre extrémité du monde, sur la côte occidentale de l'Afrique, le syllabaire de Doalu Bukara''', qui a été créé de toutes pièces qar deux indigènes appartenant à la famille dos Vai et qui est usité dans l'Etat de Libéria et sur la côte des Esclaves. Ce dernier système d'écriture serait intéressant à étudier, parce qu'il nous permet de prendre sur le fait la naissance d'une écriture chez un peuple sauvage, au contact delà civilisation européenne; mais c'est une création tout artificielle et qui sort du cadre de notre étude.

A mesure que l'on s'éloigne du foyer de la civilisation antique, on voit ainsi se multiplier le nombre de ces écritures mal définies, mélange de signes grossiers et de caractères plus réguliers, se reproduisant avec une persistance qui dénote des emprunts faits à des alphabets depuis longtemps constitues. Ces essais pour rendre des langues peu développées devaient s'arrêter avec la cause qui leur avait donné naissance, parce que les races auxquelles ils s'adressaient n'avaient pas un degré de civilisation suffisant pour s'approprier et pour conserver intact le principe de l'écriture alphabétique sur lequel ils reposaient. Par là s'expliquent les altérations de ces écritures alphabétiques perdues aux extrémités du monde, et dans lesquelles on a

''' Capt. Forbes, Journal ofthe Geograph. Society, t. XX. — M. le D' Hamy possède une brochure fort rare sur IV'criture el la langue vai, parue sans titre à Londres en i85i et qu'il a bien voulu me communiquer.

peine à reconnaître l'alphabet, de même qu'on a peine à reconnaître la figure humaine sous la dégradation de certaines peuplades de la Polynésie. Chaque écriture est l'expression d'une civilisation; abandonnée à elle-même, elle retombe dans la barbarie, comme ces animaux domestiques qui redeviennent sauvages lorsqu'ils ne sont plus soumis à l'action directe de l'homme.

Il devait en être de même, à plus forte raison, des alphabets indépendants que nous avons vus se produire sur divers points du monde antique. Ces essais d'écriture, plus ou moins rudimcntaires, étaient condamnés à disparaître devant l'alphabet phénicien; créés en vue de circonstances locales, ils ne reposaient pas sur un principe simple et fécond, capable de se modifier suivant les circonstances et de s'approprier à d'autres langues; ils étaient réfractaires à la loi du transformisme, qui est la loi souveraine de l'écriture. Ce sont des tentatives avortées que l'on trouve rejetées aux confins du monde ancien, comme ces débris d'êtres vivants que la mer rejette sur ses bords.

Nous avons épuisé la longue liste des écritures de TAncien Monde, et nous en avons suivi les développements, depuis les premiers essais de l'homme pour fixer la parole et donner à l'expression de sa pensée une forme durable, jusqu'à la constitution des alphabets dont nous nous servons encore aujourd'hui. Nous avons vu tous les systèmes, nés sur les points les plus divers, converger vers le môme but : l'expression, au moyen de l'écriture, des sons du langage. Le jour oii cette formule a été trouvée et où. l'alphabet s'est dégagé de son enveloppe idéographique, l'humanité a eu son écriture définitive, pour une longue série de siècles du moins.

En effet, les sons de la parole étant, à peu de chose près, les mêmes partout, les mêmes lettres pouvaient, avec quelques légères modifications, se prêter à écrire toutes les langues.

Telle est la cause du triomphe de l'alphabet. Sans doute, il était beaucoup moins parfait que l'écriture égyptienne, mais il répondait beaucoup mieux aux besoins d'oi!i est née l'écriture, parce qu'il était plus simple et qu'd pouvait s'appHquer à d'autres langues que celle pour laquelle il avait été créé. Aussi devait-il devenir, par la force des choses, l'écriture de tout le monde civilisé.

Tous les alphabets qui sont en usage sur la terre dérivent

des vingt-deux lettres de l'alphabet pli<5nicien, les alphabets indo-européens aussi bien que les autres. Ces derniers en sont môme nés à une date relativement récente, de telle sorte que la civilisation indo-européenne, qui est le couronnement du travail des siècles passés, nous apparaît conmic la dernière en date, non seulement dans nos pays, mais même dans l'Inde. Ainsi se trouve justifié, suivant le mot de M. Renan, l'un des vieux adages de l'humanité : cQue Japhet habite dans les tentes de SemÎD

Il serait difficile de trouver, dans l'histoire des découvertes, un autre exemple d'une invention qui ait eu une fortune aussi extraordinaire. L'alphabet s'est étendu de proche en proche à tous les peuples de l'Occident et, en Orient, il a supplanté l'écriture cunéiforme et les hiéroglyphes de l'Egypte, qui étaient reçus depuis des milliers d'années et qui avaient une littérature très développée. La Chine seule lui a fermé ses portes, mais elle n'a pu le faire qu'en se mettant volontairement en dehors de notre civilisation.

Si l'on dresse une carte des alphabets usités dans le monde, on reconnaîtra qu'ils peuvent se ramener à quatre ou cinq types principaux : à l'est, l'alphabet arabe, qui s'est imposé à tous les peuples de religion musulmane, depuis les confins de la Chine jusqu'à la côte occidentale de l'Afrique, et l'alphabet indien; à l'ouest, l'alphabet latin, qui a été adopté par une grande partie des peuples de l'Europe et par tous ceux du Nouveau Monde; entre les deux, l'alphabet grec, qui est devenu celui des peuples slaves; au nord, enfin, l'alphabet germanique, qui n'est luimôme qu'un dérivé de l'alphabet latin. Encore cette division ne répond-elle pas exactement à la réalité.

L'alphabet laliu s'est répandu, soit par le commerce, soit par les lettres, bien au delà de ses frontières naturelles. Ses progrès pendant ces derniers siècles ont même été si considérables qu'il est presque devenu, pour les peuples occidentaux, ce qu'est l'alphabet arabe pour les peuples musulmans. Non seulement il a été adopté par tous les peuples de l'Amérique et de l'Australie, mais il s'est imposé en Europe à des peuples qui avaient leur écriture propre et il est arrivé à être employé, concurremment avec l'alphabet germanique, en Allemagne et en Suède; en Russie, avec l'alphabet slave. Il est la seule écriture des Polonais et des Hongrois. On a pu croire un moment qu'il deviendrait l'écriture commune de tous les peuples de l'Europe et de l'Amérique. Cette tendance à ramener tous les alphabets à deux ou trois nous apparaît comme une conséquence des eflorls constants de l'homme pour arriver à une expression toujours plus simple et plus universelle de la parole.

Depuis vingt ans, nous assistons à une réaction dont l'Allemagne a donné l'exemple, et qui tend à enlever sa prééminence à l'alphabet latin, qui était devenu peu à peu un alphabet commun servant aux transactions internationales, et à le remplacer par les anciennes écritures nationales spéciales à chaque peuple. Nous ne croyons pas que l'alphabet germanique, avec ses lettres aux formes compliquées, entre lesquelles les confusions sont si faciles, puisse jamais se substituer aux formes si simples de l'alphabet latin.

11 faut le concours de bien des circonstances pour assurer le triomphe d'une forme de l'écriture. Sans doute, l'appui que donne à l'écriture la puissance matérielle et morale d'un grand empire n'est pas indifférent à sa propagation, mais bien d'autres causes y contribuent, qui ne sont pas

entre les mains d'un liomme ni même d'un peuple. L'alphabet latin a dû sa fortune moins encore au génie de Rome qu'à la Bible latine, qui en a fait pour les peuples occidentaux ce que la liturgie grecque a fait de l'alphabet byzantin pour les peuples slaves, le Coran de l'arabe pour les musulmans. Et quand, plus tard, à l'époque de la Renaissance, les Italiens et les Espagnols eurent rompu avec les formes gothiques des alphabets du moyen âge pour revenir aux caractères latins, ce vieil alphabet trouva un nouvel agent d'expansion dans la langue française du xvn' siècle, qui est devenue, grâce à son admirable clarté, la langue scientifique par excellence. Le Discours sur la méthode a peutêtre contribué indirectement autant que la Bible à la diffusion de l'alphabet latin. Les destinées de l'écriture et de la langue se sont même si bien fondues que c'est par une réaction contre la langue française qu'on voudrait proscrire l'alphabet latin. Quelle que soit la fortune de cette tentative, on peut dire que l'avenir ne lui apparlient pas, parce que la multiplication des alphabets locaux est contraire à la marche générale de l'écriture. A mesure que l'homme avancera, il donnera à l'expression graphique de sa pensée une forme plus générale et plus accessible à tous.

Arrivera-t-il jamais à créer une écriture vraiment universelle, capable de servir indifféremment à tous les peuples et de s'adapter à toutes les langues? Le xvni" siècle déjà s'était préoccupé de ce problème. Volney, avec cet esprit singulièrement pénétrant qu'il portait dans toutes les questions relatives à l'antiquité orientale, avait entrepris de le résoudre; son Alphabet européen appliqué aux langues orientales, qui parut en 1 8 1 9 , est un essai d'écriture universelle, appliqué spécialement à la transcription des langues

sémitiques. Ce traité, qui était une œuvre capitale pour l'époque, a été adopté pour la transcription des noms orientaux dans le grand ouvrage entrepris, sous les ordres du Premier Consul, à la suite de l'expédition d'Egypte, la Description de l'Egypte, qui a marqué le point de départ des travaux de notre siècle sur l'antiquité égyptienne.

Nous l'avons repris à notre tour, avec une connaissance exacte des langues qui manquait au xvni' siècle. L'analyse scientifique des éléments primordiaux du langage et des lois qui président à ses transformations, c'est-à-dire de la phonétique, et d'autre part l'étude comparative des différentes langues ont permis de distinguer des sons que l'on avait confondus sous une notation commune et de faire des alphabets de transcription universelle qui sont une sorte de formule algébrique du langage. Mais il faut distinguer ces alphabets, créés pour les besoins de la science à l'usage des savants, d'une écriture usuelle capable de se substituer aux différents alphabets modernes.

L'histoire de l'alphabet phénicien est là pour nous prouver que, si une réforme de ce genre venait à se produire, elle consisterait dans une simplification, et non dans une notation plus savante des éléments de l'écriture. Encore est-il permis de douter que l'alphabet puisse se prêter à une pareille transformation.

Cette écriture universelle, que l'on rêve pour l'avenir, a déjà existé et nous la connaissons , c'est l'alphabet phénicien, qui a été, à un certain moment, l'écriture de tous les peuples civilisés. Or l'histoire nous a montré que, quelques siècles après sa création, il s'était fractionné en une infinité d'écritures différentes, qui avaient perdu le sentiment de leur origine commune et dont nous arrivons aujourd'hui

seulement à démontrer la parenté. Il y a lieu de penser que les mêmes causes amèneront les mômes effets. Les différences orfjaniqucs profondes qui séparent les peuples sémitiques des peuples indo-européens seront toujours un grand obstacle à l'adoption d'une écriture commune aux deux races, et, quand cette écriture existerait, il est probable qu'elle ne tarderait pas, si elle était abandonnée à elle-même, à se scinder en plusieurs branches, parce que les langues transforment constamment leur instrument, l'écriture, conformément à leur génie propre. En tout cas, un alphabet universel suppose entre les peuples une communauté de vues et tout un ordre de relations qui ne semblent pas près d'exister.

La situation de nos écritures modernes rappelle assez celle des écritures de l'Ancien Monde au moment de l'invention de l'alphabet. A cette époque aussi , le monde était partagé entre deux ou trois systèmes d'écriture différents, dont l'un surtout, l'écriture égyptienne, avait porté au plus haut degré de perfection l'expression de toutes les formes du langage. Qu'ont fait les Phéniciens? Ils ont pris dans cet arsenal une vingtaine de signes, ceux qui leur étaient strictement nécessaires, et ils en ont tiré une écriture nouvelle, sans aucun souci de toutes les finesses de l'orthographe, sabrant dans les désinences vocaliques des verbes, jetant au panier tous les compléments phonétiques. Mais cette écriture, quelque grossière qu'elle fût, reposait sur un principe nouveau et fécond, le principe de l'écriture alphabétique, c'est-à-dire d'une écriture dans laquelle chaque lettre répond h un son.

Il faut reconnaître que nous nous en sommes singuliè-

remeiit écartés et que cette définition ne saurait s'appliquer rigoureusement à nos écritures modernes. Elles ne sont plus phonétiques que dans une très faible mesure; elles sont devenues des écritures savantes, qui ne sont pas sans quelque analogie avec les hiéroglyphes des Egyptiens; chaque mot forme un petit ensemble, dans lequel, à côté d'éléments phonétiques, il y en a d'autres qui ne se prononcent pas et qui servent soit à distinguer à l'œil un mot d'un autre et à en marquer l'origine et la signification, soit à en indiquer la forme grammaticale. Ce défaut, commun à presque toutes nos langues, est particulièrement sensible en français; il faut six lettres pour écrire le mot aiment, où la prononciation ne fait entendre que deux sons; encore le premier de ces sons ne répond-il à aucune des deux lettres qui servent à le rendre; beaucoup d'autres mots sont dans le même cas. De là vient, entre l'écriture et la prononciation, un écart toujours plus grand, qui crée une dilficullé souvent presque insurmontable pour ceux qui veulent apprendre à écrire nos langues, et contribue encore à séparer les peuples.

Le sentiment des inconvénients de cet état de choses et des dangers qu'il présente pour l'avenir de notre écriture et, par suite, de notre langue, a provoqué un mouvement en faveur d'une réforme de l'ortliographe qui en ferait disparaître les anomalies et la rapprocherait, dans la mesure du possible, du langage parlé. A la tôte du mouvement s'est placé résolument un des maîtres des études linguistiques en France, M. Louis Havet.

L'entreprise n'est pas nouvelle, et, depuis trois cents ans, elle a été tentée plus d'une fois; mais le trait caractéristique du mouvement actuel, c'est qu'il est parti des hommes qui

ont le plus étudié l'histoire de notre langue et les lois qui président aux transformations du langage. Elle est la conséquence naturelle des travaux accomplis depuis le commencement du siècle dans le domaine de la linguistique et de la philologie comparée. C'est une réforme demandée au nom de la science, qui cette fois est allée au-devant du sentiment public; et l'accueil qu'elle a reçu dès l'abord dans l'Université et parmi ceux qui sont chargés d'enseigner la langue française semble prouver qu'elle répond à un besoin réel.

Et pourtant il est si difficile d'aller contre la tradition que l'on peut se demander si cette tentative, même réduite au plus strict nécessaire, aboutira, et s'il n'est pas trop tard pour l'entreprendre. Les époques d'analyse scientifique ne sont pas celles où l'on crée. Les langues, révolutionnaires quand elles sont jeunes, deviennent conservatrices en vieillissant. Voltaire, qui possédait à un si haut degré le génie de la langue française, avait déjà tenté d'introduire dans notre orthographe quelques simplifications. Il y a échoué. Notre langue est beaucoup moins élastique que du temps de Voltaire, et nous reculons devant des hardiesses qui auraient paru jeux d'enfant aux grands écrivains du xvii' siècle.

L'un des hommes qui ont le plus fait pour provoquer ce mouvement, M. Michel Bréal, a exposé récemment dans la Revue des Deux Mondes, avec l'autorité qui lui appartient, les difficultés que rencontrerait une pareille réforme, et il a résumé ses idées en un volume qui marque une certaine hésitation dans la voie où. il était d'abord entré avec assurance. Notre langue est un édifice si bien arrêté dans toutes ses parties qu'on risquerait de l'ébranler en voulant y tou-

cher. Nous sommes enlacés non seulement par toute notre littérature, mais par une orthographe savante qui rend admirablement toutes les nuances de notre grammaire et qui tient au génie môme de notre langue, dont elle fait la clarté.

On dira peut-ôlre qu'il ne s'agit plus là de l'écriture, mais d'une de ses applications; et pourtant on ne peut toucher à l'orthographe sans toucher au principe même de notre écriture, parce que l'écriture ne se borne pas à enregistrer les sons que l'on perçoit, mais qu'elle enregistre aussi les sons latents, qui reparaissent à certains moments et qui marquent la valeur grammaticale des mots et en précisent souvent la signification. De là même viennent les difficultés presque insurmontables de l'entreprise.

Pour qu'une réforme de notre orthographe puisse aboutir, il importe, en tout cas, qu'elle se fasse non pas d'une façon théorique et absolue, mais peu à peu, en tenant compte de l'usage, qui s'impose même aux maîtres de la langue, et qu'elle ne s'en écarte que pour le guider dans sa voie naturelle, en s'inspirant de l'esprit de la langue française.

Ce sera, quoi qu'il advienne, un honneur pour les savants de notre époque d'avoir compris les conditions de la vie des langues et d'avoir cherché à faire profiter la nôtre du fruit de leurs travaux. Si notre langue veut garder sa place dans le monde, il faut que l'orthographe, c'est-à-dire l'adaptation de l'écriture à la langue, se tienne aussi près que possible de la réalité.

Notre civilisation marche vite; elle va au plus pressé, sans se soucier des questions de sentiment ni du respect des traditions; elle estime qu'en matière d'écriture, comme en toute autre, suivant l'expression de M. Bréal, c'est l'uti-

lité qui doit servir de règle, et il ne serait pas impossible que, si on ne lui réforme pas son instrument, elle le laisse de côté et s'en fabrique un autre. Cette nouvelle écriture n'aurait rien de commun avec nos écritures savantes; ce serait une écriture commerciale créée pour faciliter les transactions, quelque application du pbonograpbe, une sorte de pliotographie de la parole, qui nous viendra peut-ôtre d'Amérique.

L'alpbabet pbénicien n'est pas né autrement. C'était dans le principe une écriture née des besoins du commerce, une sorte de tachygraphie, qui dut paraître bien grossière aux Égyptiens, habitués aux formes élégantes et aux finesses orthographiques de leurs hiéroglyphes; ils l'appelaient l'écriture des vils Hétas et, pendant mille ans encore, ils continuèrent à tracer leurs inscriptions et à recopier leurs livres sacrés et leurs œuvres littéraires avec leur écriture nationale. Si le même fait se reproduit, maintenant ou plus tard, nous assisterons à la répétition des mêmes incidents. Nous aurons, d'une part, une écriture télégraphique, destinée à l'exportation et dont l'enseignement sera réservé aux écoles de commerce, et, d'autre part, l'écriture oflicielle et savante, qui sera celle des écoles et de la société lettrée. Pendant longtemps encore, on continuera à écrire comme par le passé les chefs-d'œuvre de notre littérature, ce qui n'empêchera pas, quelque jour peut-être, l'alphabet d'être remplacé par une autre écriture, reposant sur un principe nouveau.

L'histoire de l'écriture, en eiïet, nous permet d'affirmer que, pour qu'une nouvelle écriture soit possible, il faut qu'elle réponde à deux conditions. Il faut d'abord qu'elle prenne pour point de départ l'écriture actuelle et qu'elle

en soit une simplification; la transformation est la loi constante de récriture. 11 faut, en second lieu, qu'elle repose sur un principe nouveau, qui marque un progrès sur l'alphabet.

Cette écriture n'a pas encore été trouvée. Qui sait si, à l'Exposition universelle de l'an 1900, ou à celle de l'an 2000, les siècles comptent bien peu en ces matières, on ne la verra pas figurer sur les murs de quelque nouveau chemin de fer Decauville, parmi les inscriptions destinées à être lues et comprises des visiteurs venus de tous les points du monde?

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InTRODUCTIOR I-IVIII

L'ÉCRITUBE AVANT L'ALPHABET.

CuAPiTRE I. Le$ origines de l'écriture. — Première essais de l'homme pour fixer sa pensée par écrit. — Dessins. — Signes mnémoniques. — Marques de propriétaires. — Marques de ciiasse. — Bâtonnets à entailles. — Stickmessages. — Quippos. — Wampums i

CuAPiTRE II. Itucriptions fguratives. — Fusion des images et des signes mnémoniques. — La pictographie. — Inscriptions figuratives anciennes et modernes. — Inscriptions portatives. — Inscriptions sur bois de l'ile de Pâques.

— Tatouages g

GoAPlTRE III. Ecritures hiéroglyphiques du Nouveau Monde. — Ecriture aztèque.

— Différents genres d'écriture des Mexicains. — Le rébus dans l'écriture.

— Le pbonétisme s'introduit par les noms propres. — Du rôle dos dates et des indications chronologiques dans l'écriture. — Ecriture calcutiforme des Mayas du Yucatan. — De l'étendue de cette écriture et de sa perfection relative. — Éléments de l'écriture calculiforme; les Katouns. — Inscriptions cl manuscrit. — Le texte se sépare des illustrations et les caractères reçoivent une forme constante. — Tentatives de déchiffrement a6

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