CHAPITRE II
Ceux qui les premiers ont eu l'idée de réunir les images et les signes mnémoniques ont été les véritables inventeurs de l'écriture. Ce jour-là, leurs dessins ont été non plus de simples tableaux, mais des récits fixés par écrit. On remarque déjà cette fusion de scènes figurées avec des signes conventionnels sur des monuments appartenant aux premiers âges de l'humanité. Une scène gravée sur un rocher à Skebbervall, en Suède, et qui a été publiée pour la première fois dans la Revue archéologique '^^^ représente le débarquement d'aventuriers et leur établissement dans celte contrée. A côté d'épisodes de chasse ou de piraterie, nous y voyons des files de bateaux montés par des hommes, qui doivent indiquer le nombre d'embarcations dont se composait l'expédition et le nombre des guerriers qui y ont pris part. La plupart de ces bateaux sont figurés par deux lignes courbes concentriques hérissées de petits traits parallèles qui représentent les hommes. L'image se transforme en un signe conventionnel. En haut, des disques et des groupes de points de tailles différentes indiquent sans doute l'époque de l'année ou de la lune où. eut lieu cet événement.
Les inscriptions préhistoriques ne se distinguent pas, sous ce rapport, des inscriptions modernes. Nous empruntons
''' On trouvera d'aulres scènes analogues dans Montclius, Suède préliistorifjiic {iri\(\. Kramer, Stockholm, iSyi), p. C/i-69.
PREMIERK PAKTIE.
l'inscripiiou suivante à Sclioolcraft ('', qui a réuni clans ses Irois volumes un grand nombre de représentations figurées
relatives à la vie des tribus indiennes de l'Amérique; elle a été gravée en deux parties, sur les bords du lac Supé-
''' Sclmolcrafl, Iiidinn Tribes , 3 vol. in-^i°, Pliilndolpliin, iS.'ji-iSJiS.
rieur et du Gai'p River, dans le Micliigan, en souvenir de l'expédition d'un chef célèbre dans les arts de la magie, qui avait traversé sur des canots le lac Supérieur.
Le tableau A représente le chef, Myengun, qui touche de la main droite une tente occupée par un hommepoisson, symbole ou totem de son clan; au-dessous, à ses pieds, se trouve son symbole particulier, et le loup a. Sa main gauche est étendue vers les génies sous la protection desquels il met son entreprise.
Le tableau B relate l'expédition. Elle eut lieu dans cinq canots, portant 5i hommes; le premier était conduit par un lieutenant, crie roi des pêcheurs n, représenté par son symbole, l'oiseau pêcheur. La traversée dura trois jours; l'atterrissement est symbolisé par la tortue terrestre; en avant de la tortue, on voit un guerrier armé d'une massue et monté sur un cheval, et un aigle, symbole du courage. Le bas du tableau représente le secours accordé à l'expédition par deux puissants génies, la panthère de nuit et le grand serpent.
Sur d'autres inscriptions du même genre, des barres tracées parallèlement marqueront le nombre des batailles livrées par un chef ou les blessures qu'il a reçues, une tête d'élan rappellera un combat qu'il soutint contre un de ces animaux, son symbole ou totem renversé indiquera qu'il est mort.
A côté de ces essais d'écriture des populations indigènes de l'Amérique, nous plaçons une peinture figurative faite par les blancs à l'usage des indigènes : la ])roclamation d'un gouverneur de Van-Diemen'') pour annoncer la pacification
''' Bonwick, The lastofthe Tagmaniang, I/)ndon, 1870, in-8".
12 PREMiÈRt: PARTIE,
du pays et en recommander la fidèle observation. Elle se divise en quatre lignes, qu'on peut lire de la manière suivante :
Ligne i . La pacification est faite.
Ligne 2. Les indigènes qui l'accepteront seront bien accueillis par le gouverneur.
Ligne 3. Tout noir qui tuera un blanc sera pendu.
Ligne h. Il en sera de même de tout blanc qui tuerait un noir.
L'image est facilement intelligible et bien faite pour
parler aux yeux; elle tourne autour de trois ou quatre idées très simples : blanc, noir, gouverneur, pendu; mais les détails sont beaucoup trop soignés : l'arbre tient une trop grande place; le costume du gouverneur, les poses des personnages sont trop étudiés. Des sauvages auraient employé une figure abrégée pour rendre l'idée de pendu; ils auraient sacrifié tous les détails qui n'étaient pas nécessaires à la lecture de ce tableau; leurs inscriptions sont destinées à reproduire la pensée telle qu'elle s'exprime par la parole.
Si l'on cherche en efTet en quoi ces représentations primitives diffèrent d'un simple dessin, on reconnaîtra que ce ne sont plus des images reproduisant fidèlement un fait qui a frappé fesprit, ou un individu ou un animal, mais des peintures suivies représentant une succession d'événements : ce sont des récits figurés. Un autre caractère, qui découle du premier, c'est fomission de tout ce qui ne tend pas directement à rendre l'idée que l'on veut exprimer; dans les figures elles-mêmes, on supprime les accessoires pour ne garder que les traits caractéristiques : un trait particulier, le nom, lorsqu'il s'agit d'individus; au contraire, un trait général, lorsque l'idée que l'on veut exprimer est une idée générale, l'idée de tente, d'homme, de combat, de mort. On abrège autant que possible l'image, qui se change en un signe et quelquefois même est réduite à ne plus exprimer qu'une abstraction, un chiffre ou une date.
Nous trouvons ainsi, dans ces inscriptions figuratives, tous les éléments nécessaires pour rendre les faits dont l'homme lient à conserver la mémoire; car de quoi se compose fhistoire dans son principe, si ce n'est de catalogues, de dates et de noms de héros? Une seule chose leur manque pour être de véritables écrilures : elles rendent des idées
\h PltEMlÈHE PAUTIE.
que chacun liaduil en sa langue, elles ne lendeiil pas des mois; elles sonl indépendanles du langage. Nous verrons, en étudiant l'écriture mexicaine, que c'est par les noms propres que l'expression des sons de la parole s'introduira dans l'écriture.
Peau couverte de dessins coloriés rcpre'sentant des scènes de la vie des Indiens de TAmeVique du Nord. En bas, un chef à cheval, la tète enfoure'e de plumes en éventail. La forme des armes, sabres ou fusils, prouve que celle peinture doit dater de la fin du siècle dernier. (Muse'e du Trocadéro'''.)
'■' M. Moiteui a birn voulu nous prêter, pour le reproduire, le cHcb(? qu'il avait fait pour une confdreuce de M. Haïuy à la Sorbouuc.
La plupart des inscriptions primitives sont gravées sur lies rochers, sur des troncs d'arbre ou sur des pierres servant de monuments funéraires. Mais, de bonne heure, l'homme éprouva aussi le besoin d'écrire sur des matières portatives, sur des peaux, des morceaux de bois, soit pour transmettre au loin sa pensée, soitau contraire pour garder toujours auprès de lui, comme dans des livres véritables, les symboles sacrés de sa tribu et le souvenir des événements qui avaient marqué dans son existence, tout ce qui formait son histoire et sa religion.
Cet usage se rencontre non seulement chez les Indiens , mais chez les Esquimaux et jusqu'en Océanie, dans les bâtons de voyage des Néo-Galédoniens '*', et chez les habitants des Nicobar, des Célèbes, des îles Palaos, de la Nouvelle- Guinée. Une lettre d'un habitant des Carolines, publiée par Freycinet'"^), fait supposer chez ces populations un degré de développement supérieur à celui qu'on serait tenté de leur prêter. *
crOn prendra certainement, dit-il, une haute opinion (le l'intelligence de ces peuples, d'après la lettre naguère adressée par un de leurs chefs ou tamors au capitaine Martinez, que M. Bérard a rencontré sur l'île Rota. Elle fut écrite primitivement sur un très mauvais morceau de papier que le Carolinois s'était procuré à Guam. Une sorte de couleur rouge avait servi d'encre. Le premier caractère, qui représente un homme les bras étendus, grossièrement dessiné, est un signe de salut; dans la partie gauche audessous sont indiqués le nombre et l'espèce des coquillages envoyés par le Carolinois au capitaine Martinez, savoir :
''' Hamy, Magasin piltoresrjue , I. LI, i883, p. 34o-3/i2, avec figures. '■' Voi/figc autour du monde. lUsloviquc , U, i, p. 107, el pi. LVIII, (i{j. 8.
cinq gros, sept plus petits et trois autres d'une forme différente; à droite et vis-à-vis sont marqués, sur deux lignes, les objets demandés en échange, c'est-à-dire trois gros hameçons et quatre petits, puis deux haches et deux morceaux de fer. La vignette du milieu et différentes lignes tracées çà et là servent à séparer les membres de la phrase. Cette pièce est, si l'on peut s'exprimer ainsi, un véritable modèle d'écriture idéographique, n
Peut-être trouvera-t-on que ce dernier jugement n'est pas exempt d'une certaine exagération. M. le docteur Meyer, directeur du musée ethnographique de Dresde , a réuni les rares vestiges d'écritures que l'on a recueillis dans ces parages ('). En général, elles sont très grossières. Il faut pourtant en excepter les inscriptions gravées sur bois que l'on rencontre chez les sauvages de l'île de Pâques'^); quoique nous ne les comprenions pas, nous pouvons dire qu'elles marquent un pas de plus dans l'histoire de l'écriture. Celle que nous reproduisons est conservée au musée de Santiago du Chili; nous en devons un moulage à l'obligeance de M. Meyer. Ce sont des plaques de bois couvertes, des deux côtés, de figures qui sont disposées en lignes parallèles tracées alternativement de droite à gauche et de gauche à droite, comme les anciennes inscriptions grecques dites en botistropliédon.
La disposition des lignes, qui se font suite, le retour périodique des mêmes signes, leur caractère conventionnel, nous prouvent que nous sommes en présence d'une parole
"' D' A. B. Meyer, Bilderschrijïcii des Ostvidischen Archipels uitd der Sudsee, Leipzig, i88t, iii-fol. Cf. Journ. Aulhropol, Iiist., t. lit, p. 370-383.
''' A. de Longpérier, Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 97 juin 1873, p. i4 et iSt-iô.'i. Cf. Œuvres, réunies par G. Sclihiiiibor/jrr, t. VI. p. 335-338.
INSGlUPTIOiNS FIGUItATIVES.
i(sr,-,-:
,ÇÎ*ii^>
^Tii '-.
•iT^::-.'^— ^
^^mmmm'^
— ^ Vv .
iUfMUCllIL
édile. En effet, le chevalier de la Rosa''^ a constaté que les chefs des îles de Pâques avaient mis des signes tout à fait analogues, en 1772 , au bas de l'acte qui consacrait leur annexion à l'Espagne.
Les indigènes eux-mêmes ne savent plus aujourd'hui déchiffrer ces inscriptions. On ne peut s'étonner que le sens de l'écriture, dès qu'elle cesse d'être purement figurative, se perde, au bout d'un temps très court, chez des peuples chez qui la langue elle-même se renouvelle aussi rapidement. Pour en comprendre l'origine, il faut se reporter à certaines peintures figuratives sculptées dans le bois, et puis remplies de couleur, dont les habitants de l'archipel des Palaos couvrent leurs maisons. Ces peintures, où des scènes réalistes se mêlent à des figures symboliques et conventionnelles, contiennent, sous forme d'images suivies, le récit de leurs légendes et de leurs traditions.
Ce sont des « suites n de ce genre qui ont dû donner naissance aux «bois parlants n des habitants de l'île de Pâques. Seulement, en faisant disparaître presque entièrement de leurs inscriptions le caractère figuratif, ils ont fait faire à l'écriture un saut considérable, et, par là, ces tentatives appartiennent pi'esque à une autre période de l'histoire de l'écriture; mais ils n'ont réalisé ce progrès que d'une façon inconsciente et passagère. Les peuples sauvages ne sont pas capables de concevoir l'écriture d'une façon abstraite et indépendante de la peinture des idées. Le P. Chaumonot^'^' en cite un exemple très caractéristique. Il raconte que, durant son séjour chez les Hurons, les indigènes, voulant éprouver
C Joumalde l'Inst. antlirop., III, 187/!, p. 882 et 5a8, pi. XXVII. ''' Aulohiographic du R. P. Chaumonot, publiëe par le R. P. F. Marliii, Piiris, i885, p. 70 (communiqué par M. Hamy).
INSCRIPTIOINS FIGURATIVES,
la vertu de l'écrilure, firent sortir un des pères de la cabane, n Cependant, poursuit le P, Chaunionot, un de l'assemblée me dit d'un ton bas, et en sa langue, ces paroles : et Je vais à la chasse, je trouve un chevreuil, je prends une tt flèche dans mon carquois, je bande mon arc, je tire, et rtdu premier coup j'abats ma proie. Je la charge sur mes ft épaules, je la rapporte à la cabane, et j'en fais un festin à fîmes amis. n Je n'eus pas plus tôt écrit ce petit discours qu'on rappela le père. On lui mit le papier en main, et il lut mot pour mot tout ce qu'on m'avait dicté. A cette lecture, les assistants jetèrent un grand cri d'admiration. Ensuite ils prirent le papier, et, après l'avoir bien tourné et retourné, ils s'entre-disaient : « Où est donc la figure qui reftprésentele chasseur? Où le chevreuil est-il peint? Où est ft marquée la chaudière et la cabane du festin ? Nous ne ft voyons rien de tout cela , et pourtant l'écrit l'a dit à Iléchon. ■» Une histoire analogue est rapportée par Mariner, qui a été pendant de longues années résident aux îles Tonga'''. La langue de ces peuples a trop peu de fixité pour pouvoir être rendue par des caractères constants. Les progrès de l'écriture sont inséparables de ceux du langage.