CHAPITRE IV
Martyre d'Alexandre Hoang. — Sa lettre à l'évoque de Péking. — Lettre du roi de Corée à Tempereur de Chine, et réponse de rempcreur.
Le 29 de la neuvième lune, onze jours après Texécution d'Au* gustin Niou et de ses compagnons, Alexandre Hoang Sa-îeng-i, que nous avons eu souvent déjà Toccasion de citer, était arrêté sur le territoire de Tsiei-tsien, et amené prisonnier à la capitale.
Alexandre Hoang, malgré sa jeunesse, passait alors, et avec raison, pour Tun des chefs les plus influents de la chrétienté de Corée. Sa naissance aussi bien que son mérite personnel, ses rares talents aussi bien que ses vertus, lui avaient ac(]uis la considération générale. Il appartenait à une des grandes familles du parti Nam-in, distinguée dans le pays par sa noblesse et par les hautes fonctions que plusieurs de ses membres avaient souvent remplies. Doué des plus belles qualités du corps et de l'esprit, il se fit dès l'enfance remarquer entre tous ses compagnons par ses rapides progrès dans les lettres et les sciences. A l'âge de dixsept ans, il fut couronné aux examens publics et obtint le grade de licencié (tsin-sa). Le roi, ayant entendu parler de ses talents extraordinaires, se le fit présenter, l'entretint quelque temps, le traita avec une bienveillance remarquable, jusqu'à lui serrer le poignet en signe d'amitié, et lui dit en le quittant: « Lorsque vous aurez vingt ans, revenez promptement me voir, je veux à tout prix vous avoir à mon service. »
C'était là une insigne faveur, dans ce pays surtout où les rois nevoient aucune société, n'ont de rapports qu'avec leur famille, et avec les ministres pour les affaires de l'Etat, et ne se permettent jamais aucune de ces familiarités, même dignes et réservées, que nos usages comportent. Aussi Alexandre dut-il toujours depuis porter un cordon de soie autour du poignet, pour signifier qu'il n'était plus permis au commun des hommes de toucher inconsidérément cette main honorée de l'attouchement de la main royale.
Tout lui présageait donc un brillant avenir, lorsqu'il fut marié à la fille d'un des Tieng de Ma-tsai, cette famille célèbre dont nous avons raconté l'histoire, et entendit pour la première fois parler de la religion chrétienne. Il l'embrassa aussitôt avec
ardeur, ne voulut plus connaître d'autre science que celle du salut, répudia le siècle et ses plaisirs dangereux, et, comprenant qu'il devait communiquer aux autres la lumière que lui-même avait reçue, devint un catéchiste zélé.
Ses parents et amis païens Taccablèrent de reproches et de mauvais traitements, sans pouvoir ébranler sa constance. Animé qu'il était d'une ambition plus haute, la faveur et les promesses du roi ne lui faisaient plus aucune impression. Quand celui-ci apprit la conversion d'Alexandre, il en fut affligé, mais ne Tinquiéta nullement, tant il avait d'estime pour ses rares qualités; peut-être même fut-il touché de voir dans un jeune homme ce mépris héroïque des grandeurs de la terre. Alexandre avait une âme digne de servir un plus grand mattre. Admis à la réception des sacrements, il ne mit plus de bornes à sa ferveur, et travailla de tout son pouvoir à seconder le prêtre dans Fexercice de son ministère, et dans toutes sortes d'autres bonnes œuvres.
En 1798 et 1799, il vint demeurer à la capitale, dans le quartier nommé Ai-o-kai. Là, il s'occupait à enseigner les lettres à quelques jeunes gens chrétiens, et à transcrire deslivres de piété. Il logea souvent chez lui le P. Tsiou, soit pour le cacher, soit pour faire recevoir les sacrements à d'autres fidèles. Dénoncé nommément dès les premiers jours de la persécution, il se rappela le conseil du Sauveur : « Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre, » et prit ses mesures en conséquence. Pour ne pasêtre reconnu, il coupa tout d'abord sa longue et belle barbe, ornement viril assez rare en Corée, etdont naturellement les possesseurs sont très-jaloux ; il revêtit des habits de deuil, dont la forme est parfaitement propre à déguiser les personnes, puis, comprenant rinsutfisance de ces précautions, quitta la capitale, vers le 15 de la deuxième lune.
Il séjourna quelque temps dans le district de Niei-tsien, province de Kieng-sang, puis sur les limites de la province de Kang-ouen, et enfin finit par se fixer dans une fabrique de poteries, au village de Pai-ron, district deTsiei-tsien. Tousles ouvriers étaient chrétiens. On prépara pour le recevoir une espèce de chambre souterraine, dont les avenues étaient couvertes par tous les grands vases de terre que l'on fabriquait dans l'établissement. Les chrétiens du village eux-mêmes ignorèrent longtemps sa présence ; le maitre de maison était seul du secret, avec sa femme et la mère de Grégoire Han, qui venait souvent le voir. Alexandre avait près de lui deux hommes de confiance : Pierre Kim Hanpin-i et Thomas Hoang Sim-i, lesquels allaient sans cesse de
côté et d^autre s*enquérir des nouvelles, le tenaient au courant de la marche de la persécution, et lui rapportaient les principaux événements qui intéressaient la chrétienté.
Pierre Kim, natif du district de Hong-tsiou, dans le Nai-po, avait été, pendant son séjour à la capitale, enrôlé comme soldai, d'où le nom deKim Po-siou, sous lequel il est quelquefois désigné. À la huitième lune, il tomba une première fois entre les mains des satellites, mais réussit à s*évader.
Thomas Hoang était du village de Liong-mari, district de Tek-san, dans le Nai-po. Descendu d'une famille honnête et marié à la sœur de François Ni Po-hien-i, martyr en 1799, Thomas parait s'être consacré entièrement au service du prêtre. Il fit plusieurs fois le voyage de Péking, et s'acquitta toujours avec prudence et fidélité des diverses commissions dont il fut chargé par le P. Tsiou.
C'est dans sa retraite de Pai-ron qu'Alexandre Hoang composa une longue lettre adressée «^ Tévêque de Péking. Ce document, précieux à tous égards, a été heureusement conservé. Alexandre y raconte d'abord, dans tous ses détails, l'histoire des premiers martyrs de celte persécution. Ses informations sont généralement exactes. Sur un certain nombre de points cependant, il avoue luimême n'avoir pas eu des renseignements suffisants; et plusieurs fois, en rédigeant cette histoire, nous avons dû, après examen et comparaison d autres documents, rejeter des faits qu'il avait avancés trop légèrement sur un simple ouï-dire. Dans la seconde partie de sa lettre, il expose le triste état de la chrétienté, et fait un éloquent appel à l'évêque, pour qu'il prenne leur sort en pitié, et s'efforce de faire sortir l'Église coréenne de ses ruines. Nous en citons ici un long fragment, qui fera connaître la position physique et morale des chrétiens, vers la fin de la persécution.
« Le prêtre ayant été dénoncé par un traître, dès son entrée dans le pays, et le feu roi ayant connu sa présence, il fallait sans cesse être sur ses gardes, et prendre les plus grandes précautions. De là, beaucoup ne purentprendre part aux sacrements, et parmi ceux qui les reçurent, la moitié étaient des femmes. Parmi les chrétiens de la province et le peuple de la capitale, un grand nombre, quoique très-fervents, n'y furent pas admis. Tous avaient supporté de grandes souffrances, et espéré bien des années dans le secret ; mais depuis qu'ils ont vu le prêtre devenu la proie des méchants, et sa tête publiquement exposée, toutes les souffrances et tous les efforts de dix années se trouvent en un instant devenus inutiles. Corps et âmes, tout est sur le penchant de la ruine;
peDdant la vie et au moment de la mort, les voilà sans aucun soutien; aussi leur cœur faiblit, leurs idées sont toutes bouleversées, et ils ne savent plus que devenir. Nous leur disons bien, pour les consoler, que le prêtre étant venu dans le seul but de sauver les âmes, désirait sans doute se répandre partout et les sauver toutes, mais que de grands empêchements s'étant rencontrés, il a dû comprimer son aiTeclion pour eux, et ne pas la laisser se produire au dehors; que maintenant qu'il a été martyrisé et se trouve près de Dieu, sa protection devra avoir plus de force que lorsqu^il était sur la terre ; que nous devons avoir pleine confiance en Dieu, espérer plus que par le passé dans sa miséricorde infinie, et ne pas nous laisser aller à des tentations de désespoir. Quelques-uns nous croient, d'autres sont dans le doute ; les uns sont rebutés, les autres semblent un peu consolés; jamais en aucun temps se trouva-t-il une aussi terrible position?
(( En Europe, les anciennes persécutions ont bien pu être plus violentes que celle de Corée, mais les prêtres s'y étant succédé sans interruption, la religion n'a pas pu être anéantie, et les âmes ont toujours trouvé leur salut. Ici, en Corée, lasituation est toute différente, et nous ne pouvons avoir le même espoir. Que de faibles agneaux perdent leur berger, il reste des moyens de les nourrir et de les élever; qu'un enfant à la mamelle perde sa mère, il y a encore espoir de le voir survivre ; pour nous, nous avons beau y réfléchir, vraiment aucun espoir de vie ne nous reste. Nés dans un pays reculé, et heureusement devenus les enfants de Dieu, nous avions la ferme pensée de consacrer toutes nos forces à faire glorifier son saint nom, nous voulions essayer par là de payer du moins la dix-millième partie de ses bienfaits; qui aurait pu penser qu'à mi-route nous tomberions dans un aussi triste état?
« Nous avons bien entendu dire que le sang versé des martyrs est une semence de chrétiens, mais notre royaume a malheureusement pour voisin, à Test, le Japon qui, par ses cruelles exécutions, a anéanti la religion, et les projets de notre gouvernement sont de le prendre pour modèle. Comment ne serions-nous pas dans l'alarme ? 11 est vrai qu'en Corée, les hommes étant naturellement faibles, et la législation moins rigide, on ne voudra pas y aller aussi violemment qu'au Japon ; mais aujourd'hui, parmi nous, il ne reste pour ainsi dire plus aucun homme capable et ferme. Les ignorants, les gens de basse condition, les femmes et les enfants peuvent bien y être encore au nombre de plusieurs milliers, mais personne pour les diriger, personne pour les instruire, comment pourraient-ils se conserver longtemps? N'y eût-
rendre libre; maintenant qje c'est devenu impossible, il fai tllcliei' de la conserver par la prudence. Il Tant s'appliquer « n fermir (ous ceux qui pratiquaient le christianisme, à bien ins Iruire ceux qui ne Taisaienl que commencer, et quant aux autres prier Dieu en secret pour leur conversion, et attendre en silence Par là, on pourra se conserver sans inquiétude.
« En 1795, les clirélien.s, joyeux de l'arrivée du prèlre et i félicitant de leur bonheur, n'ont pas su craindre et n'ont pa« pit de précautions suiiîsantes. Mais maintenant, instruits parl'expé rience ei se servant du passé comme d'un miroir, ils prendron toulesles précautions convenables, et il n'y a pas de raison pou que la persécution s'élève de nouveau. Nous ne pouvons allai dre la mort .sans rien faire, mais rien ne se peut qu'avec ai ressources. Il est dinicile de croire que l'existence et la ruioï d la religion dans un royaume, la vie et la mort des âmes, dépen dent (lu Mamnion d'iniquité, et cependant Taute de ressources, l chrétienté de Corée va être anéantie, et lésâmes sont coudamnét à la mort.
(c C'est pourquoi nous osods tous m prier, et , mms cap< rons que voua.Toudrez bien implorer de& secours dans tous k royaumes de l%irope pour nous, quoique nous ne sdjobs qi de misérables pédieurs, afin de soutenir notre ^Use féal culée, et de nous procurer le moyen de sauver nos Ames. D notre côté, nous nous disposerons, formerons nos plans, t après avoir tout préparé sûrement, nous vous demanderons 1 bienfait d'une seconde vie ; de grâce, ayez pitié de nous. Noa savons qu'il y a une sorte d'imprudence à faire une pareill demande. Néanmoins, considérant que sans votre secours, oon sommes condamnés à une mort éternelle, nous osons mainte nant ouvrir la bouche, et si, après avoir demandé, nous o'ob tenons rien, nous n'emporterons pas du moins dans la tomb le regret de n'avoir rien essayé. Isolés et sans aucun appui comni nous sommes, nous vous en conjurons avec instance, daignez, < l'exemple du Dieu tout bon et tout miséricordieux, penser à it enfants pauvres, misérables et faibles, et ranimer nos espéraoct en comblant nos vœux. Quel plus grand bien pour l'Église? que plus grand bien pour nous, que de nous ouvrir le chemin d'un seconde vie?
n De notre côté, nous tâcherons d'y répondre ; mais il ne s'agi |ias de choses réalisables en quelques jours ou en quelques mois Bien ne peut se faire en moins de deux ou trois ans. L'entrée d'u préircen Corée rencontre deux grandes diificuUés, les cheveu
et le langage (1). Les cheveux peuvent croître assez facilement, nislelangage ne se change pas aussi vite. Si le prêtre pouvait Ken parler, la plus grande difficulté disparaîtrait. Dans notre lambie pensée, il serait bon d'envoyer à l'avance un Coréen à PAing, pour enseigner la langue coréenne aux prêtres que vous auriez désignés. Si vous le permettiez, nous conviendrions secrè- Iment d*un signe et nous nous disposerions pour le passage, soit delliiver, soit du printemps, selon qu'il vous serait plus commode. Il serait aussi très-avantageux qu'un chrétien Chinois fervent et IdèleylDt s'établir secrètement à Pien-men. Il ouvrirait une aoberge pour défrayer les voyageurs, et nos communications en deviendraient beaucoup plus faciles. »
Vient ensuite l'exposition détaillée de divers plans qu'Alexandre, dans sa cachette solitaire, avait imaginés pour faire obtenir hliberté de la religion à ses frères persécutés. Le premier eût été 4e faire écrire par le Pape à l'Empereur de Chine, pour lui donner ordre de laisser les chrétiens en paix, et de recevoir les ttissionnaires. La foi naïve du néophyte ne pouvait s'imaginer fa'un potentat, quel qu'il fût, même paien, osât refuser d'écouler la voix du souverain Pontife, vicaire de Dieu sur la terre, la liberté de la religion une fois accordée en Chine, elle devait tout naturellement, par contre-coup, Têtre aussi en Corée; et si le gouvernement coréen faisait des difficultés, il serait facile à TEmpereur chinois de l'y contraindre par la force des armes. Enfin, dans le cas où ce plan eût rencontré des obstacles insurmontables, Alexandre proposait à l'évêque de Péking de faire appel VOL nations chrétiennes de l'Europe, de les supplier d'envoyer loe armée de soixante ou soixante-dix mille hommes pour confiérir la Corée, et s'il était impossible de réunir tant de troupes, d'essayer au moins avec sept ou huit mille, chiffre qui, dans son ^ion, eût été sufTisant à la rigueur. La lettre se termine ainsi:
« Pour nous, les jours sont comme des années. Nous voudrions fitire quelque chose, mais cela nous est actuellement impossible ; lOQS ne pouvons qu'espérer. Nous désirons ardemment que vous lyez pitié de nous, et veniez à notre aide sans retard. Après la violente persécution de cette année, peu de chrétiens ont échappé.
(1) Oa sait que les Chinois se rasent la tête, excepté le sommet, et portent k queue. Mais les Coréens n*ont jamais voulu admettre cotte réforme, introdfojte par les empereurs tartares Mandchoux. Ils conser>'ent tous leurs chereuxet les nouent sur la tôte, comme le pratiquaient, il y a quelques années, es insurgés de Chine, pour se distinguer des impériaux.
et tous doivent se tenir cachés, et laisser croire qu'ils sont entièrement anéantis. C'est le seul naoyen de conserver ici les restes de la chrétienté. Les uns se sont faits marchands ambulants, les autres, forcés d'émigrer, se trouvent sur les routes ; nous demandons dispense des jeûnes et abstinences pour tous ceux qui sont en voyage.
«An de Jésus-Christ 1801, 29 octobre, le lendemain de la fête des apôtres saint Simon et saint Jude, nous pécheurs Thomas et autres, vous saluons de nouveau en envoyant ces détails. »
Cette lettre était écrite sur une pièce de soie, avec de Tencre sympathique, qu'on ne pouvait lire sans connaître le secret. Thomas Hoang voulut s'adjoindre, pour la porter à Péking, un chrétien de la province de Fieng-an, nommé Ok Tsien-hei, qui avait, lui aussi, fait le voyage de Chine plusieurs fois pour les lettres et commissions du P. Tsiou. Il y avait encore été pendant rhiverde 1800 à 1801, et ayant appris, à son retour, que la persécution venait d'éclater avec violence, était retourné de suite à Pien-men, sur la frontière chinoise, pour tâcher d'informer les chrétiens de Chine du véritable état des choses.
Thomas réussit à trouver Ok Tsien-hei, Tamena à Alexandre pour se concerter avec lui, et tous deux promirent de partir à la fin de l'année, avec l'ambassade annuelle/ pour remettre la lettre entre les mains de Févêque de Péking. Mais la Providence en avait décidé autrement, et la lettre ne devait pas arriver à sa destination. Elle était datée du 27 octobre; le 2 novembre, Thomas Hoang fut arrêté.
Effrayé outre mesure do se voir en prison, s'îmaginant que, lui saisi, aucun chrétien ne pouvait échapper, espérant peutêtre, par des aveux, faire cesser la persécution, il découvrit le lieu ou Alexandre était caché. Nombre de chrétiens prétendent qu'il avait reçu d'Alexandre lui-même Tordre de le dénoncer, si les choses en venaient à Textrémilé. Les satellites arrivés en toute hûte à Pai-ron, ne pouvaient trouver celui qu'ils cherchaient ; enfin le bruit sourd que rendaient les grands vases de terre, quand on marcha sur la cave, attira leurs soupçons et il fut rencontré. Alexandre les vit arrivera lui sans s'effrayer. 11 ordonna de ne pas toucher la main que le roi avait jadis serrée, et où se trouvait le cordon signe de la faveur royale, et cet ordre fut respecté. On le conduisit, chargé de fers, à la capitale, ei la fameuse lettre fut trouvée sur lui, roulée dans ses vêtements. Nous ignorons comment les juges purent en prendre lecture. Une tradition rapporte qu'un chrétien, menacé de mort, s'offrit à en
donner la clef, ce qui fut accepté ; mais ce fait est loin d'être prouvé. Quoi qu il en soit, la lettre fut lue, et jeta Tépouvante à la cour. Le complot d'appeler les Européens dans le pays, au secours des chrétiens, était évident; on en avait en main la preuve authentique. Il en fallait dix fois moins, avec un gouvernement aussi soupçonneux et aussi jaloux des étrangers que le gouvernement coréen, pour faire traiter les prisonniers en criminels d'État.
En même temps, et probablement sur les indications fournies par Thomas Hoang, les deux autres associés d'Alexandre, Ok Tsien-hei et Pierre Kim Han-pin-i furent saisis et jetés dans la même prison. On leur adjoignit bientôt un cinquième chrétien, de la classe des interprètes, nommé Hien Kiei-heum-i, ou Hien Sa-si-ou, le père du catéchiste Charles Hiep, décapité pour la foi en 1846.
Hien Kiei-heum-i s'était d'abord réfugié en province, mais toute sa parenté s'étant trouvée compromise, et exposée à de continuelles vexations à cause de sa fuite, on lui écrivit de se livrer, ce qu'il fit. On l'accusait de s'être rendu à bord d'un navire européen qui, en 1799, avait, pendant quelques jours, mouillé en rade de Tong-nai, et d'avoir rapporté qu'un seul navire comme celui-là pourrait facilement détruire plus de cent navires de guerre coréens ; ce qui, aux yeux des juges, prouvait manifestement sa participation au complot. Il fut donc à tort ou à raison impliqué dans le procès d'Alexandre. Tous ces accusés eurent des tortures extraordinaires à suppoi*ter, et tous le firent en héros. La pensée de renier leur foi ne leur vint pas un seul instant, et ils furent bientôt condamnés.
Voici le texte officiel de la sentence de Thomas Hoang, celles de ses compagnons sont analogues.
a Le 24 de la dixième lune, tribunal du Keum-pou.
« Le coupable Hoang Sim-i, être vil et méprisable, perdu dans la mauvaise religion, a parcouru la capitale et les provinces, a consacré toutes ses forces et s'est beaucoup remué pour la secte impie et ignoble. Ayant été jîecrètement dans un pays étranger, il a reçu un nom dans l'Église des Européens. 11 a fait divers voyages pour Tsiou Moun-mo (le P. Tsiou), et a transmis ses lettres. Dans tout ce que les adeptes de la mauvaise religion ont tramé, il n'est rien qu'il n'ait su h l'avance, il s'est lié à la vie, à la mort, avec Sa-ieng-i (Alexandre Hoang), puis ayant appris que cehii-ci, pour se dérober à la justice, était allé à Tsiei-tsien, il est allé à dessein l'y trouver ; ils ont partagé le même oreiller, et,
pendant la nuit, il a lu de ses yeux son affreuse lettre, qui, par son atrocité, n*a rien d'égal sous le ciel dans les tenops anciens ou modernes. La plume se refuse à en écrire les horreurs, car jamais rien de semblable n*a été vu ni entendu. II a comploté impudemment avec lui, et s'est engagé à envoyer cette lettre aux étrangers, pour faire venir les grands vaisseaux, et mettre le royaume en péril. Mais ses noirs desseins ont été découverts. C'est un rebelle, un scélérat. Qu'il soit conduit dehors de la porte de TOuest ; qu'il soit coupé en six, et décapité. »
Le 24 de la dixième lune (29 novembre), Thomas, qui avait signé la lettre, fut décapité et coupé en six morceaux, selon la sentence. Pierre Kim Han-pin-i, l'accompagna au supplice, mais fut seulement décapité. Thomas avait alors quarante-cinq ans, et Pierre trente-huit ans. Le 5 de la onzième lune (10 décembre) vint le tour de leurs trois compagnons. Alexandre Hoang condamné comme auteur de la lettre, monstre dénaturé, coupable de lèse-majesté divine et humaine, fut décapité et coupé en six. Les deux autres eurent simplement la tête tranchée, comme les criminels ordinaires. Alexandre n'était âgé que de vingt-sept ans; Ok Tsien-hei avait environ trente-cinq ans, et Hien Kiei-heum-i trente-neuf. En même temps la maison et les biens d'Alexandre furent confisqués, sa mère exilée à l'île Ke-tsiei, sa femme à Tsiei-tsiou (Quelpaert) et son fils Kieng-hen-i h Tîle Tsiou-tsato, cil il vivait encore, il y a quelques années.
Quelques jours plus lard on fit le procès h deuxchréliens de Pai-ron, qui, pour avoir caché dans leur maison Alexandre Hoang, avaient été saisis et emprisonnés avec lui. F/un fut condamné à rexil. sans doute après apostasie; l'autre, nommé Kim Kouitong-i, montra plus de courage. Né dans le district du Nai-po, il avait, afin de pratiquer librement sa religion, quitté ses biens, sa famille, son pays, et s'était retiré h Pai-ron, où il gagnait sa vie en fabriquant des poteries. Après de longues tortures, le juge lui promit sa liberté s'il voulait apostasier ; mais il s'y refusa constamment, et déclara vouloir mourir avec les autres chrétiens. Il fut, dit-on, envoyé à la ville de Hong-tsiou, son propre district, où il eut la tête tranchée, le 30 de la douzième lune (2 février 1802).
Ainsi se termina cette affaire, malheureusement trop célèbre, et dont les suites ontété si fâcheuses. Que les projets enfantés par l'imagination exaltée d'Alexandre Hoang fussent chimériques, surtout il cette époque, c'est évident. Qu'ils fussent imprudents,
dangereux, nous le reconnaissons volontiers. Que les passions politiques, les irritations du Nam-in vaincu contre les No-ron vainqueurs aient été pour quelque chose dans cet appel à l'intervention étrangère, c'est probable. Mais qu'au fond, ses intentions fussent droites, qu'il eût principalement en vue la délivrance des chrétiens, le triomphe de l'Evangile sur le paganisme, de Dieu sur l'enfer, cela nous semble hors de doute.
Du reste, qu'on le juge comme on voudra, la lettre où il expose ses plans, est un fait personnel à lui et aux trois compagnons de sa retraite. Aucun des chrétiens d'alors ne l'a connue, ni n'a pu la connaître, puisque les dates prouvent qu'elle était à peine rédigée, quand ses auteurs furent saisis. Le gouvernement coréen prétendit voir dans ce document la preuve manifeste d'une conspiration générale des chrétiens. Il fit publier partout qu'ils avaient déjà ramassé Fargent nécessaire, et enrôlé un grand nombre de soldats. Mais les <aits démentent ces accusations. Les faibles sommes recueillies par les chrétiens n'étaient nullement destinées à seconder l'invasion étrangère, puisqu'elles suffisaient à peine pour faire face aux dépenses du prêtre et de ses employés, puisque, dans sa lettre même, Alexandre constate, à plusieurs reprises, la pauvreté et le dénuement deses coreligionnaires. L'inculpation d'avoir levé des troupes est encore plus ridicule, puisque Alexandre, caché dans son souterrain, n'avait pu avoir ni le temps, ni les moyens déformer même une bande de dix personnes. Or, c'est dans sa retraite, au temps même où il rédigea sa lettre, qu'il songea à implorer l'appui des Européens, et la preuve en est que, jamais auparavant, aucun chrétien n'avait entendu parler d'une intervention à main armée. Ils y pensaient si peu, qu'à l'époque du procès, et jusque dans ces derniers temps, ils étaient unanimes à ne voir dans ces imputations«qu'une calomnie odieuse, inventée par les juges. Les missionnaires européens eux-mêmes nont pu savoir ce qu'il en était, qu'après avoir obtenu, à grand'peine, une copie authentique de la lettre.
Quoi qu'il en soit, l'effet produit fut déplorable. Aux deux causes de persécution jusque-là existantes, et que nous avons expliquées plus haut, savoir : la haine instinctive des païens contre le christianisme et les rancunes acharnées des partis politiques, vint dès lors s'enjoindre une troisième, aussi puissante que les autres : le sentiment de l'indépendance nationale. On a toujours affecté depuis de regarder les chrétiens comme les ennemis naturels du pays et de la dynastie. Cette opinion, habilement entretenue par les ennemis de la religion, a été le prétexte, sinon la cause, de
l'èguse de Goaii. i^
persécutions et de vexations sans nombre; et malheureusement, de nos jours, diverses interventions avortées n'ont servi qu'à confirmer les craintes jalouses du gouvernement, et à faire couler, plus abondants que jamais, les flots de sang chrétien.
Pendant que le tribunal suprême instruisait le procès d'Alexandre Hoang et de ses compagnons, arriva Tépoquedu départ de Tarnbassade annuellepourPéking.Les événements qui venaient d'avoir lieu étaienttrop considérables, les exécutions de grands personnages avaient été trop nombreuses, pour qu'il fût possible de les passer entièrement sous silence. Il fallait aussi mentionner et excuser la sentence de mort portée et exécutée contre un sujet chinois, à rinsu de TEmpereur. Les artifices et les mensonges habituels de la diplomatie vinrent en aide à la régente, pour donner aux faits la couleur voulue. Voici le texte de la lettre écrite au nom du jeune roi, et datée de la sixième année de Kia-king, le 20 de la dixième lune (25 novembre 1801) (1).
« Le roi de Tchao-hien (Corée) expose respectueusement à Sa Majesté Impériale, Torigine et la fin des troubles, que le petit royaume (é) a eu le malheur d'éprouver de la part d'une secte de brigands, dont il a fait justice en les mettant à mort.
« Sa Majesté Impériale sait que depuis le jour ou les débris de l'armée des Yn (3) ont passé à TOrient, le petit royaume s'est toujours distingué par son exactitude à remplir tout ce que prescrivent les rites, la justice et la loyauté, et en général par sa fidélité aux devoirs. C'est une justice que lui a toujours rendue la cour du Milieu (la cour de Chine). Ce royaume, qui a toujours conservé la pureté de ses mœurs, n'estime rien tant que la doctrine des lou (la doctrine des lettrés). Tous les livres
(1) Celte lettre ayant été écrite en chinois, les noms propres de personnes ou de lieux s'y trouvent avec la prononciation chinoise, très-différente de la prononciation coréenne, li ce point que plusieurs noms sont tout à fait méconnaissables. Nous avons mis entre parenthèses la prononciation coréenne pour les plus importants.
(2) a Petit royaume » signifie ici « mon royaume, » la politesse voulant qu'un inférieur appelle petit tout ce qui le regarde, lorsqu'il parle à son supérieur.
(3) Ky-ssc (Kei-tsa), que les historiens chinois et coréens regardent comme le fondateur ou le législateur de la Corée, avait été exilé par son neveu l'empereur Tcheou-ouang, le Néron de la Chine, qui ne voyait en cet oncle sage qu'un censeur de ses crimes. Mais Ou-ouang ayant délivré l'empire de sou tyran et mis fin à la dynastie des Yn, rappela Ky-sse de l'exil, l'établit roi de Corée, où le nouveau souverain se rendit, l'an 1122 avant Jésus-Christ, avec le reste des troupes qui avaient servi la dynastie des Yn. C'est à ce trait d'histoire que fait ici allusion le roi de Corée.
autres que ceux de Tchou-cha, de Ming ou de Lo (1) n'ont jamais été admis par les lettrés et les mandarins de ce royaume ; à plus forte raison, n'ont-ils jamais eu cours parmi eux. Il n'est pas jusqu'aux femmes et aux enfants des carrefours et des chaumières, qui ne soient familiers avec les cinq devoirs fondamentaux et les trois grands câbles, appuis de la société (2), et qui n'en fassent la règle ordinaire de leur conduite. Toute autre doctrine est étrangère au petit royaume et l'erreur n'y a jamais pénétré.
« Mais depuis environ une dizaine d'années, il a paru une secte de monstres, de barbares et d'infâmes, qui s'affichent pour les sectateurs d'une doctrine, qu'ils disent apportée d'Europe, qui blasphèment contre le ciel, n'affectent que du mépris pour les sages, se révoltent contre leur prince, étouffent tout sentiment de piété filiale, abolissent les sacrifices des ancêtres, et brûlent leurs tablettes ; qui, préchant un paradis et un enfer, fascinent et entraînent à leur suite le peuple ignorant et imbécile; qui, par le moyen d'un baptême, effacent les atrocités de leur secte; qui recèlent des livres de corruption, et avec des sortilèges semblables à ceux des Fou-tchan (bonzes, [sectateurs de Fo), rassemblant des femmes de toutes parts, vivent comme les brutes et les oiseaux de basse-cour. Les uns se disent pères spirituels (prêtres), d'autres se donnent pour dévoués à la religion (chrétiens). Ils changent leurs noms pour se donner des titres et des surnoms à l'exemple des brigands Pe-ling et Houang-kin (3). Ils s'adonnent à la divination, répandent en forcenés l'erreur et le trouble depuis la capitale jusqu'aux provinces Tchung-sing et Tsuen-lo (Tsiong-tsieng et Tsien-la). Leur doctrine se communique avec la rapidité du feu, leurs sectateurs se multiplient d^une manière effrayante.
« Défunt Kung-huen-ouang (le roi précédent, Tieng-tsongtai-oang), ayant pris une connaissance exacte de tous ces désordres, et prévoyant les suites, donna les ordres les plus sévères,
(t) Les livres de Tchou-cha, de Miug. de Lo, sijrnitîent la doctrine de Confucius. Tchou-cha est l'endroit où enseigna ce philosophe; Ming et Lo sont la patrie de deux commentateurs célèbres de sa doctrine, Tchung-tse et Tcheou-tse, sous la dynastie des Sung.
(i) Les cinq devoirs fondamentaux sont ceux : 1" du prince et des sujets; 2** du père et des enfants; 3** de Tatné et des cadets; i* du mari et de la femme; S» des vieillards et des jeunes gens. — Les trois grands câbles sont : Tautoritè du prince, celle du père et celle du mari.
(3) Houang-kin est le nom d'une secte de révoltés qui parut sous la dynastie des Han ; Peeling» le nom d'une soeiôtè «wNÉUBi » troublé la Chine jusque dans les demiers temps.
et prit les mesures les plus efficaces pour arrêter le cours du mal. En Tannée sin-hay de Kien-long (1791), Yn-tchi-tchung et Tsiuen-chang-ien (Paul loun Tsi-tsiong-i et Jacques Kouen Siang-ien-i), avec d'autres, ayant supprimé les sacrifices et détruit tous les objets qui y étaient destinés, furent tous punis de mort. Tout jeune encore, je reçus l'inauguration pour lui succéder (1). Ces brigands corrompus, étouffant tout sentiment d'égards et de bienséance, se dirent que Tinstant était favorable. Dès lors, entre eux une correspondance plus active et plus suivie, une union plus étroite ; bientôt c'est un torrent qui déborde, un incendie qui ravage tout. Leurs complices croissent tous les jours en nombre de la même manière qu'un bourgeon, qui, sortant d'un arbre, en donne lui-même plusieurs autres, lesquels, produisant de la même manière, en très-peu de temps se multiplient à Tinfini.
« A la troisième lune de cette année, on a intercepté à Hantchung, ville du premier ordre, les lettres de ces brigands corrupteurs, de même que les livres de leur doctrine perverse : c'est d'après ces pièces qu'on a entamé leur procès.
« Alors j'assemblai, pour délibérer sur cette affaire, les grands de Y-tchung (Ei-tsieng, Conseil des ministres), les mandarins de Y Kin-fou, Sse Kien-fou, Sse Kien-yuen (le Keum-pou et les autres tribunaux). On commença par l'examen des livres. Il conste qu'ils ont été composés par Ting-io-tchi:ng (Augustin Tieng Iak-tsiong); or, selon la déposition de celui-ci, Ly-tcliung-hieun (Pierre Ni Seng-houn-i), de retour d'une ambassade à la suite de son père Ly-lung yu, avait rapporté des livres qui renfermaient une doctrine d'Europe ; il avait reçu ces livres des Européens dePéking, avec lesquels il s'était lié pendant son séjour en cette capitale. Il communiqua d'abord ces livres à Ly-niée (Ni Piek-i), ensuite à Yn-tchi-tchung, son frère, à Ting-io-tsuen, Ting-io-yung, Lykia-houen et autres (Tieng Iak-tsien, Tieng Iak-iong, Ni Kahoan-i.) Ils étudiaient ces livres, les discutaient ensemble et en faisaient la règle de leur conduite. Par suite, ils renoncent à leurs propres parents pour se faire une secte et des disciples, pensant par ce moyen changer les mœurs de ce royaume ; mais les lois étant très-strictes et sévères, leur dépit s'exhale en murmures, ils maudissent, blasphèment, résistent en face, ne méditent rien moins qu'une révolte. Il y a déjà du temps que Ly-niée est mort, mais
(l) Dans Toriginal, il n'y a pas : Je reçus, etc. Le roi, comme inférieur, ne parle de lui-même qu'à la troisième personne : Celui qui régit, etc.
les dépositions de Ting-io-tsaen, Ting-io-yung, Ly-kia-houen, Ting-io-tchung, Ly-tchuDg-hi«un, s'accordent toutes parfaitement.
« Cependant Ly-kia-houen étant fort habile dans la littérature et les arts libéraux {i), avait obtenu un mandarinat du second ordre ; aussi ces sectaires le prenaient-ils pour leur appui et lui étaient-ils soumis en tout. Il mit en langage vulgaire les livres corrupteurs qu'avait apportés Ly-tchung-hieun, et était à la tête de tous pour les répandre au loin. Ting-io-tchung avait pour principaux complices Hung-io-ming , King-ting-tchouun , Tsouitchang-hien , Ly-si-yng, Hung-py-tcheou , Tsoui-py-kung et autres (François-Xavier Hong Kio-man-i, Sabas Tsi Tsianghong-i, Paul loun Tsi-lsiong-i, Thomas Tsoi Pil-kong-i, etc..) Toutes leurs dépositions sont claires et s'accordent. Outre ces hommes de lettres et de grande famille, quelques centaines et plus d'un rang inférieur, parmi les marchands et le simple peuple, s'étaient réunis au parti. Tous se plient et se replient, s'entrelacent ensemble comme le serpent, et se nouent comme une corde. D'un autre côté, les femmes séduites et entraînées dans le parti, ont à leur tête Kiang-ouan-chou, mère de Hung-pytcheou (Colombe Rang Oan-siouk-i et son fils Philippe Hong).
« Déjà auparavant Ly-yen (Ni In), prince de la famille royale, avait été coupable de trahison et de révolte. Le roi défunt, par affection et bienveillance pour un membre de sa propre famille, ne put se résoudre à le faire mourir ; il fut relégué dans une île. Cependant la famille de Ly-yen et tous ses gens s'accordaient secrètement avec Kiang-ouan-chou, pour répandre cette perverse doctrine, et ils ourdissaient ensemble la trame de leurs criminels projets. En ce môme temps, Ly-yen s'échappa de l'île à la faveur de la nuit. Quand l'affaire fut sur le point d'éclater. Tannée pingchen deKien-long (1776), Hung-yo-ien, sujet allié à la famille royale et neveu de Hung-ling-han, coupable de trahison, révolte et brigandage, s'accorda avec Hung-lsi-nung et autres pour amener une rébellion, mais le roi défunt ne voyant en eux que des parents égarés, dissimula pour leur faire grâce. Cependant, Hung-yo-ien n'en devint que plus acharné à poursuivre ses projets criminels ; il se lia plus étroitement que jamais avec Ly-kiahouen, et tous deux avaient le même but. Yn-sing-you, ministre d'État, favorisait de tout son pouvoir les crimes de Hung-yo-ien,
(1) Les six arts libéraux des Chinois sont : la civilité, la musique, le calcul, tirer de rare, écrire en beanx caractères et conduire un char avec adresse, surtout dans les CMBiKle. .^ . . ;
faisait trainer les procès en longueur et, en opposition formelle aux lois du royaunoe, s'efforçait de tout troubler et de faire prendre le change à la multitude. Il parait bien que ces brigands corrupteurs, ayant étouffé tout sentiment naturel, voulaient s'élever ouvertement contre FËtat. Déjà depuis longtemps se préparait, en secret, le ferment terrible qui devait produire l'explosion ; se contentant à Textérieur de faire parade de leur doctrine perverse, ils recelaient intérieurement leurs désastreux desseins, se parant de belles règles de conduite, qui n'étaient que des moyens d'exciter le trouble ; or Ly-yen était leur merveille et leur trésor.
a Ce fut bien longtemps après que cette secte obtint et reçut d'un commun accord Tcheou-ouen-mo (le P. Jacques Tsiou), qu'ils qualifiaient du titre de père spirituel. La maison de Kiang-ouanchou lui servait comme de caverne pour se cacher. Interrogé sur son nom et sa demeure, il ne répondait que par des équivoques et des tergiversations, s'enveloppant de mille formes différeutes pour cacher ses crimes. Quoiqu'il fût frappé à plusieurs reprises, rien ne put vaincre son obstination à tergiverser. Or, ce Tcheououen-mo était à la tête de tous leurs plans, le centre de leur correspondance ; ils se ralliaient tous autour de lui et auraient voulu mourir tous ensemble pour lui seul. On tremble encore à la pensée du danger qu'a couru le royaume, placé ainsi à deux doigts de sa perte, et n'ayant plus qu'un souffle de vie.
« 11 n'y avait pas de temps à perdre pour remédier au mal et en extirper la racine. Ly-yen, Hung-yo-ien, Yn-sing-you ont eu la permission de s'étranglereux-mêmes(i); Tcheou-ouen-mo a eu la tête tranchée, avec Ting-io-tchung, Li-tchung-hieun, Hungyo-ming, etc. Ly-kia-houen est mort sous les coups de bâton. Ting-io-tsuen, Ting-io-yungel autres, ont été punis à raison de la part qu'ils avaient prise aux crimes.
« Quant à la trame des complots et des intrigues ourdies par ces brigands, un des leurs, appelé Houang-sse-yung (Alexandre Hoang Sa-ieng-i), en tenait le fil. Prévoyant l'orage, il s'était dérobé par la fuite à la poursuite des mandarins. Ce n'est qu a la neuvième lune qu'il fut pris et interrogé pour la première fois. Or, selon ses dépositions, après que Ly-lchung-hieun eut rapporté la doctrine d'Europe, ces brigands continuèrent à correspondre avec les Européensde Péking. Kin-you-chan, Houang-sin, Ouang-tsien-sy (Thomas Hoang Sim-i , Ok Tsien-hei, etc.),
(i)C nément
l'csl Tusage de ce pays pour les criminels de très-haut rang. Conimutlo bourreau suit la corde qu'on leur envoie, et assiste à rexécution.
s'acquittaieDt de cette commission à chaque ambassade qui allait à Péking. lis eu tiraient des pians de corruption et des moyens relatifs à leurs fins.
(( Celui qu'ils nomment Tcheou-ouen-mo, ayant pris le costume d'un homme du commun, eut un rendez-vous sur les frontières, et après avoir marché jour et nuit, il entra furtivement dans ce royaume au printemps de Tannée y-mao (1795). Il y resta plusieurs années caché, en qualité de maitre et de chef de parti. Tchcou-ouen-mo est de Sou-ichéou, ville du premier ordre dans la province deKiang-nan. On saisit une de ses lettres écrite sur la soie, que Houang-sin et Ouang-tsien-sy étaient convenus de porter secrètement aux Européens eu la cousant dans leurs habits: mais elle fut prise avant leur départ. Houang-sin, qui en était chargé, se disait lui-même To-mo (1). Cette lettre contenait deux projets atroces proposés aux Européens pour renverser le petit royaume. Le premier consistait k écrire à tous les royaumes de la grande Europe, pour leur proposer de venir par mer, avec quelques centaines de vaisseaux, portant cinquante à soixante mille hommes, de gros canons et d'autres armes terribles, pour conquérir et détruire le petit royaume.
« Le second projet était d'introduire sur les frontières un homme de leur religion, qui s'y établirait sous prétexte de commerce, ferait passer les lettres, et serait une voie sûre pour communiquer les plans et les résultats des délibérations du parti. Les dépositions de Kin-you-chan , Houang-sin , Ouang-tsien-sy et d'autres, s'accordent sur ces deux articles. De plus, selon les dépositions de Lieou-hung-leen, Yn-tchi-hien (Augustin Niou Hang Kem-i, François loun Tsi-hen-i), et autres membres de celte secte perverse, il existait un complot pour inviter une flotte européenne. C'était un parti pris irrévocablement ; Ly-kia-houen et autres étaient chargés des frais nécessaires pour amener la révolte en secret. C'est aussi ce que dépose Houang-sse-yung. Hélas! les royaumes d'Europe n'ont avec le petit royaume aucun rapport de haine ou de bienveillance. Si Ton consulte la raison et le cours ordinaire des choses, est-il possible qu'ils aient le cœur de venir à travers les mers, de dix mille lieues de distance, pour renverser le petit royaume?
« Ainsi cette détermination vient sans doute uniquement de
(1) To-mo était son nom de baptême Thomas, prononcé à la chinoise. Par hasard ces deux caractères : To, mo, signifient : beaucoup de vues, de nombreux projets.
ce que les brigands, au désespoir de se trouver sans ressource, réduits à chercher du secours au bout du inonde, ont conçu le dessein d'inviter au delà des mers des armées européennes, se proposant de leur ouvrir eux-mêmes les portes et de leur livrer le royaume. Moi, mes mandarins, mon peuple, saisis de crainte, tout tremblants, Tindignation dans le cœur, en fûmes pénétrés jusque dans les os, et je fis aussitôt décapiter Houang-sin, Kinyou-chan, Ouang-tsien-sy, Houang-sse-yung et Lieou-hung-leen.
<c Toutefois, considérant que le petit royaume, pays méprisable, situé à un coin de la mer, comblé des bienfaits de Sa Majesté, lui offre chaque année le tribut d'usage, comme s'il était dans rintérieur même de l'empire ; considérant que, quand il survient quelque grande affaire dans un royaume quelconque, on doit aussitôt faire partir des serviteurs pour la communiquer fidèlement à Sa Majesté Impériale ; considérant que le royaume vient d'être purgé -de ces brigands qui Tout précipité sur le bord de sa ruine, qu'il a échappé à cet épouvantable danger, et jouit maintenant de la paix et de la tranquillité ; considérant, de plus, comment le génie de Sa Majesté pénètre tout, embrasse tout, je présente à Sa Majesté Impériale les détails de cette affaire.
<c Quoique tous ces brigands aient été exterminés, il peut se faire que d'autres tentent de relever cette secte abattue. On ne peut donc s'empêcher de prendre des précautions pour l'avenir, de crainte qu'ils ne se cachent et qu'ils ne se dérobent aux recherches des mandarins. Si quelques-uns de ces brigands corrupteurs passaient furtivement parla porte des frontières, Sa Majesté Impériale est suppliée d'ordonner aux mandarins de s'en saisir et de les rendre. En m accordant cette grâce, la Majesté Impériale qui, par elle-même, imprime la crainte et le respect, sera employée à consolider la paix et la tranquillité parmi les vassaux de l'empire. Plein de confiance en la très-grande bienveillance de Sa Majesté, dont je me regarde comme le petit enfant, je prends la liberté de la molester par ces détails. Cette supplique de renvoyer les transfuges, importune et contraire au respect dû à l'Empereur, dont elle offense la Majesté, a été commandée par un excès de crainte et de saisissement.
« Quant à Tcheou-ouen-rao, pendant le cours de son procès, il ne parut rien qui pût le faire reconnaître pour étranger. Ses habits, son langage, tout son extérieur n'annonçaient rien qui pût le faire distinguer des hommes de ce pays-ci. Aussi ne vit-on en lui qu'un chef de corrupteurs, et c'est comme tel qu'il fut jugé et exécuté.
— Ît7 —
« Quant aux dépositions de Houang-sse-yung, elles ne sont pas absolument certaines, peut-être aura-t-on manqué de la pénétration et de la sagacité nécessaires pour distinguer le vrai du faux. Mais que les paroles de Thomme du royaume supérieur (du missionnaire qui était chinois) soient vraies ou fausses, de même que les dépositions de tous ces brigands, il n'est pas moins certain que, selon les règles de la prudence, vu les raisons que le petit royaume a de craindre, je ne pouvais m'exposer k laisser ces brigands impunis, comme aussi, en qualité de prince vassal de l'empire, je ne pouvais me dispenser d'en informer l'Empereur.
« Quoique tout ce verbiage semble annoncer Timportunité et le manque de respect, c'est la droiture et la franchise même. Tourné vers le nord, je tiens mes yeux fixés sur le ciel enveloppé de nuages, qui, j'espère, sera favorable à ce qui est en bas (1).
« Telle est l'origine et la fin des malheureux troubles qui ont eu lieu dans le petit royaume à l'occasion d'une secte de brigands corrupteurs qui ont été punis de mort.
« J'envoie, comme il est de règle, un de mes grands mandarins, appelé Tsao-youn-ta (Tso-ioun-tai), qui a la charge de Pan-tchung-chou-fou-chy. Le second se nomme Sin-mei-siou ; il a la charge de Ly-tsao -pan-chou. Ils se rendront à la capitale mère, portant ces dépêches qu'ils feront passer h l'honorable tribunal, le priant de les communiquer à l'Empereur.
« Adressé au tribunal des Rites, la sixième année de Kia-king, le 20 de la dixième lune. »
A cette lettre, l'Empereur fit la réponse suivante :
« Le Tribunal des Rites a représenté que l'ambassadeur de la Corée appelé Tsao-youn-ta, et autres mandarins de l'ambassade, étant venus à Péking apporter le tribut, étaient chargés d'un placet, dont ce même tribunal a tiré une copie, qui m'a été présentée.
« Il appert de cet écrit que le roi qui a été établi par moi pour gouverner à titre de vassal de l'empire, étant encore fort jeune, des mauvais sujets de ce royaume ont voulu profiter de cette occasion, et ont tenté d'exciter des troubles. Le roi s'élant aussitôt mis à la tête de ses mandarins, s'est défait des chefs, a
(i) Tourné vers le nord, signifie : prosterné devant le trône impérial, parce que le trône faisant face au midi, le sujet, en parlant à Tempereur, rcuMrde ic nord. Le Ciel signitie la Majesté Impériale; l'empereur se dit luimême fds du Ciel. Ce^ nuages font allusion à la sévérité du souverain, dont les bienfaits, au contraire, sont une douce pluie, etc.
éteint Hncendie et rétabli la paix. A peine cette affaire est terminée, qu'il était ici pour m'en rendre compte, m'en exposer l'origine, la fin et la manière dont elle a été traitée. Tout cela est dans Tordre. Mais quant à ce qu'il dit de Kin-you-chan, Ho4iangsin, Ouang-tsien-sy et autres, qu'à chaque ambassade ils communiquaient secrètement avec les Européens, dont ils tiraient des moyens de corruption, cela est faux. Les Européens ont été placés dans la capitale mère, parce que communément ils entendent le calcul et qu'on les applique à compter le temps et observer le ciel: ils ont leur emploi au tribunal des Mathématiques; il ne leur est pas permis de communiquer avec les étrangers. Ces mêmes Européens traversant les mers pour se rendre à Péking, savent tous se soumettre à Tordre public et obéir aux lois. Depuis plus de cent ans qu'ils sont ici, ils n'ont jamais prêché furtivement la religion, et jamais personne n'a été séduit par eux.
c( Quant à ce que dit ce roi que les mauvais sujets de son royaume, venant ici à chaque ambassade, en tiraient la religion qu'ils prêchaient : c'est une calomnie, sans ombre de doute. Ces mauvais sujets ayant tiré d'ailleurs des livres et une doctrine de «'irruption, l'auront répandue par toute sorte de menées et d'intrigues; et après avoir été découverts, ils ont inventé cette calomnie pour éviter de dire la vraie origine de leur secte. Eh ! certes, il n'y a rien qui mérite qu'on y ajoute foi. Le roi doit user de sévérité, pour imprimer à ses mandarins et à son peuple Tattachement et le respect qu'ils doivent avoir pour la véritable doctrine. L'erreur n'ayant alors aucune prise parmi eux, il étouffera ainsi jusqu'au germe de corruption.
(( Quant à ce qu'il ajoute que, peut-être, le royaume n'étant pas totalement purgé de ces mauvais sujets, il est à craindre qu'ils ne passent furtivement aux frontières, en cela il pense bien. Aussi les grands mandarins des frontières ont ordre de s'accorder entre eux, pour les rechercher sévèrement. Si on rencontre de ce» brigands, qu'ils soient saisis et rendus à leur roi pour être jugés.
« C'est ainsi que je donne un témoignage éclatant de ma clémence et de ma protection.
c( Cet édit sera rerais au tribunal des Rites, pour être communiqué audit roi. »
Ces deux pièces diplomatiques sont très-curieuses, et nous donnent une juste idée des gouvernements et des nations de l'extrême Orient. On y voit dans tout son jour ce caractère indél<^bile des peuples asiatiques, la servilité craintive, l'artificieuse
fourberie du plus faible, aussi bien que l'insolence du plus fort et son dédain superbe de la vérité. Il n'y a que le gouvernement chinois dans le monde, pour nier aussi effrontément des faits avérés et connus de tous ; pour oser prétendre qu'il n'y avait pas de chrétiens dans l'empire, alors même qu'il les persécutait dans toutes ses provinces, au vu et su de ses centaines de millions de sujets.
Nous avons été étonné de ne pas trouver dans la réponse de l'Empereur un seul mot sur l'exécution du P. Tsiou, sujet chinois, que d'après la loi on aurait dû renvoyer à Péking. Sans aucun doute, le gouvernement coréen, avant de rendre cette lettre publique, en aura retranché divers passages. Les chrétiens ont toujours été convaincus que l'Empereur donna, k ce propos, une verte semonce au roi de Corée, et qu'il y ajouta des paroles menaçantes. La régente et ses ministres, frappés de terreur, envoyèrent à la hâte à Péking une somme d'argent trè&-considérable qui, naturellement, apaisa le courroux de Sa Majesté Impériale. Nous n'osons pas répondre de l'authenticité de ces faits, mais rien ne peut être plus vraisemblable. La Chine n'eût pas été la Chine, si l'Empereur eût perdu une si belle occasion de rançonner son vassal.