CHAPITRE m
Nouveaux voyages à Péking. — Martyre de Pierre Tsio et de sa femme Thérèse, en 1819 — Persécution de 1827 : les confesseurs de Tsien-lsiou.
Au milieu des angoisses et des dangers de la persécution, les chrétiens de Corée sentaient plus vivement que jamais la nécessité d'obtenir des prêtres, et multipliaient les tentatives pour arriver à ce but si désiré. En voyant les sacrifices qu'ils s'imposèrent, les efforts qu'ils ne cessèrent de renouveler, efforts et sacrifices si longtemps inutiles, nous ne pouvons mieux les comparer qu'aux juifs fidèles appelant de tous leurs vœux la venue du Messie, et trouvant dans cette attente, l'unique consolation aux maux qui accablaient leur patrie. Comme eux, les néophytes coréens comprenaient que le salut ne pouvait leur venir que de l'envoyé de Dieu. Bien que peu instruits, ils connaissaient assez la religion pour savoir que les sacrements institués par Jésus-Christ sont nécessaires pour former et maintenir de véritables chrétiens ; et cela seul nous explique leur invincible persévérance à réclamer des pasteurs, que le malheur des temps ne permettait pas de leur envoyer. Vers la fin de 1816, on parvint à préparer une nouvelle députation à Tévêque de Péking, et Paul Tieng, porteur des supplications et des vœux de ses frères, se chargea, pour la première fois, de cet office d'ambassadeur qu'il devait ensuite si fréquemment remplir. Déjà nous avons eu à citer quelques-uns de ces chrétiens courageux qui, au péril de leur vie, avant l'arrivée du P. Tsiou en Corée, pendant son séjour, et après son martyre, entretinrent ou renouèrent les communications avec l'église de Chine ; mais aucun d'entre eux n'est resté aussi populaire que Paul Tieng, qui, pour le salut de tous, se dévoua à cette œuvre avec un zèle et une énergie indomptable. Voici quelques détails sur son histoire.
Né en 1795, Paul descendait d'une des plus illustres familles de la Corée, et ses ancêtres avaient souvent été honorés des grandes dignités du royaume. Mais son plus beau titre de noblesse était d'être le fils du célèbre Augustin Tieng lak-tsiong, et le frère cadet de Charles Tieng, qui avaient tous les deux, en 1801, souffert la mort pour rendre témoignage à Jésus-Christ, A cette
époque, la femme el les enfants d'Auguslin avaient été emprisoanii^. Mis plus lard en liberté, ils furent reconduits à Ma-Lsaî par Un païen, parent éloigné d'Augustin. Là, abandonnés sans ressources, sans nourriture, ils furent secourus par un homme du poiiple, auquel, plus tard, Pauî put payer sa dette de recoonaissaru-e. Lors de la mort de son père et de son frtre, Pau! était âgé seulement de six ou sept ans; son jeune âge l'avait fait épargoer, ou plutôt Dieu le rései^ait pour l'exécution de ses desseins. Baptisé dans son enfance par le V. Tsiou, et couvert, pour ainsi dire, du sang des martyrs, il persista avec sa mhn et ses sœurs dans la pratique fidèle de ses devoirs religieux. Mais la famille Tieng que la persécution avait proscrite et ruinée, et doni plusieurs membres étaient encore en exil, tremblait an seul nom du Christianisme, et ne pouvait leur pardonner la pensOe de vouloir continuer de semblables exercices. Elle fil donc tous ses efforts pour empêcher Paul et les siens de vaquer désormais au service de Dieu. Reproches amers, menaces, mépris, dérisions, mauvais trailemeiils même, tout fut mis enjeu. Paul linl bon toutefois contre ces indipes menées, et persévéra envers et contre tous. 11 fallait que le malheur et les contradictions vinssent éprouver et fortifier celle àme d'élite dont toute la vie devait se passer dans les peines et les sacxîGces.
Cependant,' il ne restait plus dans la maison aucun Uvre religieux, el Paul ne put acquérir qu'une instruction bien superficielle, par les explications orales de son excellcnle takte. Toute comnnunicalion avec les chrétiens lui étant slrictcmenl interdite, il gémissait en silence, songeait aux moyens de s'Instruire, et su^ tout, priait avec ferveur. Arrivé à l'adolescence, il eût pu. malgré la ruine de sa maison, trouver facilement quelque parti honorable, n tout le moins parmi les famillesqui avaient été proscrites comme la sienne ; et les belles qualités de l'esprit et du corps dont il était doué, l'eussent mis k même de subvenir aisément à ses besoins, tout en pourvoyant au salut de son âme. Mais son grand cœur était loin de songer au mariage ; ses nobles penchants le portaient plus haut; sa seule pensée, sa seule ambition était de travailler à l'introduction des prêtres, et, en se sauvant lui-même, de procurer, quoi qu'il en dût coûter, le salut de ses frères dans la foi.
Ne pouvant supporter plus longtemps les vexations de sa famille, il prit la résolution de s'évader, el laissant momentanément â la garde de Dieu sa mtre et sa sœur, il .se relira chen deux pauvres chréiicus, prùs desquels il mena quelque temps une vie excessi-
nent pénible. Sans aucune ressource, sans habits, souvent me sans riz, comme ses généreux hôtes, il fit de rapides sérieux progrès dans la pratique de la mortification chré- Qne. II voulut ensuite aller trouver au lieu de son exil, à lu-san, Justin Tsio Tong-siem-i, dont il avait bien des fois endu vanter le grand cœur, les talents et les vertus, afin d'étur un peu auprès de lui les lettres chinoises, dont la connaisice était nécessaire pour Texécution de ses projets. 11 ne s'agissait rien moins que d'une distance de mille lys, et la dernière lie de la route devait se faire à travers des pays presque lerts. Paul n'avait pas encore vingt ans; il n'avait jamais ragé; il était seul, sans amis, sans argent, sans guide. Les ficultés, les dangers de cette entreprise auraient effrayé un ur moins résolu queMe sien. Mais sa vigueur physique extraorlaire semblait lui permettre de tout oser, et comptant sur le «urs de Dieu, il partit à l'aventure. Après des fatigues et des iffrances indicibles, il arriva heureusement à la ville de Moui. Généreusement reçu par le noble exilé, qu'il était venu •uver de si loin, il resta près de lui pendant plusieurs mois, se rant sans relâche à l'étude de la religion et des lettres chiises. Puis, encouragé par lui dans ses grands desseins, il irint et se mit de suite en relation avec les chrétiens de la capie, pour obtenir les moyens de faire le voyage de Péking. 11 mva de l'écho dans tous les cœurs, et les préparatifs furent 'minés pour la fin de l'année 1816.
Malgré son extrême jeunesse, Paul était déjà un homme mûr, udent, et capable de réussir dans tout ce qu'il entreprenait. Gomme son prédécesseur Jean Ni le-tsin-i, il dut cacher ses res de noblesse, et se mettant au service des interprètes, mme simple valet, il partit à pied, et fit heureusement le yage, aller et retour. Les détails de son expédition ne nous sont is connus; mais, cette fois encore, l'Église de Corée n'obtint ni être, ni promesse positive pour l'avenir. Néanmoins, la voie ait ouverte à Paul ; il s'était, par la réception des Sacrements, nfirmé dans sa résolution ; il avait soigneusement étudié le lemin, et nous le verrons, pendant de longues années, renouler ses tentatives, et poursuivre obstinément la réalisation de projet, qu'il considérait*comme sa vocation spéciale. Souvent, dans la suite, Paul racontait la protection toute irliculière de Dieu, dont il fut l'objet à son retour du premier •yage. Son pied-à-terre, à la capitale, était chez Pierre Tsio ouk-i^ et c'est là qu'il devait se rendre en arrivant. Ayant pris
des héles de somme à la ville d'Ei-lsîou, sur la fronlièrc de Cora, pour porter sud bagage, il devait arriver à Séoul en un nomkt de jours déterminé. Le hasard, ou piulôt la Providence, voulut qu'un (le ces animaux fût blessé à la jambe, ce qui retarda d'un jour sa marche et son arrivée. Bien lui en fut. car, en dehors des portes, il rencontra des chrétiens postés pour l'avertir que Pierre Tsio et toute sa famille avaient été arrêtés la veille par les satellites. S'il fût venu au jour marqué, il eût été infailliblement h proie des persécuteurs ; ses dépêches et tous ses etlets eussent été saisis avec lui, et, il eût, selon toute probabilité, partagé le sort de ces confesseurs dont nous devons maintenant parler.
Pierre Tsio Mieng-siou, plus connu sous son nom légal de Siouk-i, naquit au district de laog-keua. Il était de la noble famille des Tsio, et proche parent du célèbre Justin Tsio, qoePis) Tieog visita dans son exil. Jeune encore quand éclata la grande persécution de 1801, Pierre se retira avec ses parents dantli famille de sa mère qui habitait la province de Ka&g-ouen, et j vécut plusieurs années. En grandissant, il fit paraître des talents remarquables, un caractère bon et complaisant, et une gravita au-dessus de son Age. Hais le manque d'instruction suivie et de communication avec les autres chrétiens, les craintes continaelle qui ne cessaient d'assaillir les néophytes et de paralyser leur bonne volonté, avaient affaibli sa foi, et lui faisaient négliger ses pratiques habituelles. Heureusement, son mariage ayant été conclu avec Thérèse Kouen, les exhortations de cette fervente épouse le réveillèrent, et firent de lui un excellent chrétien,
Thérèse Kouen était la fille d'un des premiers et des plus zélé propagateurs de la religion en Corée, François-Xavier Kouen il-sin-i. Née au district de lang-keun, elle reçut dès TenfaDce le bienfait de l'instruction religieuse. A l'âge de sept ans, elle perdit sa mère et, deux ans plus tard, vît périr son père à la persécution de 179t. Les germes de vertu, déposés dans son cœur, étaient déjà si développés, qu'elle sut dès-lors modérer U violence des impressions de la nature . en supportant pour Dieu celte double perte. Thérèse était la plus âgée de quatre enfants que la mort de Xavier laissait orphelins. Ils vécureDi ensemble, se soutenant mutuellement; et. la douceur, la complaisance, la charité de Thérèse contribuèrent beaucoup à conserver entre eux une paix sans nuage. Avec l'âge, ses belle qualités du cœur et de l'esprit, jointes à une rare beauté,') firent remarquer de tous; mais, elle-même, méprisant ces avanâges temporels, pensait dès lors, dans la ferveur de son amour
Dur Dieu, à lui consacrer sa virginité ; et sa résolution s^afTermit icore quand elle eut le bonheur de recevoir les sacrements de la lain du P. Tsiou. Thérèse était âgée de dix-huit ans, quand, ir suite de la grande persécution, ses frères furent envoyés en dl et sa famille entièrement ruinée. Toutefois elle ne laissa ^happer aucune plainte, et, n'ayant plus d'appui en ce monde, le se retira à la capitale avec un de ses neveux, toujours décidée refuser le mariage. Bientôt ses parents la voyant sans ressources, t craignant les clameurs des païens si elle restait seule, lui rent considérer les dangers de cet état dans les tristes circon- :ances où elle se trouvait, et, à la fin, elle se rendit à leurs obserations bi^ qu'à contre-cœur.
Elle fut donc, à Tàge de vingt et un ans, donnée à Pierre Tsio, u'elle savait être un chrétien assez tiède. Les usages du pays e lui permettant pas de parler tout d'abord librement à son lari, elle prépara un écrit où elle faisait ressortir la beauté e la virginité, et l'exhortait à garder avec elle la continence, nie lui remit ce papier, aussitôt qu'ils furent seuls dans la hambre nuptiale; chose extraordinaire, Pierre, subitement hangé, accéda à ses désirs, et ils se promirent de vivre comme rèreet sœur. Thérèse vit là, et avec raison, une preuve manifeste lu secours de Dieu, et ne cessa de l'en remercier. Les deux époux ivant ensemble dans une harmonie parfaite, la foi de Pierre fut Mentôt ranimée par l'insigne vertu et les paroles pénétrantes le sa pieuse épouse, et en peu de temps, il devint un tout autre lomme.
Lorsque la tranquillité fut complètement rétablie, il transporta ui famille à la capitale, où il continua de se livrer à toutes sortes le bonnes œuvres. Leur pauvreté était grande, et souvent ils man- {oaient du nécessaire. Tous deux néanmoins supportaient avec oie les privations ; et, à force d'économie, ils trouvaient encore moyen de faire l'aumône à de plus pauvres qu'eux. Pierre, tout ippUqué à la prière et aux méditations, versait souvent des larmes ri)ondantes au souvenir de ses péchés. Voyait-il quelque chrétien dans la tiédeur, il en était sensiblement affligé, et s'empressait de le réveiller par des exhortations que Dieu rendait presque toujours efficaces. 11 instruisit et convertit beaucoup de païens, et, par son ^le à baptiser les enfants en danger de mort, procura le salut éternel à un grand nombre de ces pauvres créatures. Chrétiens et païens se faisaient un plaisir de l'entendre, et se présentaient ^Qs cesse en foule pour profiter de ses leçons. Ne se mêlant ^Qiais à aucune des afiaires du monde, il n'avait d'application
que pour les choses de la religion, et son but principal était d rendre possible l'inlroductioii d'un préire en Corée. II y travailla longtemps de toutes ses forces, et ijuand Paul Tieng dut faire ]t a de Péking, il se chargea de presque tous les pniparalib. Il serait difficile de redire les peines et les ennuis qu'il eut nlon à supporter, sans jamais faire paraître la moindre impatience ou le miiiruirt^ découragemeni,
Thérèse, de sou cdté, n'était pas moins assidue à faire tout le bien qni était en son pouvoir. Jalouse avant tout de son avancement spirituel, elle s'efforçait de se le procurer par divers exercices de mortification ; elle jeûnait habituellement deux (bis par semaine, et mêlait très-souvent à son riz, en secret, de la cendre ou de la poussière. Presque toujours maladive, elle supportait ses douleurs avec joie, s'unissant à Jésus-Christ souffrant et crucifié, et s'appliquant à l'oraison avec tant de ferveur, qu'elle en oubliait tous les besoins du corps, et souvent ne pefisait ni k manger ni à dormir. Plus d'une fois les gens de la maison durent li rappeler à elle-même. Elle ne donnait que quelques henres an sommeil, et partageait tout son temps entre la prière, la lecture des livres de religion, et l'instruction ou la consolation du prochain. Elle était toujours disposée à répondre k quiconque s'adressait à elle pour demander quelque explication ou quelque conseil, et tous ceux qui l'entendaient s'en retournaient chez eux satisfaits, touchés et édifiés.
Le démon ne pouvait voir d'un œil tranquille tant de vertu et de zèle. Aussi, pendant les quinze ans que Pierre et Thérèse vécurent ensemble dans la continence, leur suscita-t-il de violentes tentations pour les faire renoncer il leur sainte résolution. Pierre surtout fut, à différentes reprises, sur le point de violer sa promesse; mais, chaque fois, Thérèse sut par de bonnes paroles le faire revenir à ses premiers sentiments; aussi tous deux ne cessaient d'en rendre au Seigneur de ferventes actions de grâces. Ils s'étaient ainsi longuement préparés par l'exercice de toutes les vertus, quand Dieu permit qu'ils fussent mis h l'épreuve des grandes tribulations. Vers la fin de ta troisième lune de l'année lieng-t'siouk (1817), au moment où l'on attendait de jour en jour le retour de Péking de Paul Tieng, un calendrier ecclésiastique fut saisi sur Pierre Tsio, ou selon d'autres, sur un nouveau catéchumène qu'il instruisait alors et qui l'aurait dénoncé. Quoi qu'il en soit, ce calendrier ajanl été porté au grand juge criminel, celui-ci expédia immédiatement ses satellites pour arrêter Pierre. Thérèse ne voulant pas se séparer de son mari, ni le laisser seul
dans une position aussi critique et aussi décisive, le suivit et se constitua prisonnière avec lui.
Pierre fut mis à la question, et, selon Tusage, on lui demanda d'apostasier, de donner ses livres et de dénoncer ses complices. Il tint ferme au milieu des tortures, et ne laissa pas échapper une seule parole qui pût compromettre qui que ce fût. Le juge voulut d'abord par la douceur amener Thérèse à apostasier pour sauver sa vie. C'était bien peu connaître 1^ grand cœur de cette femme courageuse. Elle répondit avec calme et fermeté : « Dieu étant le père de tous les hommes et le maître de toutes les créatures, comment voulez-vous que je le renie ? On ne pardonnerait pas dans le monde à quiconque renierait ses parents ; à plus forte raison ne doit-on pas renier celui qui est notre Père à tous. » On en vint donc aux supplices, mais elle les supporta avec joie ; son visage ne changeait même pas de couleur, et le mandarin vit de suite qu'il n'obtiendrait pas aisément sa soumission. Dans les interrogatoires faits aux deux époux, elle répondait toujours la première, sans laisser à son mari le temps de prendre la parole, et eut pour cela de plus violents supplices à subir.
Dieu permit qu'ils eussent, pendant tout ce temps, une fidèle compagne de leur captivité et de leurs souffrances, Barbe-Madeleine Ko. Celle-ci était d'une famille du peuple, du district de Tsoi-rieng, province de Hoang-hai. Etant encore païenne, elle suivit son mari condamné k l'exil à la ville de Mou-san, et y rencontra Justin Tsio Tong-siem-i, par qui elle fut instruite de la religion. Son mari étant mort dans cette ville. Barbe, sans être arrêtée par la distance et les difticultés, fit reporter son corps au tombeau de ses pères ; puis, considérant que rien ici-bas n'est comparable au service de Dieu et au salut de l'àme, elle se rendit à la capitale où, après de longues recherches, elle trouva enfin la maison de Pierre Tsio, qu'elle avait vu à Mou-san, pendant la visite qu'il fit à son parent Justin. Au comble de ses désirs, elle resta près de lui, comme servante, assidue à s'instruire et pratiquant la religion de tout son cœur. Quand Pierre et Thérèse furent arrêtés, à la troisième lune, elle ne voulut pas se séparer d'eux et les suivit à la prison, où elle eut à subir les mêmes interrogatoires et les mêmes supplices. Elle sut imiter leur constance, et partagea leur sort jusqu'à la fin.
Cependaht le procès de ces trois confesseurs trainait en longueur. Le juge ne se pressait pas de porter la sentence, et semblait vouloir les laisser pourrir dans des cachots infects. Ils y restèrent plus de deux ans, se consolant par la pratique fidèle de
leurs devoirs religieux, et attendant avec patience Faccomplissement de la volonté divine. C'est alors surtout que Thérèse fit paraître sa force d'âme et son ardent amour de Dieu. Toujours gaie et heureuse, elle faisait sa joie des souffrances, conservait un visage calme et serein, et semblait pour les autres un ange consolateur. Elle disait souvent : « A moi pécheresse. Dieu avait déjà bien voulu accorder la trop grande faveur de garder la virginité, et voici qu'il daigne encore m'appeler au bienfait du martyre. C'en est trop. Gomment pourrais-je le remercier dignement? » Un jour son mari, dans une tentation de découragement, lui dit que de tels supplices n'étaient plus supportables. Aussitôt Thérèse s'efforça de le ranimer, avec ces paroles énergiques et insinuantes qu'elle savait si bien trouver dans son cœur. « Si vous manquez cette belle occasion, ajouta-t-elle, et que vous conserviez la vie, que pouvez-vous donc espérer de si beau dans le monde ? Ne vaut-il pas mille fois mieux que nous soyons martyrs ensemble, le même jour, pour Dieu ? » Depuis ce temps, Pierre ne fut plus ébranlé. Il écrivit même, de sa prison, plusieurs lettres pleines des plus beaux sentiments de foi, et qui édifièrent beaucoup ceux qui en prirent lecture. Malheureusement, aucune de ces lettres n'est parvenue jusqu'à nous. Le détail des supplices que les prisonniers eurent à subir à différents intervalles est également perdu. Nous savons seulement que, fermes jusqu'à la fin, ils méritèrent de donner leur vie pour Jésus-Christ et furent tous trois décapités, à la capitale, le 21 de la cinquième lune (1) de Tannée kei-raio (1819), après vingt-sept mois de prison. Pierre avait alors trente-trois ans, Thérèse trente-six ans, et Barbe-Madeleine plus de soixante ans. Une chrétienne qui vivait encore il y a quelques années, vit le corps de Thérèse après son exécution ; il portait les traces de trois coups de sabre, et lui parut d'une beauté merveilleuse. Les corps de ces martyrs ne purent être recueillis qu'un mois après ; il ne restait plus que les ossements. La chevelure de Thérèse, déposée en désordre dans un panier d'osier, fut conservée chez Sébastien Nara, martyr en 1839, et plusieurs témoins ont attesté que lorsqu'on ouvrait le panier, il en sortait un parfum qui embaumait toute la chambre.
C'est ainsi que les deux époux, Pierre et Thérèse, eurent le bonheur d'être unis dans la mort comme dans la vie, de joindre le lis de la virginité à la palme du martyre. C'est la seconde
(1) D'après le témoignage de Brigitte T'soi, leur martyre n'aurait eu lieu que trois semaines plus tard, le 13 de la sixième lune.
>is que nous rencontrons en Corée ce fait remarquable, rare "ailleurs dans l'histoire de TEglise. Que ne doit-on pas attendre "un peuple chez qui la religion, à peine établie, imparfaitement onnue, sans prêtres, sans sacrements, sans sacrifices, produit éanmoins de telles âmes et fait de pareils prodiges !
Les trois martyrs précédents ayant refusé de faire aucune énonciation, personne ne fut compromis dans leur procès, et il y eut pas alors d'autres arrestations à la capitale. Mais nous vons à en mentionner quelques-unes dans les provinces. En 1817, la dixième \une, les satellites de Haï-mi, on ne sait à quelle occaion, se présentèrent subitement au village de Pai-na-tari, district eTek-san, et enchaînèrent un certain nombre de chrétiens, qu'ils onduisirent à Haï-mi. Cette persécution, qui ne s'étendit pas au elà de quelques districts voisins, ne nous est pas connue dans ses étails. Les mémoires du temps sont presque muets, et les témoinages que l'on a pu recueillir laissent h désirer par leur lanque de précision. Cela tient principalement à ce qu'il n'y eut as d'exécution capitale; car les chrétiens, dans leurs relations crites, s'occupent généralement beaucoup plus des martyrs mis mort par la main du bourreau, que de ceux qui périssaient tout iissi glorieusement dans les prisons ou sur la route de l'exil, eut-être aussi la position isolée de Haï-mi et le peu d'imporince relative du procès ont contribué à l'oubli dans lequel est Mnbée cette affaire. 11 n'y eut qu'une trentaine de chrétiens frétés, et la plupart achetèrent immédiatement leur liberté par apostasie. Quelques autres restèrent fermes, et eurent la grâce c persévérer jusqu'à la mort. Voici ce que l'on sait de plus cerm sur les principaux d'entre eux.
Pierre Min Tsiem-tsi, natif du district de Kiel-sieng, avait tou- >ars fait sa principale occupation d'instruire et d'exhorter les litres chrétiens. Après avoir habité quelques années à Soiak-kol, n district de Mok-tsien, il émigra à Pai-na-tari, et se mit de oite, selon sa coutume, a catéchiser les gens de ce village. Sa harité et l'exemple de ses vertus lui attirèrent bientôt l'estime et affection de tous. Pris à la dixième lune, il ne se laissa ébranler li par les supplices, ni par la défection de ses compagnons de aptivité. Une de ses belles-sœurs, nommée Anne, qui était veuve lepuis quelque temps, fut arrêtée avec lui et imita son courage, ^près environ deux mois de souffrances, tous deux moururent de aim en prison. Ils avaient l'un et l'autre plus de soixante ans. îne tradition rapporte qu'Anne avait six doigts à une main.
L'ÉGUSE de CORéE. 2Q
Joseph Siong T'sien-tsi, oncle de Philippe Siong Tsioun-hoa, était, au moment de son arrestation, d'un âge très-avancé. Pauvre et sans famille, il vivait comme domestique chez d'autres chrétiens, aimé de tous ceux qui le connaissaient, à cause de son caractère doux, simple et dévoué. Il ne voulut pas renier sa foi, et mourut aussi dans la prison de Haï-mi.
Un autre chrétien, dont on ignore le nom, après avoir confessé généreusement Jésus-Christ, attendait, dans cette même prison, la décision finale du mandarin. Les satellites, qui cherchaient à obtenir de lui la dénonciation d'un de ses parents, homme trèsriche, dont ils voulaient piller la maison, le torturaient continuellement en secret. 11 résolut d'échapper, coûte que coûte, à leurs mauvais traitements ; et un jour, la fuite lui paraissant possible, il s'arracha le poignet par lequel il était enchaîné, parvint k tromper la vigilance des gardiens, s'évada, et se cacha chez une famille chrétienne, où il ne mourut que longtemps après.
Joseph San len-ouk-i, né dans le district de Hong-tsiou, se distingua par son intrépidité à confesser la foi, aussi bien que par sa constance dans les supplices. C'était un homme doux, humble, charitable envers le prochain, et surtout très-exact dans la pratique de ses devoirs religieux. Souvent il témoignait le désir de donner sa vie pour Dieu. Lorsqu'il eut été pris et conduit à Haï-mi, le juge criminel le fil comparaître et voulut le forcera dénoncer les chrétiens, à donner ses livres et à renier sa religion. 11 répondit à ces demandes comme doit le faire un soldat de Jésus- Christ, et par suite fut mis à la question. On continua les tortures pendant plusieurs jours, mais son cœur ne se laissa pas ébranler, et aucune parole compromettante ne tomba de ses lèvres qui semblaient n'avoir de mouvement que pour prier Dieu. La défection de beaucoup de ses compagnons de prison ne fil pas plus d'impression sur lui. Au contraire, il sembla en prendre occasion pour ranimer son zèle et s'exciter à réparer, par sa propre fidélité, Tindigne outrage fait à la gloire de Dieu. Après de longs et nombreux supplices, il fut laissé dans la prison, sans espoir d'en sortir jamais, et s'y installa comme pour y passer sa vie. Six ou sept ans s'écoulèrent ainsi, et sa ferveur, loin de diminuer, s'affermissait chaque jour. A la fin, il obtint de vivre avec son frère, dans une maison voisine de la prison. 11 y demeurait depuis quelques semaines seulement lorsqu'il mourut, dans des circonstances qui frappèrent beaucoup les chrétiens. Il ne paraissait atteint d'aucune maladie, et nul ne prévoyait sa fin prochaine, quand un jour, après avoir passé toute la nuit en prières
1 récité même, assure-t-on, les oraisons de la recommandation le Tâme, il sortit dès le matin, alla se laver à la fontaine voisine, mis, s'asseyant au bord de la fontaine sur une grande pierre, ^endit le dernier soupir, sans que les personnes qui étaient près le lui s'en aperçussent. Son corps exhalait une odeur agréable, îl, pendant plusieurs jours, conserva toute sa souplesse. C'était ;n Tannée kap-sin (1824).
San le-sim-i, père de Joseph, avait été aussi arrêté, trois jours iprès son fils, et conduit à la préfecture de Haï-mi. 11 supporta *ésoIûment, à plus de vingt reprises différentes, de cruels sup- >lices. Le bruit courut qu'à la fin il s'était laissé ébranler. 11 ïst certain toutefois qu'il fut consigné à la prison et qu'il y ivait passé au moins dix ans, avec d'autres chrétiens détenus ^omme lui, lorsqu'il fut atteint d'une maladie très-dangereuse. Le mandarin l'envoya dans sa famille, avec ordre de revenir iprès sa guérison ; mais cet ordre fut inutile, car il mourut bientôt iprès, dans l'année tieng-har (1827).
A l'histoire de l'année 1817 se rattache un trait bien édifiant, inconnu de la plupart des chrétiens. Ni long-pin-i, dont le nom de baptême n'est pas connu, qui peut-être même ne fut jamais baptisé, vivait à Kam-t'ang-kai, au district de Siou-ouen. 11 avait épousé une personne de la famille chrétienne de Tsio Han-tsi, et perdu au milieu des infidèles, pratiquait la religion seul avec son épouse. Devenu veuf, il se retira chez un de ses parents qui tous étaient païens, pour y trouver un moyen d'existence, et continua d'accomplir ses devoirs religieux avec fidélité et ferveur. Déjà bien des murmures s'étaient élevés contre lui de la part de sa famille, mais il n'y faisait pas attention, et ne pensait qu'à servir Dieu de tout son pouvoir. Un de ses cousins, animé de dispositions plus bienveillantes, semblait devoir écouter avec docilité quelques paroles sur la religion. Poussé par le désir de sauver cette âme, long-pin-i lui exposa, tout au long, ce qu'il savait du christianisme. Son zèle fut-il couronné de succès? nous l'ignorons ; mais sa famille, déjà mal impressionnée contre lui, craignant qu'il B mfatuât plusieurs de ses membres de la fatale doctrine, et n'attirât ainsi de grands maux sur la tête de tous, résolut de se ^faire de lui. On essaya d'abord de le faire apostasier, et comme il ne voulait pas renoncer à sa foi, on l'enleva secrètement, et on le lit périr.
Dans les années qui suivirent, nous ne rencontrons aucun événement mémorable. Presque à chaque ambassade, Paul Tieng
repartait pour Péking, afin de solliciter TEvèque de cette ville d'envoyer un pasteur aux néophytes de Corée, la partie la plus désolée de son immense troupeau. Mais le jour fixé par la Providence n'était pas encore arrivé, et ses tentatives renouvelées aboutissaient toujours au même insuccès. Rien néanmoins ne put diminuer son courage ou éteindre son espérance.
On ne signale à cette époque aucune persécution. Les chrétiens vivaient presque en liberté, et leur nombre s'augmentait tous les jours. L'Esprit-Saint suppléait directement, par l'abondance de ses grâces, au manque de prêtres et de sacrements, et, pour l'utilité de tous, accordait quelquefois des faveurs singulières à divers membres de la chrétienté. En l'absence de documents et de témoignages assez positifs, nous nous abstenons de qualifier les faits que les chrétiens racontent, quoiqu'il nous semble tout à fait dans l'ordre de la Providence, que Dieu ait multiplié les secours spirituels extraordinaires, pour ranimer et soutenir ces pauvres néophytes abandonnés. Nous n'en citons qu'un seul exemple, entre beaucoup d'autres analogues.
Un enfant, né de parents chrétiens, et nommé Jacques loun, âgé de onze ans, allait tous les jours chercher du bois sur la montagne, avec ses camarades. Un jour il revint de bonne heure, harassé et souffrant, et se dit pris d'une maladie mortelle. Puis il ajouta : « Sur la montagne, me trouvant fatigué plus que de coutume, je me reposais, lorsqu'un sentiment intérieur invincible m'a fait connaître que je mourrai le jour de TAscension, à midi. » On examina son corps, on n'y trouva aucune marque de maladie ; cependant il allait plus mal, et bientôt sa situation parut dangereuse. Trois jours avant l'Ascension, il demanda instamment le baptême, qui lui fut conféré. La veille de la fête, il se fit donner des habits propres avec lesquels il. désirait être enterré, puis distribua à quelques camarades les objets dont il se servait habituellement. Le jour de l'Ascension, rien ne paraissait annoncer une fin prochaine, il déclara toutefois que c'était son dernier moment, et à l'heure de l'Angelus, après avoir récité cette prière avec ceux qui l'entouraient, il s'endormit dans le Seigneur. N'était-ce pas son ange gardien qui, en le prévenant ainsi de l'heure de sa mort, lui avait procuré le bonheur de se présenter devant Dieu, dans la splendeur de son innocence baptismale?
En l'année sin-sa (1821), l'invasion subite du choléra fut cause que beaucoup de chrétiens, qui n'étaient encore que catéchumènes, reçurent le sacrement de baptême, les uns à l'heure même de la mort, les autres à l'avance, par une pieuse précau-
m, afin de ne pas s'exposer à mourir sans avoir été régénérés, après la tradition, ce terrible fléau, jusqu'alors inconnu en ►rée, y arriva du Japon. Ce que l'on raconte de sa marche et de $ ravages ressemble à ce que Ton a vu en Europe et'Sans d'aûis contrées, quand il s'y montra pour la première fois. Les »réens en parlent encore en tremblant. C'était partout la mort, la mort presque subite. Aucun remède ne pouvait arrêter les ogres du mal. Toutes les familles étaient dans le deuil, toutes . maisons renfermaient des cadavres, souvent même les routes étaient jonchées. Après quelques mois, on crut avoir trouvé elques remèdes d'une efficacité au moins douteuse, ou plutôt le au diminua d'intensité, et finit par disparaître. Depuis lors, il i pas reparu comme épidémie, jusqu'en l'année 1850. Mais cette époque, il s'est comme implanté dans le pays, et a fait liverses reprises de nombreuses victimes, surtout en 1 8S8 et ns les quatre ou cinq années suivantes.
Cependant Paul Tieng, malgré sa jeunesse, se trouvait par le it à la tête des affaires de la chrétienté. Charles Hien, fils du artyr Hien Kim-heun-i, Paul Ni Tsiong-hoi, frère cadet du arlyr Charles Ni, et plusieurs autres, dont nous aurons souvent parler dans la période qui suivit l'arrivée des missionnaires, Paient associés à ses efforts. Chaque fois que Paul retournait à éking, quelques chrétiens l'accompagnaient pour recevoir les icrements de Baptême, de Confirmation, de Pénitence et d'Eularistie. En 1823, notre intrépide voyageur dut être bien msolé et fortifié par un événement tout providentiel qui, en îndant beaucoup plus faciles les communications avec l'Evêque e Péking, semblait annoncer que les temps de la miséricorde pprochaient. Nous voulons parler de la conversion d'Augustin iou long-sim-i, homme vraiment grand par ses talents et son oergie, plus grand encore par ses vertus et sa patience dans les ouffrances.
Augustin Niou était d'une des principales familles d'interrèles, et depuis plusieurs générations, ses ancêtres avaient ccupé des postes importants. Dès l'enfance, il montra beaucouir e goût pour l'étude et s'y livra avec une telle ardeur et un tel uccès, qu'avant l'âge de vingt ans, il avait déjà la réputation
homme très-instruit. Quoiqu'il fût riche et dans une belle posiilion, il ne recherchait aucunement la gloire et les plaisirs du 'Onde; son unique passion était pour les études sérieuses. 11 )ulait arriver à connaître clairement l'origine et la fin de
Thomme et du monde ; et dans Tespoir d'y réussir, il étudia à fond, jour et nuit, pendant plus de dix ans, les livres de la religion de Fo, ainsi que beaucoup d'autres. On disait de lui qu'il renfermait dix mille volumes dans sa poitrine et que toutes les sciences, tant anciennes que modernes, s'y trouvaient réunies. Mais après de si vastes recherches, Augustin n'avait réussi qu'à altérer profondément sa santé par l'excès de travail ; il ne trouvait nulle part de principes inébranlables de vérité, et son esprit était de moins en moins satisfait.
Trop jeûne en 1801 pour entendre parler de la religion, ou comprendre ce qu'on en disait, il apprit plus tard qu'à cette époque beaucoup de personnages, célèbres par leur science et leur vertu, avaient été tués comme professant la religion du Maître du Ciel, et qu'ils mouraient avec une joie extraordinaire, a Ne seraitce pas là la vraie doctrine? » se dit-il en lui-même. Et dès lors il chercha à rencontrer des chrétiens, ou du moins à se procurer des livres de leur ' religion : mais où trouver ces livres, où rencontrer ces hommes? 11 y avait chez lui un meuble tapissé de papiers imprimés en chinois. Regardant un jour par hasard quelques feuilles à moitié déchirées, il y vit ces mots : âmesensitive... âme végétative... âme spirituelle... Des paroles si extraordinaires pour lui piquèrent sa curiosité ; aussitôt il décolla une à une, avec les plus grandes précautions, toutes les feuilles qui recouvraient le meuble, et les coordonnant, il eut entre les mains une partie du livre chrétien intitulé : Vrais principes sur Dieu. 11 se mit k le lire avec toute Tattention possible, mais bien des choses étaient peu claires et incomplètes, et il ne put encore apprendre ce qu'il désirait. Plus avide que jamais d'avoir la solution complète de toutes ses difficultés, il fit de nouveaux efforts pour trouver des chrétiens, et Dieu, qui voyait la droiture de ses intentions, et la soif ardente de vérité qui dévorait son cœur, permit enfin, après mille recherches, qu'il en rencontrât. C'était en l'année kiei-mi (1823). La lumière se fait facilement dans les âmes de bonne volonté; aussi à peine Augustin eut-il entendu quelques explications orales, et lu les livres procurés par les chrétiens, que la religion lui parut claire et certaine. Après quelques jours d'étude, aucun doute ne lui resta dans l'esprit ; Dieu lui accorda le don inestimable de la foi, et il se mit de suite à la pratiquer avec assiduité.
Tel était l'homme que la Providence allait associer à Paul Tieng et k ses compagnons, dans leurs tentatives pour se procurer enfin des pasteurs. Interprète du gouvernement par fonction, il lui était facile de faire la route de Péking ; sa charge le mettait
lu-dessus des soupçons, et sa position officielle lui donnait assez l'influence pour couvrir les démarches des autres. Dès Tannée lui suivit sa conversion, c'est-à-dire en 1824, Augustin fit en îffet le voyage de Péking, en qualité d'interprète de l'ambassade, arrivé en cette ville, il se rendit avec Paul Tieng auprès de révèque et des prêtres, demanda et reçut le baptême, puis, mettant sous leurs yeux le triste état des fidèles de Corée, semblables à des brebis délaissées, en proie h la fureur des loups, il les conjura de pourvoir à leur salut par tous les moyens possibles. Son zèle éclairé ne se borna pas là ; il pensa, et avec raison, qu'une supplique adressée directement au Souverain Pontife, au nom de tous les chrétiens, ses frères, pourrait hâter la réalisation de leurs communs désirs, et il écrivit, cette année-là même, suivant les uns, ou plus probablement une des années suivantes, une lettre au Pape, dans laquelle lui dépeignant la misérable situation de la chrétienté, il le conjurait de leur tendre la main, et de lestirer de l'abîme.
Nous verrons plus tard que cette lettre eut son effet. De son côté FEvéque de Péking touché des efforts constants de ces pauvres orphelins, promit de leur accorder enfin un prêtre. Tannée suivante. C'était au cinquième voyage de Paul Tieng. Les arrangements furent pris, et on fixa l'époque du rendez-vous à Pien-men, ville frontière de la Chine. Les Chrétiens accueillirent cette promesse avec une joie indicible. Tous les préparatifs se firent avec empressement, et, au temps convenii, on se rendit à Pien-men pour recevoir et introduire Tenvoyé du Seigneur. Mais une nouvelle épreuve devait désoler la patience de nos pauvres néophytes. Arrivés au lieu fixé, les courriers ne rencontrèrent pas le prêtre : personne n'y était venu. Comment décrire leur désappointement H leur tristesse? Paul Tieng, qui était à leur tête, ne pouvant leviner la cause de ce contre-temps, poursuivit la route jusqu'à Péking, et vit que les déplorables circonstances dans lesquelles la chrétienté de Chine se trouvait elle-même à cette époque, ivaient mis Tévêque dans l'impossibilité absolue de tenir sa prouesse.
Paul ne se découragea point cependant, et de concert avec Augustin Niou, il travailla à faciliter de plus en plus les commulications annuelles, et à multiplier pour l'avenir les chances de éussite. Leur projet était de s'associer quelque homme sûr et évoué parmi les valets habitués de l'ambassade ; mais malheueusement aucun d'eux n'était chrétien. Après mûre réflexion ils îtèrent les yeux sur Charles Tsio, alors païen, qu'ils avaient
un peu connu dans le voyage, et dont le caractère bon, droit, ferme et désintéressé, semblait promettre une prompte et sincère conversion. Il était originaire du district de Hoi-iang, province de Kang-ouen. A Tâge de cinq ans il perdit sa mère, et peu après, les petites ressources de sa famille étant épuisées, il quitta la maison paternelle, se fit raser la tête et recevoir parmi les bonzes, chez qui il passa quelques années. Rentré dans la vie commune, il se plaça d'abord comme domestique dans diverses maisons, puis, à Tâge de vingt-trois ans, il se fit admettre au nombre des valets attachés à l'ambassade de Péking, et parvint à ramasser un petit pécule, dont il usa pour venir en aide à son père et à son frère. Son bon caractère le faisait remarquer entre tous ses compagnons, et lui avait gagné la confiance générale.
Charles Tsio avait environ trente ans quand Paul songea à le convertir. On le fit donc appeler secrètement dans une maison chrétienne, et Augustin Niou se chargea de lui faire les premières ouvertures au sujet de la religion. Il fut un peu interdit d'abord et ne comprit rien à ce qu'on lui disait ; mais après quelques jours d'instructions suivies, son esprit s'ouvrit à la lumière de la foi, et il promit de pratiquer tout de bon. Quelque temps après il se mit en route avec Augustin pour Péking, s'y présenta aux prêtres, et eut le bonheur de recevoir le Baptême, la Confirmation et la sainte Eucharistie. De retour en Corée, il ne se contenait pas de joie, et se faisait remarquer entre tous les néophytes par son humilité, sa patience, son amour ardent envers Dieu, et sa charité envers le prochain, qu'il soulageait par ses aumônes autant qu'il était en son pouvoir. Il lit tant d'efforts auprès de sa femme, qu'il parvint à surmonter ses répugnances, la convertit, et en fit une excellente chrétienne qui ne se démentit pas jusqu'à sa mort. Cet homme vraiment dévoué rendit, dans son humble condition, de très-grands services a la chrétienté; il contribua beaucoup par son activité et son zèle, à l'introduction des missionnaires, et son nom ne peut plus être séparé de ceux de Paul Tieng et d'Augustin Niou.
En cette même année 1825, nous trouvons encore quelques chrétiens tourmentés et emprisonnés, sans toutefois que la tran- (juillité générale paraisse avoir été sérieusement troublée. Augustin Pai, autrement dit Tseng-mo, natif du district de Tong-tsin, et fils de François Pai, martyr en 1799, était parvenu h se cacher quelque temps lors de l'arrestationde son père; mais étant revenu chez lui, il fut pris et conduit au tribunal de T'sieng-tsiou, où
son père était détenu. On lui demanda s'il était chrétien, et sur sa réponse affirmative, il fut sommé d'apostasicr et de dénoncer ses complices. 11 refusa, fut mis à de violentes tortures qu'il supporta avec intrépidité, lassa par sa patience la fureur de ses ju{^es, et fut jeté dans un cachot séparé de celui de son père. Quand celui-ci fut conduit au supplice, le mandarin permit h Augustin de le voir, et après Texécution lui remit le corps, avec permission d'aller l'enterrer. Augustin après avoir donné la sépulture à son père, profita de l'occasion pour s'enfuir, et afin de se dérober aux recherches, il fit pendant un an le métier de matelot. Il se cacha ensuite pendant quatre ou cinq ans au district de Kong-tsiou. La persécution étant apaisée, il alla s'établir à Kangmoun-i, district de Mien-t'sien, gagnant sa vie par des travaux de menuiserie dans lesquels il excellait, et copiant des livres religieux pour l'usage des chrétiens. Il se fit toujours remar(|uer par une grande ferveur dans l'accomplissement de ses devoirs. Il fut repris, on ne sait à quelle occasion, en l'année eul-iou (1825), et conduit au tribunal de Haï-mi, où on lui fit subir de cruelles tortures. Soutenu par l'exemple de son père et fidèle h ses propres antécédente, il les supporta avec un grand courage. On assure qu'il fut alors condamné à mort ; mais le fait parait peu probable. Dans sa prison, il conquit bientôt l'estime et la confiance de tous, et obtint, après deux ou trois ans, la permission de retourner chez lui, à la charge de se présenter le 1" et le 15 de chaque mois devant le mandarin. Il mourut paisiblement à l'âge de soixante-trois ans, le 26 de la sixième lune de l'année keit'siouk (1829).
Dans cette même prison de Haï-mi se trouvait la veuve Barbe Ha, dont la mémoire est restée en vénération parmi les chrétiens. Née de parents païens au district de Tong-t'sin, elle fut mariée dans celui de Mien-t'sien, et son caractère doux et complaisant engagea un des parents de son mari, à lui faire connaître la religion. Elle l'embrassa avec joie, et se fit bientôt remarquer par ses vertus et sa fervente piété. Devenue veuve, elle s'occupa d'instruire et d'exhorter les filles et les femmes chrétiennes, et n'ayant plus d'autre but que le service de Dieu, parcourut dans tous les sens les différents districts de la plaine de Nai-po, exerçant son ministère de charité et convertissant aussi beaucoup de païennes. Son zèle et son activité à remplir cette fonction de catéchiste, l'ont rendue particulièrement chère aux chrétiens de cette province, dont un grand nombre lui doivent la connaissance de la religion. Dieu, pour récompenser sa foi et ses travaux,
trop étroites, soit plutôt que Ton voulût empêcher les prisonniers de se concerter entre eux et de se soutenir mutuellement, on les dispersa en différents endroits de la ville, même dans des maisons particulières. Presque tous étaient enchaînés et avaient la cangue sur les épaules. D'autres étaient attachés ensemble avec des cordes qui leur liaient le cou et les jambes.
Le gouverneur de Tsien-tsiou était, à cette époque. Ni Koangmoun-i, de la branche des Ni de Sa-pong. 11 suivit un système différent de celui employé dans les persécutions précédentes. Peut-être était-il personnellement moins hostile à la religion ; peut-être aussi, voyant que tous les chrétiens arrêtés étaient des gens du peuple, et qu'il n'y avait parmi eux aucun personnage important, voulut-il essayer d'arriver au même but par d'autres moyens. Quoi qu'il en soit, il évita autant que possible les exécutions capitales, condamnant seulement à l'exil même ceux qui se montraient fermes dans les supplices et refusaient les dénonciations demandées ; ou bien, quand les circonstances le forçaient à prononcer une sentence de mort, laissant les victimes végéter indéfiniment dans les prisons, et s'éteindre, sans bruit, de faim et de misère. Ce système réussit au delà des espérances du gouverneur, car les chrétiens de la province de Tsien-la étaient tombés dans un grand relâchement ; et nous devons avouer que cette persécution de 1827 fut la plus déplorable entre toutes, par la (|uanlité de défections qu'elle occasionna. Jamais, proportion gardée, les apostats ne furent aussi nombreux. Quelques confesseurs cependant ont maintenu par leur constante fermeté l'honneur de la religion. Nous allons nommer ici les plus connus.
C'est d'abord Madeleine Ni, la sœur de Paul Ni de Tsiang-kiei. Née dans un petit village du Nai po, elle fut mariée à André Ni à l'âge de dix-sept ans, et Dieu bénissant cette union, elle en eut sept enfants qu'elle éleva et instruisit avec soin, et dont elle fit d'excellents chrétiens, moins encore par ses avis que par ses beaux exemples. Arrêtée au district de Kok-sieng, au commencement de cette persécution, elle fut traduite devant le juge criminel, dont tous les efforts tendirent à lui faire dénoncer le lieu de la retraite de son frère. Mais Madeleine, comprenant combien de telles déclarations étaient contraires aux devoirs des disciples de Jésus- Christ, supporta avec fermeté et patience les violentes tortures auxquelles elle fut soumise, et n'ouvrit pas la bouche. Les séductions et les promesses ne firent pas plus d'impression sur son cœur. Le juge ne pouvant rien gagner, la condamna h l'exil, et elle fut envoyée à la ville de Paik-t'sien, province de Hoang-hai.
Là, de nouvelles épreuves Tattendaient. Les habitants de ce lieu la poursuivirent de plaisanteries et de sarcasmes sur la cause de son exil ; on ne lui épargna ni les vexations, ni les mauvais traitements, ni les injures. Madeleine n'en continua pas moins la pratique fidèle de sa religion, et supporta tout avec une patience invincible, acceptant d'un cœur soumis et content ce que permettait la volonté de Dieu. Comme elle ne savait pas lire, elle comptait les jours et faisait les exercices du dimanche, sans pouvoir observer les autres fêtes dont elle ne connaissait pas la date. Elle passa ainsi quatre ans, après lesquels une maladie dont elle portait le germe depuis longtemps, la reprit avec violence. Sentant sa fin approcher, elle prit son chapelet, se mit à genoux pour prier, et rendit son âme à Dieu dans cette position, le 12 de la onzième lune de Tannée kieng-în (1830), à Tàge de cinquantetrois ans.
Après celte fidèle servante de Dieu, nous mentionnerons André Kim To-mieng-i. Né au district de Mien-t'sien, de parents chrétiens, il fut dès Tenfance docile à leurs instructions, et fit de rapides progrès dans la piété. Pris à la deuxième lune à Sin- (siek, district de Sioun-tsiong, et conduit au juge criminel de Tsien-tsiou, il refusa constamment d'apostasier et de dénoncer ses frères dans la foi, et malgré la torture et les menaces de mort, resta inébranlable jusqu'à la fin. Il n'est pas absolument certain qu'il ait été condamné à mort. On le laissa languir en prison, où il mourut sans avoir jamais laissé paraître un signe de faiblesse et de découragement, un peu après 1832, à Tàge de cinquante et quelques années.
Nous trouvons ensuite Jean-Baptiste Ni Seng-tsi, de la branche des Ni de Ham-pieng. Descendant d'une famille de mandarins militaires, il habitait le village de Nap-heun-moi, au district de Tek-san, et ne fut instruit du christianisme qu'à Tàge de vingtquatre ans. L'aîné de trois frères, et chargé de la conduite de la maison, il comprit de suite que, dans son propre pays, au milieu de ses nombreux parents païens, le culte des tablettes et les autres superstitions lui seraient un grand empêchement dans le service de Dieu. Il en sortit donc avec toute sa famille et se retira dans les montagnes, afin de pouvoir observer librement les préceptes de l'Evangile. Son petit avoir fut en peu d'années complètement épuisé, et toute la famille eut à souffrir de la faim et du froid. Aussi son père, demeuré païen, ne cessait de le quereller, de l'injurier, et de maudire cette religion qui les avait tous plongés dans la misère. Pour obtenir sa conversion, Jean-Bap-
liste multipliait ses prières et ses exercices de pénitence. Après plus de dix ans, ses eflbrts furent enfin couronnés de succès, et son père se fit chrétien deux ans avant sa mort. Obligé d'émigrer plusieurs fois, Jean-Baptiste s'était enfin établi au district de Ho-san, province de Tsien-la, oii il avait pour principale occupation de secourir les malades et les indigents, et dans les années de famine, de donner la sépulture aux morts abandonnés sur les routes.
C'est dans Texercice de ces bonnes œuvres qu'il fut arrêté, le 23 de la troisième lune, par les satellites de Tsien-tsiou. Bientôt ses deux frères et tous les membres de sa famille, an nombre de treize, furent saisis et consignés, les uns à la prison, les autres chez des particuliers sous caution. Jean-Baptiste comparut au tribunal de Tsien-tsiou. « Qu'a&-tu fait de tes tablettes? » lui dit le mandarin. — Je les ai enterrées. — Tu n'honores donc pas tes ancêtres? — Je puis bien honorer mes parents, mais un morceau de bois coupé sur la montagne peut-il devenir jamais mon père et ma mère? » — On lui demanda ensuite diverses dénonciations, et sur son refus, on lui fit subir Técartement des os des bras plus de dix fois de suite ; ses bras furent brisés, il perdit connaissance, et on le reporta en prison la cangue au cou. Trois jours après, cité de nouveau, il fut encore sommé de faire des dénonciations et reçut plus de Irois cents coups de bâton. Huit ou dix interrogatoires se succédèrent ainsi, et à chaque fois od lui infligeait de nouveaux sui»plices. A la fin, le gouverneur lui dit : « Puisque tu violes la loi du royaume et restes entêté dans tes idées, périrais-tu dix mille fois, tu n'es pas digne de compassion. » Jean-Baptiste était décidé à mourir. On n a pas cependant de preuves authentiques que sa sentence ait été prononcée. Il fut laissé indéfiniment à la prison où, après neuf ans de souffrances et huit mois de maladie, il mourut à Tâge de cinquantehuit ans, le 11 de la quatrième lune de Tannée eul-mi (1835).
Avec Jean-Baptiste Ni avait été saisi le troisième de ses frères, nommé Jean Ni Seng-sam-i. Celui-ci, dans sa jeunesse, avait, selon le désir de ses parents, étudié les lettres, tout en se livrant aux travaux du corps. Aussi copiait-il beaucoup de livres religieux, qu'il vendait ou donnait aux. chrétiens. Il s'occupait en outre de Tinstruction des pauvres fidèles et, quoique son caractère fût naturellement violent et emporté, il avait su se dompter si bien, qu'il gagnait tous les cœurs par la douceur et la charité de ses paroles. Arrêté en 1827, il avait déjà subi de nombreux supplices devant le juge criminel, quand plusieurs prisonniers le
noncèrent comme le copiste des livres pris chez eux. Ce nouveau ef d'accusation devint pour lui la cause de bien des embarras et s souffrances. Traité dès lors comme chef des chrétiens, il fut is un grand nombre de fois à la question, et eut à supporter ts tortures si atroces, qu il en mourut dans la prison, le 14 de neuvième lune de cette même année, à l'âge de trente-trois ans. Avec lui se trouvaient emprisonnés quatre autres confesseurs mt le martyre commença à cette époque, pour ne se terminer le treize ans plus lard. C'étaient Paul Tsieng, Job Ni, Pierre im et Pierre Ni, tous originaires de la fameuse plaine du Nai-po, îrceau et centre de la chrétienté coréenne. Paul Tsieng, dont le nom légal était Man-po, mais qui est plus )nnu sous son nom d'enfant : T'ai-pong, élaitdu district deTekiD,et cousin issu de germain de Pierre Tsieng, martyr en 1801. yant perdu de bonne heure son père et sa mère, il fut élevé lez un parent assez éloigné, et, comme il arrive fréquemment D pareilles circonstances, fut traité en véritable esclave. Son iractère, naturellement doux et complaisant, lui fit supporter vec patience et résignation ces premières épreuves. Plus tard, )rsqu'il put se suffire à lui-même, il quitta le Nai-po, et se retira u district de Liong-tan, dans la province de Tsien-la. Il y emeurait depuis trois ans, lorsque s'éleva la persécution de 827. Paul avait toujours été un chrétien zélé, faisant tous ses fforts pour accomplir exactement ses devoirs, et si avide d'insruction que, quand il ouvrait un livre de religion, il ne pouvait î fermer qu'après l'avoir lu tout entier. Il sentait en son cœur D grand désir du martyre et, de temps en temps, plaçant un illot sous son menton, il disait : « Si je recevais le coup de ibre dans cette position, peut-être pourrais-je sauver mon âme.» outefois, pour ne pas agir avec trop de témérité, il se cacha 'abord. Mais comme il revenait très-souvent dans sa maison, y fut rencontré un jour par les satellites, qui se présentaient m un mandat d'arrêt lancé par le tribunal sur la dénonciation un apostat. Ce mandat portait un autre nom que le sien, et il Jt été facile à Paul de s'esquiver; mais il n'eut garde de manlier l'occasion favorable, et suivit les satellites à la préfecture de iong-lan. Après un interrogatoire, suivi delà bastonnade sur s jambes, on l'envoya à Tsien-tsiou, chef-lieu de la province, à, il eut à subir par deux fois les supplices de l'écartement des > et de la puncture des bâtons, et le mandarin voyant qu'il ne )urrait obtenir de lui ni apostasie ni dénonciation, le laissa en rison jusqu'à nouvel ordre .
Jol) Ni ll-en-i surnommé T'ai-mouii-i, plus connu sous If nom de Ni d'An-ei, était du village deTai-pol, au district de Uong-4sioa. Il fut iastruit de la religion par ses parents, et la pratiquait déjà avant la persécutioD de 1801. A cette époque il fut pris et, apris une détention dont on ignore la durée et les détails, exilé à An^i, province de Kieng-siang. Arrivé au lieu de son exil, mal vu du mandarin et des prétoriens, il fui enfermé dans la prison, ce qui n'a pas lieu ordinairement pour les exilés. De plus, on ne Ini donnait à manger qu'une fois par jour, quelquefois même tous les deux jours seulement, et on alla jusqu'à lui refuser le feu et l'eau. Job demeura ainsi renfermé dans la prison pendant dix ans, exposé à toutes sortes d'avanies et de mauvais traitements. Mais en véritable chrétien, il semblait ne pas entendre les injures, ne pas ressentir les outrages. Son inaltérable résignation parvint à gagner les esprits prévenus, les geôliers devinrent peu k peu moins cruels envers lui e(, k la fin, on lui permît d'aller se loger sous caution dans une maison particulière.
En 1818, sa femme put venir le rejoindre au lieu de son exil, et ils vécurent ensemble' h An-ei, jusqu'à la cinquième lune de l'année 18S6. Job fut mis alors en liberté, el vint s'établirau village de T'ai-p'an, au district d'Im-sil, province de Tsien-la. Il y était à peine installé quand surgit la persécution de 1827. Sa femme t'engageai! à fuir, mais il ne semblait pas entendre ses paroles. Un jourqu'il avait disparu, on le chercha partout, et enfin on le rencontra seul dans un lieu retiré, assis et pleurant à chaudes larmes. Interrogé sur la cause de ses pleurs, il répondit : « Autrefois j'ai manqué une belle occasion d'être martyr, et je regrette vivement de m'éire laissé envoyer en exil. Maintenant n'est-il pas bien triste pour moi d'être dans un lieu retiré et de n'avoir aucune chance de donner ma vie pour Dieu?» Ses soupirs étaient sans doute montés jusqu'au Ciel, car, trois jours après, les satellites de Tsien-lsiou vinrent inopinément l'arrêter. 11 les suivit plein de joie. Dès le premier interrogatoire, le juge criminel ayant connu ses antécédents, le lit battre plus cruellement que de coutume; cl, quelques jours après, le voyant déterminé, prononça la sentence de mon. Job était petit et avait une chélive apparence. Mais sa constance et sa fermeté dans les supplices le firent bientôt remarquer de tous les gens du prétoire, et ils .se disaient : « Nous l'avions mal jugé sur la mine. Cet homme-là est ,un vrai chef de chrétiens. » Job fut donc laissé à la prison en attendant l'exécution.
Pierre Kim Tai-koan-i était d'une famille originaire de Sou-
tani, au district de T'sieng-iang, laquelle avait émigré à T'sieng- Da-tong, district de Po-rieng. Frère aîné de Jacques Kim martyr en 1816, il avait été instruit de la religion dès l'enfance, mais ne la pratiquait guère, et ce ne fut qu'après la mort de ses parents, que par une grâce spéciale de Dieu, il devint plus exact à tous ses devoirs religieux. Voici comment. S'étant établi au district de Kong-tsiou, où il travaillait dans une fabrique de poterie, il avait de très-fréquents démêlés avec sa femme. Un jour qu'ils s'étaient mis en une furieuse colère l'un contre l'autre, Pierre alla dormir dans la chambre intérieure, tandis que sa femme resta à la cuisine pour se livrer au repos. Pierre était dans son premier sommeil, lorsque, croyant entendre la voix de Dieu qui l'appelait, il se leva en sursaut, et vit un tigre emportant sa femme dans la gueule. Aussitôt il poursuivit l'animal, en poussant de grands cris, et parvint h lui arracher sa victime ; elle avait à la jambe une large blessure. Le lendemain il lui dit : « Cet accident est arrivé à cause de nos discordes, mais puisque Dieu a permis que tu aies la vie sauve, il faut d'abord l'en remercier, puis, profiter de notre mieux de cette leçon sévère, nous corriger, pratiquer le bien, et jusqu'à la mort vivre en bonne intelligence. » Ils gardèrent leur résolution, et dès ce moment vécurent tous deux.dans la plus grande concorde.
Chaque dimanche, Pierre exhortait et instruisait non-seulement sa famille, mais tous les gens du village. A la fête de Noël, il ne manquait pas d'aller sur quelqu'une des montagnes voisines, et prenant avec lui l'Evangile et quelques autres livres, il passait la nuit dans les exercices de piété. Un jour qu'il était en oraison sur une de ces montagnes, un gros tigre vint se placer vis-à-vis de lui et se mit à pousser des rugissements. Pierre, sans trop s'effrayer, resta oii il était, fit toutes ses prières à l'ordinaire, puis le jour venant à paraître, descendit tranquillement à sa maison, pendant que le tigre regagnait son repaire. Durant le carême, Pierre était plus assidu que jamais à la prière et à la méditation ; il ne faisait alors qu'un repas, ne prenait qu'une demi-écuelle de riz, qu'il mangeait avec de l'eau froide, sans autre assaisonnement qu'un peu de sel; sa vigueur corporelle n'était en rien altérée par cette mortification extraordinaire. 11 avait dans le cœur un vrai désir du martyre, et, après l'exécution de son frère cadet en 1816, ayant rapporté le billot sur lequel on lui avait tranché la tête, il se le plaçait souvent sous le menton, pendant la nuit, pour penser plus efficacement à la mort.
Pierre avait émigré au district de Ko-san. Quand il apprit.
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en 1827, que la persécution venait d'éclater, il engagea lesamte à fuir pour l'éviter, mais lui-même attendit en paix que Dieumanifestât sa volonté. Une bande de plus de cent satelliies(l) cerna biatôt le village où il se trouvait, et se rua sur les pauvres chrélieni. Pierre, sans s'effrayer, alla en rianl h leur rencontre, et aussilftt, lié de la corde rouge comme les grands criminels, fui conduit pu eux au tribunal de Ko-san. Il semblait se rendre a un fesiin. 0 Suis-tu cette mauvaise religion? lui demanda le mandarin. Je ne suis point de mauvaise religion, mais j'adore seDlement le vrai Dieu du ciel et de la terre. » On le fit mettre ï la aogue, et on l'envoya au juge criminel de Tsien-tsiou, (]ui lui dit : «Toi aussi, tu es de cette mauvaise secte prohibée par le roi et les mandarins; si tu renies Dieu, je le relâche, toi et les enfanu, sinon, tu seras mis à mort, b Pierre fit alors, a haute et intelligible voix, cette admirable réponse qui a été rapportée par des lémoins oculaires de son procès : a Dussé-je mourir sous les coups, je ne puis renier mon Dieu. Ces sentiments ont pénétré ma chair et mes os. Me coupât-on les membres, chaque morceau en resterait imprégné; me broyàt-on les os, chaque fragment les conserverait intacts ; non, dis mille fois non, je ne puis renier mon Dieu. »
Pierre ne redoutait pas plus ses juges qu'il n'avait autrefoii redouté les tigres. Le mandarin, furieux de l'entendre ainsi parler, le lit dépouiller de ses véteraenlsct battre de verges, aussi violemment que possible. Pendant que le sang ruisselait de son corps, Pierre invoquait avec ferveur les saints noms de Jésus et de Marie, el conservait un visage souriant et joyeux. De là, il fut transporté dans une chambre voisine, où il eut à subir de la part des satellites et valets des supplices plus cruels encore ; mais si résolution resta inébranlable. Le lendemain, il comparut de nouveau devant le juge, qui lui demanda ses livres de religion, et le somma de dénoncer ses complices. Sur sa réponse négative, on lui fit subir par trois fois la puncture des bâtons. Pendant celte affreuse torture, Pierre perdit connaissance, et fut reporté à li prison. 11 reprit peu à peu ses sens et, voyant tout sop corps
(1) On s'élonncra peut-élre de voir ainsi de tous calés des snlellilcs sans nombre. Il est certain qu'il y en a énormèmcnl dans le pays. D'ailleurs, on donne habiluellement ce nom à lotis ceux qui tes suivent, car les saie)liles propremenl dits ont souvent sous leurs ordres, chacun deux, tfois m quatre valets qui les accompagnent. M y a en outre d'autres gens que l'on recrute en cas de besoin, pour courir de côté el d'autre, ï peu près coniiM on louerait des bommcs de journée.