CHAPITRE IL
la persécution redouble de violence. — Arrcstalion des missionnaires.
— Leur martyre.
Tandis qoe les chrétiens respiraient un peu« à la faveur de eette trêve passagère, Mgr Imbert, ne croyant plus sa présence nécessaire à la capitale, alla se réfugier en province, dans une
cachette préparée pour lui par quelques généreux néophytes. Celui qui arrangea celle évasion fui André Son Kieng-sic, dont il sera souvent question dans la snile, et sur lequel nous allons donner ici quelques détails. André élail d'une famille du peuple, à Hon^- IsioiJ, dans la plaine du Nai-po. Possesseur d'une belle fortune, et d'un caractère naturellement généreux, il entretenait des relations avec un grand nombre de |>aîens, et venait libéralement au secours de toutes les infortunes. On vantait sa piété filiale, son affabilité. Pendant trente ans de mariage, il n*eut jamais avec sa femme la moindre querelle. Sa maison, malgré le grand nombre d*enfants et de domestiques, avait toujours un air de paix, de calme et de bonne barroonie, qui frappait toutes ses connaissances. Très-entendu dans les affaires, il se chargeai! volontiers nonseulement de celles de ses parents cl amis, mais aussi de celles ■ de la clirétienlé. Dès le temps du P. Pacifujuc, il rendit plusieurs fois de grands services à la mission, sans jamais s'inquiéter du danger qîi'il pouvait courir. En 1838, il fut arrêté avec plusieurs personnes de sa famille, par le mandarin de son propre canton ; mais, voyant que celui-ci cherchait surtout de l'argent, il s'imagina faire une bonne œuvre en apostasiant de bouche, et racheta par une forte rançon sa liberté et celle de ceux qui avaient été saisis avec lui. Revenu dans sa maison, il reconnut sa faute et, pour Texpier, il conçut, au moment oit la persécution de 1S39 éclata, le projet de préparer à ses frais une retraite sûre pour révéque.
Après de longues redicrches, il découvrit un lieu admirablement situé, et en fil de suite rac<[iiisition. Ce petit village, appelé Siang-koi, district de Siou-aien, se trouve à Pexlrémité d'une langue de terre (jui s'avance assez loin dans la mer. Les maisons ne pouvaient èire a|>erçues des bateaux qui longeaient le rivage. Du côté de la terre, une vallée seulement v aboutissait, mais tellement éloignée de tout autre lieu habité, que Ton ne pouvait, pour ainsi dire, avoir par là aucune communication avecTintérieur du
pays. André prit encore la précaution de placer un bateau près du village, pour que révéque pût fuir au b^in. Tout fut préparé à Finsu des chrétiens; deux ou trois seulement furent mis dans le secret. André transporta à Siani,'-koi, par nier, d abord sa laiiiille, puis revint aussilùtaprèsà la capilaie, avec Dominique Kim, |iour amener Mgr Imbert. Celui-ci avait grand besoin de repos; ii partit donc le 3 juin, descendit le fleuve en bateau, puis, par une oavigalioQ d'environ trente lieues, le long de la côte, à iravcrti les nombreux ilôts qui bordent la presqu'île coréenne, il arriva dans cet asile pour soulager un peu son corps fatigué, et rafraîchir son cœor abreuvé d'angoisses. Pendant ce temps, les deux autres prélres, tout en se tenant sur leurs gardes, donnaient encore quelques soins aux chrétiens des provinces.
Vers la fin de juin, quelques jours avant la mort de l'ancien régent Kira Hoang-san, une intrigue de palais mil presque toute l'autorité entre les mains de T'sio-pieng-kon, oncle du roi enfant ; c'était le ]dus grand ennemi des chrétiens. Aussi, dès le 7 juillet, dans une séance extraordinaire du conseil des ministres, un nouveau décret fui rédigé et proclamé au nom de la régente Kim, reprochant aux juges et aux chefs des satellites leur négligence à exterminer les chrétiens, et les menaçant des peines les plus sévères, s*ils ne mettaient désormais plus de zèle dans l'exercice de leurs fonctions.
Les faux frères mêlés aux chrétiens, et en particulier le traître Kim ïe-saing-i, n'avaient pas encore jeté le masque. Toujoui-s le premier aux réunions, il faisait la lecture publique du catéchisme et des livres religieux, exhortait Ions les assistants à tenir ferme, et à supporter patiemment les épreuves (|ue Dieu leur envoyait. 11 avait ainsi capté la confiance d'un grand nombre, et put faire aux mandarins les dénonciations les plus précises et les pius eirconstanciées.
Aussi le dernier décret avait à peine paru, que les arrestations de personnages importants se succédèrent coup sur coup. On voyait que les satellites étaient bien renseignés. En quelques jours, on saisit Charles T'sio, Charles Hien servant de M. Chastan,Paul
Tieng, <(ui gardait la maison de févéque, Augustin Niou, l'interprète du gouvernement, et leurs familles tout entières. Augustin Niou, qui, comme membre de l'ambassade annuelle, rendait de si grands services pour les relations avec la Chine, était dénoncé depuis longtemps ; mais son intimité avec l'ancien régent Kim Hoang-san, frère de la régente, et avec Kim Tsiang-ei, ministre de troisième ordre, Tun des premiers savants du royaume^ était
assez connue pour qiion craignit de meltre U mn\n sur lui. Oo prétend (|ue Kiiii lloang-san, pendant sa dernière maladie, eul avec Augustin de longues et fréfjuentes conlV'rences sur la religion, et fut baptisr })ar lui à l'heure de la niorl. Ouaiil à Kim Tsiang-ei, qui souvent assista h ces conversations, il manifesta alors quelques velléités de se faire chrétien, cl demanda une audience de 1 évéque ; mais, disgracié et exilé lui-même à celle époque, il perdii de vue Tunique chose nécessaire, et mourut en 1857, à Tàge de quarante-cinq ans, sans s*6tre converti. Quelques membres de sa famille sont aujourd'hui chrétiens. Kim Hoang-san étant mort deux ou trois jours après la proclamation du décret du 7 juillet, Augustin fut Immédiatement arrêté.
On décida, en même temps, l'exécution publique des quelques chrétiens dont les p^oc^s venaient iTètre terminés, et le 10 de la sixième lune, ii) juillet, huit nouveaux martyrs furent décapités en dehors de la |>etite porte de l'ouest. Le chef de celle généreuse iroupe fut Jean Ni Kieng-sam-i. Frère cadetd'Auguslin >i, décapité à la (juairième lune, Jean avait été converti avec lui, et s'était fait tellement remarquer par sa droiture, son dévouement et sa piété, que, peu de temps après sa conversion, les chrétiens radjoignirent à ceux de leurs chefs chargés de l'Importante mission des voyages à Péking. C'est dans cette ville qu1l reçut le baptême. Dès son retour, il s*astreignit à une abstinence complète de viande, et, n'étant pas encore marié, renonça à toutes les espérances du monde, et résolut de vivre dans le célihal. On admirait surtout son recueillement exiraordinaire; rien ne pouvait le distraire de son union inlinie el conlinuelle avec Dieu. Pris à la deuxième lune avec toute sa famille, il eut à subir les mêmes interrogatoires et les mêu)es supplices que son frère atné, montra la même fei-meté héroïque et, après cinq mois de souffrances, porta entin sa lète sous la hache, dans la quarantecinquième année de son âge. Venaient ensuite Madeleine Ni de Pong-t*sien, âgée de trente et un ans, vierge; Thérèse NI, tante paternelle de Madeleine, veuve, âgée de cinquante-deux ans; Marthe Kim Pon-p'ieng-tsip-i, veuve, Agée de cinquante-trois ans, et notre illustre Lucie Kim, tille de Pan-moul-tsip-i, vierge, âgée seulement de vingt-deux ans.
Les trois antres furent : Anne kim, Rose Kim et Marie Oueu. Anne Kim, veuve, mère <le Ouen-lai, née de parents chrétiens à la capitale, pratiqua toute sa vie les vertus de son état et supporta patiemment les épreuves de la pauvreté. FJle vivait près de la maison de Jean Ni Kieng-sam-i, et les deux familles semblaient
par leur harmonie iiVn former qu'une seule. Arrélée avec lui, elle ne se démentil pas dans les supplices, el t'ul décapitée à Tage de cinquante et un ans. Rose Kim Kam-kol-lsip-i, veuve, n*éuil devenue chrétienne qu'après la mort de son mari. ËUe avait converti sa mère et son frère, et vivait avec eux dans la pratique euete de tous ses devoirs. Prise à la onnème lune de Tannée mon-sioul (1838), avec Pierre Kouen, elle invoqua à Finstant les noms de Jésus et de Marie, pour obtenir la force de confesser sa foi jusiju'au marlvre. Les supplices qu*elle eut h subir dans les deux tribunaux ne la tirent pas taibiir, et elle cueillit enlin la palme si désirée, après huit mois de prison, étant alors âgée de cinquante-six ans.
Enfin, la dernière victime de cette journée fut la jeune vierge Marie Ouen, âgée de vingt-deux ans. Ayant perdu dès renfance son père et sa mère, elle quitta la province et vint chez des parents de la capitale, où elle gagnait sa vie par des travaux d'aiguille. Elle avait &it yœu de garder la virginité et donna toujours Texemple d*ttne gravité au-dessus de son âge, jointe à une parfaite égalité d'âme. A la deuxième lune, quand les satellites entrèrent dans sa maison, elle put s'enfuir d'abord, mais des ^ens qui la connaissaient, l'ayant renconlréesur la route, la firent arrêter. Pendant un quart d'heure environ, elle lut loiilc déconcertée el comme hors d'elle-même. Mais bientôt la pensée (|iie rien n'arrive en ce monde que par la volonté de Dieu lui rendit son calme ordinaire. Dans les deux tribunaux tous les moyens furent mis en œuvre pour obtenir son apostasie. La douceur, les caresses, les promesses ne lui firent aucune impression, et la violence des tourments la trouva plus inébranlable encore. Mise à la torture presque à chaque séance, elle conservait sa présence d'esprit et répondit toujours avec calme et dignité. Dans la prison, elle eut cruellement h souffrir de la faim et de la soif, et lui prise de la peste couranlc. Knlin, après cinq mois de délenlion, elle eut le bonheur de sii^aier de son sang le contrat de ses chastes uoces a\ec l'Agneau de Uieii.
Cependant Mgr lnil)ert, dans sa retraite, apprenait jour par jour les graves événements qui se succédaient non-seulement ii la capitale, mais aussi dans les provinces. La position devenait des plus critiques. Dans cette extrémité, il jugea qu'il fallait appeler ses deux missionnaires pour conférer avec eux. Les roules étaient devenues fort dangereuses, mais André Son, le généreux hôte de Sa Grandeur, se chargea de les amener dans son bateau. Le 24 juillet, à minuit, il revint avec M. Ghastan; puis il repartit
chercher M. MautMint auquel il poriait la leltre suivante de Monseîpeur :
« Bien cher confrère, M. Ghastan est arrivé avant-hier à minuit. Deo gratias. Votre catéchiste Jean est venu hier m'apprendre que tout est perdu, et qu*il ne manque plus que nous pour lermincr la
fête. Les satellites se répantlenl dans ies campa^i^ncs pour nous arrêter. Il faut se livrer et payer de sa personne, au moins l'un de nous, el les deux autres sortir du royaume. Ainsi, venez de suite, car plus nous difiV'rons, plus il y a de dauj,'er. Venez vile, veuez vite. Je fais partir une barque pour aller vous rencontrer. »
M. .Maubant obéit de suite à cette invitation, et rejoignit ses confrères dans la nuit du 29 juillet. Nous ne savons pas en détail ce qui se passa dans cette réunion, et quelles mesures y furent prises. I3ne lettre de M. Maubant nous apprend que Tévéque voulait renvoyer les deux prêtres en Chine, par mer, et rester seul victime de la persécution. Mais outre que ces généreux missionnaires ne pouvaient pas consentir h quitter le pays dans de telles eireonslauees, le danger évident de mort pour les bateliers qui aiii aient tenté de les jeter sur les côtes de la Chine ou de la Mandcliourie, lit abandonner ce projet.
Dès le lendemain 30 juillet, ils se séparèrent, avec la consigne à chacun d'être prêt à tout événcmeDi, et de se cacher aussi bien quepossible, en attendant ([uela situation, mieux connue, permit à l'évéque de donner une décision définitive. Malgré la difficulté des temps et les dangers de toute nature, MM. Maubant et Chastan crurent devoir céder aux vœux ardents de trois petites chrétientés par où ils avaient à passer, et furent occupés une dizaine de jours à leur administrer les sacrements.
Le ;il juillet, les satellites se portèrent à Sou-ri-san, village chrétien à cimiuante lys de la eapitale, composé de plus de soixante personnes. rran(,'ois Tsoi T'sionn-i, père du prêtre Thomas T'soi, alors élève à Macao, en était comme le chef. François, né à Ta-ri-kol, au district de Hong-tsiou, était le dernier de six enfants. Sa famille, fort riche, avait été Tune des premières converties quand r£vangile pénétra en Corée ; aussi pratiqua-t-il la religion dès Tenfance. Mais bientôt, voyant quil rencontrait dans son pays natal trop d'obstacles au salut de son Ame, et ne pouvant d'ailleurs déterminer ses atnés à quitter la maison paternelle, il partit sans rien dire à personne, en laissant seulement une lettre d'adieu. La lecture de celle lettre lit une grande impression sur tous ses frères, el de suite ils envoyèrent à sa recherche. De retour k la maison, François insista plus que jamais sur la nécessité où
Us étaient d'émigrer pour sauver leurs Ames, et parla si bien que le départ fut décidé sur-le-champ, et exécuté peu de mois après. H sauva ainsi toute sa famille qui, sans cela, n*eût jamais pratiqué franchement le christianisme. A peine étaient-ils arrivés à la
capitale, qu'ils furent exposés à de graves vexations de la part des païens, et peniircnl presque toute leur fort une. Quelques-uns de leurs amis, très-riclies et très-puissants, s'offrirent à les mettre pour toujours à l'abri de ces persécutions, en en punissant les auteurs. Mais François et ses frères, pour obéir à Tordre de Jésus- Càrist et imiter son exemple, refusèrent de rendre ainsi le mai pour le mal, et ils préférèrent se retirer dans les montagnes. Là, appliqué à tous ses devoirs, François instruisait ses enfants, lisait constamment les livres de religion, et quoique bien pauvre luimême, trouvait encore moyen de faire l'aumône à ceux qui étaient dans le besoin. Tous Taimaient et l'estimaient. On écoutait avec joie ses exhortations, et plusieurs venaient de très^loin pour Tentendre.
Douze ans plus tard, son fils le P. Tlionms T'soi, écrivant à M. Legrégeois, directeur du séminaire des Missions étrangères, donnait sur François les détails suivants :
« Quoiqu'il n'eût reçu que bien peu d'instruction, mon père puisait dans de fréquentes méditations, dans de pieuses lectures, une charité ardente, et une connaissance admirable de nos mystères. Dans le travail comme dans le repos, à la maison comme à la campagne et en voyage, partout et toujours uni à son Dieu, il ne s'entretenait que de religion et de piété. Ses paroles étalent si fortes, si simples, si persuasives, qu'elles pénétraient tous les cœurs d'amour pour Dieu, et d'admiration pour son serviteur. Son zèle pour la gloire du divin Maître s'alliait à une tendre charité pour le prochain. Lorsqu'il allait au marché, il achetait ce qu'il y avait de plus vil et de plus mauvais, et à ceux qui l'en blâmaient il faisait cette réponse : « Comment pourraient vivre ces pauvres gens, s'ils ne trouvaient pas d'acheteurs pour les denrées de rebut ? » Cette charité grandissait et devenait héroïque dans les temps de calamités. Les moissons furent, une année, détruites par les eaux. Les gémissements et le désespoir étaient universels comme la misère. François seul, au grand élonnement des fidâes eux-mêmes, montrait un visage aussi serein que de coutume, t Pourquoi, disait-il, s'abandonner ainsi à Taffliction? Est-ce « que tous les événements ne viennent pas de Dieu ? Si vous croyez « à sa paternelle providence, pourquoi donc attrister vos cœurs?» Dans la famine, il se multipliait et pourvoyait à tous les besoins
j, U. — L'ÂCUSE de CORÉE. 11
des malheureux. Lorsqu'arrÎTait la cueillette des fruits, il ftisait choisir et mettre en réserve pour les pauvres tout ce qu'il y avait de meilleur. Quoique sans cesse occupé de bonnes œuvres, il ne
négligeait ni ses frères, ni sa mère qu'il eiiioura toujours de la plus tendre piété filiale, ni ses serviteurs, ni sa maison, oii les prières et les lectures pieuses se faisaient en comiuuo ei à des heures réglées.
« Créé catéchiste dans la tourmente de 1839, il trouva une ample matière à son zèle. La ville de Séoul était alors décimée par la persécution et par la faim. François recueillit d abondantes aumônes, eihorta, supplia les chrétiens de son village, et vola avec eux ensevelir les corps des martyrs, et secourir ses frères malheureux. A son retour dans sa famille, il crut que le moment était venu de la préparer au martyre. Il était tout enlier à ce saint devoir, lorsqu*un jour les satellites se présentèrent à sa porte, bien avant le lever du soleil. François s'avance à leur rencontre, et leur dit tranquillement : « D'où venez-vous? — De Séoul, » répondent les satellites. — « Pourquoi avez-vous lanl tardé? Depuis longtemps « nous vous attendions avec impalience : nous sommes tout prêts, « mais l'aube ne paraît pas encore ; reposez vos membres fatigués, « fortiiiez-vous par un peu de nourriture, et bientôt nous partirons « tous en bon ordre. » Cet accueil remplit d'admiration les satellites, qui s'écrient avec une espèce d'enthousiasme : « Gelui-d et tous « les siens sont vraiment chrétiens! Gomment pourrions-noos « craindre de leur part une tentative de fuite? nous pouvons bien « dormir en paix. » Là-dessus, ils s'endorment profondément. Pendant ce tem[)s, François anime les chrétiens au martyre, et Marie, son épouse, prépare la table ]»our les satellites. Le repas achevé, François offre à chacun d'eux des vêtements. Tous les membres de la famille se réunissent, au nombre de quarante, et le départ commence. En tête marchent les hommes avec leurs fils aînés; viennent ensuite les mères avec les enfants à la mamelle; les satellites ferment la marche. On était alors au mois de juillet; la chaleur était accablante : la troupe .s'avançait lentement, et de ses rangs s'élevaient les cris des petits enfants fatigués. Sur la route, c*étaienldes malédictions et des imprécations, quelquefois des gémissements de pitié, qui accueillaient cette légion de martyrs. Mais la voix de François, qui ouvrait la marche, couvrait ces clameurs, et communiquait à tous Tintrépidité dont il était animé. « Courage, mes frères, • s'écriait-il ; a voyez l'ange du Seigneur, une « verge d*or à la main, mesurant et comptant tous vos pas. Voyez t N. S. Jésus-Christ qui vous précède avec sa croix au Calvaire ! »
€ C'est au milieu de ces ezhorlations brûlantes de ebarité, que nos cbrétiens arrivèrent à bi capitale. La vue de ces béros, qui marcbent au supplice comme à une féte, la vue de ces enfants serrant de leurs petits bras le cou de leur mère, provoquent les malédiclions des païens, qui n'épargnent aux confesseurs ni les coups de bâton, ni les pierres, ni les injures. « 0 scélérats! ô ira- « pies ! » s'écrient-ils ; « comment osez-vous courir h la mort « avec ces tendres enfants?» Enfin les prisons s'ouvrirent devant ma famille, pour la soustraire h ces imprécations ; mais ce fut pour ia jeter au milieu des voleurs, et la charger de lourdes chaines.
« Dès le lendemain, François parut devant le tribunal, et fut appliqué à la torture. Comme le juge le pressait d'apostasier : « Ifalbeureux, ti répondit-il, « vous osez m'ordonner un parjure! « Si rinfidélité envers Tbomme est un crime, que sera Tinfidélité «envers Dieu? » A cette réponse, ses jambes et ses bras sont décbirés et broyés; cent dix coups de rotin font voler ses cbairs en lambeaux. Enfin, lorsque tout son corps est labouré de plaies et couvert de sang, on le rapporte à la prison. Quelques autres chrétiens comparurent h leur tour, et subirent d atïreux tourments; à demi morts et n'ayant plus l'inlelligence de leurs réponses, ils balbutièrent une formule d'apostasie dictée par les juges.
« La première question étant terminée, les juges et les satellites se rassemblèrent dans le prétoire, et firent venir François. < Voilà, » lui dirent-ils, « un livre de ta religion; désireux de « t'entendre, nous nous sommes réunis ici pour que tu nous lises « quelques pages. » François accueillit avec bonbeur cette proposition, et souriant de plaisir, comme s'il eût été invité à un festin splendide, ouvrit le livre et se mit à lire avec tant d'onction et d enasion de cœur, que tous les auditeurs saisis d'admiration se levèrent spontanément, et louèrent la roligiou qui inspire une joie si libre et si pure au milieu des plus horribles tourments. Lorsque le confesseur eut fini, ma chère mère fut invitée h continuer la lecture. Comme elle le refusait, en prétextant son ignorance : « Comment se fait-il, » s'écrièrent les juges, « que la femme d'un t si grand catéchiste ne sache pas lire ? »
L'apostasie des compagnons de François eut le plus fâcheux effet. Tonte la troupe fut découragée, et le plus grand nombre de ceux qui n'avaient pas encore comparu, faiblirent même avant d'être mis à bi torture. On assure que le juge ne leur adressa que des questions ambiguës, auxquelles ils firent des réponses équivoques ou insignifiantes, qu'on se hAta d'interpréter comme
une apostasie formelle. En quelques jours, tous, saaf trois, forent
mis en liberté, et le juge arriva k son but, qui était de se débarrasser d'eux aussi rapidement que possible. François et sa temme, dont la fermeté était demeurée inébranlable, et qui d'ailleurs étaient trop compromis par le fait d'avoir envoyé leur fils à Téirauger, furent déposés à la prison ; et avec eux une courageuse chrétienne nommée Emérence Ni, qui avait imité leur constance.
Donnons ici quelques détails sur ces deux dignes servantes de Jésus-Christ. La femme de François T'soi, Marie Ni, née au district de Uong-tsiou, était de la famille de Louis de Gonzague Ni, martyr en 1801. Mariée à TAge de dix-huit ans, elle suivit François à la capitale et dans ses autres émigrations, et partagea toutes ses souffrances, avec le plus entier dévouement. Jamais aucune plainte, aucun murmure ne sortit de sa bouche. Plus d*une fois, dans les montagnes, elle vit ses jeunes enfants épuisés de faim et de fatigue. Miiid isaiit alors les angoisses de son cœur maternel, elle savait trouver des paroles d eii( ouragement, leur rappelait la brièveté de cette vie, Télernité de la vie future, et leur mettait sous les yeux les exemples de N. S. Jésus-Christ. Au tribunal des voleurs, elle eut à subir des tortures atroces ; on la frappa de plus de trois cents coups de bâton; mais elle ne faiblit pas un instant devant le mandano, et fut reconduite à la prison. C est seulement alors que, voyant près d'elle ses cinq enfants qu'elleallait laisser seuls et sans soutien, elle sentitses entrailles maternelles vivement émues, et s'imaginant qu*elle devait, coûte que coûte, se conserver la vie pour ne pas les esposer au danger de perdre leur ftme, elle eut la foiblesse de prononcer un mot d'apostasie. Malgré cela, elle ne fnt pas relâchée, mais transférée au tribunal des crimes. Tous les chrétiens l'exhortèrent h réparer sa faute, et Dieu donnant retlicaeilé à leurs paroles, elle lit franchement sa rétractation devant le juge qui, désa|>pointé et furieux, la fil battre plus violemment que jamais. Mais elle trouva des forces dans son repentir, et, pour se mettre à l'abri d une tentation trop dangereuse, elle renvoya ses enfants en leur disant : « Allez tous maintenant. N'oubliez jamais Dieu et la Vierge Marie. Vivez en bonne intelligence. Quelques difficultés que vous rencontriez ne vous séparez pas, et attendez le retour de votre frère atné ( I ). » Dès lors, elle fut plus tranquille, et accepta avec résignation la mort du plus jeune de ses fils nommé
(1) Pour réaliser le vœu de leur mère, les quaire frères s'établirent ensemble quelque temps dans un village; et leur frôre, le P. Tîioma» Tsoit a son retour, alla pendant deux ans fixer sa demeure parmi eux.
Etienne, encore à la mamelle, que son sein épuisé par les supplices ne pouvait plus nourrir. Cet enfant prédestiné mourut de faim dans la prison, et s'envola au ciel grossir le nombre des Saiots Innocents, comme lui martyrs de Jésus-Christ.
Emérence Ni, sœur de Pierre Mi Sioun-pin-i, d'une fàmille boonéte du district de Niei-san, avait été mariée à nn païen. Mais à Tâge d'environ vin^t ans, ayant entendu parler de la religioD chrétienne par son frère, elle y crat de tont son cœnr, s^atetint dès ce moment de toutes superstitions, et se mit k garder les jeûnes et abstinences de TEglise. Son mari, s*en étant aperçu, entra dans une grande fureur, et Faccabla de mauvais traitements; souvent il la frappait au point de lui enlever l'usage de ses membres. Un jour, au milieu des froids et des neiges de l'hiver, il la dépouilla de ses habits, la suspendit en plein air, et • la laissa ainsi pendant phisieiirs heures. Ces épreuves durèrent cinq ou six ans, mais Emérence, ferme dans sa foi, endurait tout avec douceur, et conservait un caractère humble et obéissant. Sa fidélité à accomplir les devoirs de la piété filiale envers son beau-père et sa belle-mère, faisait Tadmiration de tous ceux qui la connaissaient. Profitant de chaque occasion pour faire comprendre à son mari la vérité du christianisme, elle eut enfin le bonheur de le convertir. Les deux époux émigrèrent ensemble dans les montagnes pour pratiquer plus librement la religion, et Emérence vit son mari, baptisé à Fheure de la mort, expirer dans les sentiments de lu foi la plus vive. Devenue veuve, elle se retira auprès de ses frères, avec son jeune fils. A la persécution de 1839, elle refusa de fuir pour éviter le danger, et fut prise avec les autres chrétiens à Sou-ri-san. Eu montant à la capitale, elle fit évader son fils, puisse présenta courageusemeul au tribunal où elle subit à plusieurs reprises, sans ouvrir la bouche, les plus cruels supplices. Son corps avait été mis dans un état affireux, et, comme les autres chrétiens la plaignaient et cherchaient à la consoler, elle leur dit : « Par mes propres forces que pourrais-je supporter? mais avec le secours de Dieu, je puis tout. Ne savez-vous donc pas que de grandes souffrances procurent un grand bonheur?» Bientôt ses chairs menrtriesse corrompirent, et il s'y engendra quantité de vers. La faim et la soif vinrent encore augmenter ses souffrances, et Irois jours après le dernier interrogatoire, elle mourut dans la prison ii l'âge de trente-DCuf ans.
Cependant, grâce aux manœuvres des traîtres et aux révélations des apostats, tous les secrets des chrétiens avaient été
dévoilés, et te présence des trois Européens n'étâit pins ignorée
de personne. Un décret de prise de corps fut porté contre eux par le gouvernement, et une grosse réconapense promise à celui qui les arrêterait. Kim le-saing-i, le faux frère, s'offrit h les livrer, si on lui donnait les hommes nécessaires, ce qui fut accepté avec joie. Cet individu aussi rusé que méchant, s'attendait à rencontrer des difficultés, et par le fait, révéque, s'il n'était trahi, poavait demeurer longtemps, sans le moindre danger, dans son asile. Les deux missionnaires de leur côté avaient aussi trouvé des retraites sûres.
le-saing-i, descendu en province, alla visiter quelques-uns de sea^ anciens amis chrétiens et leur dit : « A te capitale, nos frères les plus éclairés ont développé les vérités de te religion devant
. les mandarins. Par la grâce de Dieu, les magistrats, les ministres eux-mêmes ont ouvert les yeux, et, si l'Evangile leur est convenablement expliqué, tous sont disposés à le recevoir. Le temps de In liberté est enfin arrivé, et quand l'évéque ou les prêtres se présenteront, toute la cour va certainement se faire chrétienne. Je suis porteur d'une lettre de Paul Tieng pour révéque : indiquez-moi donc où il est. » Deux néophytes trompés par ces paroles, dirent que probablement André Tsieng connaîtrait sa demeure, et le traître, suivi des satellites, se fit conduire immédiatement chez ce dernier. André Tsieng Hoak-ieng-i, natif de Tsieng-san, était un excellent chrétien qqi avait perdu sa petite fortune en quittant son pays natal pour pratiquer plus librement sa religion, et s'était dévoué au service de la chrétienté. 11 avait pris beaucoup de peines, avec André Son, pour préparer un refuge à révéque, et il était effectivement dans le secret. Malheureusement sa simplicité passait toutes les bornes, et Dieu permit qu'il fût rencontré par les émissaires de Satan. Leur récit, qu'il ne songea nullement à mettre en doute, le transporta de joie. Cependant pour ne pas se compromettre, après y avoir songé toute te nuit, il dit qu'il irait seul aux informations. Pressé d*y aller en compagnie des envoyés, il y consentit enfin, à condition que ceux-ci resteraient à mi-route» et avec te détermination de ne pas pousser plus loin, si les autres le suivaient. Il partit donc avec Kim le-saing-i seulement; celui-ci s'arrêta à quelques lys de la résidence de l'Evêque, et André alla seul trouver Mgr Imbert, aïKjuel il raconta ce qui s'était passé. « Mon nis, lui dit le prélat, lu as été trompé par le diable. » Puis, réfléchissant que le traître était presque à la porte, que la fuite était devenue impossible et ne servirait qu'à faire torturer les
dirétiens qui, tout consternés, reniouraieDt et le suppliaient de leur sauver la vie, il prit la résolution de se livrer. Ceci se passait dans la nuit du 10 août, féte de saint Laurent, patron du saint évèque. Le matin, il célébra la messe pour la dernière fois, et écrivit à HH. Haabant et Ghastan la lettre suivante :
« J. M. J. il août. Mes chers confrères, Dieu soit béni ! et « que sa très-sainte volonté soit faite! Il n'y a plus moyen de «t reculer. Ce ne sont plus les satellites qu'on envoie à notre « recherche, mais les chrétiens. André Tsieng est arrivé ii une « heure après minuit. On lui a raconté les plus belles raert veilles, et le pauvre homme a promis de m appeler. Cependant ff cachez-vous bien, jusqu'à nouvel avis, si je puis vous en t donner. Priez pour moi.
« Laurent'Josepb-MarieliiBBRT, évêquê de Capse, »
Il fit ensuite an petit paquet de ses habits et de quelques objets nécessaires, défendit que personne raccompagnât, et se mit en marche pour se rendre au lieu où le traître attendait. A quelque distance plus loin, il rencontra les cinq satellites, et obtint d'eux que le pauvre André qui voulait le suivre fût renvoyé dans sa famille. En route, Mgr Imbert annonça la parole de Dieu aux satellites, et à une vingtaine d'autres personnes que la curiosité avait attirées sur son passage.
On le dirigea de suite vers la capitale. Arrivé aux portes de Séoul, il fut lié de la corde rouge, dont on se sert pour garrotter les criminels d*Ëtat, et remis entre les mains du grand juge qui le fit déposer d'abord à la prison des voleurs, auxquels le prélat eut, comme son divin Maître, la honte d*étre assimilé. Les interrogatoires commencèrent de suite ; malheureusement nous en savons fort peu de chose. On fU subir à Mgr Imbert le supplice de la courbure des os, pour qu'il dénonçât la retraite des autres Européens, puis on lui demanda : « Pourquoi ètes-vous venu ici? — Pour sauver des âmes. — Combien avez vous instruit de personnes? — Environ deux cents. — Reniez Dieu. » A cette parole, l'évèque, frémissant d'horreur, éleva fortement la voix et répondit : « Non, je ne puis renier mon Dieu. » Sachant bien qu*il n'en pourrait rien obtenir, le juge le fit reconduire à la prison, après les bastonnades ^*usage.
Ne pouvant rendre compte en détail de tous les interrogatoires qu'eurent à sobir les nombreux chrétiens, arrêtés quelques jours avant Mgr Imbert, nous dirons quelques roots seulement des
trois prisonniers les plus importants: Paul Tieog, Augustin Nioa« et Charles Tsio. Ils étaient clairement connus pour les introducteurs des étrangers en Corée, et avaient été dénoncés et saisb comme tels; toutefois, dans les premières séances, les mandarins ne purent leur arracher un seul mot k ce sujet. Ce ne fut qu'après ran cstaiion de l'évéque qu'ils parlèrent librement de tout ce qui s'élait passé.
Paul Ticnfç, compagnon fidMc du prélat, ne l'avait pas quitté un instant pendant son si'joiir à la capitale, mais quand Mgr Imbert se fut réfugié en province, Paul dut rester pour garder la maison. Prévoyant bien que les satellites ne tarderaient pas à paraître, 11 prépara, de concert avec quelques autres chrétiens, une apologie de la religion pour la présenter aux mandarins, ce qu'il fit le lendemain de son arrivée en prison. Trois jours après, il subit son premier interrogatoire devant le grand juge criminel, (|i)i lui dit : « Pourquoi ne suis-tu pas les usages de ton pays, et non content d'avoir adopté toi-même la religion d*un royaume étranger, veux-tu encore en infatuer les autres? — Tous les jours, » répondit Paul, « nous recevons pour notre usage les objets précieux des pays étrangers; est-il juste de rejolei' In religion chrétienne, la religion véritable, par cela seul (|u'elle vient d'un autre royaume? Tout homme, (juel qu'il soit, n'esl-il pas tenu de la pratiquer? — Tu loues exclusivement la religion des étrangers; prétends-tu donc que le roi est coupable de la prohiber? — A cela je ne veux rien répondre, je n'ai qu*à mourir. » Le juge lui demanda rexplication détaillée de son apologie, puis il lui dit : « Tes paroles seraient-elles justes, tu as tort de réunir le peuple pour lui enseigner ce que le roi défend. » Et en même temps il lui fil broyer les bras et les jambes à coups de bftton, et le renvoya h la prison. Ces supplices atroces furent renouvelés dans six interrogatoires successifs. Au troisième, il fut confronté avec Tévéfjue, et au sixième il fut tourmenté plus violemment encore, parce qu ou voulait à tout prix connaître le lieu de retraite des prêtres.
Augustin Niou, au moment de son arrestation, avait eu à soutenir, de la part de ses proches, un assaut pénible pour la nature. Son frère aîné et beaucoup de ses parents païens rassemblés le conjuraient de dire seulement un mot afin de demeurer libre ; mais il eut la force de repousser cette tentation et fut conduit devant le juge criminel. Celui-ci essaya d'abord de Tamener à l'apostasie par de douces paroles, mais voyant qu'Augustin ne réootttait pas, il le fit garrotter et lui dit : « Toi qui recois des
appointements du roi, oses-tu bien faire ce qu'il prohibe? De qui as-tu appris celte religion? Qui as~tu endoctriné? Remets tes livres entre mes mains. — J'ai été converti, » répondit Auf^ustin, « par Paul Ni décapité pour la foi il y a douze ans; mais je n'ai pas même réussi à instruire ceux de ma maison; à plus forle raison, n*ai-je pu le faire pour d'autres. Quant aux livres, je n'eu ai pas. — 11 D*y a pas une seule maison (pii nit autant de livresque la tienne, et tu dis ne pas en avoir? » Et de suite, il lui fit donner h question à cinq reprises différentes. Auparavant, Augustin tremblait à la seule pensée des supplices; depuis son arrestation ses craintes avaient disparu.
L'évéque venait d'être pris et la présence des autres prêtres était bien connue. Dans le prétoire on débitait sur eux mille calomnies, et on avait dos soupçons élrani^es sur le motif qui les avait amenés en Corée. Le juc^e demanda donc ([uelques explications à Ani^ustin. Celui-ci profila de l'occasion pour rélulerces stupides calomnies, et dit : « L'unique raison de la venue des docteui*s européens dans noire royaume, c'est d'étendre la gloire de Dieu, et d'apprendre aux hommes à Thonorer par l'observation des dix préceptes, et à sauver leurs âmes. En préchant cette doctrine, ils font éviter les peines éternelles de Tenfer après la mort, et jouir dans le ciel d'un bonheur sans fin. Hais com* ment ponrraient-ils persuader aux autres cette suprême sagesse, sMIs n'étaient les premiers appliqués au bien ? Aussi, est-ce seulement après s'être exercés longtemps à pratiquer la vertu, et après y avoir fait de grands progrès, (ju'ils vont évangéliscr les pays étrangers. Si, comme on le leur impute, ils cherchaient les honneurs, les richesses et les plaisirs de la chaii', pourquoi abandonner riMiropeleur patrie, pays magnitiipie et opulent? Pourquoi venir ici, à quatre-vingt-dix mille lys, à travers des dangers tels, que neuf sur dix de ceux qui les affrontent périssent infailliblement? D'ailleurs, (|uand un homme est revêtu du véritable sacerdoce, quelle plus haute position pourrait-il ambitionner? Comment dire qu'ils cherchent nos richesses, puisqu'ils apportent de leur pays l'argent nécessaire à leur usage? Avant d*étre élevés aux saints ordres, ils jurent et font vœu devant Dieu de conserver leur corps pur et de garder la continence jus(|ii'à la mort; voyez-vous en cela le désir des [daisirs do la chair? » Il continua ainsi ii répondre d'une manière victorieuse à toutes les imputations. Puis le juge lui dit : « Qui a amené cet étranger dans notre pays? - C'est moi, » répondit-il. Interrogé ensuite sur les deux préires, il n'ouvrit plus la bouche et souffrit la torture avec
un viage îmiiassible. On le confronta aussi avec Févèque, et, de même que Paul, il fut mis six fois à la question.
Charles Tsio toujours k la téle des chrétiens qui, chaque année, faisaient le voyage de Péking pour la mission, avait depuis longtemps un vrai désir de souffrir pour Jésus-Christ. Pendant son voyage de retour, au commencement de 1839, il eut un songe, dans lequel il vit le Sauveur sur la montagne du Thabor : les SS. Apôtres Pierre et Paul étaient à ses côtés, et Jésus lui dit : « Cette année je l'accorderai le grand bienfait du martyre. » Charles salua plusieurs fois en actions de grâces, et le même songe s'étant présenté deux autres fois, il ne put s'empêcher d*en ressentir une profonde émotion. A peine arri?é à la capitale, il comprit, à la tournure que prenait la persécution, que ce songe mystérieux deviendrait bientôt pour lui une réalité, et ne pensa plus qu*h se préparer an martyre. Il était absent, quand les satellites fondirent sur sa maison, et à son retour, il les trouva qui emmenaient jusqu'aux enfants à la mamelle. N'osant pas se livrer lui-même, de peur de prévenir les ordres de la Providence, il suivit les prisonniers, d'abord au prétoire du mandarin, puis au tribunal du grand juge criminel. Les valets chassaient tous les curieux, lui seul s'obstinait à demeurer. On le poussa par le dos, et comme il faisait résistance, quelqu'un lui dit: « Qui étcs-vous donc? ^ Je suis, répondit-il, le maître de la maison où l'on a saisi ces prisonniers. » De suite il fut arrêté et présenté aussi au grand juge. Charies n'avait pas encore eu le temps de vendre les objets achetés à Péking avec Targent de la mission, et tout était devenu la proie des satellites. Le lendemain, on le tortura cruellement pour savoir d'où venaient ces objets, mais il demeura muet au milieu des supplices. Bientôt il fut confronté avec Mgr Imberl, et interrogé sur le lieu de reiraile des <leux prêtres européens. Il refusa de n'-pondie. et, mis huit lois à la question, il en sortit toujours calme et victorieux.
Ces trois généreux athlètes étaient, aux yeux du gouvernement, les plus coupables de tous, puisquMls avaient amené les infâmes étrangers. Aussi furent-ils traités en conséquence. On déploya contre eux un raffinement de barbarie. Leurs os furent courbés h plusieurs reprises, leurs jambes sciées avec des cordes; leurs chairs, coupées avec des bâtons triangulaires, tombaient en lambeaux. Mais Dieu vint h leur aide ; leurs paroles furent toujours fermes et leur contenance calme et digne, au point d*exciter Tadmiralion des bourreaux.
Pendant qu'on les torturait ainsi, d'autres témoins de Jésus-
€brist mouraieiit pour sa gloire, ou dans les prisons, ou sur
l'échafaud. Ce sont d'abord : Anne Han et Barbe Kim, épouses de deux frères. Depuis leur conversion à la religion chrétienne, elles n'avaient cessé de la pratiquer d'une manière exemplaire. On était édifié surtout de riiarnionie parfaite qui régnait entre elles. Elles ne faisaient j)as une action, ne prenaient pas une détermioation, sans s'être consultées, et jamais une parole un peu aigre oe viot troubler leur heureuse intimité. Affaires temporelles ou soIds deTàme, tout se traitait en commun. £Ues s'aidaient de lenr mieux, et se facilitaient mutuellement Toceasion d'entendre quelque instruction, dont elles se communiquaient ensuite le sens. Leurs maris étant morts, elles vécurent dans la pauvreté, se soutenant Tune Fautre. Prises ensemble, au commencement de la persécution, elles s^ncourageaient dans les supplices, et étaient déterminées à ne pas se quitter. Des tortures violentes, répétées six à sept fois, n'ébranlèrent pas leur constance ; la faim et la soif ne changèrent rien à leur tranquillité d'âme. Leur mort précieuse devant Dieu ne les sépara que pour quelques jours. Barbe Kim, qui avait reçu plus de trois cent quarante coups de bâton, expira le 15 de la septième lune, 24 août, à 1 agc de quarante-neuf ans. Cinq jours après, Anne Han, frappée à plusieurs reprises de plus de trois cent quatre-vingt-dix coups, la rejoignit dans la paix du Seigneur, le 20 de la septième lune, 29 août. Elle avait alors cinquante-cinq ans.
Quelques jours après, Lucie Kim, dite la vieille bossue, rendit aussi son Ame à Dieu. Infirme dès son enfance, elle avait passé de longues et très-pénibles années avec son mari païen, qui Tempéchait de voir les autres chrétiens, et de pratiquer la religion. A la fin, n'y [►oiivaut plus tenir, elle abandonna son mari et sa maison, et se réfugia chez les chrétiens, allant vivre de côté et d'autre, chez ceux qui voulaient bien la recevoir, se faisant un plaisir de les servir, remplissant avec joie près d'eux les fonctions les plus basses, donnant ses soins aux malades et aux affligés, et édifiant tout le monde par sa ferveur et son humilité. Arrêtée dès le commencement de la persécution» et poursuivie par le juge de mille questions insidieuses, elle persista à répéter qu*elle ne pouvait rien déclarer, et' qu'elle était prête à mourir. On la menaça des supplices, mais elle s'en moqua. Son grand âge et ses infirmités la firent épargner, et elle mourut à la prison, à l'âge de soixante et onze ans.
Enfin, h cette môme septième lune, dans le district de Hong- ' Isiou, Dieu appela encore a lui 1 âme d'un de ses bons et fidèles
serviteurs. Paul Niou, natif de T'siang-fsieng-î, au district de Tek-san, avait, seul d« sa famille, embrassé la religion. Il vécut de longues années reuf et sans eufiints, le plus souvent au milieu des païens, mais ferme dans la profession et la pratique de sa foi. Pris à la troisième lune, il fut conduit à la ville de Hongtsiou où des satellites, alliés de sa famille, lui promirent sa déli* vraoce s'il voulait dire seulement un mot d'apostasie, i^uil était bien éloipfné dVn avoir la pensée. Traduit devant le mandarin, il confessa la foi et supporta sans se plaindre les divers supplices de la question, puis fut remis au cachot. Quelque temps ap^^s, un mandarin supérieur ayant fait sa tournée dans cette ville, ce furent de nouveau les mêmes promesses, les mêmes réponses, et en punition, les mêmes tortures. Jour et nuit chargé de la cangue, dont on ne le soulagea pas un instant, il souffrait en outre de la faim. Jl n'avait pas une sapèque, et personne ne venait le voir, aussi était-il obligé de mendier quelques grains de riz des autres prisonniers; mais on conçoit que ceux-ci, fort à la gêne eux-mêmes, et d*ailleurs tous païens, devaient l'aider assez médiocrement. Malgré tout, Paul supportait son dénûmenl avec résignation, prêchait le christianisme h ses compagnons de captivité, et surtout à un païen du nom de Pak T'sioun-o, détenu pour délit civil. Touché de la patience et des autres vertus de Paul, celui-ci l'écoulait assez volontiers; et sans prendre encore de détermination, il s attachait au chrétien et cherchait à lui rendre service. Paul, épuisé de Hiiro et de soif, ayant demandé un jour an geôlier un peu de lie de vin, en fut fort incommodé. H comprit que sa fin approchait, et pressa de plus en plus Pak T'sioun-o de se convertir. Il lui demanda en grâce, quand il le verrait à Theure de la mort, de lui suggérer les saints noms de Jésus et de Marie. Quelques jours après, pendant qu*ils se trouvaient seuls dans la chambre, Paul agenouillé contre le mur récita quelques prières. Quand il eut terminé, Pak T'sioun-o 1»' coucha sur sa natte, et Paul lui (lit encore : c Quand vous serez sorti de prison, faites-vous ehrélien. » Il prononça ensuite trois fois les noms de Jésus et de Marie, et oxpira paisililernent. De suite après sa mort, son visage exténué reprit un air de vie, et les païens qui l'ont enterré disent qu'une grande lumière environnait son corps pendant la cérémonie. Cette mort peu éclatante aux youx des hommes, mais bien précieuse devant le Seigneur, frappa beaucoup Pak T'sioun-o, et grâce sans doute aux prières de son fervent ami, il prit dès lors la résolution de se faire chrétien. Il se fit instruire, après avoir quitté la prison, et reçut au baptême le nom de Lucien. Paul Niou
n^éttit qtt^un pauvre paysan menant une vie obscure, sans amis,
sans connaissances, ei peu répandu parmi les chrétiens qui savent
à peine son nom. Mais ses lonj^ues soulïrances, sa mort, et les suites de cetle luoil, laoulrcnt combien il élail grand aux yeux de Dieu.
Comme il fallait dt'bai lasser les prisons encombrées, que l'apostasie ne vidait i)as assez vile au gré des gouvernants, un nouvel arrêt de mon lut lancé contre six des généreux confesseurs de la foi. A leur téte nous voyons Jean Pak Miengkoang-i, fils d'un des martyrs de 1801. Jean vivait pauvrement avec sa mère qui faisait le métier de porteuse d*eau ; lui-même tressait des souliers de paille et de chanvre, et soutenait ainsi sa femme et ses enfants. 11 se faisait remarquer par une grande droiture, et par la pratique fervente de tous ses devoirs de chrétien. Prisa la quatrième lune de cetle année, et mis plusiouis fois à la question, il ne donna jamais aucun signe de faiblesse. Dans la prison, il ne cessait d'exhorter les autres chrétiens prisonniers, et mèmt* les \oleurs. .\u lrii)unal des crimes, il supporta de nouvelles tortures avec la même fermeté inébranlable, et mérita enfin la glorieuse couronne du martyre, à 1 âge de quarante et un ans. Venaient ensuite : — Marie Pak, sœur aînée de la martyre Lucie Pak dont nous avons parlé. Les deux sœurs vivaient ensemble et furent prises ensemble. Elles partagèrent les mêmes supplices, et la mort ne les sépara que pour quelques jours. Marie avait cinquante-quatre ans. — Barbe Kouen, âgée de quarante-six ans, femme d'Augustin Ni, martyr. Elle sut contenir sa tendresse maiernelle, à la vue de ses enfants prisonniers et torturés sous ses yeux, et ne faiblii pas un seul insianl. — Barbe Ni, veuve, âgée de quarante et un ans, sœur aînée de Madeleine Ni de Pong-t'sien dont nous avons raconté le martyre. — Marie .M, teamie de Damien Nam, si violemment éprouvée par la vue des supplices de f on jeune fils, et aussi par les tortures atroces qu'elle endura avec une admirable résignation. Elle mourut à l'âge de trente^ix ans. — Enfin Agnès Kim, vierge, sœur cadette de l'illustre martyre Colombe Kim, complétait le nombre des six. Outre les terribles épreuves dont nous avons parlé« elle eut encore d*autrès assauts à soutenir, mais son caractère doux et bumble se trouva plus fort que les supplices et que la mort; elle cueillit la palme à lage de vingt-cinq ans. — Ces six confesseurs furent conduits en dehors de la petite porte de l'Ouest, au lieu ordinaire des exécutions, et décapités le 26 de la septième lune, 4 septembre 1839.
Quelques jours plus tard, le 5 de la huHiène lune, 4 S septembre, s'envolait aussi vers son Dieu, qu'il aimait et servait de si grand cœur, François T'soi, le chef des chrétiens de Sou-ri-san. Coupable d'avoir envoyé son fils h réirançjer, il eut h subir de si cruelles tortures, qu'il ne pouvait plusse servir d'aucun membre : et Déaumoins, au milieu de tant de soulfrances, il semblait par son calme et sa tranquillité, défier tous les suppôts de Satan de le séparer de la charité de Jésaa-Ghrist. Les bourreaux stupéfaits se disaient : « Ce n'est pas un homme revêtu de chair, c'est du bois, ou de la pierre. » En deux fois, on lui appliqua plus de cent coups de la planche à voleurs, et on ne conçoit pas qu'il ait pu survivre même quelques heures à cet horrible supplice ; son corps était littéralement broyé. Dieu ne permit pas cependant qu'il portât sa tète sous le sabre; il languit encore quelques jours en prison, soutenant les autres prisonniers chrétiens, les fortifiant par ses exemples comme par ses paroles, et mourut des suites de ses blessures, à l'âge de trente-cinq ans.
Cependant, MM. Maubantet Ghastan avaient reçu le billet que Mgr Imbert leur écrivit avant de se livrer aux sateUites, et fidèles à ses recommandations, ils se tenaient cachés en lien sûr, jusqu'à nouvel ordre. L'argent et les divers objets de la mission, provenant des aumônes de la Propagation de la foi, ayant été pillés dans la maison de Charles Tsio, les deux missionnaires se trouvaient absolument sans ressources. « M. Chastan et moi, dit à ce sujet M. Maubant, nous n'avions pu toucher une obole, et ne recevant d'ailleurs rien de nos chrétiens, qui presque tous sont réduits à l'indigence, nous avons été obligés de faire mendier notre pain, ce qui dans un temps oii il faut nous cacher des néophytes imprudents aussi bien que des païens, n'est pas chose facile ; mais, après tout, c'est une misère humaine, qui, comme toutes celles de ce bas monde, aura sa fin. »
D'un autre côté, les recherches, dirigées par les plus habiles employés du gouvernement, étaient poussées avec activité. On négligeait d'arrêter les chrétiens; tous les efforts étaient tournés contre les prêtres étrangers. On avait promis en récompense à qui les arrêterait, une préfecture s'il était noble, et s'il était roturier, exemption d'impôts pour toute sa famille.
Après quelques jours d'attente, l'élève de Monseigneur, Thomas Ni, qui se trouvait avec les prêtres, voulut retourner à la capitale, pour apprendre des nouvelles sûres, constater reffet produit sur les mandarins et le peuple par Tarrestation derévéque, et voir de
ses piopi es yeux Tétat des choses. M. Maubanl essaya d*abord de Fen dissuader, puis n'y pouvant réussir, il lui adjoignit pour plus de sécurité, comme compagnon de route, son propre serviteur, Pierre Tseng, frère de François Tseng, mort à Macao. Les deux missionnaires ignoraient encore que leur premier pasieur, désolé de voir couler le sang de ses ouailles, témoin chaque jour des mesures qu'on ne cessait de prendre pour arrêter les étrangers, et convaincu que leur arrestation ferait cesser les désastres de la chrétienté, leur avait envoyé Tordre de se livrer eux-mêmes.
Thomas et Pierre se mirent donc en route, et dès le premier jour, ils rencontrèrent le pauvre André T'sieng dont la trop grande bonhomie avait fait livrer Févéque. Us refusèrent d*aborâ de faire route avec lui, vu qu'il était trop connu des satellites; mais celui-ci n*ayant que quelques lys à faire, insista tellement qu'on le laissa suivre. En passant près d'une auberge, il entra pour allumer sa pipe ; Thomas et Pierre marchèrent en avant, comme faisant route à part. Malheureusement quelques satellites se trouvaient dans l'auberge. Ils reconnurent André T'sieng et l'accostèrent aussitôt avec de grandes démonstrations de joie, disant que tout allait pour le mieux, (pie la liberté de religion serait certainement proclamée au moment même oii les deux prêtres seraient rendus à la capitale. En même temps, présumant que les deux autres voyageurs pouvaient bien être des chrétiens, ils les rappelèrent pour les sonder ; mats ceux-ci firent si bonne contenance qu'on les laissa continuer leur route.
André T*sieng resta prisonnier, et il faut que les satellites aient bien connu sa stupidité pour essayer de le jouer encore ; mais ce qui est plus incroyable, c'est que pour la seconde fois il fut dtipe de leurs mensonges, et eut la sottise d'indiquer que les deu.x voyageurs du matin, étant les serviteurs des prêtres, devaient certainement connaître leur demeure. Ravis de joie, les satellites se mirent en route avec André, pour atteindre Pierre et Thomas, à Koun-p'oun-nai, district de Kou-t'sien, dans la maison isolée d'une veuve chrétienne nommée Tsiou, chez qui ils devaient passer la nuit. Chemio f^iisant, les satellites ne parlèrent que de religion, s'informèrent des dispositions requises pour se préparer an baptême, et firent si bien leurs grimaces hypocrites qu* André, tressaillant de bonheur, croyait déjà voir les principaux personnages de la cour et le peuple coréen tout entier, convertis et prosternés aux pieds de nos autels.
Après la nuit tombée, ils arrivèrent ensemble à la maison oii se trouvaient les envoyés, qui essayèrent en vain de fuir. Les
satellites les saisirent, mais sans les lier, et continuant leur comédie, ils déclarèrent que le gouvernement cherchait les deux prêtres uniquement pour la grande cérémonie de la réception officielle de l'Evangile dans le royaume, qu*en conséquence il fallait indiquer leur retraite et les y conduire. Thomas Ni et Pierre Tseng ne furent pas dupes, mais pensant avec raison qu'abonder dans le sens de ces brigands daii, pour le moment, la seule ebance d'évasion, ils tirent semblant d'ajouter foi à toutes jours paroles et dirent qu'ils ignoraient dans quel lieu les prêtres s'étaient retirés, qu'il leur faudrait aller do côté et d'autre aux informations, et qu'avec des recherches et du temps ils parviendraient probablement à les trouver. Sur ce, la nuit se passa très-paisiblement. Dès le matin, on donna congé à André et à Pierre Ko qui avait été arrêté aussi dans cette maison, sous prétexte qu^il était inutile de faire voyager tant de personnes ; et comme on devait soi-disant se trouver bientôt réunis dans la praticjue de la religion, on se quitta les meilleurs amis du monde.
Arrivé près d'un village, Thomas dit aux satellites que là, peutêtre, on [)oui rail avoir quelques nouvelles, mais qu'il voulait aller seul, pour ne pas donner de soupçons aux chrétiens, et les faire parler franchement. Après quelques débats, ses raisons |)arureni si évidentes qu'on le laissa partir seul ; Pierre fut gardé comme caution.
Thomas, h peine libre, s'esquiva et reprit la route du village où il avait laissé le missionnaire. En chemin, il rencontra André T'sieng, et les deux ensemble vinrent raconter ce qui s'était passé. « La première conséquence, écrit M. Haubant, que je tirai des belles paroles des satellites fut qu'il fallait nous cacher immédiatement. Je recommandai fortement et doucement à la fois k André T'sieng de ne plus croire désormais aux "promesses des satellites et mémo des chréliens qui so iroiivoraient avec eux, pour ce qui concerne la piii)licilé de la religion chrétienne, de ne se lier à personne, à moins que ce ne fut un de nos serviteurs muni d'une pièce aulhentiijue, et je lui conseillai en attendant d'aller se cacher où il pourrait. 11 obéit. Nous partîmes, M. Chastan et moi, pour chercher uo refuge dans les provinces méridionales. Le vendredi, ^23 août, au matin, un chrétien deKinla-to nous rencontra à Tarai-kol, et nous dit qu'il avait trouvé une retraite sûre. Le soir même, Bf . Ghastan partit avec lui, et il fut convenu que le même guide reviendrait me chercher aassitêt que possible. »
Pendant trois Jours, les satellites attendirent impatiemment le
retoor de Thomas, après quoi, voyant qu ils avaient été joués, ils forent très-embarrassés de savoir comment agir avec Pierre Tseng. Les nns voulaient essayer de continuer avec lui leu» hypocrites manœuvres, les autres opinaient pour qu*on le livrât de suite aux mandarins, afin d*en tirer quelques aveux par la torture. Après de longs débats, ils se décidèrent h le lier, puis le suspendirent au plafond cl le frappèrent cruellement; Pierre n'ouvrit pas la bouche. 11 était resté suspendu une demi-journée lorsqu'on le délia; comme il semblait être à moitié mort, el avoir perdu connaissance, on le coucba dans une chambre. Les satellites en dehors de la porte se disputaient entre eux. « Nous avons eu tort, » disaient-ils, « ces supplices n'aboutissent à rien; quand on voit des femmes et des enfants garder le silence sous les coups, comment croire qu'un des confidents des prêtres les dénoncera? nous avons gâté TafTaire. » Puis ils éclatèrent en reproches contre l'auteur de la liastonnade, et celui-ci, vexé, se retira. Pierre avait entendu toutes leurs paroles sans qu^ils s*en doutassent. Ils revinrent près de lui et dirent : « Ce butor s'est montré trop violent, il a mal agi envers vous. Nous autres, nous som'ues décidés à allenilre que vous preniez des informations. »
On se remit donc en route, et bientôt Pierre demanda à se rendre seul dans un village près de là, pour s'enquérir de la demeure des prêtres. Les satellites refusèrent, et il leur dit : « 11 m'est parfaitement inutile d'y aller avec vous, car en votre présence personne ne parlera, li faut donc renoncer à rien faire ; conduisez- moi où vous voudrez, je n'ai plus rien à tenter. » Alors les satellites insistèrent : « Puisque vous ne nous croyez pas, montons à la capitale, et quand vous aurez vu la manière dont on y traite Tévèque, vos doutes cesseront. » Ainsi fut fait. A la capitale, on logea Pierre chez un des satellites, où il fut reçu en ami ; puis pour le tromper, on se hâta pendant la nuit de tapisser et d'orner une des salles de la prison, où l'on amena Mgr Imhert.
Pierre fut conduit devant lui, et le prélat lui dit aussitôt : « Sais-lu où sont les prêtres? » Il répondit : « Avec quelques recherches, je pourrai sans doute les rencontrer. — Jecrois bien, » reprit Sa Grandeur, « qu'ils n'ont pas reçu ma lettre; veux-lu te charger de leur en porter une? — Je suis disposé à exécuter vos ordres. » Et, sans plus de paroles, Mgr Imbert écrivit quelques lignes qu'il lui remit entre les mains. Pierre salua et se retira. Les satellites, enchantés, le félicitaient, et ne cessaient de lui parier de la manière honorable dont on traitait Févéque. Hais Pierre, peu touché de leurs compliments, avait dès lors un double
T. 11. — L'iQUSB DE CORÉE. It
but : faire passer secrètement et sûrement an missionnaires It lettre dont il était cbargé, et s^évader le pins i6i possible. Il alla chez quelques chrétiens pour s'informer du lieu où étaient les
prêtres, mais les satellites l'ayanl suivi, personne ne voulut répoiidro, et force fut bien de lui permettre d'y aller seul. Il revint fidMcmeiil jusqu'à trois fois, et après avoir ainsi endormi les soupçons des satellites, il sortit vers le soir, sous prétexte de chercher des informations, et s'enfuit dans les niontni^nes. Des chrétiens de sa connaissance se chargèrent de porter la lettre de révéque, et Pierre, ayant appris que les prêtres Favaient reçue, se cacha en lieu sûr.
M. Ghastan avait à peine quitté M. Maubant pour gagner la cachette dont nous avons parlé, que celui-ci reçut, à quarante lys de distance de Hong-tsiou, le premier billet de Mgr Imbert. 11 était en latin et ne contenait que ces mots : « Le bon pasteur « donne sa vie pour ses brebis ; si vous n*ètes pas encore partis ft en barque, venez avec l'envoyé Son-kie-tsong. » C'était le nom d'un capitaine de satellites, qui à la téte de plus de cent hommes, venait saisir les missionnaires. M. Maubant expédia de suite cette lettre à son confrère, l'invitant à revenir en toute diligence, et en même temps il fit parvenir au chef des satellites ci-dessus nommé, le billet suivant : « Lo sin-pou (le père spirituel Lo, nom chinois de M. Maubant, conservé en coréen^ fait savoir à Son-kie-tsong qu'il ne peut se rendre de suite à Palkei-mori, où il est attendu, parce que Tchen sin-pou (nom coréen de M. Chastan) est h présent loin d'ici. Nous nous y rendrons ensemble dans une dizaine de jours. Je désire que ton cœur change, et qu*après ta mort, tu trouves l'heureux séjour. »
M. Ghastan reçut dans sa nouvelle retraite, le septembre, le billet de Mgr Tmbert. Il se prépara aussitôt à aller rejoindre M. Maubant, et ne sachant s'il lui seraitpossible plus tard d'écrire encore, il fit, ce jour-là même, ses derniers adieux à sa famille dans la lettre suivante :
« Corée* l«r iepleiiil»re 1830.
« Mes-lrès chers parents, que la paix du Seigneur soit avec vous ! J'espérais avoir cette année la consolation de recevoir de vos nouvelles ; aucune lettre de votre part ne m'est parvenue : que la volonté du bon Dieu soit faite ! G*eston petit sacrifice que j'ai à offrir à son bon plaisir.
« Les nouvelles que j'ai en l'honneur de vous annoncer les années précédentes ont dû vous être bien agréables. Cette année
la moisson spirituelle a été aussi irès-abondanle. Avec la proleclion (lu Seigneur, j'ai parcouru mon vaste disirict sans fâcheux accident. L'administration aclievé«\ j'espérais aller jouir d'un peu de repos, dans une agréable solitude oii Ton me préparait un logement. Mais Dieu nous prépare une demeure intiniment plus agréable ; il parait certaia que bieotôt nous aurons le bonheur d'y enlrer, et d'y jouir d'un repos éternel avec les glorieux martyrs qui nous ont précédés. Je prie le Seigneur de vous accorder la grice de D*élre point effrayés des choses que je vais vous annoncer.
f Le 11 août, Mgr le Vicaire apostolique a été conduit à la capitale, et grand nombre de satellites ont été envoyés dans les provinces, pour prendre les deux missionnaires que l'on sait bien être dans le royaume. Les chrétiens ou même des catéchumènes tout récemment convertis à la foi, se prêtaient volontiers h nous fournir un asile pour nous cacher pendant ces temps critiques. Nous en avons profit*' pendant les quatre derniers mois, et nous en aurions profité encore, si un ordre supérieur ne nous obligeait de nous manifester. Mgr notre Évéque juge dans sa sagesse que, daus les circoostauces oii nous sommes, il est du devoir du bon pasteur de donner sa vie pour ses brebis ; il nous a donné Texempie en se présentant lui-même. Une victime ne suffit pas à la rage des persécuteurs : ils en auront trois. L'ordre de nous cacher nous avait retenus dans le secret; Tordre de nous présenter nous est aussi agréable que le premier; en tout la volonté de Dieu, et racoomplissementdeson bon plaisir!
ff Avant de venir en mission je savais bien que, t6t ou tard, il faudrait souffrir quelque chose pour le bon Dieu, et lorsque le Vicaire aposloliijue de Corée daigna nra[)[)t'ler ii sa suite, j'espérais bien que je pourrais obtenir la palme du martyre. A mon entrée dans cette chère mission, on tortuiait cinq confesseurs; j étais alors bien faible, je tremblais en oiiiondant le récit des tourments qu'on leur faisait oiidurer. Depuis, le Seigneur m'a fait la grâce de ne plus craindre. Je me sens fortifié par tant d*exemples de personnes à qui j'ai administré les sacrements, de néophytes, de petits enfants de dix à quinze ans, qui ont enduré les supplices avec une constance qui fait Tadmiration des chrétiens et des païens. Je pars demain trouver mon confrère; de là nous nous rendrons au lieu marqué, oh l'officier qui conduisit Monseigneur nous attend avec impatience. Il nous mènera en prison ; nous aurons la consolation de revoir notre Évêque, et peut-être aussi nos cbers catéchistes, et tous ces fervents chrétiens qui souf-
trent, depuis pluMcui s mois, un long martyre. Mon âme est consacrée au Seigneur ; si dans colle belle eirconslance je puis entrer en possession de mon Jésus bien-aimé, ne vous affligez pas de mon bonheur ; rendez-lui en philôl mille actions de grâces. Je vous ai toujours aimés, toujours chéris tandis que j'étais sur la terre : soyez certains que je ne vous oublierai pas, si Dieu me fait la grâce d*eDtrer au ciel par la porte du martyre.
« Mes très-chers père, mère, frères, sœurs, parents et amis, comme c*est probablement la dernière lettre que j*ai Thonneur de vous écrire, agréez mes derniers adieox. Par la grâce de Dieu, je ne possède ni or ni argent, mais seulement quelques habits nécessaires que m'a procurés la charité des fidèles ; mes dispositions testamentaires sont donc toutes faites.
« Mille actions de grâces à la divine Providence qui ra*a appelé à cette mission bénie, pauvre en biens de ce monde, mais fertile en croix. Il faut partir ; je ne puis vous écrire plus au long. Si j'ai l'occasion de vous écrire avant qu'on nous fasse mourir, je le ferai bien volontiers.
« En attendant de vous voir au ciel, oit je vais vous attendre, aimez de toute votre âme, de toutes vos forces, le Seigneur notre Dieu ; aimez-vous mutuellement ; aimez aussi le cher prochain comme vous-même, et infailliblement vous aurez le bonheur de vous trouver au rendez-vous. J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère attachement, dans les saints cœurs de Jésus et de Marie,
« Votre très-humble et tout dévoué fils.
a Jacques-Honoré Chasta^i, miss. aposL »
Les deux missionnaires, réunis de nouveau, se préparèrent à obéir à Tinvitation de leur évéque. Ils écrivirent chacun une lettre aux chrétiens qu'ils avaient évangélisés, pour les consoler, les affermir dans la foi, et leur faire les diverses recommandations
réclamées par les circonstances. Sur ces entrefaites, arriva la seconde lettre de Mgr Imbert qui avait été remise à Pierre Tseng. C'était la répétition de la première. « J'ai possédé nombre d'années, écrit Mgr Verroles, ce précieu.v autographe que je gardais dans mou diurnal; un pieux larcin, lait par une main inconnue, m'en a privé. Il était en latin, et ainsi conçu : « In extremis bonus pastor dat vitam pro ovibus; undè si nondum pro(ecti eslis, venite cum firœfecto Son-'hi^tsong, ssd nuUus dirisUanus 9os sequalur. Imbbht, Episeapus Capsensis. — Dans les cas extrêmes, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis;
si donc vous n'êtes pas encore partis, venez avec le préfet Sonkie-lsong, mais qu'aucun chrétien ne vous suive. »>
Celle double démarche de Mgr Imberl, de se livrer lui-même, poisdedoaner à ses missionnaires Tordre de se livrer, a été difléreoment appréciée* et il est assez difBcile, humaiDement parlant, déporter no jugement sur un acte de cette nature, que les diverses drooDstances de temps et de lieu peuvent seules expliquer complètement. II est certain, en règle générale, que Ton ne peut pas sWrir de soi-même aux persécuteurs, surtout quand une chrétienlé tout entière doit, en conséquence, se trouver sans pasteur, abandonnée h la rap^e des bourreaux : mais il est certain aussi, que plusieurs fois, depuis l'orij^jine de l'Eglise, l'esprit de Dieu a inspiré à ses fidèles serviteurs des résohifioiis semblables, contraires en apparence à toutes les règles de la prudence chrétienne. Voici ce que dit à ce sujet le promoteur de la loi, dans 1 introduction de la cause de ces martyrs :
c L'évèqne pouvait-il écrire à ses missionnaires un ordre ou une invitation de se livrer eux-mêmes, lorsquil savait de science certaine quMIs seraient martyrisés? Les missionnaires pouvaient-ils, devaient-ils obéir à un tel ordre, ou suivre un tel conseil, avec la prévision d'être infailliblement envoyés à la mon ? C'est à Vos Éminences qu'il appartient dé juger la question. Pour moi, il me semble (|ue le cas ne i)résente aucune difticullé, quand on se ra[)pelle les circonslances Irès-graves dans lesquelles ils se trouvaient. La persécution sévissait avec rage. Tous, magistrats, juges, mandarins, peuple, connaissaient la présence de trois Européens en Corée. C'était surtout pour découvrir leur retraite et s*emparer d*eux, que Ton arrêtait et que Ton martyrisait les chrétiens dont un grand nombre, incapables de résister aux tortures, tombaient misérablement dans Vapostasie. En un mot, on pouvait raisonnablement supposer qu'à cause d'eux seulement, la persécution était si terrible, qu'eu.\ découverts, arrêtés et mis à mort, elle serait à tout le moins très-diminuée. Dans un tel élat de choses, il me semble qu'ils auront dit comme Jonas (c. i, v. 12) : Prenez-moi et jetezmoi à Ui mer y et la mer se calmera... car cest à cause de moi que s'est élevée cette violente tempête. Je crois donc que l'ordre ou le conseil donné par lévêque n'a été ni imprudent, ni digne de blâme, que Tobéissance des missionnaires a été héroïque, et que tous les trois se sont sacrifiés volontairement pour obtenir b cessation, ou au moins une sensible diminution d*une aussi épouvantable calamité. En un mot, ils se sont sacrifiés pour la
sailli du prochain, ils ont mis en praliquc cette parole du Seigneur Jésus-Christ, dans saint Jean (c. xi, v. 13) : Personnena un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ^1). »
C'est dans ce sens que le souverain Poniife Pie IX a tranché la question, le 23 septembre 1857, en déclarant Vénérables Monseignear Iniberl et ses deux confrères.
La seconde invitation de leur évèque à peine reçue, les missionnaires se bâtèrent de terminer leurs lettres. Ils adressèrent au cardinal Fransoni, préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande, une courte relation de Tétat de chrétienté, et de Tadministration des sacrements. On y lit ces roots : t Nombre des chrétiens, environ dix mille ; baptêmes, douze cents; conlirnialions, doux mille cinii cents ; confessions, quatre mille cinq cents; communions, quatre mille; mariages, cent cinquante; extrêmes-onctions, soixante ; catéchumènes se [)réparant au baptême, six cents. — Aucun d'entre nous n'a pu éviter la j)ersécution ; bien plus, vu la nécessité présente, notre pasteur et père le Vicaire apostolique, nous ayant invités à nous rendre en prison, nous allons nous constituer prisonniers aujourd'hui, 6 septembre 1839. Que la grâce de Dieu et ki patience de notre Sauveur soient toujours avec nonsi »
Ils écrivirent aussi quelques lignes d^adieu à tous les membres de la Société des Missions étrangères.
< Corée, 6 septembre 1830.
« Messeignenrs, Messieurs et chers Confrères.
(( La divine Providence qui nous avait conduits, à travers tant d obstacles, dans cette mission, permet que la paix dont nous jouissions soit troublée par une cruelle persécution. Le tableau qu'en a tracé Mgr Imbert, avant son entrée en prison, et qui vous sera envoyé avec ces lettres, vous en fera connaître la cause, la suite et les effets.
t Aujourd'hui 6 septembre, est arrivé un second ordre de Monseigneur de nous présenter au martyre. Nous avons la consolation de partir après avoir célébré une dernière fois le saint Sacrifice. Qu'il est consolant de pouvoir dire avec saint Grégoire : Unum
(1) MMione e voto delt UL e Re», Andréa Maria FratUni, fmmotore
delta fedf — fopra Vinlroduzione delta causa de molli servi di Dio^ morti nelle persscuMioni per /a fede cattoUea ndia Corea, etc., p. 0 et 7. — Rome,
ûd jNiimam tter, pro Christo mortem appeio. ( Il n*est pour moi qa*un chemin vers la palme, je désire la mort pour le Christ. ) Sî nous avons le bonheur d'obtenir celle belle palme, quœ dicitur suavis ad gustum^ iimbrosa ad requiem, honorabîlis ad triumphum ( que l'on dit suave au goûl, ombreuse pour le repos, honorable pour le triomphe); rendez-en pour nous mille actions de grâces à la divine bonté, et ne manquez pas d'envoyer au secours de nos pauvres néophytes, qui vont de nouveau se trouver orphelins. Pour eocou rager dos chers confrères, qui seront destinés à venir nous remplacer, nous avons Thonneur de leur annoncer que le premier ministre Ni, actuellement grand persécuteur, a fait faire trois grands sabres pour couper des tètes. Si quelque chose pouvait diminuer la joie que nous éprouvons à ce momeni du départ, ce serait de quitter ces fervents néophytes que nous avons eu le bonheur d'administrer pendant trois ans, et qui nous aiment comme les Calâtes aimaient saint Paul. Mais nous allons h une trop grande IV'ie, pour (ju'il soil permis de laisser entrer dans nos coMirs des sentiments <le trisiesse. Nous avons 1 honneur de recommander ces chers néophytes à votre ardente charité.
« Agréez nos humbles adieux, cic, etc..
« Jacques-Honoré Cbastàh, — Pierre-Philippe Macba:it. »
Après avoir ainsi tout disposé, les généreux missionnaires, sachant que les satellites les attendaient à environ dix lys de là, se pressèrent d*aller les rejoindre. Leurs cœurs débordaient d une joie céleste. Bientôt on arriva à la ville de Hong-tsiou, où ils
furent enchaînés. Puis, on les conduisit à cheval, à la capitale; là, ils furent remis entre les mains du grand juge criminel, et réunis à leur évèque. Quelle salislaeiion pour ces cœurs de prêtres et d'apôtres, de se trouver ensemble dans les fers pour le nom de Jésus-Christ ! Le lendemain, le grand juge criminel, déployant un appareil formidable, traduisit à sa barre les trois Européens et leur dit : « Qui vous a logés? D'où est venu 1 argent que vous avez ? Qui vous a envoyés? Qui vous a appelés? » Ils répondirent A G*est Paul Tiengqui nous a logés. L'argent h notre usage, nous Favons apporté avec nous. Nous avons été envoyés par le souve* rain Pontife, chef de TÈglise, et les Coréens nous ayant appelés pour secourir leurs âmes, nous sommes venus ici. » Sur ces ] t [ onses, on leur donna une rude bastonnade, et pendant trois jours, on renouvela les interrogatoires et aussi les su[)plices, dont, malheureusement, les détails ne nous sont pas connus. On sait
seulement que pour leur faire dénoncer quelques cbrétiens, on les frappa, à trois reprises, de la plandie à Tolears, sans pouvoir leur arracher une parole. « Retournez maintenant dans votre patrie» » leur dit le juge. — «Nous ne voulons pas, » répondirent-ils; «r nous sommes venus pour le salut des âmes des Coréens, et nous mourrons ici sans regret. » Reconduits à la prison, ils y furent pendant quelque temps prdés à vuo jour et nuit. Puis on les transféra au Keum-pou, [n'ison des dii;nitaires et des criminels d'État. Pendant trois jours, ils \ suhirent de nouveaux interrogatoires devant les principaux niiiiistres. ('/est là qu'ils furoni confrontés avec Paul Tienî?, Augustin Niou et Charles Tsio, et tous ensemble torturés de diiïércn tes manit'^res. L*évéqne et les prêtres reçurent chacun soixante-dix coups de bâton, avant qiron prononçât leur sentence de mort. Le jour de Texécution fut fixé an 14 de la iiuitième lune, qui, cette année, correspondait à la fête de l'apôtre saint Matthieu, 21 septembre. Déclarés criminek au plus haut degré, ils devaient être mis à mort avec le cérémonial extraordinaire appelé koun-moun'hio'^u. En pareil cas» le lieu de l'exécution n'est plus en dehors de la petite porte de VOuest, mais dans un endroit plus éloigné, nommé Sai-nam-lo, non loin du tleuve.
Le jour venu, on les conduisit au supplice, sur des cliaises k porteur, les mains liées derrière le dos, au milieu d'un cortège de plus de cent soldats. A l'endroit fixé, on avait planté un pieu au sommet duquel flottait un étendard, portant la sentence des condamnés. A peine arrivés, ils sont dépouillés de leurs vêtements ; on ne leur laisse que le pantalon. Puis les soldats leur attachent les mains devant la poitrine, leur passent sous les bras de longs bâtons, leur enfoncent deux flèches de haut en bas à travers les oreilles, et, leur jetant de Teau au visage, les saupoudrent d*une poignée de chaux. Ensuite, six hommes, saisissant les bâtons, font faire trois fois aux martyrs le tour de la place, pour les livrer aux dérisions et aux grossières moqueries de la ibule. Enfin on les fait mettre à genoux, et une douzaine de soldats courent autour d'eux le sabre au poing, simulant un combat, et leur déchargent, en passant, chacun un coup de sabre.
Le premier coup ([ue reçut M. Chasian n'ayant fait (ju'eftleurer répaule, il se leva instinctivement et retomba aussitôt à genoux. Mgr Imberl et M. Maubant restèrent immobiles. Les têtes ayant été abattues, un soldat les posa sur une planche, et les présenta au mandarin, qui partit de suite pour donner à la cour avis de Texécution.
Los corps des inarlyrs demeurèrent exposés pendant trois jours, et furent ensuite ensevelis dans le sable, sur la rive du fleuve. Il tardait aux néophytes de recuelDIr ces restes précieux, mais les satellites déguisés faisaient la garde de tous côtés. Le quatrième joar après l'exécution, trois chrétiens ayant essayé de les retirer, Fan d*eQX fat saisi et jeté en prison; force fut d'attendre plus longtemps. Une vingtaine de jours plus tard, sept à huit chrétiens, décidés à braver la mort s'il le fallait, firent une nouvelle tentative et réussirent à enlever les corps. Après les avoir déposés dans un j^raiid coffre, on les enterra sur la montai^nc No-kou, h une Irenlaiiie de lys de la capitale, et c'est là (|ii'ils sont encore aujourd'hui, les circonstances n'ayant pus permis de les transporter dans UQ lieu plus convenable.
Ainsi moururent ces trois courageux apôtres de Jésus-Christ. Mgr Imbert était le premier évéqoe qui eût jamais mis le pied èb Corée, ses confrères les premiers missionnaires qui se fussent dévoués à la rédemption des Coréens. Ne convenait-il pas que leors têtes tranchées par le glaive fussent placées dans les fondations de l'Église coréenne ? que leur sang cimentât les pierres de ce nouvel édifice? Leur vie et leur mort ont été un grand exemple pour leurs pauvres néophytes, un grand exemple aussi pour leurs successeurs. Nous verrons plus tard avec quelle persévérante fidélité, avec rpiel inébranlable courage, cet exemple a été suivi. Ce noble sang versé par la main du bourreau est un gage de succès pour Favenir. Saint Paul disait : Cum infirmor, kme potens sum, quand je suis faible, c est alors que je suis fort. D importe de le répéter avec lui : quand on nous croit vaincus, c'est alors que notre triomphe est proche ; quand nous sommes méprisés, honnis, persécutés, massacrés, anéantis, c'est alors que Doos sommes sûrs de la victoire.