‹ Histoire de le̓́glise de Corée précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennesChapitre 18 sur 39 · SIM · texte numérisé non relu

SIM

pendant trois jours, les chrétiens étaient eitrénement afiaiblis, et perdant bientôt tout espoir, ils s'abandonnèrent à la tristesse ; ils disaient en pleurant : t G*en est fait, nous sommes perdus! » Je leur montrai une image de la très-sainte Vierge, qui après Dieu

était notre unique espérance, et je leur dis : tt Ne craignez pas, «f voici la sainte Mère qui est près de nous pour nous secourir. » Par ces paroles et d'auires seiiiblables, je m'eflorçais de les consoler et de leur donner du courage. J étais moi-même malade, mais, prenant un peu de nourriture malgré ma répugnance, je travaillais et cachais mes craintes. Je baptisai alors un païen, déjà catéchumène, que j^avais pris pour mon premier matelot. Peu après, notre gouvernail fut brisé par la fureur des vagues ; c'est pourquoi, ayant lié les voiles ensemble, nous les jetftmes à la mer en les retenant avec des cordes ; mais ces cordes se rompirent et nos voiles furent emportées. Nous essayâmes encore de lutter contre les flots avec des nattes liées à des morceaux de bois ; mais ayant perdu bientôt cette dernière ressource, privés de tout secours humain, nous mimes notre seule espérance en Dieu et en la Vierge Marie, nous récitâmes nos prières, el nous nous endormîmes.

« A mon réveil la tempête avait diminué et la pluie avait cessé, nous sentîmes nos forces se ranimer ; j'ordonnai à tous de prendre quelque nourriture el de revivre dans le Seigneur. Ainsi tonifiés, nous cherchâmes à gouverner notre barque ; mais que pouvions-nous sans mâts, sans voiles, sans gouvernail, sans canot? Toujours pleins d'une inaltérable confiance en la très^lorieuse Vierge Marie, nous rassembUmes tout ce qui nous restait de bois, et nous pûmes confectionner des mâts et un gouvernail. Enfin, après avoir navigué par un vent contraire pendant cinq jours, nous nous trouvâmes près des côtes de la province de Kiang-nan, dont nous vîmes une montagne. Mais n'ayant que des mâts insuffisants, et niaïKjiiaiit de toutes les choses nécessaires à la manœuvre, nous désespérions de pouvoir aborder à Chang-haï. Nous désirions demander aux Chinois de l'aide, ou au moins quelques indications sur la route à suivre; mais nous n'avions pas de canot pour aller à eux, el, de leur côté, ils fuyaient à notre vue. Sans aucun secours humain, nous attendions uniquement celui du ciel. Enfin vint h passer un navire de Canton, qui s éloignait comme les autres ; je lui fis un signal de détresse en agitant une toile, et en frappant un tambour ; il refusait d'abord de venir, mais il s'approcha enfin poussé par la pitié. Je montai à bord, et après avoir salué le capitaine, je lui demandai

de nous conduire à Chang-haî. Sourd à mes demandes et à mes prières, il me conseilla de le suivre à Canton, pour retourner en Corée par Péking, selon la coutume. Je lui répondis que je ne voulais point repasser par Péking, et qu'il me fallait absolument aller à Chang-bai pour réparer mon navire. Enfin la promesse de mille piastres le décida à accepter et i! nous prit à la remorque.

« Après avoir encore navigué huit jours par un vent contraire, nous eûmes à essuyer une lempêle qui, par la protection de Dieu, ne nous mil point en danger ; mais la jonque d'un ami de notre capitaine, qui marchait de conserve avec la nôtre, lit naufrage, et tout l'équipage périt à Texceplion d'un seul homme. Un peu plus tard vinrent à nous des pirates qui disaient au capilaine : « Cesse c de traîner la barque de ces gens, nous voulons la piller. » Aces mots, je donnai Tordre de tirer sur eux, et ils passèrent outre. Après sept jours environ, nous arrivâmes à Wou-song-hien. Les mandarins envoyèrent des satellites nous demander d'ob, comment, et pourquoi nous étions venus. Je leur répondis : « Nous « sommes Coréens ; c*est un grand vent qui nous a poussés ici, t nous voulons aller à Chang-haî pour réparer notre vaisseau. »

« Des oiticiers de la marine anglaise nous visitèrent. Je leur exposai que nous étions Coréens et que nous venions chercher des missionnaires ; en mémo temps je les priai de nous protéger contre les Chinois, et de nous indi(|uer la maison du consul. Ils satisfirent avec bienveillance à mes demandes, nous donnèrent du vin et de la viande, cl m'invitèrent à diner. Nous restàaies un jour à Wousong. J'allai voir les mandarins du lieu qui me firent un grand nombre de questions, et voulaient nous dénoncer à Tempereur pour nous faire renvoyer par terre en Corée. Je leur répondis : « Je n'ignore pas la loi ; mais je ne veux pas retourner par terre en « Corée ; je ne veux pas non plus que l'empereur soit averti de « notre arrivée ; ne lui faites donc aucun rapport. Au reste, que «vous avertissiez Tempereur ou non, peu m'importe; une fois • « mon navire réparé, je retournerai de moi-même en Corée ; n'ayez « donc de nous aucun souci. 11 vous sutlii de savoir que nous avons « abordé h la cùtc de votre empire, et il me suffit d'avoir bu de « l'eau de votre pays, et d'avoir mis le |)ietl sur votre terre ; seule- « ment je veux avoir ma pleine liberté. De plus, je vous prie d écrire « au mandarin de Gbang-baï qu'un navire coréen y va pour se « réparer. Je ne veux pas que le grand-mandarin de Chang-haî « éprouve à ce sujet aucun embarras ni aucune inquiétude, et je « demande qu'il me permette de séjourner en toute sécurité. »

« Les mandarins, me voyant communiquer avec les Anglais,

disaient : u Comment cet homme qui est Coréen esl-il l'ami inti- « me des Anglais, et comprend-il leur laogue?» Ils eo étaient tOQt stupéfaits. FaissDt voile de Wou-song, nous entràtnes dans le port de Ghang-ha!. Deox Aoglais tiareot à nous et Toalureot que ^allasse avec eox. C*est pourquoi, confiant mon embarcation au pilote chinois, je descendis dans leur canot et arrivai avec eux à Chang-haî. Je demandai aux Anglais un gnide pour me conduire au consul. M. Arthur John Empson, officier anglais ([ui parlait le français, écrivit pour moi une lettre au consul ({ui me reçut très-bien. Je lui exposai notre situation en le priant île me proléger eonlre les Chinois. Mgr Ferréol l'avait déjà prévenu de notre arrivée et réclamé pour nous sa protection. J'allai ensuite chez les chrétiens, et après deu.x jours d'attente, arriva le Père Gotteiand, de la Compagnie de Jésus, que j'avais connu à Macao et au Kiang-nan. Je reçus de lui cinq cent quatre-vingts piastres; j*en donnai quatre cents au pilote chinois, et j'en dépensai trente pour les chrétiens.

« Cependant les mandarins de Chang-hai envoyèrent leurs agents faire aux Coréens un grand nombre de questions, et placèrent près d'eux des sentinelles pendant la nuit. Le Tao-tai vint lui-même avec ses minisiies visiter le navire, et à son retour y envoya vingt mesures de riz et vingt livres de viande. En revenant je trouvai les chrétiens tout trouhh's de ce que les mandarins leur avaient fait une foule de questions, et de ce que des milliers de Chinois étaient accourus pour les voir. Les mandarins, me sachant de retour au navire, envoyèrent leurs employés me demander les raisons pour lesquelles nous étions venus, et les noms, Tàge, le domicile de chacun de nous, etc.

« Je satisfis à leurs demandes, en avertissant, du reste, les mandarins de ne plus envoyer personne nous molester : puis, j'ordonnai de remporter le riz et la viande. Je dus aller deux fois chez les mandarins pour régler diverses affaires, et faire cesser quelque molestations. lis firent un rapport détaillé au magistrat ' de Song-king-fou, qui répondit (|u'il me connaissait (il avait peut-être entendu ]»arler de moi lorsque j'étais avec le capitaine Cécile), et qu'il m'acconlail la permission de séjournera Changhai, aussi longtemps que je voudrais. D'ailleurs, je reçus à coups de bâton les Chinois que leur curiosité entraînait trop loin, et je tançai vertement certains employés subalternes qui usaient à mou égard de procédés incivils ; ils furent punis par les mandarins.

« Les habitants de Chang-hai s'imaginent que je suis un grand personnage; les mandarins me voyant converser amicalement

a? ec les Anglais, ii*y comprenoent rien et se cassent la tête poar deviner mon secret. Un jour ib ont envoyé me demander quand Doos partirions. Je leur ai dit : « Je dois encore séjourner ici pour ff réparer mon embarcation ; de plus, j'ai ouï dire que le grand « mandarin français d'cilo arrivera sous peu, je \eux rester pour « le voir.» Les mandarins attendent impatiemment le jour de mon départ, parce qu'ils ont peur d'être compromis et de perdre leurs dignités. 11 est inutile, je pense, et d'ailleurs je n'ai plus le temps de vous en raconter davantage ; je m'arrête donc ici.

■ Déjà j'ai réparé toute mon embarcation, je fais faire maintenant un canot. Nous nous portons tous bien dans le Seigneur, et nous attendons chaque jour l'arrivée du révérend évêque de la la Corée. Le consul anglais va bien et prend grand soin de nous. Mgr de Bézi n*est pas de retour, il est resté malade en route. A Nanking s*est élevée une petite persécution. Je vous demande, mon Père, des images et des médailles pour les matelots, et pour tous ceux qui ont rendu de grands services à la mission : envoyezraoi aussi l'image de saint Thomas, docteur de l'Eglise, de saint Charles, de saint Joseph, père nourricier de Notre-Seigneur, et de l'apôtre saint Jean. J'ai apporté de Corée «juehiues petits objets pour vous; je ne puis mainlenant vous les envoyer; j'espère, après l'arrivée de Monseigneur, avoir les moyens de vous les faire passer.

« Je suis de votre paternité l'indigne et inutile serviteur,

« AUDRÉ KiM-HAI-KIM. »

L*apparition de la barque d*André dans la rade de Wou-song avait été un phénomène pour le pays. La construction singulière de cette barque, les costumes étrangers de ceux qui la montaient,

éveillaient au plus haut point la curiosité publique, et André aurait couru les plus grands dangers s'il n'avait eu la présence d'esprit de mouiller au milieu des bâtiments ani^lais en station. La surprise des ofliciers fut grande lorsqu'ils entendirent xVndré leur crier en français : « Moi Coréen, je demande votre protection. » Cette protection lui lut généreusement accordée. Le consul le fit porter en palanquin dans une famille chrétienne, d'où il écrivit en toute hâte au P. Gotteland.

t Je me rendis bien vite, écrivait ce missionnaire à un de ses confrères, chez le chrétien qui logeait André et qui avait beaucoup plus peur que lui, à son sujet. Je lui fis donner l'argent nécessaire pour subvenir aux premiers besoins de son équipage; pais je le fis reporter à sa jonque, en lui recommandant de ne

T. II. — l'Église d£ corés. 19

plus reveDîr dans cette famille, parce qu'eUe éuit dans TappréhensioD que les mandarios ne lui fissent uo crime de rhospitalité qu*elle lui avait un instant donnée. Celte maladie de la peur est un peu épidémique chez les Chinois, et nous sommes obligés d*user de beaucoup de ménagements a?ec nos pauvres chrétiens.

« Après avoir renvoyé André h son équipage, qui avait grand besoin de lui (Imiis les premiers moments d'une position si critique, je m'empressai d aller visiter ces braves j^ciis à leur bord. Vous pouvez ju|jjer, mon révérend Père, de la consolation cjue j'éprouvai en me voyant au milieu de douze chrétiens, pres(|ne tous pères, fils, ou parents de martyrs. L'un deux a eu sa lamille presque tout entière immolée pour la cause du Seigneur ; il n'y a pas jusqu'à son petit enfant de onze ans qui n*ait voulu s'en aller au ciel par la voie du martyre. Dès la première entrevue il fut question de confession, mais André voulut d*abord remettre sa jonque un peu en état, afin que je pusse y dire la messe. Quand elle fut prête, on vint m*avertir et je m'y rendis le soir, résolu d'y passer la nuit, pour célébrer les saints mystères le lendemain. Mais il fallait d'abord confesser nos braves Coréens, qui le désiraient grandement. Il y avait six à sej»t ans qu'ils n'avaient pas vu de prêtre; Mgr Imberi et MM. Maubaiit et Chaslan, les derniers missionnaires de la Corée, avant été martvrisésen 1839.

« Comme ces bons néophytes n'entendaient guère mieux le chinois que je ne comprenais leur coréen, je leur tis exposer nettement ce que la théologie enseigne sur l'intégrité de la confession, quand on ne peut l'accomplir que par interprète; mais ils ne voulurent point user de l'indulgence accordée en pareille occasion . « Il « y a si longtemps que nous n'avons pu nous confesser, » disaientib, « nous voulons tout dire. » Donc, après m'étre assuré qu'ils étaient suffisamment instruits des mystères de la religion, je m^assis sur une caisse, et mon cher diacre vint le premier. Sa confession faite, il resta en place, à genoux, appuyé sur ses talons, pour servir d'interprète aux matelots, cjui ai rivèrent l'un après 1 autre, se jetant à genoux h côté de lui ; il tenait ainsi le milieu entre le confesseur et le pénitent. Avant de commencer la confession, je faisais répéter par Tinterprèle à chacun des pénitents ce que j'avais dit d'abord à tous de la non-obligation de confesser toutes ses fautes en pareil cas ; mais j'obtenais constamment la même réponse : « Je veux tout dire. »

« Ces confessions me retinrent donc plus de temps que je ne pensais : tous firent l'aveu de leurs Ciutes avec une ferveur admirable ; quand je finis, il était à peu près Theure de dire la messe.

La jonque avait été ornée dès la veille, ei les derniers préparatib forent bientôt foits. J*offiris donc le saint Sacrifice sur un tout petit navire, près d*une grande ville remplie dldolfttres, et environné de quelques fidèles, heureux, après une si longue privation, de pouvoir participer à nos saints mystères. »

Les Coréens eurent encore, quelques jours après, une joie bien vive : elle fut causée par larrivéo de Mt^v Fcrréol qui, avec un jeune missionnaire récemment arrive de Trauce, accourait pour les rejoindre. Quand il fut permis h ces pauvres chrétiens de voir leur pasteur, de recevoir sa bénédiction, quand ils virent un autre prêtre disposé à venir les secourir, leur émotion fut extrême. Une certaine tristesse diminuait cependant un peu la joie qu'ils éprouvaient. En jetant les yeux sur ces deux hommes qui avaient tout sacrifié pour venir jusqu'à eux, en pensant à leur vie passée, puis aux travaux et aux souffrances qui les attendaient en Corée, leurs cœurs étaient oppressés, et ils s^affligeaient de les conduire ainsi, au milieu des persécutions, à une mort presque certaine. « Ils ne savaient pas encore sans donle, écrit le compagnon de M^r Ferréol, ils ne savaient pas les délices dont notre âme est inondée, et le bonheur dont Dieu récompense déjà en ce monde les sacrifices faits pour sa gloire. Bientôt, j'espère, ils verront que nous partons de grand cœur ; et, s'il y a des souffrances. Dieu nous accordera la force de le suivre jusqu'au Calvaire. »

Vingt ans plus tard, le jour même du vendi edi saint, M. Daveluy, le missionnaire qui a écrit ces lignes, suivait, en effet, son Dieu jusqu'au Calvaire, et donnait sa vie pour ses chers Coréens après leur avoir donné, pendant ces vingt années, comme prêtre et comme évêque, ses soins et ses travaux de chaque jour. Arrêtonsnous ici un instant pour faire connaître ce nouvel apôtre.

Marie-An toi ne-Nicolas Daveluy naquit à Amiens, le lundi saint, 16 mars 1818. Il était le troisième enfiint de Marie-Pierre- Isidore-Nicolas Daveluv, et de Marie-Anne-Thérèse Laroche. Dès son enfance, il se montra doué d<'s plus heureuses (pialités. Vif et turbulent à l'excès, il eût pu tomber dans de grands défauts, si la vigilance de ses parents n'eût, de bonne heure, implanté dans son &me la foi et l'amour de Dieu, mais ils s'acquillèreol de ce devoir en véritables parents chrétiens, et Dieu récompensa leurs efforts. £n 1827, l'enfant entra en sixième au petit séminaire de Blamont, dépendance de Saint-Acheul, et Tannée suivante, les établissements des PP. Jésuites ayant été fermés par suite des ordonnances de i828, il alla continuer ses études au séminaire de Sûnt-Riquier. Sê$ professeurs et ses camarades ont conservé de

lui on excellent souvenir. Toujonn le premier tn jea, il était mei on des premiers à Tétode, et occupait une bonne place dans sa classe. Son exellent cœur, sa franchise loi faisaient aisément pardonner sa pétulance et ses esj)iégleries.

En octobre 1S3i, le jeune Daveluy alla lairo sa philosophie à Issy, et du moment (ju'il eut revr-tu l'habit ecclésiastique, une véritable transfoniiMtion commença à s'opérer en lui. Quoiqu'il eût été jusque-là sincèrement pieux, c'était i>our ainsi dire sans le paraître ; sa vivacité naturelle n'était i>oini comprimée, son caractère violent et indompté perçait à chaque instant, mais à dater de ce jour, il fît des progrès rapides dans la mortification et la vertu. 11 réfléchit sérieusement sur le sacerdoce qu*il voulait recevoir, sur la préparation qu'une telle grâce demande de celui que Dieu y appelle, et se mit à l'œuvre avec d*autant plus de résolution que, dès lors, comme il l'a lui-même dit plus tard, il songeait à se consacrer à l'apostolat des infidèles. En 1836, sa philosophie terminée, il entra h Sainl-Sulpice poursuivre le cours (le ihéolojîie. Il serait dinicil»' de dire combien le séjour qu'il lit dans cette sainte maison lui fut prolitablo. Sa ferveur, sou humilité, sa dévotion, an!,Mnenlai»:nt chaque jour ; mais, ( e que l'on remanpiait surtout en lui, c'était sa j»iélé liliale envei*s la Sainte Vierge. On raconte qu'un ami de sa famille étant venu le demander au parloir, le portier ne le trouva point, et répondit pour s'excuser : « Je ne sais plus oh le chercher; il aura rencontré quelque image de la Sainte Vierge sur son passage, et sera resté là, à genoux, en prières. »

La pensée des missions ne le quittait plus, et après sa première année de théologie, il demanda à entrer dans la Compagnie de Jésus, et alla à Saint-Acheul faire une retraite préparatoire pour consulter la volonté de Dieu. Le médecin de la maison jugea que sa santé ne lui permettait pas alors de donner suite à son pieux dessein. Il revint donc continuer ses études à Saint-Sulpice, et fut bientôt chargé de faire le catéchisme à la paroisse. En i83S, se trouvait au séminaire des Missions-Elrangt res un de ses amis, M. l'abbé Dupont, depuis évéque d'Azoth et vicaire apostolique de Siam, qui se préparait h partir pour TAsie. Cette heureuse circonstance procura à M. Daveluy Toccasion de venir assez fréquemment au séminaire des Missions-Etrangères, et son désir de prêcher rËvangile aux païens s'en accrut prodigieusement. Mais sa santé s'affaiblissait de plus en plus, et lorsqu'il fut sousdiacre, il dut interrompre ses études pendant une année entière. Ce ne fut pas pas une année perdue. Le curé de la paroisse de

campagne chez qui il s'était retiré, obtint la permission de le foire prêcher, et des fruits abondants de salut, des conversions ines* pérées montrèrent combien était agréable à Dieu le zèle du jeune

apôtre.

Enfin, M. Daveluy fut ordonné prêtre le 18 décembre 1841, et quelques jours après, envoyé il Royc comme troisième vicaire. 11 y resta vingt mois. La lettre suivante écrite à son père, le ^ septembre 1843, par le vénérable curé de cette paroisse, mootre bien quel saint prêtre était dès lors notre futur martyr.

« Monsieur, votre fils va me quitter ; il me laisse des regrets profonds que le temps seul pourra adoucir. Depuis qu'il est avec moi, j*ai été à même d'apprécier sa piété qui ne s'est démentie en aucune circonstance, son zèle éclairé, son dévouement parfait, son aptitude pour toutes les fonctions du saint ministère, son caractère aimable, et toutes les vertus qui font le bon prêtre. Mes regrets sont partagés par ses autres confrères, et par tous les habitants de cette ville. Aucun ecclésiastique jusiiu ii présent n'a en si peu de temps ('on(|uis une aussi liaiili' confiance dans celte paroisse, et je ne me console de le perdre que par la pensée du bien qu'il a fait, et de celui, plus i^rand encore, (jifil est appelé à faire. J'admire sa détermination, et je suis poi lé à croire que Dieu a de grands desseins sur lui. Quand il m'eut appris que, depuis plusieurs années, il avait résolu d aller vers les infidèles, qu'il avait été aiïermi dans sa résolution par les hommes les plus dignes de sa confiance, je n'ai point essayé de combattre le parti qu'il prenait, et mes vœux comme mes regrets le suivront partout où il ira. Je dirai seulement à Mgr Févéque quel est le colhiborateur que je perds, et le prêtre éminent dont il se prive. »

Mais rien ne pouvait plus retenir M. Daveluy. Des médecins consciencieux lui avaient déclaré que sa santé était suffisamment affermie ; d'un autre côté Mij^r Miolland. en véritable évêque callioli([iie, avait, pendant la retraite ecclésiali(|iie, le 15 juillet de celte même année, déclaré publiiiuenient (ju'il areorderail toujours la |)ermission, ii vou\ de ses prêtres qui lémoigneraienl le désir de se faire missionnaires, f.es dernières dispositions turent bientôt prises, et le 4 octobre, M. Daveluy entra au séminaire des Misssions-Ëirangères. Après quelques mois de probaiion, il s'embarqua à Brest avec MM. Chauveau et Thivet (I , sur ri4rchimède^ qui transportait en Chine le secrétaire de l'ambassade

(1) M. Thivci ( Si mon dans la l ilc de roulo-pinang, eu Mgr OUauveau csl mainlcuanl vicaire a^ioslolique du Thiliel.

française. M. Davelay était envoyé provîsoifement à Haeao, oè il devait recevoir sa destination définitive. Le voyage des missionnaires fot heorenx, et après avoir rdàdié

successivement k Corée, an cap de Bonne-Espérance, à la Réonion, h Pondichéry, h Syngapour, ils jetèrent Tancre à Macao à la lin de septembre 4844. Au mois de décembre suivant, M. Chauveau partait pour le Yun-nan, et quelques semaines plus tard, M. Thivet conduisait h Pinang plusieurs élèves envoyés par diverses missions de Chine. M. Daveluy, resté à la procure, s*occupait avec ardeur de l'étude du chinois. Un moment, il put croire qu*on renverrait anx Iles Liéou^kiou, rejoindre M. Forcade (i), mais la Providence en décida autrement, et dans les derniers jours de juillet 1845, il 8*embarqua pour Chang^haî avec Mgr Ferréol.

t Je dois essayer, écrivait-il alors à sa fomille, de pénétrer ayec Monseigneur en Corée, dans ce pauvre pays depuis si longtemps privé de ses pasteurs. Vous ne douiez pas de mon bonheur. Je n'osais espérer cette mission si belle, si consolante, et qui donne de si don('t\s espérances. Je ne crains qu'une chose : c'est que les circonstances ne mettent obstacle h mou entrée, mais je compte sur vos prières, et si, à cette nouvelle, votre cœur se serre, si ce nom de Corée a un retentissement qui lait frémir la nature, rappelez-vous que le bon Maître nous dit qu'un seul cheveu ne peut tomber de notre téte sans sa permission. Je suis heureux, plus heureux que jamais; partagez mon bonheur, et remercions ensemble le bon Dieu de ses bontés pour moi. »

Mgr Ferréol et son compagnon mirent douze jourspour se rendre de Macao à Chang-haî ; aucun incident remarquable ne signala leur voyage. Quelques jours après leur arrivée, une cérémonie bien touchante eut lieu, dans la chapelle de Kin-ka-ham, chrétienté distante de Chang-hai de deux ou trois lieues. Le dimanche 17 août 1845, M!?r Ferréol ordonna le premier j)rétre indigène de la Corée, Tinlrépidc André Kiin. Les chrétiens étaient accourus en foule h cette ordination, à laquelle assistaient un prêtre chinois et quatre prêtres européens. La féte fut complétée le dimanche suivant 24 : André, assisté par M. Daveluy, célébra sa première messe au petit séminaire de Wam-dam. Huit jours après, le nouveau prêtre remonta sur sa barque, prit secrètement

(1) Mgr Forcade après avoir ('lé successivement vicaire apostolique du Japon, évôquo de La Basse-Tcrrc, évôque de Nevers, est actueilement archevé«iue d'Aix.

à bord son évéque et le miesioDDaire qui raccompagnait, et, rempli d'un nonveaa courage, fit voile vers la Corée. Nous alloos laisser Mgr Ferréol nous raconter lui-même les épisodes de ce périlleux voyage, dans une lettre adressée k M. Barran, directeur du séminaire des Hissiotts-Ëtrangères.

« KaDg-kicn-in, dans la province méridionale de la Corée, i9 octobre 1845.

« Monsieur et cher confrère,

t Après six ans de tentatives, je suis enfin arrivé dans ma mission. Le Seigneur en soit mille fois béni ! Vous me demandez quelques détails sur mon entrée dans ce royaume; je m^empresse de satisfaire k vos désirs

« D*abord, vous serez peut-être bien aise de connaître la barque qui nous a portés en Corée à travers la mer Jaune. Elle a vingt* cinq pieds de long, sur neuf de large, et sept de profondeur. Pas nn clou n'est entré dans sa construction, des chevilles en retiennent les ais unis entre eux ; point de i;ou(lron, point de calfatai^e ; les Coréens ne connaissent pas ce perfectionnement. A deux mâts d'une hauteur (Irmosurée, sont attachées deux voih^'s en nalles de paille, mal cousues les unes aux autres, I.'avant est ouvert jusqu'à la cale; il occupe le liers de la barque. C'est là que se trouve placé le cabestan, entouré d'une grosse corde tressée d'herbes à demi pourries, et qui se couvrent de champignons dans les temps humides. A Textrémité de cette corde est liée une ancre de bois, notre espoir de salut. Le pont est formé partie de nattes, partie de planches mises à côté Tune de Fautre, sans être fixées par aucune attache. Ajoutez à cela trois ouvertures pour entrer dans l'intérieur. Aussi, Iors([u*il pleut ou que les vagues déferlent par-dessus le bastingage, on ne perd pas une goutte d'eau. Il faut la recevoir sur le dos, et puis à force de bras la rejeter dehors.

« Les Coréens, quand ils iiavij^uent, ne quiltent jamais la côle. Dès que le ciel se charité, ilsjetlenl l'anei'e, éiendciit sur leuis barques une couveilnre de ehaume, et athndent patiemment que le beau temps revienne. Il n'est pas nécessaire de vous dire, monsieur et cher confrère, que nous n'étions pas fort ii Taise dans la nôtre. Souvent inondés par la vague, nous vivions habituellement en compagnie des rats, des cancres, et, ce qui était plus ennuyeux, de la vermine. Sur la fin de notre navigation, il s'exhalait une odeur fétide de la cale, dont nous n*étions séparés que par un faible plancher.

« L'équipage élait digne du navire, il se composait du P. André Kini, que j'avais ordonné prêtre quchpies joins auparavant, et qui élait notre capitaine; vous devinez facileuicnl la portée de sa scieoce nautique; plus, d'un batelier, qui nous servait de pilote, d^UD menuisier, qui remplissait les fonctioDS de charpentier; le reste avait été pris péie-méle dans la classe agricole. En tout douze hommes. N*estpcepaslàun équipage improvisé ? Cependant, parmi ces braves gens se trouvaient des confesseurs de la foi, des pères, des fils, des frères de martyrs. Nous nommâmes notre barque U Raphaël.

« Vous avez appris les dangers qu'elle courut pour se rendre en Chine et y demeurer sans t'irc capturée. Son départ nous otïrait une autre difliculté; c'était, pour M. Daveluy et moi, de monter à son bord h Tinsu des mandarins qui la taisaient surveiller sans relâche. Le dernier jour du mois d'août, vois le soir, elle quitta le port de Chang-haï, devScendit dans le canal à la faveur de la marée, et vint mouiller en face de la résidence de Mgr de Bézi, oh nous l'attendions. Un instant après, une chaloupe du gouver* nement, qui l'avait suivie de loin, jeta l'ancre auprès d*elle. Toutefois, ce contre-temps n*empécha pas le P. André de descendre à terre, et de venir nous avertir. Le ciel était couvert, la nuit était sombre, tout semblait nous favoriser. Mgr de Bézi qui, depuis notre arrivée au Kiang-nan, nous avait prodigué Thospitalité la plus généreuse, eut encore la bonté de nous accompagner jusqu'à la barque. La chaloupe du mandarin, emportée probablement par le courant, s'était un peu écartée; nous eûmes doncla liberté de monter h bord sans que personne nous aperçût.

« Le leFidemain nous allâmos mouiller à rciiiliouc liiire du canal, auprès d'une jonfjur chinoise, (jui faisait voile j)Our le Léao-long; elle appartenait à un chrétien qui nous avait promis de nous remorquer jusqu'à la hauteur du Clian-tong. M. Faivre, missionnaire lazariste, se trouvait sur la jonque; il allait en Mongolie. Les premiers jours de septembre furent pluvieux, les vents nous étaient contraires et soufflaient avec violence : trois fois nous essayâmes de gagner le large, trois fois nous fûmes contraints de revenir au port. En pleine mer, il est rare que le Chinois coure des bordées contre le vent ; au lieu de louvoyer, il retourne au plus proche mouillage, serait-il h cent lieues de dislance.

« Près de l'ile de Tsong-miii se trouve une rade sûre ; plus de cent navires, (jui devaient se rendi»' dans le nord, y étaient à rancre, attendant une brise favorable; nous allâmes nous y réiugier. Le capitaine de la jonque chinoise nous invita à célébrer.

à son bord, la féte de la Nativité de la Sainte Wcrç^e. Noas acceptâmes d'autant plus volontiers que nous devions jouir encore de la compagnie do rexccllent M. Faivre; les «Mpiipages de plusieurs autres barques chrélicïines se rendirent à la fête. Quatre messes turent dites ; tout ce qu'il y avait là de fidèles communièrent. Le soir, des fusées s'élancèrent dans les airs en gerbes de feu; c'étaient nos adieux à la Chine et le signal du départ.

« Nous levâmes l'ancre, nous attachâmes notre barque à la jonque chinoise avec an gros câble, et noas reprîmes notre course vers la Corée.

€ Le commencement de notre navigation fut assez hearevi ; mais bientôt à la brise qai enflait nos voiles, succéda nn vent trop violent pour notre frêle embarcation ; des lames d*une grosseur énorme semblaient k chaque instant devoir rengloutir. Néanmoins nous soutînmes sans avarie leurs assauts pendant vingtquatre heures. La seconde nuit, notre gouvernail fut brisé, nos voilos se déchirèrent; nous nous traînions péniblement à la remorque. Cliaijue vague jetait dans notre banpie son tril)ut d'eau; un homme était sans cesse occupé à vider la cale. Oh ! la triste nuit que nous passâmes !

a A la pointe du jour, nous entendîmes crier le P. André d'une voix à demi étouffée par la terreur; nous montâmes sur le pont, H. Daveluy et moi. Nous y étions à peine, qu'il s'en écroula une partie; c'était Tendroit au-dessous duquel nous habitions; un moment plus tard, nous eussions été écrasés par la chute des planches. André s'efforçait d'avertir le capitaine chinois de changer de direction, celle qu'il suivait nous conduisant vers la Chine ; mais le bruissement des flots couvrait sa voix. Nous criâmes aussi do notre côté; nous parvînmes entin h nous faire entendre, et ({uelqu'un parut sur l'arrière de la jonipie; mais il ne put rien comprendre à nos paroles, ni à nos signaux.

« Dans le péril où nous étions, le P. André nous dit qu'il était prudent pour les deux missionnaires de quitter la barque coréenne, et de monter sur la jonque; que pour lui et ses gens, ils ne pouvaient nous suivre en Chine, parce que d'après la loi d'extradition ils seraient conduits à Péking, et de là dans leur patrie, oii une mort cruelle leur était réservée; que la mer, toute orageuse qu'elle était, leur offrait moins de péril; qu'enfin la Providence disposerait d'eux comme elle le voudrait, mais qu'il imporuit avant tout de conserver à la mission de Corée son évéque.

« Quelque peine que nous eussions à abandonner ainsi des

hommes qui s'étaient exposés à tant de dangers pour venir à nons, cependant, dans l'extrémité oh nous étions, nous crûmes de? oir adopter leur avis. Nous nous mîmes alors à faire signe à nos

compagnons de voyage de nous amener à eux, ce qui étant fait, nous leur exprimâmes le désir de passer à leur bord. On joignit aussitôt les deux barques assez près Tune de l'autre pour que nous pussions être tirés sur la leur avec des cordes. On était h les préparer et à nous lier la ooiuture, lorsque le câble qui nous retenait à la jonque se rompit, et nous abandonna à la fureur des vagues. On nous jette aussitôt le même câble; nous ne pouvons le saisir. G*en est fait. Emportés par le vent, nos Chinois sont déjà loin de nous. Nous leur tendions les bras en signe d'adieu, lorsque nous les voyons revenir. £n passant devant notre barque, ils nous jettent des cordes ; vaine tentative ! nous n'en pouvons atteindre aucune. Us reviennent une seconde fois et avec aussi peu de succès. Considérant alors Finutilité de leurs efforts et le danger quMls couraient eux-mêmes de sombrer, ils continuent leur roule, et disparaissent pour toujours à nos yeux.

« Quoique nous tussions loin d en juger ainsi dans le moment, ce fut un honlieur pour nous de n'avoir pastpiitté notre barque; nous ne serions pas aujourd'hui dans notre chère mission, si une main invisible, disposant les choses mieux que notre prudence, n'avait enchaîné notre sort à celui de nos braves Coréens.

« VoiU donc notre Raphaël au milieu d'une mer en courroux, sans voiles et sans gouvernail. Je vous laisse à penser comme il a été ballotté et nous avec lui. Déjà il s'emplissait d*eau. On fut d'avis de couper les mftts. Nous avertîmes nos gens de ne pas les abandonner à la mer une fois abattus, comme ils avaient fait k leur premier voyage. Que les coups de hache me paraissaient lugubres! Les mâts en tombant brisèrent une partie de notre frêle bastingage ; quand ils furent à l'eau, nous voulûmes les retirer sur le j)oni, ce qui aurait pu se fiiire, malgré l'agitation des vagues; mais nos marins étaient si découragés, que nous ne pûmes les délerniiner à cet acte de prévoyance, lis se retirèreut dans leur cabines, prièrent un instant, puis s'endormirent.

« Cependant ces mâts, poussés par les tlois, venaient par intervalle donner de rudes coups contre la banjue; il était à craindre qu'ils n'enfonçassent ses flancs déjà ébranlés, mais Dieu veillait sur nous, il ne nous arriva aucun malheur. Le jour suivant Torage s*apaisa, la mer fut moins agitée ; notre équipage avait repris un peu de force et de courage dans le sommeil. On retira les mAts, on les mit debout ; ils étaient raccourcis de huit pieds; sans doute

un Européen les aurait trouvés encore assez hauts; aux yeux

d'un Coréen, ils n'étaient pins en proportion avec la barque. Un nouveau gouvernail fut construit et les voiles raccommodées. Ce fut l'affaire de trois jours, pendant lesquels le calme nous favorisa. Pendant ce travail, nous avions constamment en vue de dix à quinze jonques chiFioises ; nous avions hissé notre pavillon de détresse; elles l'apercevaient très-bien : pas une ne vint à notre secours. L'humanité est un sentiment inconnu au Chinois, il lui fout du lucre ; s'il n'eu espère point, il laissera mourir d*un œil sec oeux qu'il pourrait sauver.

« Nous avions été séparés de notre remorqueur à vingt-einq lieues environ du Chan-tong ; mais depuis lors, oh les courants nous avai^Mls entraînés? oh étions-nous? nous rignorions. Nous mimes le cap sur Tarcbipel coréen. Peu après, le P. André nous dit qu'il lui semblait reconnaître ces îles, et que bientôt nous apercevrions rembouoliiire du tlcuve qui conduit h la capitale.

« Jugez, monsieur et cher confrère, de notre joie; nous croyions loucher au terme de notre voyage et à la tin de nos misères! Mais, hélas! ce pauvre P. André était dans une grande erreur. Quelle fut notre sur|)rise et notre douleur le lendemain, lorsque, abordant au premier îlot, nous apprîmes des habitants que nous étions au midi de la péninsule, en face de Quelpaert, à plus de cent lieues de Tendroit ou nous voulions débarquer ! Nous crûmes, cette fois, que nous étions poursuivis par le malheur; nous nous trompions cependant, car ici encore la Providence nous dirigeait. Si nous avions été droit à la capitale, nous aurions probablement été pris. Nous sûmes plus tard que Tapparition d'un navire anglais dans h* midi du royaume, avait mis le gouvernement en émoi ; on sui veillait les abords de la ville, on examinait avec une sévérité minutieuse toutes les barques qui entraient dans la rivière. La longue absence de la nôtre avait soulevé des soupçons dans l'esprit de ceux (jui avaient été témoins de son départ ; ils l'avaient vu s'approvisionner d'une manière extraordinaire ; ils disaient même qu'elle partait pour un pays étranger. A notre arrivée, ils nous auraient suscité mille tracasseries; Dieu nous en délivra.

« Il nous restait encore une course périlleuse à fournir au milieu d*un labyrinthe d'Iles inconnues de nous tous, sur une embarcation qui faisait eau et qui avait peine à tenir la mer. La corde de notre ancre était osée; si elle se rompait, nous devions nous faire échouer sur la côte et nous mettre à la discrétion des premiers venus, ce qui aurait eulrainé notre perle. Nous décidâmes

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qu'il fallait modifier notre plan, et aller mouiller au port de Knngkien-iQ, situé au nord de la province méridionale, dans une petite rivière, à six lieues dans l'inlérieur. Il s'y trouvait quelques familles de néophytes convertis depuis peu à la foi. Ce fut un trajet de quinze jours au milieu d'alarmes continuelles. Noos avions constamment le vent debout; les courants étaient rapides, les écueils nooibreux. Plusieurs fois nous touchâmes sor les rochers ; nous étions souvent engagés dans le sable, plus souvent encore nous nous trouvions arrêtés au fond d'une baie oii nous espérions rencontrer un passage. Nous envoyions alors notre canot à terre pour demander notre route. Enfin le IS octobre, nous jetâmes Tancre à quelque distance du port, dans un lien isolé.

« Notre descente devait se faire le plus secrètement possible. Nous envoyâmes un homme informer les chrétiens de notre arrivée. Ils vinrent deux, la nuit, pour nous conduire à leur habitation. Comme ils jugèrent à propos de me faire descendre en habit de deuil, on m'affubla d'un surtout de grosse toile écrue, on mit sur ma têl»^ un grand chapeau de paille, le((uel me tombait jusque sur les épaules; il était de la forme d'un petit parapluie à demi fermé ; ma main fut armée de deux bâtonnets, soutenant un voile qui devait soustraire ma figure aux regards des curieux, et mes pieds furent chaussés de sandales de chanvre. Mon accoutrement était des plus grotesques. Ici, plus un habit de deuil est grossier, mieux il exprime la douleur causée par la perte des parents. M. Daveluy fut habillé avec plus d'élégance.

« Ces préparatifs achevés, deux matelots nous chargèrent sur leur dos, et nous portèrent à la terre des martyrs. Ma prise de possession ne fut pas très-brillante. Dans ce pays, il faut faire tout en silence et à huis clos. Nous nous dirigeâmes à la faveur de la nuit vers la demeure du chrétien qui marchait en avant. (Tétait une misérable hutte bâtie en terre, couverte de chaume, composée de deux pièces, ayant ;i la fois pour porte et pour fenêtre une ouverture de trois pieds de haut. Un homme s'y lient à peine debout. La femme de notre généreux hôte était malade; il la fit transporter ailleurs pour nous donner un logement. Dans ces chaumières, point de chaises, point de table; ces sortes de délicatesses ne se trouvent, nous dit-on, que dans les maisons des riches. On est assis sur le sol couvert de nattes ; par-dessous est installé le fourneau de la cuisine, qui entretient une douce chaleur. Je vous écris, monsieur et cher confrère, accroupi sur mes jambes; une caisse ou mes genoux me servent de pupitre. Je sle tout le jour enfermé dans ma cabane, ce n'est que la nuit

qu'il m*est permis de respirer l'air du dehors. On souffre beaucoup dans cette mission, mais cela dure peu, et le ciel récompense bien amplement ces peines en les couronnant du martyre.

« Je me séparai aussitôt de M. Daveluy ; je renvoyai dans une petite cbrétienté étudier la langue. Il est plein de zèle, trèspieux, doué de toutes les qualités d'un missionnaire apostolique. Je désire pour le bonheur des Coréens que Dieu lui conserve longtemps la vie. Nos malelols retournèrent dans leurs familles, qui avaient perdu tout espoir de les revoir jamais : depuis se[)t mois ils en étaient absents. On m'assure que la capitale est l'endroit où j'aurai le moins de dangers à courir; je m'y rendrai peut-être au cœur de Tbiver prochain. £n attendant, nous sommes comme Toiseau sur la branche, nous pouvons être pris à diaque instant.

« Tout est à refaire dans cette mission ; et malheureusement il est plus difficile d'agir que du temps de nos confrères, parce que le gouvernement connaît mieux tout ce qui nous concerne, et aussi parce que la persécution a dispersé les chrétiens en bien des endroits. La première occupation sera d'envoyer çh et là des hommes pour savoir où ils habitent. Si les iiiaïKiai ins nous en laissent le temps, nous pourrons commencer l'adminislraiion de ce troupeau désolé, en nous entourant des plus grandes précautions pour que rien ne trahisse le secret de notre présence. Je me recommande instamment à vos ferventes prières, et j'ai rhooneur d'être avec un profond respect et Tailection la plus vive,

<c Monsieur et cher confrère,

« Votre très-bumble et très-dévoué serviteur.

u Joseph Fërréol, évêque de Belline et vie. ap. de la Corée. »

« P. S. Il paraît que sur la route qui conduit à la frontit'^re, on surveille maintenant les voyageurs avec la dernière sévérité ; on dit même qu'on ne peut porter aucune lettre. J'espère néanmoins que celle-ci vous parviendra. Dans quelques mois, des courriers se dirigeront vers le nord pour introduire M. Maistre et le diacre coréen qui l'accompagne. »

DigitizMy|vGopgIe

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