CHAPITRE VII
renuitvc inuliic de MM. Maislrc el Jansoii. — M. Mablrc péaèlrc eofiD en
Corée. — Mort de Mgr Fcrréoi.
I/annéc 18o! ne fui sip:nalée par aucun incideni remarquable, l/adminislration des cliréticns se fit dans des circonstances analogues à celles que nous avons déjà exposées plusieurs fois, avec les mêmes peines, les mômes souffrances, el aussi les mêmes consolations. Mgr Ferréoi était continuellement en route, malgré raiïaiblissement de sa sanié, tous les jours plus mauvaise ; le P. Thomas lui-même ne résistait que difficilement aux fatigues et aux privations. M. Daveluy, trop malade encore pour faire la visite des chrétiens, restait chargé des jeunes gens qui formaient le séminaire de la mission.
Au mots de septembre, ayant à régler diverses affaires importantes avec le vicaire apostoli(|ue, M. Daveluy vint le trouver à Si'oul el passer quelques jours avec lui. Voici comment, dans une lettre à sa ramillo, il parle de ce petit voynije : (* Monté sur une vache à moi aj^parteiiaot, je pris mon vol vi'r> la capitale, comme nu i^eiilillionime de premier ordic, et en (luelqiies jours j'arrivai auprès de Moiiseii^neur. Sa drandeur habite une maison ])assal)le, avec un petit jardin, dans lecpicl, selon l'usage du pays, il n'y a pas trace d'allées j)0ur se promener. Tout y est pêle-mêle, cl dans le plus beau désordre possible. Là, je ne me trouvais plus seul, et je pus avoir un peu plus de distractions ; mais surtout je m*en suis permis une que vous ne serez pas fâchés, peut-être, d'entendre raconter tout au long. Tai été voir la sortie de Sa Majesté le roi de Corée. Pour examiner tout en détail, je suis allé, malgré mon visage hétérodoxe, attendre sur le bord de la grande roule, et j*ai contemplé le cortège de près. D'abord il faut dire que les rois de ce pays ne sortent pas quand ils veulent ; tout est prévu et organisé d'avance. De plus, ils doivent avoir le cortège exigé par la coulume, et ne se montrer qu'en grande pompe. Dhs la veille, des soldats se réunissent dans les environs du palais, afin de garder la résidence royale pendant l'absence du prince el de faire une police plus sévère ([ue de coutume; des liantes sont dressées h cet effet. *Sm Majesté devant partir au point du jour, pendaul la nuit ou do ^ruud matin, tout se prépare au palais.
H Quand le soleil parut, nous élions sur le bord de la grande roule; le peuple s'y était rendu en foule. J'i^ore combien de milliers de gens étaient lii à attendre pour contempler le roi cl son cortège. Nous vimes paraître d'abord des voilures qui probablement contenaient des provisions; puis quelques grands personnages accompagnés, comme toujours, d'une nombreust» suite d'esclaves et de serviteurs. Peu de temps après, arriva un escadron de militaires rangés, cinq par cinq, sur des files assez distantes les unes des autres; puis d'autres corps de troupes à pied ou à cheval, de distance en distance. Venaient ensuite ([uclqaes grands officiers du palais. Enfin on aperçoit de loin celui que tous les yeux cherchent. En avant et en arrière sont des corps très-nombreux de musiciens à cheval passablement accoutrés; autour de Sa Majesté les eunuques et autres gardiens du palais, peut-être quelques hauts dignitaires. Le roi est un jeune homme dont la figure ne semble pas désagréable. Monté sur un cheval blanc, et couvert sur le côté d un parasol rouge qui met sa j)ersonne à l'abri des rayons du soleil levant, il passe lentement devant nous. Ce n'est pas fini, il y a à la suite une troupe à peu près semblable à celle qui précède, plus noml)nMise peut-être ; mais j'avais vu l'important, la faim et le froid me tirent regagner mon gite.
« Le but du voyage de 8a Majesté était une visite au tombeau du roi défunt, à environ quatre lieues de la ville. Des chaises élégantes précédaient pour le porter au besoin pendant le trajet, et une spéciale pour lui faire escalader la montagne oh se trouve le tombeau. La procession s'étendait sur plus d*une lieue de longueur. Arrivé au terme, le roi devait rendre ses devoirs superstitieux à son prédécesseur, prendre son r* pas, ainsi que toute la bande, et revenir le même jour par le même chemin. Pourle cas oh la nuit surprendrait lesvoyageurs,on avaîtpréparé, des deux côtés de la route, des torches énormes, irès-rapprochées, et plus grosses (pie le corps d'un lionime. C'est la cérémonie la plus pornj)euse et la plus belle (ju'il y ail dans ce pays-ci, et chaque lois, une foule très-considi-inhlc se réunit pour jouir du speclacle (pii pourrait être vraiment grandiose; mais malheureusement tout se fait sans ordre; les troupes elles-mêmes n'ont aucune tenue. Les habillements des soldats sont un peu variés, mais bien différents de noire genre européen. On pourrait les comparer aux habits de nos saltimbanques ; grands vêtements de diverses couleurs, plumets de toute espèce, et surtout des milliers de drapeaux dont quelques-uns sont assez jolis, et
(pli fornu'nt loin tin coup d'œil pas.s.iMe. Les nobles sont habillés dune sorte, dérobe dans le genre arnbe. Les armes sont des fusils, des lances et des arcs, qui ont l'air en assez mauvais état, le fer en est liieo rouillé. Lia musique se composait en s^rande partie, du moins d'après ce que j'ai pu apercevoir, de flûtes, de clarinettes et de trompettes k longs tubes, mais comme les artistes soufflent dans leurs instruments sans ordre ni mesure, et ne sortent pas de quelques notes combinées pour empêcher la trop grande cacophonie, le tout produit une sensation peu agréable. »
Après avoir fait une retraite de quelques jours, M. Davelny, quitta la capitale dans le mois de novembre, et retourna auprès des séminaristes, dont il devait encore être chargé jusqu'à sa guérison.
A celte épo(jiie éclatait dans la j)rovince septentrionale une révolte nienarante. On se crut à la veille d'une guerre civile. Le gouvernemenl vint à bout, tant bien que mal, de dissiper Torage, mais on ne put prendre aucun des chefs, ni découvrir les dépôts d'armes que les insurgés possédaient dans les montagnes. Quelques mois après, une autre révolte bouleversa la province de TEst, et menaça un instant Texistence de la dynastie. Le peuple, loin de craindre ces révolutions, les désirait et semblait devoir y prêter la main ; car le nouveau roi, depuis qu'il avait été émancipé et avait pris en mains la conduite des affliires, montrait une incapacité désolante, et surpassait son prédécesseur en prodigalités et en débauches. Les intrigants (jui régnaient sous son nom, ne cherchaient qu'à s'enrichir par le pillage cttVontéde tons les revenus publics, et par de continuelles augmentations d'impôts. La masse du peuple, écrasée et ruinée, ne voyait plus dans les princes que dos brigands, des sangsues, et appelait de ses vœux le changement (jue les livres sibyllins du pays annonçaient, disait-on, pour ce temps-là même. . Au milieu des agitations et des troubles, les missionnaires poursuivaient leur œuvre, mais ils étaient trop peu nombreux pour suffire à tous les besoins. Sans cesse ils priaient Dieu d*ouvrir la voie à de nouveaux confrères, et Dieu, pour éprouver et purifier leur foi, semblait sourd à toutes leurs instances, et depuis plusieurs années chaque tentative échouait. En 1847, la baniue envoyée par Mgr Ferréol s*était brisée sur les rochers avant d*arriver à Tile Ko-koun-to, où se trouvaient M. Bfaistre et Thomas T'soi ; en 18i8, une autre barque les avait vainement attendus auprès de la même ile; en 1849, les deu-\ voyageurs
avaient été reoondaits malgré eux à Chang-haî par leur pilote, avant Tarriyée delà barque desehrétîens ; en 1850, les courriers
qui amenèrent le V. Thomas par Pien-men, n'osèrent |)as inlroduii e >l. Maisiro avec lui ; mais ces déceptions rcilérées ne lassaient point la confiance des apôtres.
M. Maistrc, revenu au iA*ao-lonLC, pré|)arait une nouvcllftex- [>éclition pour la fin de l'année. Son zèle ne luiperniil pas de rester inactif pendant les cpiclques mois qui devaient s'écouler avant Tépocpie marquée. N'ayant plus avec lui Thomas T'soi dont l'éducation sacerdotale avait jusqu'alors occupé ses longues années d'att('iiti\ il alla, de l'avis de M. Berneux, provicaire apostolique de Mandchourie, explorer quelques Iles de rarchipel Potorki, distantes du continent d*une trentaine de lieues. Voici ce qu'il écrivait à M. Berneux à son retour : « J'ai visité les divers points de llai-iang, oii Ton compte une dizaine de villages et des maisons isolées. La population peut être estimée à environ mille cinq cents habitants, dont la moitié seulement vit en famille. Le reste se compose de vagabonds, d'exilés et d'aventuriers de toute sorte, livrés à tous les excès, au jeu surtout, et à l'ivroi^iicrie. Du sommet de Ilai-ianj?, on aper(,'oit tout l archipcl, dont la jiopiilation lolalo se monte, assure-t-on, à dix mille jïersoniics. Il fi y a pas (le mandarins, mais dans rliaque île une espèce de maire. I.es insulaires qui vivent en lamille m'ont paru simples, hospitaliers; les vagabonds eux-mêmes n'ont riendesauvageet de féroce comme dans le nord de la Tartarie. Si l'on veut leur prêcher rÉvangile avec fruit, il est indispensable de s'installer chez eux, et rétablissement d*une telle mission offrira sans doute bien des obstacles et demandera bien des sacrifices. »
Nul doute que M. Maistre n'eût accepté lui-même avec joie cette tâche difficile, si telle eût été la volonté de Dieu, mais il était destiné à la Corée, son devoir était d*y pénétrer, et toute son énergie était tournée vers ce but unique. En 1851, il fut rejoint par on nouveau confrère, que le séminaire des Missions* Kiraiiirèrescnvovait au secours des missionnaires de Corée. C'était M. Traneuis Stanislas Jansou, du diocèse d'.Mby. M. Maistre écrivit aussitôt à Mi;r Ferréol pour lui annoncer qu'à la première lune de l'année suivante, il viendrait avec M. Jansou sur une barque chinoise à un endroit déterminé des côtes de Corée. Cette lettre l'ut portée à Pien-men par des courtiers chinois, avec toutes les autres lettres adressées à Mgr Ferréol et à M. Daveluy. Chaque année, un ou deux chrétiens coréens venaient à la suite de l'ambassade de Pékiog, portant les lettres des missionnaires
cachées avec grand soin dans la doublure de leurs habits. A ' Pien-men, ils se mettaient en rapport avec les courriers chinois au moyen de certains signes convenus, et l'échange des lettres se faisait. Quand, pour une raison ou pour une autre, cet
échange était empêché, les missionnaires ne pouvaient ni donner
ni recevoir aucune nouvelle. C'est ce qui arriva en 4 851. Les courriers coréens porleurs des (.lépèches, ayani i*|ii ouvc des diflicullés inallenducs, ne purent pas franchir la iVonlicre au jour marqué; les cliréliens chinois ne les attendirent pas assez longtemps, et crai.gnant de se compronicilre, re,^ai;nèreiil Tintérieur de leur pays. >Ii;r Ferréul ne reçut donc pas la lettre de M. Maistre, et aucune barque chiéiienne ne lut euvoyée au lieu du rendezvous.
A la première lune, M. Maistre et son nouveau compagnon arrivèrent près des côtes de Corée ; personne ne se présenta pour les recevoir. Heureusement ils avaient avec eux deux chrétiens coréens que M. de Montigny, consul de France à Ghang-haî, avait amenés, quel({ue temps auparavant. Voici à quelle occasion. Un baleinier français avait échoué sur les côtes de Corée, et réquipai;e, retenu prisonnier, courait le plus grand danger. M. de Monligny loua une lorcha monlée par quehjues matelots résolus, et, aceoinpat^iié de deu\ Ani^lais de homie volonté, alla les réclamer. L'adresse et l énergie qu'il déploya en celle circonslance turent couronnées d'un plein succès. Pendant les pourparlers cpi'il eut avec les mandarins, le P. Thomas T'soi ayant réussi à se metire secrèlemcnl en communication avec lui, avait envoyé ces deux honunes à l)ord de la lorcha^ dans Tespoit' de tacililer rentrée de M. Maislrc. Après quelques jours d'attente, le plus jeune ei le plus courageux de ces chrétiens put opérer sa descente sur la presqu'île coréenne : il devait préparer les moyens dintroduire les missionnaires, et revenir sans faute et au plus tôt les chercher, s*il n'était pas découvert et mis à mort. Plusieurs jours s'écoulèrent, Tintrépide messager ne rej)arut pas. M. Maistre voulait attendre plus longtemps, mais le pilote chinois craignant d'être inquiété par les Coréens s'il demeurait près de la côte, reprit la mer et retourna en Chine. S'il eût attendu (pielques jours de i)tu.s, les vojux des missionnaires eussent été satisfaits, car |»eu après leur dépari, une pelile barque coréenne, montée par leur envoyé, par d'autres chrétiens, et par deux jeunes élèves qui devaienl passer en Chine et de là à Pinang pour continuer leurs études eeelésiasticjues, se dirigeait vers le lieu du rendezvous. Après uuc nuit de values recherches pour découvrir ia
jonque qui portail les missionnaires, «^eite barque dut retourner en Corée, et annoncer à Mgr Ferréol un nouvel insuccès.
Ce retard était d*autant plus fâcheux que le prélat, épuisé par les travaux et les fatigues des années précédentes, venait de
loniber dangereusement malade à la capitale. Une demi-journée suftil pour le réduire h rcxlremilL'. Le W Thomas averti par les clirélicns, vint aussitôt auprès de son évéquc ; iorsciiril an iva la crise était passée, le malade allait mieux, cl après (juelques jours, le prêtre indii^vnc puî reprendre son admitiistralion. La maladie cependant recommenra bientôt avec une nouvelle loree et tit des progrès eft'rayants. M. Daveluy accourut à son tour auprès du vénérable malade. Il lui administra les sacrements, et pendant plusieurs jours, il s'attendait à chaque instant à recevoir son dernier soupir.
Au milieu de ces préoccupations, M. Daveluy apprit qu*on parlait d'un nouveau rendez-vous donné par M. Maistre, pour la quatrième lune. Il fit, à la hâte, préparer une nouvelle expédition qui revint après deux mois d*attente et de recherches, sans avoir rencontré personne.
Le jour de la Péte-Dieu, l'évèque était moins souffrant : il pul, encore une ("ois, ofïrir le saint Sacrifice, assisté par son cher missionnaire. Ce jour-là même, M. Daveluy (jniiia la inaisofi j)onr visiter (juehiues chrétiens de la ea[)itale ; mais il avait à jieine commencé les confessions, lors(|u'on vint le prévenir que la maladie reparaissait avec plus de violence (|ue jamais. Elle était causée par la présence, dans la région du cœur, d un dépôt très-dur et assez considérable que Ton sentait monter et des* cendre. Des vomissements affreux et continuels empêchaient alors le malade de prendre aucune nourriture, et le réduisaient à un tel état d'abattement qu*on s'attendait, à chaque minute, à le voir mourir. Après ces crises, il paraissait mieux pendant quelques jours, mais le mal reprenait bientôt le dessus. Les médecins chrétiens les plus accrédités furent a [) pelés, on consulta même des médecins païens ; mais tous les remèdes étaient inutiles. Pendant plusieurs mois, M. Daveluy fut dans une alternative continuelle de crainte et d'espérance. Tantôt auprès de son évéquc, tantôt auprès des jeunes élèves (ju il élevait j)our la etéricature, tantôt visitant, mnli^ré sa faible santé, les chrétiens dont le prélat ne pouvait jdus prendiv soin, il était en proie h une grande in(|uiélu(le, et croyait eliaijue jour voir arriver le moment où il demenreiait seul ehaii^é de la mission coréenne.
Pendant la maladie de iMgr Ferréol, radministraliou des chré*
tiens se fil avec beaucoup de difiicuiiés ei d'une manière irèsincomplète. Néanmoins, les consolations ne manquèrent pas aux missionnaires, et de nombreux exemples de foi courageuse vinrent ranimer la ferveur des néophytes. H. Daveluy parle, entre autres, d'une jeune femme païenne qui, cette année-là, entendant parler de la religion par sa mère nouvellement convertie, voulut aussi l'embrasser, ei se fit instruire à Tinsu de son mari. Celui-ci " ayant rcnconlrc un jour dans sa maison un calécliisnie, le brûla aussitôt, et battit cruellement sa femme. Elle j»rii la tuile, mais les diréliens lui ayant dit que la relii^ion (U'Iend à une l'emme de (juitler ainsi son mari, et i[n'm pareil cas, ou doit tout soul- Irir pour Dieu, elle revint à la maison. Pendant plusieurs mois elle vécut dans de continuelles tortures. Souvent son mari la frappait à grands coups de bâton ; elle se contentait de répondre : « Frappe tant que tu voudras, je suis chrétienne et le serai toujours. Tu peux me tuer aujourd hui même si tu veux, mais jamais tu ne me feras abandonner la vraie religion. » Cette angélique patience finit par lasser la fureur de son bourreau qui la laissa, à la fin, libre de faire ce qu*elle voudrait. Elle se hâta d'apprendre les prières et reçut le baptême des mains du prêtre.
De son côté le P. Tsoî rapporte le fait suivant : <t Un nouveau converti, appartenant h la plus haute noblesse, vient d'être tout récemment l'objet d im vrai miracle de la miséricorde divine. Souvent il avait euleiidu j)arlt;r du clirislianisme comme d'une doctrine impie et séditieuse. Non loin de sa demeure, dans la vallée du Meni(-he-mok-i, vivaient jdusieurs chrétiens. 11 voulut, on ne sait pounjuoi, se bâtir une inaisou tout près de leurs habitations. A sou arrivée, le village chrétien tut enlièremenL dévoré par l'incendie. Tso (c'est le nom du converti) accourut consoler les malheureux néophytes dans une si grande infortune; mais étonné et saisi d'admiration à la vue du calme empreint sur tous les visages, il demanda la cause de cette étrange résignation. Après plusieurs réponses évasives, qui étaient loin de satisfaire sa curiosité, les habitants furent forcés d*avouerqu*ils étaient chrétiens, qu'en cette qualité, ils regardaient tous les événements commodes effets de la volonté de Dieu et que, pleins de confiance en sa bonté paternelle, ils se contentaient d'adorer sa providence inhnimcnt sage.
« Ces paroles suffirent pour porter la joie et la lumière dans le cœur de Tso. Dès ce jour, il se mit à apj)rendre le catéchisme et à pratiquer notre sainte religion pour devenir un parlait chrétien. Mais que d obstacles à vaincre 1 Les tablettes vénérées des
ancêtres qu'il t'aui détruire, les liens si nombreux el si chers du sang et de l'amitié qu*il faut rompre, ne sont que le premier signal et le début des persécutions. La grâce fortifiant son cœur, Tso mesura, sans trouble, l'étendue des sacrifices, et n'en résolut pas moins de tout mépriser pour sen'ir son Dieu. Après avoir éloigné ses parents sous divers prétextes, il convoqua près de lui qucl([ues chrétiens, et livra aux flammes sa maison el ioul ce ({u'il jiosséilait, sans laisser m'aiimoins sou|K'unner aux païens que rincendie l'iail volonlaire. xVtTectanl alurs un profond dégoût pour lasoeiélé, il déclara qu'il voulait renoncera tout commerce avec ses semblables, cl vivre désormais comme un homme mort civilement. Dans une de mes visites, je baptisai ce fervent catéchumène, et lui donnai le nom de Paul, l'exhortant à imiter ce bienheureux apôtre, ([ui de persécuteur de TEglise en était devenu l'oracle et le plus ardent défenseur. Tso se mil aussitôt à 1 œuvre. Le premier qu'il essaya d'amener à la lumière de r£vangile fut son jeune frère, lettré de la plus grande distinction, qui, h la considération dont il jouissait dans le monde, joignait Tespoir bien fondé de monter aux plus hautes dignités. Malheureusement, tro}) sage à ses propres yeux, il ne voulut pas compi eodre la vérité, et s'efforça même par ses sophismes de iruiner la foi dans le cœur du nouveau converti. Obligé parla loi de respecter ce frère ainé, il n'osait le persécuter ouvertement ; mais il se dédommageait de cette coulrainte par la violence des tracasseries secrètes. Il s'avisa un jour de se mettre au lit, juraiil qu'il ne boirait el ne mangerait rien avant d'avoir reçu sous sernieul lapostasiedu néophyte. Huit jours de jeûne l'avaient réduit à la dernière extrémité, lorsque Paul accourut au secours de ce misérable. « Pourquoi, » lui dit-il, « pourquoi tant de folie? Tu « ne veux pas que j'aille h Meng-he-mok-i ; eh bien ! je ne veux (( plus y aller : prends donc la nourriture nécessaire pour retenir « la vie qui t'échappe. »
« Ne pouvant rien obtenir de son frère, le jeune lettré tourna toute sa fureur contre les chrétiens. «Je ferai venir les satellites,» leur dit-il, « et vous serez tous enchainés. » A cette menace, les fidèles détruisent leur petit oratoire, abandonnent les travaux de l'agi iculture, et s'enfoncent dans la profondeur- des bois, oii les allcndcDt des souffrances sans nombre et une misère sans bornes. Heureux encore si leurs infortunes ne devenaient pas une pierre de scandale pour les païens! Car, témoins chaque jour de la vie triste el solitaire que nos frères mènent dans les forèls et les montagnes, témoins de la pauvreté el de l'opprobre
T. n. — L*i6L18£ DK CORSE. SI
oh la persécution tes réduit, témoins des incarcérations el des sup* plices qui les punissent comme des malfaiteurs, les idolâtres les mieux disposés ne peuvent s*empècher de reculer. Mais qtt*un rayon de liberté descende sur nos pauvres pi oscrits, combien d'âmes, timides et hésitantes encore, s'ouvriront à la lumière du saint Evangile î »
Nous pourrions oilor bien d'aulres ûiits analogues, ceux-là suttisenl pour faire eoinpi eiidre (jiielles espérances la (lorée donne aux apùtns (le JrMis-Clirist. Mais ce n'élail pas seulement la liberté «pii nianciuail, c'étaient les ouvriers. Combien ardentes devaient être les prières des missionnaires pour obtenir des secours, à e»' moment surtout où ils allaient {terdre leur premier pasteur! Dieu les exauça enfin, il récompensa le zèle persévérant de M. Maistre, et accorda à révéque mourant la consolation de serrer sur son cœur ce confrère si longtemps attendu. Voici, d*après une lettre de M. Frandet, missionnaire de Mandchourie, à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-Etrangères, comment eut lieu cet heureux événement. Cette lettre est datée de Ghang-baî, 13 septembre 1882.
«... M. Maistre, après sa dernière et infructueuse tentative du printemps, se retrouvait seul, car son compagnon, M. lansou, avait dû regagner la procure de Hong-kong. Des deux chrétiens amenés par M. de Montigny, il ne lui restait plus pour guide que le |»lus Agé et le moins habile. On n'avait pas eu de nouvelles du plus jeune depuis (ju'il était entré en dorée, promettant de revenir chercher les missionnaires, s'il n'était pas découvert el mis à mort. De cette situation fort peu satisfaisante, notre zélé confrère voulut tirer le meilleur parti possible : il forma l'audacieux projet de se faire jeter sur la cote avec son guide, et d'attendre du ciel le succès de son généreux dessein. La demeure du néophyte n'était qu'à une petite journée du rivage, puisquil avait pu autrefois, du haut de la montagne voisine, apercevoir les tentes que le commandant Lapierre, après son naufrage, avait fait dresser sur la petite Ile de Ko-koun-to. 11 fut donc résolu qu*on tâcherait d*aborder à cette lie, appelée aussi depuis : Vile du Camp,
« Le plan était facile à concevoir, mais pour l'exécuter les difficultés étaient ^laiides; car il ne suffisait pas de se procurer une barcpie chinoise (juelconcpie, il fallail surloul, dans ces parages inconnus, un habile et intrépide pilote qui pût la conduire. Pour celui-ci, il n'y avait pas d'aulie espoir d'en ironver que sur les deux navires de guerre français qui station uaicui, eu
ce moment, dans la rivière de Ghang-ba!, et Ton savait que beaucoup de nobles cœurs se bâteraient de répondre au premier appel. La demande en fut donc faite au commandant, qui jugea rentreprisc trop téméraire pour y exposer la vie d'un seul de ses
matelots. Après un relus aussi positif, il fut impossible de rencontrer ailleurs non-seulement un pilote, mnis la moindre barque européenne ou chinoise. Tout le monde était décourajçé ; il n'y eut que le pauvre missionnaire cpii, loin de se laisser abattre, lorsqu'il se vit abandonné des hommes ordinairement les plus intrépides, redoubla sa contiance en Dieu. Son espérance ne fut pas vaine. Un Père jésuite de la mission du Kiang-nan, qui avait quelques connaissances nautiques, s'offrit pour pilote dans celte défection générale; on parvînt ensuite à trouver dans Ttle de Tsong-ming une petite jonque païenne ; et enfin, M. le consul de France à Ghang-baî inventa, dans son zèle ingénieux, le moyen de protéger autant que possible la petite expédition, en remettant au P. Hélot, établi commandant de la flotte, une commission d'aller visiter les débris du naufrai^e, pour fiivoriser sons ce prétexte rintroduction clandestine du missionnaire coréen.
« Tout étant ainsi organisé, la petite jon([ue leva son ancre de bois, déploya ses voiles de paille, et cingla sur la nici Jaune vers Tile inconnue du Camp français. \ peine voguait-elle en pleine mer, que soudain s éleva une furieuse tempête. Les élémenis semblaient se conjurer avec l'ennemi du bien pour déjouei' la sainte entreprise. Longtemps la barque lutta contre les flots qui, avec un affreux mugissement, s'amoncelaient devant elle pour lui barrer le passage et rengloulir ; après d'inutiles efforts, force lui fut de virer de bord et de chercher un abri derrière Tlle de Tsong-ming, qui divise et obstrue l'immense embouchure du fleuve Bleu lorsqu*il se jette dans l'Océan. Ce fâcheux contretemps, loin d*abattre le courage des deux missionnaires devenus pilotes, ne servit au contraire qu*à raffermir et Faugmenter, car il leur procura Toccasion d'aller célébrer, dans une chrétienté voisine, au milieu de quelques pieux insulaires, la belle féte de l'Assoraption ; ils en revinrent plus forts et plus assurés de la puissante protection de Marie, la bieufaisaFiie Etoile de la mer. Sous d'aussi bons auspices, le frêle esquif remil donc à la voile, et vogua vers les côtes désirées de la presqu'île coréenne. Déjà depuis longtemps l'on n'apercevait |)bis le rivage, et il était prudent df s a.ssurer de la direction à suivre, direction (pie l'équipage ignorait entièrement. Le P. Hélot se mit en devoir d'interroger ses instruments, qui, après six heures de travail et
de peine, ne purent lui donner une réponse certaine. « Courage, courage» » lui disait M. Maisirc, « bientôt vos recherches nous « mettront sur la route qui doit nous conduire droit à notre but, « au milieu des abîmes et des dangers. » En effet, la première difficulté vaincue, les jours suivants le point fut facilement trouvé, et la nacelle courut hardiment vers Ttle du Camp qu'elle n*était pas bien sûre d*a(teindre; mais ces pilotes improvisés, se défiant un peu (le leur science, comptaient plutôt sur la protection des marlyi's coréens (|u'<ls iinploraienl, surtout sur celle de l'intrépide André Kim qu'ils prirent pour patron ces mers dangereuses.
« Déjà huit jours de cette navlL^ation, moitié certaine et moitié (loufetisc, s'étaient ainsi écoulés, et rien encore sur 1 lioii/on n'était venu réjouir les recrards iofiiiiets des pieux voyageurs. Lorsque laube du neuvième jour commença à blanchir, on se trouva transporté comme par enchantement devant un pet i t groupe d'iles, sur Tune desquelles on dirigea joyeusement la barque. >l. Maistre qui jadis, après le naufrage, avait habité Tile de Ko-koun-to, ne la reconnaissait pas. Pour ne point perdre un temps précieux à sa recherche et exciter par là quelques soupçons parmi les habitants de la céte, il parut plus expéditif aux deux missionnaires de descendre sur-lew:hamp au petit village qu*ils voyaient devant eux, et de demander ingénûment à ces insulaires bons et simples oh était Tile de Ko-koun-to. « Nous ne la eon- « naissons pas, » répondirent-ils, (juoiqu'ils eussent parfaitement compris toutes les autres questions ; et ils se disaient en leur langue (prils ne pouvaient donner celte indication, parce (ju iiscu seraient punis; réllexion qii entendil distinctement M. Maistre. Ne pouvant ol)tenir aucun renseii^neinenl, les deux prêtres regagnaient leur jonipie, lorsqu'ils rencontrèrent sur le rivage le pan-koan, ou mandarin du lieu qui, déjà averti, accourait, lui aussi, leur fiuredes interrogations embarrassantes. On lui donna rendez-vous à bord où ils arrivèrent tous ensemble. Le P. Hélol qui cumulait les fonctions de pilote, de capitaine et de chargé d'afTaires, s'empressa de prendre le premier la parole, de présenter ses lettres au gardien des côtes et de le prier, en consiéquence, de lui indiquer TUe du Camp français. Le rusé mandarin, affectant de ne pas répondre, cherchait à passer à d'autres questions, lorsque son interlocuteur lui signifia qu il eût à lui faire connaître Ttle de Ko-koun-to, que c'était sur les lieux mêmes qu'il traiterait les affaires pour lesquelles il était envoyé. Le pankoan gardant toujours le silence là-dessus, on lui dit de partir et l'on remit à la voile pour découvrir Ko-koun-lu. \ peine les
'^le
missionnaires avaienl-ils tourné la pointe de cette Ile, qu'ils reconnurent le chemin tortueux que les naufragés français avaient
tracé sur le penchant rapide de la montaient! ; puis, un peu plus loin dans la mer, la carcasse d'un navire contre lequel leur jonque allait se heurter. Ils jeliîrent donc l'ancre de nouveau ; celait bien là l'île du Camp, oii ils étaient directement arrivés sans le savoir, la divine Providence les y ayant conduits comme par la main. La nuit vint les surprendre au pied de l ilc dout ils se réjouissaient d'avoir sitôt fait l'heureuse découverte.
(( Le lendemain, dès le point du jour, ils descendirent à kokoun-to, moins pour visiter les débris du naufrage (car il ne restait plus, grâce à la probité des Coréens, aucun vestige i]c tous les objets confiés à leur garde\ que pour examiner de là tous les endroits du continent, éloigné encore de plus de cinq lieues, et choisir le point le plus propre et le plus favorable à lia descente que Ton voulait tenter la nuit suivante. Les deux explorateurs avaient à peine regagné leur jonque, qu'arriva près d*eux le mandarin inquisiteur de la veille. Gomme il avait refusé d'indiquer nie du Camp, le P. Hélot lui refusa sévèrement aussi, sous ce prétexte, l'entrée de sa barque, lors(jue le gardien des côtes lui lit répondre (jue, selon les coutumes (b^ son royaume, il venait uni- ([uement lui faire une visile de politesse, k A ce titre, » répartit le prétendu mandarin Irançais, « lu peux monter a mon bord; car « sache qu'en ce point nous ne le cédons à [)ersonne ; mais sache « aussi qu'il ne t'est pas permis de parler d^affaires ; je puismaia- (( tenant sans toi me livrer à mon enquête et remplir ma mission.» Un gracieux échange de politesses s'étani fait entre eux, le mandarin s'en retourna au petit village de Ko-koun-to, tandis que les deux missionnaires se réjouissaient de voir bientôt arriver la fin du jour, pour avancer leur barque plus près de terre et opérer le débarquement qui devenait de plus eu plus pressant et difficile.
« Mais voici que, sur ces entrefaites, s'éleva soudain un vent épouvantable qui bouleversa les eaux jusque dans leur profondeur ; le temps devint affreux et les vaj^ues si grosses et si houleuses, (pi'il était impossible au petit canot de tenir la mer et même à la jonque de résister à la tempête au milieu des écueils (|ui reiiviruMiiaient de loutes parts. Cependant le^ nialelols chinois, si petu eux iriiabiuide, mais celle fois encouragés |)ar l'exemple des mixsionnaires, jnièienl (lu ilsconduiraienl, mali^ré toiil, .M. .Mais- Ire et son compai^non à la côle. On mit donc à la voile |)our s'en rapprocher, lors(}u'on se sentit tout à coup empêché par uu énorme banc de sable qui barrait partout le chemin. « N'imporle,
dirent les nautoniers chinois, nous surmonterons aussi ce nouvel
obstacle ; attendons la hante marée, et nous essayerons de passer. » On attendit en elïet la crue des eaux, et lorsqu'elle fut jugée suffisante, on louvoya tonte la nuit sur IVcneil ([ue Ton finit par rrancliir ; on alla jeter l'ancre à une lieue de ten e, le plus près (juo Ton put, et diiraiil tonte la journée ([ui suivit, il fut impossible de lancer le petit cafiot de U'unsporl sur les vagues écumaotes de cette nier en courroux.
« Ce jour de cruelle attente s'écoula sans voir finir ou diminuer la tempête; et bientôt aux affreux brouillards de la journée vinrent s'ajouter les ténèbres de la nuit. Heureusement que le mandarin aussi était retenu sur la petite lie de Ko-koua4o, d'où il n*avait pu sortir, soit pour revenir à la barque étrangère, soit ])our aller au continent donner des ordres. Enfin vers minuit, le ciel s'étant éclairci et le vent considérablement apaisé, la fureur des vagues se calma ; c*était le jour du Seigneur, 29 août, qui commençait à poindre. Alors M. Maistre revêtit à la bâte son pauvre costume coréen, au milieu du reliîîieux étonnement des j^ens de r<M|ui|»at;o ; a|)ri's (pioi, il (Icsci'iidit avtu* le nt'Ojdiyie dans le petit canoL ((ue «iiialie vii^'oureux chinois dirigi'reiii silencieusement vers la rive indicjuée, au moyen d'un bambou pour mât et d'une natte pour voile ; car ils craignaient trop (pie le bruit des avirons w réveillât les j»ècheurs endormis sur le rivage. En effet, de nombreuses cabanes étaient échelonnées tout le long de la côte; personne heureusement ne bougea, et la descente put s'opérer en sûreté et sans crainte. Aussitôt notre cher confrère, précédé de son guide, et portant comme lui sur son dos un poiit paquet des choses les plus nécessaires, se mit à gravir le sentier escarpé des montagnes, derrière lesquelles il disparut rapidement.
« Pendant ce temps-là, le P. Hélot, son généreux pilote, était resté sur la jonque où le petit canot vint le retrouver, accompagnant encore de ses vœux le missionnaire coréen pour le succès duquel il n'avait pas craint d'affronter tant de dangers. Le soleil avait de|)uis peu chassé les ténèbres de la nuit, complices de la pieuse fraude, (pie déjà l'insupportable i^ardien des c()les se dirigeait de ntuiveau vers la mystérieuse baripie étrangère. Pour é\iter ses visites de plus en plus compromcltantes, le P. Hélot lui retusa impitoyablement l'accès de son bord. Le mandarin, ne pouvant l ien obtenir et probablement assiégé de soupçons, se rendit de là à un gros village du continent, d'où partirent aussitôt uu grand nombre de banpies qui s'éparpillèrent le long de la côle ; puis, à la tombée de la nuit, l'on vit, sur tout le rivage, s'allumer
de dislance en dislance des feux qui servirent à entretenir durant les ténèbres la surveillance du jour, ce qui recommença et se perpétua ainsi les journées et les nuits suivantes. Mais c*éUiit trop tard, déjà avait eu lieu la sainte contrebande qui désormais eût été impossible.
« Cependant pour déguiser encore rentrée de M. Maistre, et attendre les nouvelles qu*il devait envoyer de Tintérieur, le P. Hélot continua ii jouer son rôle de chargé d'affaires, et après la tempête retourna jeter Tancre devant nie du Camp. Le panivoan aussi, un peu embarrassé de sa présence, poursuivit son rôle d'espion el mil en jeu loule espèce de ruses, pour découvrir le secret d'une députalion si peu imposante el par cons<Mjnenl assez suspecte. Voici le stratagème qu'il inventa; il travestit un de ses satellites en mandarin supérieur, lui improvisa une nombreuse escorte, et l'accompai^na le lendemain avec plus de çin(|uanle hommes. Ils monlaienl trois fortes joncjues, sur lesquelles floltaienl de grands drapeaux où on lisait éci it en gros caractères chinois : Le grand mandarin du lieu vient faire des itUerrogalions pacifiques. Le grand mandarin de France qui, sur son navire de trois mètres de large, n'avait pour tout étal-major que ses huit matelots chinois, et pour tout appareil de guerre que le couteau de la cuisine, ne se laissa pas éblouir k l'arrivée du brillant et nombreux cortège des deux magistrats coréens ; il reçut à son bord le prétendu mandarin supérieur qui demanda d*élre accompagné de six scribes et interprètes. Déjà ils étaient tous accroupis sur le pont, et avaient leur pinceau en main, lorsque le P. Hélot fil lui-môme la première question : « Que « veux-tu savoir de moi? Tout n'esl-il pas expliqué [)ar mes lettres « de commission que tu dois connaître? Si tu étais mandaiiFi, lu « devrais au moiiis savoir que je ne puis traiter que les affaires « pour les(iuelles je suis envoyé ; or, j'ai vu et puis voir [>ar moi- « même l'état des «léhris du naufrag»' ; cela mesuflil, je n'ai pins « rien à faire avec toi. » Puis, s*a|)ercevant de la supercherie, il ajouta : « Tu es un imposteur, tu n'rs pus mandarin ; retire-toi « bien vite. ».Ce que fit en effet le faux pan-koan avec son confrère et leur pompeux entourage.
« Les jours suivants, la plus grande vigilance ne cessa de régner sur la côte ; il était dès lors impossible que des letti*es de rintérieur pussent parvenir à la barque chinoise. Le capitaine de Texpédition ordonna donc à son équipage de se préparer au départ; la petite jontpie retira son ancre de bois, déploya toutes ses nattes de jonc au vent, tourna sa proue aux grands yeux de
poisson vers les marais du Kiang-nan, el, après quelques jours d'heureuse traversée, remonli le Wou-song, el reparut iriompbante à Chang-haï. 11 fallait voir ces pauvres matelots chinois tout fiers de leur glorieuse campagne, et surtout, ce qu'il y avait de plus beau et plus consolant, pleins d'admiration pour le dévouement apostolique queseule notre religion sainte peut inspirer, s'instruisant déjà de la doctrine et des prières chrétiennes, et donnant le doux espoir d'une prochaine et sincère conversion k l'Evangile. Pour le P. Hélot, qui avait g(''néreusement offert ses services et même sa vie pour diriger la jK'rilleuse (MUre|>i'ise, il est, depuis huit jours, revenu ici avec la joie de l'avoir menéi; à bonne tin, et chaque jour il en reçoit nos lélicitations el nos remerclnionls. »
M. Maistre, sous la conduite de son j;uido. |)arvint à i,Mgnep un village chrétien. 11 y avait douze ans qu'il avait quitté la France, et plus de dix ans qu'il frappait obstinément à la porte de sa chère mission, toujours fermée devant lui. Mgr Ferréol dangereusement malade à Séoul, M. Daveluy épuisé par des travaux au-dessus de ses forces, et accablé par l'inquiétude que lui causait la maladie de son évéque, avaient perdu toute espérance de voir M. Maistre entrer cette année en Corée, lorsque tout à coup ils apprirent qu'il avait enfin pénétré dans le pays,'et avait pu se rendre chez des chrétiens à une cinquantaine de lieues delà capitale. Ils renvoyèrent chercher aussitôt et, quinze jours après, les trois missionnaires se trouvèrent réunis. Ce fut un moment de bien grande consolation. Leur joie cependant, comme toutes les joies de cette vie, était mélangée de j)eino et (i'inqui»'tnde. T^a maladie de levèque paraissait de plus en plus incurable. Son inlelligcnee était toujours aussi vive, mais son corps s'affaiblissait visiblement. Ne jïouvant garder aucune nourriture, presque toujours étendu sur son lit, il avait dû renoDcerà toute espèce de travail. MM. Daveluy et Maistre firent une neuvaine à la Vierge Immaculée pour obtenir la guérison de leur vicaire apostolique. Ce dernier s'unissait à eux en recevant la sainte communion, car il ne pouvait plus célébrer la messe. Dieu n'exauça pas ces ferventes prières ; il voulait récompenser de suite son fidèle serviteur.
Vers la fin de septembre, Mgr Ferréol fit écrire une dernière lettre à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-ÉtraTigères. «...Vous saurez déjà comment M. Maistre est enfin arrivé par une voie exlraonlinaiic Vous dire ma joie et les actions de grâces que je rendis à la Providence pour un si grand bienfait, ne serait pas chose facile. Tous les confrères, je u en doute pas.
seront heureux de la réussite finale de tant de voyages et de tentatives... Il ni*est presque impossible de sortir de ma chambre et
de mon lit. J'attends la mort et les ordres de Dieu; toutes les
médecines, loutos lesconsullations de médecins ayant éié inutiles, je ne vois aucun moyen de sortir de là, si Dieu n'y met directement la main. Priez ponr moi plus que jamais. Quand vous recevrez celte lettre, tout sera probablement décidé ; j'attends avec confiance et résignation tout ce cpie la Providence ordonnera. L'administration dans ce i)ays est accablante, et il y a loni;lemps que je pressentais un pareil dénouement de toutes mes f.iiis^ues. La multiplicité des lieux de réunioQ pour les chrétiens, les marches quotidiennes à travers les montagnes, par les neiges et les glaces, épuisent les forces en peu de temps. Depuis plusieurs années, M. Daveluy paye son tribut: le P. Thomas, quoique indigène, a eu toutes les peines du monde à finir la visite des chrétiens sans tomber malade. Je ferai tous mes efforts pour envoyer quelques élèves à Pinang. Déjk, ce printemps, je les avais envoyés pour profiter de la barque par laquelle devait venir M. Maistre ; Dieu n*a pas permis qu'on la rencontrât... »
A la fin de cette lettre écrite par M. Daveluy, se trouvent ces quelques lignes tracées par l'évêque lui-même d'une main mal assurée : « Supposez que la maladie vienne ii i^uérir, me laissant privé de l'usage de mes jambes, comme je suis maintenant, il serait à propos de demander h Rome la permission de dire la messe sur une table et assis, pour la consécration des saintes huiles et celle d'un coadjuteur, sans quoi ce serait impossible. Je suis un cadavre plutôt qu'un cire vivant; je suis complélemeul paralyti(|ue. »
Il fallut cependant (pie les missionnaires se séparassent de leur cher malade. M. Maistre alla faire Tadministration des chrétiens dans un district éloigné, et M. Daveluy demeura dans les environs de la capitale, pour être plus à portée de recevoir les ordres de son évéque et d'accourir au premieV signal. A la féte de Noël de mauvaises nouvelles arrivèrent, Fétat de Mgr Ferréol était plus grave. M. Daveluy voulut se mettre en route pour la capitale, mais Févéque, songeant plutôt à ses chers chrétiens qu'à lui-même, lui fit dire de venir sans se presser, en faisant la visite des villages qm se trouvaient sur sa roule.
Le missionnaire revint jdusieurs fois à la charge, demandant la permission de faire de suite le voyage de Séoul, mais il recevait toujours la même réponse : « Le danger n'est pas imminent, il vaut mieux achever d'abord iadminislration des clirélicis. »
A la fin cependant, ayant revu du domestique de Mgr Ferréol une Jeltre plus alarmante, M. Daveluy crut devoir enfreindre les ordres de son évdque, et hâta sa marche vers la capitale. LorsquMl arriva à la petite maison qui servait de résidence ëpiscopale, le 5 février, il trouva tout le monde dans les larmes. Monseigneur Ferréol était mort le 3 février 181(3, vers les dix heures du soir, ajtrès une courte agonie moins pénible que ne rayaient été plusieurs accès de sa maladie. Le dernier jour de sa vie, il avait senti que sa tiu était proche, et avait regretté de n avoir pas M. Daveluy auprès de lui. 11 n'élait âgé que de quarante-cinq ans.
Il fallait cacher celte mort aux païens du voisinage. Dès le soir de son arrivée, M. Daveluy revêtit le corps du vénérable défunt des habits sacerdotaux, avec quelques insignes de la dignité épiscopale, et, vers minuit, on le transporta secrètement dans une autre maison plus retirée. Le lendemain matin, le mi.ssionnaire célébra le saint Sacrifice en présence du corps de sonévéque. 11 le plaça ensuite dans un cercueil en bois de pin, qui fut recouvert extérieurement d*une couche épaisse de vernis, sur laquelle ont inscrivit les noms et qualités de Févéque de Belllne. Le tout fut enfermé, selon Fusage du pays, dans un autre cercueil plus léger destiné à protéger le vernis. La neige et les glaces ne permettant pas de faire inimédialemenl Tinhumalion, le cercueil fut confié à un bon clirétien (|ui en demeura chargé pendant deux mois, et ce ne lui (jue le 1 1 avril, pendant la nuit, (jue M. Daveluy put rcndie les derniers devoirs à sou évêque.Mgr Ferréol avait témoigné le désir d'èlre enterré auprès de Mgr Iniher(, son prédécesseur, ou auprès du prêtre indigène André Kira. Lopj)osition de quelques païens ayant rendu le premier endroit d'un accès difûcile, c'est au|)rès du martyr André, au village de Miri-nai, à quinze lieues de la capitale, que fut inhumé le troisième vicaire apostolique de la Corée.
Il est inutile de faire ici Téloge de Mgr Ferréol. Tout ce que nous avons raconté de lui jusqu'à présent, suffit pour faire connaître ses travaux, pour faire apprécier son zèle et ses vertus apostoliques. 11 se montra, en tout et toujours, digne de ses héroîitues prédécesseurs. Au moment oii il acceptait la charge épiscopale, il avait dit : « Des deux premiers évêques envoyés en Corée, Wiu meurt à la troiilière sans pouvoir y ])énélrer, le second n'y prolonge pas ses jours au delà de vingt mois. Qu'en scra-t-il du troisième?» Le iroisiènie, ajMès dix ans de voyages, de jjrivalious, de travaux ei de soullranccs, devait mourir dans la force de
râge, épuisé de fatigues, au moment ob la connaîssance du pays et de la langue le mettait à même de rendre les plus grands services à Téglise de Corée. « Que la volonté de Dieu soit bénie! écrivait M. Daveluy en annonçant celte mort à M. Rarran. Il faut se résigner à tout, (juoi qu'il en coûte. La mission perd un prélat éclairé, prudent, capable de résister à la latii;ue, ferme et on même temps indulgent, et moi j'ai perdu en mon évêqne, un guide, un soutien, le meilleur d<'s an)is. De longues années passées avec Sa Grandeur, des [)érils, des persécutions partagés avec lui, avaient, malgré la dilïérence de caractère, formé entre uous une union bien consolante ; la confiance (|ue Monseigneur avait bien voulu m'accorder, me permettait de le traiter en ami véritable. Quel vide pour moi! et quelle épreuve ! » — Nous n'ajouterons rien à ces touchantes paroles. Ngr Ferréol n'eut pas comme Mgr Imbert l'honneur de confesser sa foi devant les bourreaux ; mais, comme lui, il fut un serviteur bon et fidèle, comme lui il se donna tout entier pour la gloire de Jésus-Christ et la diffusion de son évangile, et comme lui, sans doute, il a reçu la récompense des apôtres.
UVHE IV
4m pal Vektel-lMay.
IBSS — 1664.