CHAPITRE I
Etat de la mission de Corée à la mort du roi. — Arrivée de MM. de Bretenières, Dorie, Beaulieu et Huin. — Martyre de Xavier Tsieun el de Jean Ni.
A la mort du roi Tchiel-tsong, le pouvoir avait changé de mains; les ministres jusqu'alors tout-puissants, avaient été destitués cl remplacés. Quel devait élre pour la religion le résultat de cette révolution de palais? On ne le vit pas bien clairement tout d'abord. Les missionnaires étaient partagés entre la craiote et respérance. Le changement évident qui, depuis plusieurs années, s'était opéré dans l'esprit du peuple relativemeDt au chrwtiaoîsmc, le nombre toujours croissant des conversions, le contre-coup de la terrible leçon infligée à Vorgneil chinois, étaient autant de motife d^espérer, mais d*nn autre côté la présence au pouvoir de l'ancien parti persécuteur, le système du nouveau gouvernement de ne choisir les dignitaires que parmi les Piek, toujours hostiles à TEvangile, en laissant de côté les Si connus pour leur modération relative , et d'autres symptômes encore pouvaient faire présager de nouveaux et terribles orages. La lellrc suivante, (jiie Mgr Berneux adressait au séminaire des Missions-Étrangères, au mois d'aoiil 1864, expose clairement cette situation.
« Les espérances que nous avions conçues de voir bientôt la religion libre en Corée ne se sont pas réalisées; nous avons même été menacés d'une persécution d'externiination. Le roi est mort en janvier, ainsi que meurent presque tous les rois de Corée, d'excès de boisson et de débauche; personne ne Ta regretté. Il avait le cœur bon, il aimait ses sujets ; mais trop faible pour s'affranchir des hommes qui le tenaient en tutelle, il fermait les
yeux sur les abus et les malversatiODS de tout genre qui réduisaient le peuple h une misère insupportable. Il est mort sans enfants, cl le pouvoir suprême s'est trouvé dévolu à une fernme, veuve d'un des rois précédents, la reine Tcho, qui, le jour même de son avènement, a adopté un enfant de douze ans, fils d'un prince de Corée. La régente a confié le gouvernement du royaume au père de ce nouveau roi. Cet homme n'est hostile ni à la religion qu'il sait bonne, ni aux missionnaires qu'il connaît sous de très-bons rapports ; il n'ignore pas que nous sommes ici huit Européens, il a même parlé de révéque en particulier h un mandarin païen avec lequel j*ai quelques relations. C'est à roccasîon d'une lettre des Russes qui demandent à faire le commerce avec la Corée ; il a dit à ce mandarin que si je pouvais le débarrasser des Russes, il accorderait la liberté religieuse. J'ai fait répondre au prince que, malgré tout mon désir d*étre utile au royaume, étant d*une nation et d*une religion différente de celles des Russes, je ne pouvais avoir sur eux aucune influence ; que je craignais autant que personne le danger dont était menacé le pays de la part de ces hommes qui, tôt ou tard, trouveraient moyen de s'établir sur le territoire coréen; mais que le refus constant du i^ouvernement de se mettre en rapport avec aucune puissance européenne, refus que je m'abstenais de blâmer, ne me laissait aucun moyen de conjurer un danger (|u'il était cependant urgent de prévenir. J'ignore si celte réponse a été rapportée au prince.
a Sa femme, mère du roi, connait la religion, a appris une partie du catéchisme, récite chaque jour quelques prières, et m*a fait demander des messes d^action de grâces pour Tavénement de son fils au trône. Mais, d'un caractère naturellement mou, craignant, aujourd'hui surtout, de se compromettre, elle ne pourra nous rendre aucun service, et je doute qu'elle puisse jamais être baptisée. La nourrice du roi, qui continue à résider au palais, est chrétienne ; je Fai confessée cette année. Si elle était instruite et un peu capable, elle pourrait nous rendre bien dessenices, parce que tout jeune qu'il est, le roi, quand il veut une chose, ne trouve personne, pas même la reine régente, qui ose le contredire; mais cette nourrice est Têlre le plus borné que je connaisse, une véritable bûche. On prétend qu'elle a parlé au roi de la religion et des missionnaires européens, et que celui-ci a répondu qu'il se ferait t'hrétien. et verrait l'évôque; je n'en crois rien, elle n'est pas de taille à cela. Voilà un côté de la médaille, voyons le revers.
« La reine régente appartient à la famille Tcho, célèbre en Corée par sa haine contre les chrétiens. A son arrivée au pouvoir, elle a éloigné les Kim, tout-puissants sous le dernier règne, lesquels laissant tout aller à vau-Feau nous étaient par là même àvorables, et les a remplacés par des hommes d uo caractère à prendre contre nous les mesures les plus extrêmes.
« De cet amalgame de personnes favorables et hostiles, que pouTons-nons attendre f je n*en sais rien encore. A la troisième lune, plusieurs pétitions adressées au gouvernement demandaient qu*on ramenât le royaume à la pureté des anciens usages, et qtt*on détruisit jusqu*à la racine la religion chrétienne. Le bruit se répandit en même temps dans tout le royaume que la persécution allait éclater ; le jour était fixé au 15 de la troisième lune : tous les Européens, tous les catéchistes, tous les chrétiens un peu influents devaient être arrêtés et mis à mort dans toute l'étendue du vicariat. On prétend même que, le 13, Tordre fut donné de venir me prendre dans ma maison, connue de la police, mais qu'il fut aussitôt révoqué. Cette nouvelle, que je crois fondée, répandit une grande terreur dans la mission, et beaucoup de catéchumènes, dont la foi était faible encore, ont reculé devant le danger. Le bon Dieu qui tient entre ses mains le cœur des rois a cependant conjuré l'orage ; la persécution n*a pas eu lieu, et j'espère que nous serons assez tranquilles avec le nouveau gouvernement. Le seul district qui ait été sérieusement inquiété est celui de Mgr d'Acônes, la province de Rieng-sang, qui depuis plusieurs années nous a donné de nombreuses conversions. Les satellites lancés à la recherche d'une secte qui s'est formée depuis cinq ans dans cette province, sous le nom de tong-hac (doctrine de l'Orient; — pour se distinguer des chrétiens désignés sous le nom de scn-hac (doctrine de l'Occident), — les satelliies, dis-je. profitant de cette occasion de battre monnaie et de satisfaire leur vengeance, ont arrêté en même temps bon nombre de chrétiens. Beaucoup d'autres ont déserté leurs maisons, leurs champs, et sont réduits par là à une misère extrême. Je n'ai pas de nouvelles récentes de cette province éloignée; j'ignore où en sont les affaires.
« Nos chrétiens en général paraissent un peu découragés. En voyant la liberté religieuse accordée en Ghine^ ils espéraient qu'elle leur serait aussi donnée, et qu'ils seraient affranchis de toutes les vexations qu'ils ont à endurer de la part des mandarins, des satellites et des païens ; et bien que leur sort se soit considérablement amélioré depuis dix ans, ils supportent impatiemment
ce qui leur reste h souffrir. Les provinces septentrionales ouvertes récemmeni à l'Évancfilc pro^^ressent toujours ; de nouvelles conversions s'y font, la ferveur y est admirable. Seulement, ces nouveaux chrétiens isolés ont souvent bien des luttes à soutenir dans leurs villages ou dans leurs familles, dont ils sont obligés de se séparer pour émigrer ailleurs.
« La présence d*un missionnaire serait bien nécessaire pour les soutenir et les encourager; mais à une pareille distance comment envoyer fréquemment un confrère? L'an dernier j*allai moimême visiter ces néophytes ; je compte y aller encore dans on mois. Mais ce voyage est fort dangereux ; je m'attends qu*il ne se fera pas sans quelque grave histoire, qui forcera enfin le gouvernement à se prononcer sur le compte des chrétiens et des Européens. A la garde de Dieu ! Vous verrez par le résultat de notre administration, que le chiltVe des baptêmes d'adultes qui aurait dû dépasser celui de Tan dernier lui est cependant inférieur; c'est la suite des bruits de persécution qui pendant plusieurs mois ont couru dans le royaume.»
Aprt's quelques mots sur Tétat de santé de chacun de ses missionnaires, sur la nécessité de plus en plus pressante de leur envoyer de nouveaux renforts, Mgr Berneux termine ainsi: « Nos deux imprimeries nous ont donné cette année quatre nouveaux ouvrages ; trois autres seront imprimés l'an prochain. Les livres imprimés sont : — Le Catéchisme^ i vol. — Les Livres de Prières^ contenant les prières du matin et du soir, les prières pour tous les dimanches et fêles de Tannée, celles du chemin de la croix, du rosaire, et une méthode pour assister à la messe, 4 vol.
— Le Rituel ou Prières et Cérémonies pour les sépultures, avec une Méthode pour exhorter les mourants et les disposer h une sainte mort, 2 vol. — Introduction à la Me sjuritueUr, '2 vol. — Manuel des pénitents, 1 vol. — Préparation au baptême, 1 vol.
— Examen de conscience, 1 vol. — Enfin, Exposition sommaire de la Jieliijion a iusage des païens, i vol. — En ton! treize volun)es. Ne pouvant pas instruire de vive voix nos clii'éiieiis, que nous ne voyons qu'une fois chaque année et seulement pendant (lueNjues instants, nous tâchons d y suppléer en répandant les livres le plus possible. Les fruits cependant se font peu sentir encore; on sait la lettre du catéchisme, mais la doctrine s*apprend lentement. Outre que nos chrétiens se trouvent continuellement en contact avec les païens, qu'ils sont toujours préoccupés des moyens de se procurer le riz nécessaire à la subsistance de leur famille, et qu'ils se voient chaque jour en butte à mille tracasseries on per-