CHAPITRE II
Persécution de 1806. — .Martyre do Mgr Berneiix el de MM. de Brclcniôrcs, Beaulieuel Dorie. — Martyre Uc MM. Pourlhié cl Pelitnicoias. — Martyre de Mgr Dtf eluy et de MM. Aomallre ei Hain. — llarlyn indigèoes.
Depuis pliisieui*s années, les Kus.ses taisaient en Tartarie des progrès inquiétants pour la Corée. D'annexions en annexions, ils étaient arrivés jusqu'à la frontière nord de la province de Ham-kieng, dont un petit fleuve seulement les sépare. En janvier 1866, un navire russe se présenta à Ouen-san, port de commerce sur la mer du Japon, et de là adressa au gouvernement coréen une lettre par laquelle il demandait, d'une manière assez impérative, la liberté de commerce et le droit pour les marchands russes de s'établir en Corée. En même temps, assure-t-on, quelques troupes passaient la frontière du Ham-kieng pour appuyer cette réclamation. Suivant l'usage asiatique, on les paya de paroles. On leur répondit que la Corée, étant vassale de la Cliine, ne pouvait traiter avee aucune autre nation sans la permission de l'emperenr, et qu'on envoyait immédiatement à cet effet un ambassadeur extraordinaire à Péking.
Cependant Ténioi était grand à la cour, et les ministres ne cachaient point leurs perplexités. Quelques nobles de Séoul, chrétiens assez tièdes d'ailleurs, et dont les familles avaient été disgraciées pendant les persécutions antérieures, crurent trouver dans cette démarche des Russes une occasion excellente d'obtenir la liberté religieuse pour leurs coreligionnaires, et de s'acquérir en même temps une grande renommée d'habileté et de patriotisme. C'étaient Thomas Kim Kei-ho, Thomas Hong Poogtsiou, le maître de la maison qui servait de résidence habituelle au vicaire apostolique, et Antoine Ni. Ils composèrent entre eux une lettre, pour expliquer que Tunique moyen de résister aux Russes était de faire une alliance avec la France et TAngleterre, ajoutant que rien ne serait plus facile, par le moyen des évéques européens présents en Corée. Cette pièce rédigée avec toute la inaladres.se qu'on pouvait attendre de gens aussi peu instruits, fut présentée au régent par le beau-père de sa fille, nommé Tio Kei-tsin-i. Le régent la lut et la relut, puis, sans rien dire, la
intentions Oui, il y a une anguille sons rocbe, mais elle ne se
hâte pas de sortir. Je m'attendais à une entrevue avec le régeni, immédiatement après mon retonr, puisqu'on me priait de revenir en toute hâte ; jusqu'à présent il n'y a rien encore. Je pense qu'elle aura lien. Mais, dans tons les cas, nous avons fait on pas immense vers la liberté. Prions le Seignenr et notre bonne Mère de m'assister en ces graves circonstances. Recommandons aussi aux chrétiens d'être très-circonspecls. »
Hélas! à ce momcnl-Iii même, sa mort, celle de tons ses confrères, et la su[»j)i"ession définitive du christianisme on Corée, venaient d'être résolues. La cour, comme nous l'avons fait remarquer, était presfjue toute composée d'ennemis acharnés de rÉvani^ile. Plusieurs fois déjà, ils avaient inutilement demandé qu on publiât de nouveau les édits de persécution. Ils attendaient une occasion fiivorabie, et ils ne la laissèrent point échapper. Il n'était plus question des Russes; leur navire s'était, dit-on, retiré, leurs troupes avaient repassé la frontière, et la frayeur qu'ils avaient inspirée d'abord avait à peu près disparu. D'un autre c6té, l'ambassade coréenne, partie pour Péking en décembre 1865, venait d'envoyer une lettre oil il était dit que les Chinois mettaient à mort les Européens répandus dans l'empire. Cette lettre arriva à Séoul dans les derniers jours de janvier; elle fut comme l'iiuile jetée sur le feu. Les quatre principaux ministres se mirent à désapprouver hautement la démarche du régent visîi-visdesévê(|ues. « Haine aux Èuropéensî » s'écriaienl-ils ; « pas d'alliance avec eux, ou c'en est fait du rovaume! A mort tous les barbares d'Occirlcnt ! à mort tous les chrétiens ! » Le régent rappela Texpédiiion franco-anglaise en Chine, le danger auquel on s'exposait, l'invasion possible de la Corée, etc.. « Non, » lui répondit-on, «vaines frayeurs que tout cela! N'avons-nous pas déjà tué plusieurs de ces Européens ? Qui a jamais cherché à venger leur mort? Quel dommage en avons-nous éprouvé? » Ils faisaient allusion à Mgr Imbert. MM. Maubant et Chastan, martyrisés en 4839, peut-être aussi aux naufragés qui, à diverses époques, avaient été impitoyablement massacrés sur les côtes. Le régent, seul de son avis, se laissa-t-îl convaincre par leurs raisons et entraîner par leur fanatisme? ou bien fut-il forcé de céder au torrent, pour ne pas risquer sa propre autorité et compromettre sa position? On ne le saura que plus lard, quand les missionnaires seront rentrés en Corée, et auront pu prendre des renseignements plus complets sur tout ce qui se passa l\ celte époque. Quoi qu'il eu soit, il céda, et signa l'arrêt de mort de
Digitizod by Gû*..wtL
tous les évéques et prêtres européens, et la mise en vigueur des aocieooes lois du royaume contre les chrétiens.
Mgr Berneux attendait tranquillement qu'il plût au régent de rappeler, lorsque, le 14 février, des satellites se présentèrent chez lui, à deux reprises différentes, souh prétexte de percevoir une contribution pour le grand palais que le régent disait bâtir. Cette double visite inspira des craintes à Thomas Hong; il chercha, mais sans pouvoir réussir à la trouver, (juclque cachette où l'on pût déposer les valeurs et les objets les plus précieux appartenant à la mission. L'évèij je refusa de se choisir une retraite plus sûre. « C'est moi (jne l'on ciiei iiie, » dit-il ; « si je me eache, on fera des perquisitions partout, et il eu résultera une persécution générale. » Dans la nuit du 2â au 23 février, les satellites revinrent encore et, h Taide d'une échelle, montèrent sur le mur et examinèrent toutes les dispositions intérieures de la maison. Cette échelle leur avait été fournie par le domestique de Mgr Berneux, le traître Ni Son-i, qui, non content de livrer son mattre, dénonça encore les autres missionnaires dont il connaissait la résidence. A quatre heures du soir, le 23 février, la maison fut tout à coup envahie par une troupe nombreuse de satellites, qui, courant droit à la chambre de Tévéque, le saisirent et le garrottèrent avec des cordes. Puis, voyant (|u'il ne songeait nullement h faire résistance, ils le délièrent prescpie aussitôt, et le conduisirent au tribunal, entre deux soldats (jui tenaient chacun une manche de son habit. Six chrétiens qui demeuraient dans la maison, furent arrêtés en même temps; au milieu du tumulte, deux ou trois autres parvinrent à s'échapper. Avant de suivre les satellites, Mgr Berneux déclara au chef de la troupe qu'il le rendait responsable devant le régent de l'argent qui se trouvait chez lui. Il y avait en eFTet une somme assez considérable, car, outre les économies que Ton faisait depuis quelque temps pour bfttir des chapelles, des écoles, etc..., an premier jour de cette liberté qui semblait si prochaine, on venait de recevoir les allocations annuelles de la Propagation de la foi et de la Sainte* Enfance. Cet officier fil mettre les scellés sur toutes les portes, mais, quatre jours plus tard, le régent envoya piller la maison, et il n'en resta (|ue les (juati'e murailles.
Après avoir comparu devant le grand juge du tribunal de droite, ainsi nommé parce qu'il se trouve k droite du palais où réside le roi, Mgr Berneux fut conduit au Kou-riou-kan, ou prison criminelle, où sont entérmés péle-mêle, sur la terre nue, les voleurs et les assassins appartenant aux basses classes. Mais
le leodemiin ou surlendemain « on le transféra h la prison da Keum-pou, réservée aux nobles de condition élevée et aux criminels d'Etat. Cette prison est moins sale et moins obscure que Fautre; il y a une espèce de plancher. Chaque détenu est placé dans une petite cellule qui n*a aucune communication avec les antres, et de peur que les prisonniers ne puissent se parier à travers les cloisons, on agite continuellement des clochettes suspendues dans toutes les directions, ce qui l einl toute conversation h peu près impossible. Celle prison a trois t^Munds comparliments, eeu\ de l'est et de l'ouesl, pour les individus caudamnés à l'exil ou h l'emprisonnemeul perj)éluel, et cflui du midi pour les condamnés à mort. C'est dans ce dernier ([ue fut placé MgrBerneux. Marthe Pak a raconté qu'en apprenant l'arrestation de révéque, la mère du roi manifesta la plus vive douleur, et lit entendre, en présence de son fils ai né, d'énergiques protestations. « Oui, » criait-elle, « tous les magistrats du royaume se sont réunis contre mon mari pour renverser le tréne de mon jeune fils. Quel tort leur ont fait les prêtres de TOccident? Quel tort leur a fait mon fils? les soldats européens viendront certainement le tuer ici pour renger leurs prêtres. » Ma» on ne tint oui compte des larmes et des plaintes de la princesse, et, le 26, Mgr Berneux tut amené devant le tribunal ; tous les minisires y étaient réunis.
Dans une cour spacieuse, formant un carré, s'élèvent d'un côté plusieurs tribunes où siègent les juges et d'aulres mandarins. Au milieu de celle cour esi un chaise solidement fixée, sur laquelle le prévenu est assis la face tournée vers les juges. Les pieds sont liés ensemble au-dessus de la cheville ; le pantalon relevé laisse les jambes à découvert; une autre corde passée audessus des genoux les serre Tun contre Fautre; entin, les bras et les épaules sont tenus immobiles, attachés au dos de la chaise de telle sorte que le patient ne puisse, malgré toutes les tortures, foire aucun mouvement. A ses côtés, quatre, six ou huit bourreaux, debout sur deux lignes, sont armés des instruments de supplice. Le scribe chargé d'écrire les réponses et les dépositions est assis un peu en arrière, derrière un voile. Une compagiiir (le soldats environ <|ualre-vingts), se lient à quelques pas, fûiiuant le demi cercle et faisant face à la tribune des juges. D'aulres soldats en plus grand nombre i'ui|ièchenl les curieux (rapprocher de trop ()rès. Pendant loul le temps (|ue dure l'interrogaloire, les soldats qui sont auprès du patient font entendre un bruit sourd et cadencé de façon à couvrir ses paroles ou ses
Digitizod by Gû*..wtL
eris de doaleur. Aux divers interrogatoires qae Mgr Bernenx eut à subir, deux soldais chrétiens, Jacques So In-kiei-mi et son parent, So Sieng-kiei-mi, se trouvaient être de service et placés assez près de lui. G*e$t par eux et par d'autres soldats on
employés chrétiens, que Ton a connu les principales réponses des confesseurs, et (juelques détails sur leurs souHrancrs.
« Quel est votre nom? » demanda le juge. — « Tjianpj c'était le nom coréen de Mgr Borneux). — Qu'cles-vous venu taire en Corée? — Sauver vos âmes. — Depuis combien d'années êlesvous dans ce pays? — Depuis dix ans, et pendant ce temps j'ai vécu k mes dépens ; je n'ai rien reçu gratis, pas même l'eau ou le bois. » Monseigneur faisait allusion aux calomnies des païens qui prétendaient que les missionnaires, manquant du nécessaire dans lenr propre pays, ne venaient en Corée que pour s'enrichir, n Si on vous met en liberté, et qu'on vous ordonne de retourner dans votre pays, obéirez-vous? — Si vous m'y reconduisez vous-même de force, il faudra bien que j'y aille, sinon , non. — Mais nous ne connaissons pas votre pays, comment donc pourrions*nous vous y reconduire? Votre réponse signifie que vous ne voulez point quitter la Corée. — Comme vous voudrez : je suis entre vos mains, cl je suis prêt à mourir. »
Le lendemain, ^27, nouvel interrogatoire, (^ette fois le régent était présent avec son fils ainé. « Quel est votre pays? — La France. — Comment êtes-voiis venu en Corée? — En barque. — Qui vous a amené? — Hong Pong-tsiou. (Lui-même l'avait avoué peu auparavant.) — Combien y a-t-il de [>rêtres en Corée? •» Il y a neuf prêtres. (C'était le nombre indiqué par le traître Ni Son-i). — Quel est votre maître de maison ? — Hong Pongtsiou. — Combien avez-vous instruit de personnes ? — Un grand nombre. — Où demeurent-elles? — De tous côtés. — Oii sont les neuf antres prêtres? — Je n'en sais rien. — Si l'on vous dit de vous en aller, retoumerez-vous dans votre pays? — Non, à moins qu'on ne m'y reconduise de force. — Apostasiez ! — Non, certes, je suis venu prêcher la religion qui sauve les âmes, et vous voudriez que je la renie! — Si vous nobt'issez pas, vous serez lra[)pé et mis h la torture. — Faites ce qu(* vous voudrez; assez de questions inutiles. » l/eiïel suivi! de près la menace. On fit subir au vénérable évêijue, entre antres tortures, la bastonnade sur les jambes et la poncture des bâtons sur tout le corps, principalement sur les côtes. Les os des jambes turent bientôt dégarnis de leur chair, mis à nu et horriblement contusionnés. Son corps n'était plus qu'une plaie, lie supplice terminé, on
Digitizea by
enveloppa les jambes avec du papier huilé ei quelques morceaux de toile, et on le reconduisit en prison.
La même scène se renouvela, k diverses reprises, les jours suivants; mais les forces de Mgr Berneux étaient tellement épuisées et sa voix était devenue si faible, que les soldats chrétiens ne purent recueillir ses paroles. Thomas Hong, prisonnier luimême, put faire parvenir à Mgr Daveluy un billet où se trouvaient ces mots : « Mgr Berneux est, toujours et partout, plein de dignité et de sainteté. » La sentence de mort fut enfin portée en ces termes : « l/accusé Tjiang refusant d'ohéir au roi, et ne voulafH ni aposlasier. ni donner les renseignements qu'on lui demande, ni relourner dans son jiays, aura la ItMe tranchée après avoir subi les diltéicnts suppliées. » Quels furent ces supplices? On ne l'a pas su d'une manière bien précise. Une seule chose est certaine, c'est que, de tous les missionnaires martyrisés à cette époque, Mgr Berneux fut le plus souvent et le plus cruellement torturé, probablement parce qu*on savait qu'il était la grand chef des chrétiens.
Après quatre Jours passés dans la prison du Keum-poo. le confesseur fut transféré de nouveau dans la prison du Kou-rioukan, ou prison criminelle ordinaire. G*est lè qu'il vit arriver successivement les trois jeunes confrères qui, depuis plusieurs jours, avaient été, sans qu'il le sâl, ses voisins de prison dans le Reum-pou, et avaient subi devant les mêmes juges des interrogatoires et des supplices analoc^ues. C'étaient MM. de Bretenières, Ikaulieu et Dorie. Voici les détails que Ton connaît sur leur arrestation.
M. de Bretenit'res demeurait à la capitale, à quelques minutes de riiabilalion d«* Mgr Berneux, dans la maison du catéchiste Marc Tieug, vieillard de soixante-treize ans, et Paul Phi, neveu de Marc, était son professeur de coréen* il avait fait dans cette langue des progrès assez rapides, grâce au grand nombre de caractères chinois qu'il avait appris pendant son séjour au Léaotong, et, dans les mois de janvier et février, il avait pu entendre près de quatre-vingts confessions. Le jour même de Tarrestation de Mgr Berneux, il s'était rendu dans un quartier assex éloigné, oh il avait entendu deux confessions et béni un mariage. Le soir, en rentrant, il apprit que le vicaire apostolique venait d'être arrêté. On était à se demander ce que cela signifiait, car on ne croyait pas eneore à la persécution. M. de Bretenières ne chercba point à fuir; il se conlenlu d'envoyer la nouvelle à Mgr Daveluy el aux autres confrères. Le 24, il célébra encore la sainte uics.se;
Digitizod by Gû*..wtL
ce fut pour la dernière fois. Le 25, de grand matin, la maison fut cernée par les satellites ; on prit le caléchiste Marc Tieng et on le conduisit en prison ; Paul Phi était absent. On n'arrêta point le missionnaire ce jour-là; on se coiileula de laisser une douzaine de soldats pour le garder à vue. Le lendemain, 26, à l'aube du jour, on le conduisit an tribunal. Deux soldats, marchant à ses côtés, le tenaient chacun par l'une des manches de son habit ; une corde rouge, dont on ne se sert que pour les grands criminels, lui liait légèrement les bras sur la poitrine. Aux questions du grand juge, il ne répondit que ces paroles : i Je suis venu en ce pays pour sauver des âmes. Je mourrai avec plaisir. » Pour le reste, il s*excusa sur son ignorance de la langue, car bien qu'il commençât k se faire entendre des chrétiens habitués au langage incorrect des nouveaux missionnaires, il ne pouvait évidemment ni comprendre les païens, ni être compris d'eux. En sortant du tribunal, il fat conduit au Kou rioukan, et le lendemain transféré an Kenm-pou, dans le même corps de bâtiment que Mgr Bcrneux, niais dans une cellule à part. Selon la coutume, il subit encore quatre autres interrogatoires. Le régent voulait lui poser lui-même quehjues questions; il y renonça quand il vit la difficulté (ju'il avait à s'exprimer. Comme Mgr Berneux, M. de Bretcnières cul à subir plusieurs fois différents supplices, principalement la bastonnade sur les jambes et la ponclure des bâtons ; on assure qu'après i'évéque c'est lui qui a été le plus maltraité. Au milieu des tourments , il semblait impassible; les yeux modestement baissés, il priait , sans laisser échapper aucune plainte. Après quatre jours passés au Keumpou, il fut renvoyé au Kou-riou-kan, oit il retrouva Mgr Berneux, et put s'entretenir librement avec lui.
M. Beaulieu <|ui, lui aussi, avait fait d'assez grands progrès dans la lani,Mie coréenne, demeurait dans une petite chrétienté à (|uel([ues lieues de la capitale. 11 avait déjà pu donner les sacrements à un certain nombre de personnes, et (juel(|ues jours avant la persécution, Mgr Berneux, l'ayant jugé capable de commencer Texercice du saint ministî're, lui avait assigné un petit district où il devait faire ses premières armes. Ses préparatifs de départ étaient terminés ; quelques-uns de ses nouveaux chrétiens venaient d'arriver pour le conduire à son poste, lorsqu'il apprit l'arrestation du vicaire apostolique. 11 résolut d'attendre un peu, et renvoya les chrétiens chez eux. Mais une partie des habitants du village où il demeurait, gens tièdes et timides, effrayés de ce qui venait d'arriver à la capitale, le prièrent de se réfugier aUleurs, T. II. — L*6ousB Di eotii. 34
(lisant que sa prt^sence en ce lieu était connue de trop de monde, et que certainement il en résulterait pour eux de grands malheurs. Il céda à leurs craintes, et alla dans un autre village à trois quarts de lieue de distance, chez un chrétien nommé Ni. La cachette semblait très-sûre, mais le missionnaire fut trahi, et le "27 février au matin, une bande de satellites vint droit à la maison de Ni, s'emparer de sa personne. La voix publique a toujours accusé de cette trahison le domestique de M. Beaulieu, nommé TjiâDg, nouveau chrétien, baptisé seulement depuis deux on trois ans, et qui n'était au service du prêtre que depuis quelques mois. Le fait cependant n*e8t pas absolument certain.
Après avoir fait cette capture, les mêmes satellites se rendirent au village habité par M. Dorie, à une lieue et demie de distance du premier. Toutes les indications nécessaires leur avaient été données, à la Capitale même, parle traître Ni Son-i, domestique de Mgr Berneux. M. Dorie, moins avancé que ses confrères dans l'élude de la langue coréenne, s'était fait avec beaucoup plus de facilité aux usages du pays, et était très-aimé des chrétiens. Au premier bruit des événements, il avait ordonné h son domestique de prendre la fuite, et était demeure seul dans la maison aûn de ne compromettre personne. 11 fut arrêté à une heure de raprès-midi.
Le lendemain 28, les missionnaires, portés chacun sur une espèce de civière, les mains liées sur la poitrine avec le cordon rouge, et la tête coiffée du bonnet des grands criminels, furent conduits à la capitale. Ce bonnet, de couleur jaune, a de larges bords en toile qui, rabattus, couvrent la figure et le haut du corps, afin que l'on ne puisse ni voir ni être vu. C'est, dit^on, une précaution contre les troubles ou tentatives de révolte que pourrait provoijuer l'arrestation de certains criminels danp^ereux. Devant les juges, MM. Beaulieu et Dorie, expliquèrent en quelques mots pourquoi ils étaient venus en Corée, et leur ferme résolution de mourir pour Dieu ; quant au reste, ils s'excusèrent de répondre parce qu'ils ne connaissaient pas assez la langue. Enfermés d'abord pendant quatre jours à la prison du Keum-pou, ils passèrent par les mêmes formalités, subirent les mêmes in ter* rogatoires, et souffrirent les mêmes tortures que leurs confrères; après quoi on les transféra au Kou-riou-kan, oii ils retrouvèrent Mgr Berneux et M. de Bretenières.
Qui pourrait exprimer le bonheur des quatre missionnaires lorsqu'ils furent ainsi réunis dans ce cachot infect, qui pour eux était le vestibule du ciel ? Qui nous dira leurs félicitations
mutuelles eu se voyant couverts de plaies glorieuses reçues pour le nom de Jésus-Christ? leurs prières, leurs chants de joie, leurs élans d'amour en se préparant au dernier sacrifice? Enfin se leva
le jour du triomphe. Le 22 de la première lune, 8 mars, on les lira do leur prison pour les conduire à la niurt. Une foule énorme, avide de voir les prêtres étrangers, s'était rassemblée à la porte du Kou-riou-kan. Les uns regardaient curieusement leur visage, leur attitude; la plupart riaient et leur prodiguaient de grossières insultes. « Ne riez pas et ne vous mocpiez pas ainsi, » leur dit Mgr Berneux; «vous devriez plutôt pleurer. Nous étions venus pour vous procurer le bonheur éternel, et maintenant, qui vous montrera le chemin du ciel? Oh! que vous êtes à plaindre ! » Les confesseurs furent placés chacun sur une longue chaise en bois, portée par deux hommes. Les jambes allongées et les bras étendus étaient liés solidement à la chaise ; la tête légèrement renversée était fixée par les cheveux. Au-dessus de la chaise, derrière la tête, une planche en bois portait, écrite des deux côtés, Tinscription suivante : « N., rebelle et désobéissant, condamné à mort après avoir subi divers supplices. x> Pendant le trajet, les porteurs s'arrêtèrent plusieurs fois pour se reposer. Alors Mgr Berneux s'entretenait avec ses jeunes confrères, ou bien, jetant les regards sur la foule qui les suivait, il disait eu soupirant : « Hélas! mon Dieu! qu ils sont à plaindre ! »
A la capitale, il y a divers endroits désignés pour les exécutions. Quand on est pressé d en finir, ou que le nombre des victimes est trop considérable, ou qu'on veut tenir la chose secrète, on peut décapiter dans Tenceintc même du palais, ou sur deux ponts h quelques minutes de distance du tribunal, à l'intérieur de la ville. Mais, le plus communément, on conduit les condamnés à un quart de lieue en dehors de la porte de l'Ouest, à un endroit nommé Nei-ko-ri, c*est'-à-dire : rencontre des quatre chemins ; et quand il s agit de grands coupables, et qu*on veut donner au supplice le plus de notoriété possible, on se rend plus loin encore, sur une grande plage de sable, le long du fleuve, près du village de Sai-nam-to. C'est là que furent amenés les confesseurs.
Les ijuatre cents soldats qui les accom[>agnaiont se rangèrent sur un demi-cercle, en face de la lente du mandarin dont l'escorte était également très-nombreuse. On dépose les victimes à terre, au centre de ce cercle, au pied d'un grand màt sur lequel lloiie un drapeau blanc, puis on les détache de leurs chaises, et on les
Digitizea by
dépouille de tous leurs vêtements à l'exception d'un simple caleçon. M^r Berneux esl appelé le premier. Ses bras sont liés fortement derrière le dos; un bourreau replie l'une eonire Tautre les deux extrémités de chaque oreille et les traverse, de haut en bas, par une flèche qui y demeure fixée^ Deux autres bourreaux aspergent d'eau le visage et la téte, qu'ils saupoudrent ensuite de ehaux ; puis, passant deux morceaux de bois sous les bras, le soulèvent, et le montrent aux spectateurs en lui faisant faire huit fois le tour de la place, rétrécissant chaque fois le cercle qu'ils forment en marchant, de manière à ce qu'à la tin du huiiiènie tour, ils se trouvent au milieu du terrain. La victime est alors placée à genoux, la tête inclinée en avant, retenue par les cheveux liés à une corde que lient un soldat. Les six bourreaux, brandissant de lonc^s eoutelas, tournent autour en exécutant une danse sauvage et en poussant des cris horribles ; chacun d'eux frappe comme et quand il veut. Au troisième coup, la léte du vénérable évéque roule sur le sol, et tous les soldats et satellites crient à la fois : « G*est fini. » Ou ramasse aussitôt la téte, et selon Tusage, on la place sur une petite table, avec deux bâtonnets, et on la porte au mandarin, pour qu'il puisse constater de ses propres yeux que c'est bien la tête du condamné. Les bâtonnets sont là pour saisir et retourner la tête, dans le cas où celui (jiii })résideà Texéculion voudrait Texaminer de plus près, mais, ordinairement, on ne s'en sert pas. La tête est ensuite rapportée auprès du corps, et fixée par les cheveux à un poteau de quatre ou cinq pieds de haut, sous la planche où esl écrite la sentence.
On répéta les mêmes cérémonies, et dans le même ordre, pour chacun des autres missionnaires. M. de Hielenières vint immédiatement après Mgr Derneiix ; il fut suivi de M. Beaulieu, et à la fin, M. Dorie, après avoir vu trois fois passer sous ses yeux ces scènes sanglantes, consomma lui-même son glorieux martyre. Les corps restèrent exposés trois jours entiers, après quoi les païens de Sai-nam-to les enterrèrent tous ensemble dans une seule fosse. Quand une exécution a lieu, ce sont les proches parents ou les amis de la victime qui doivent recueillir ses restes, sinon, les habitants du village vers lequel l'exécuté avait les yeux tournés au moment delà mort, sont tenus de lui donner la sépulture. Les chrétiens de la capitale eussent bien voulu enterrer eux-mènies leurs pasteurs, mais c'était absolument impossible alors ; ils ne purent satisfaire à ce pieux devoir que six mois plus lard.
Digitizod by Gû*..wtL
Mgr Rcrneiix était Aç:^ do près de cinquante-deux ans ; il y avait dix ans ((u'il travaillait en Corée. L'histoire des progrès étonnants de la mission, pendant ces dix années, nous a moDlré ee qu'il était comme vicaire apostolique ; quelques mots sur sa vie privée et sur son caractère personoel, nous le feront connaître et apprécier encore davantage. En annonçant au séminaire des Missions-Étrangères la nouvelle de son martyre, M. Féron écrivait : c A une piété angélique, à un zèle ardent pour le salut des âmes, Mgr Berneux joignait une connaissance profonde de la théologie et une capacité rare pour Fadministration. Son activité ne lui laissait aucun repos. Je n'ai jamais pu comprendre comment il suffisait seul à ce qui eût occupé trois ou quatre missionnaires, comment il pouvait entrer dans le plus petit détail de toutes les alïaires, spirituelles ou temporelles. Il avait le district le plus vaste, une correspondance très-étondue avec les missionnaires et les chrétiens ; il était le consulteur universel, le procureur de la mission ; il donnait h la prière un temps considérable ; et, néanmoins, quand un missionnaire allait le voir, il semblait n'avoir rien à faire que de Técouter, de s'occuper de lui, de le récréer par sa conversation pleine d*esprit et d amabilité. 11 n'était pas, ce semble, naturellement porté à l'humilité ni à la douceur. On devinait que, s'il n'eût été un saint, sa fermeté serait devenue aisément de la tyrannie, et sa plaisanterie du sarcasme. Mais la grâce avait tout corrigé. On pouvait le contredire sur tout ; il savait mettre tout le monde à l'aise, et ses lettres à ses missionnaires contenaient toujours quelque mot d'affectueuse tendresse. Sa modestie était portée h un excès cjui nous faisait quelquefois sourire, et dont le bon (Héque riait le j)remier, mais sans en rien rabattre. Quant h sa nourriture, lorsqu'il était seul, un peu de riz et quelques lé^i^umes, c'était tout. 11 s'était interdit le vin (le riz dans ses dernières annét-s. Jamais ni 'a viande, ni le poisson, ni même les œufs ne paraissaient sur sa table, sinon quand il recevait quelqu'un de nous. Alors il faisait tousses eiïorls pour bien traiter son hôte, et lui, qui ne mangeait jamais de pain quand il était seul, attendu que les Coréens n'en font point, prenait plaisir à pétrir lui-même et à cuire quelques pains pour les offrir à un confrère qui venait le voir, ou les lui envoyer en province par quelque occasion. Un fait vous donnera la mesure de sa mortification : les cruelles douleurs de la pierre, dont il souffrait habituellement, ne lui faisaient interrompre son travail que (|uand il était cuisant à terre, presqu'à l'agonie. Je l'ai vu passer vingt-quatre heures de suite au confessionnal, et comme je me
Digitizea by
permettais de le gronder : « Que voulez-vous, » me répondait-il, « ces douleurs m'empêchent de dormir. »
An moment mémo où Mi^n* Rornoux et ses confrères recevaient à Saï-nam-lo la couronne du martyre, le mandarin Jean Nam, et Thomas Hong Pong-tsiou étaient exécutés à Nei-ko-ri. Jean, après avoir séjour n(^ trois semaines chez son père, si^tait mis eo route pour revenir à Séoul. 11 n'était plus qu'à deux lieues de la ville, lorsqu'il reneontrann ehrétien, nommé Philippe Tjiang,qiii lui apprit Tarrestation de révèqne et des missionnaires, et les poursuites dirigées contre lui. Le voyant pâlir à cette nouvelle, Philippe ajouta : « Je suppose qu*en présentant votre supplique au régent, vous avez fait d*avance te sacrifice de votre vie. Vous auriez tort de fuir ou de vous cacher : un mandarin ne se cache jamais quand les satellites viennent rnrrèler. » Jean, trop cffrayi^ poursuivre cet avis, congédia les six hommes qui raccomjiagnaient, arracha ses insignes do mandarin, et se réfu2:ia, liois lieues plus loin, dans une auberge du village de Tchoupei ie-ri. Le traître Ni Son i parvint à découvrir le lieu de sa retraite, et, avec quelques satellites, alla cerner l'auberge jusqu'h l'arrivée d'un petit mandarin de la capitale, qui fit l'arrestation selon les formes légales. Le 2 mars, Jean était enfermé dans la prison du Keum-pou. Devant les juges, il s'excusa d'avoir pris la fuite, sur ce que la religion ne veut pas qu'on s'offre de soi-même à la mort. Il protesta énergiquement contre Faccusation de rébellion, et soutint que la lettre même qu^on lui reprochait était un acte de dévouement à son pays et à son roi. Depuis plusieurs années, Jean, tombé dans la tiédeur, avait négligé de recevoir les sacrements; mais il répara sa faute par une courageuse confession de foi, et sa constance dans les torlmes fut admirable. Plusieurs fois, il entrevit Mgr Benieux cl les autres missionnaires pi isooniers ; mais on ignore s'il put leur parler et se confesser.
La sentence de mort portée contre lui et contre Thomas Hong fut exécutée le 8 mars. Le cortège qui conduisait au supplice l'évêque et les missionnaires était à peine en route, que deux charrettes, traînées chacune par un bœuf, s'arrêtaient devant la prison du Keum-pou. Sur chaque charrette était une croix grossière. Voici comment se font habituellement ces exécutions. Le condamné, les pieds placés sur un escabeau, est attaché à la croix par des cordes qui lui retiennent les bras et les genoux ; ses cheveux relevés sont fixés par une petite corde, et, au sommet de la
Digitizod by Gû*..wtL
croix, est placée la sentence. Aossitôt que la charrette a passé sous la porte de TOuest, et se troave en dehors des murs, on retire Tescabeau, on aiguillonne le bœuf pour le faire courir à travers les pierres du chemin, et bientôt le malheureux patient, dont le corps est déjà à demi broyé par les tortures, se trouve si affreusement secoué qu'il perd connaissance. Arrivés au lieu de Texécution, les bourreaux coupent les cordes, et laissenttomber à terre leur victime ; puis, ils la dépouillent de tous ses habits, lui lient les bras derrière le dos, et lui placent la tcte sur un billot de bois. Un soldat tient la tôle par une corde attachée aux cheveux, et aussitôt que le bourreau a accompli son œuvre, il la jette de côté. Les corps de Jean et de Thomas, après être restés trois jours exposés sur le lieu du supplice, furent traînés à quelque distance, dans les champs, oîi ils demeurèrent abandonnés pendant quinze jours entiers. Alors seulement quelques chrétiens courageux purent les recueillir et leur donner la sépulture. La fomille de Jean Nam fut traitée comme une famille de rebelles. Sa femme et ses enfants en bas âge furent exilés à perpétuité dans des prisons différentes; son fils atné, ftgé de quatorze ans, et son vieux père furent incarcérés à Kong-tsiou, où on les laissa mourir de faim. Des doutes assez graves se sont élevés sur les dispositions de Thomas Hong au moment de sa mort. Il a été impossible depuis de les éclaircir, faute de renseignements certains. Tout porte à croire qu'ils n'ont aucun fondement ; néanmoins il est de notre devoir de les mentionner.
Les tètes de Jean Nam et de Thomas Hong étaient encore attachées aux poteaux de Nei-ko-ri, et la place de l'exécution encore inondée de leur sang, lorsque, deux jours plus tard, le 10 mars, Pierre Tseng et Jean Tjienn, vinrent à leur tour y cueillir la palme glorieuse. Pierre Tseng l'un des chrétiens qui ont bien mérité de l'Église de Corée, appartenait à une famille honorable par sa position et surtout par son attachement à la foi. Sa sœur aînée, ayant consacré à Dieu sa virginité, était morte dix ans auparavant, après une vie édifiante ; son frère cadet était, à Macao, le compagnon d*é(udes du vénérable André Kim et du P. Thomas Tsoi, et son zèle et ses talents annonçaient qu'il serait un jour un digne et saint prêtre, quand Dieu l'appela à lui. Son frère airu'; se trouvait en prison pour la foi, h la fin de 1866, quand les Français (|uillèrent la Corée, et il est plus que probable que, depuis longtemps, il a suivi les traces de Pierre. Quand M. Maubant entra en Corée, il fut frappé de la piété éclairée, de rinteiligeace* du tact de Pierre Tseng, il le prit à son service.
et le garda avec lui jusqu'au jour de son martyre. Sur le déclifi de la persécution de i 830, Pierre fui arrêté avec quelques autres cliroticns, mais los satellites se contentèrent de leur extorquer de l'argent. Il s attacha ensuite an service du P. André Kim, raccompagna dans la frêle barque coréenne qui alla en Chine chercher Mgr Ferréol et M. Daveluy, et fut son fidèle assistant jusqu'à son martyre en 1846. Ensuite Pierre se maria, et s'installa dans un des faubourgs de la capitale. Il faisait un petit commerce, et vivait dans une honnête aisance, employant son temps libre à transcrire des livres de religion ou à fabriquer des cliai)eleis. 11 ne perdait aucune occasion d'exliorler les païens ou d'instruire les catéchumènes, et sa vie exemplaire donnait une grande autorité à ses paroles. Mi^r Berneux jeta les yeux sur lui pour exécuter le projet, longtemps ajourné, de rétablissement d une imprimerie. Pierre s'y prêta avec zèle, malgré les dangers d'une pareille œuvre, et pendant quatre ans, il répandit parmi les chrétiens plusieurs milliers de volumes. De là son arrestation.
Pendant le procès de Mgr Berneux, le grand juge, étonné du nombre de livres que les satellites avaient confisqués, demanda au traître Ni Son-i d*où venaient tous ces livres. Celui-ci dénonça Pierre Tseng et son associé imprimeur, Joseph Im, et aussitôt des satellites furent lancés à leur poursuite. Mais en apprenant qu*on venait de saisir révéque, Pierre, prévoyant le danger qui le menaçait lui-même, sVtait réfugié depuis deux jours dans une auberge à quelque distance. Los satellites, ne le trouvani pas, maltraitèrent cruellement sa femme, mais elle ne voulut point faire connaître la retraite de son mari. Puis, quoique la maison fût gardée la nuit par des soldais, elle parvint h s'échapper, laissant au logis un vieillard impotent, à qui Pierre fournissait gratuitement un gîte et la nourriture, un chrétien nommé Matthieu Ni, gravement malade, dont nous parlerons bientôt, et une jeune servante de quatorze ans. Les satellites se voyant joués, saisirent cette enfant par les cheveux, et avec les plus terribles menaces, la forcèrent de les conduire à Tauberge où Pierre était caché. Ils se jetèrent sur lui, Taccablèrent de coups de pied et de coups de poing, mirent en lambeaux son chapeau et ses vêtements, et le traînèrent devant le juge. L*aubergiste chrétien qui lui avait donné asile, n'eut que le temps de s'enfuir avec sa femme; sa maison tut pillée, puis vendue.
Joseph Ini dénoncé en même temps qtie Pierre demeurait dans le voisinage. Les satellites ne le trouvèrent j)oint, car deux ou trois semaines avant la persécution, il avait vendu sa maison et
Digitizod by Gû*..wtL
son imprimerie à Jean Tjieun. Celui-ci fot arrêté à la place de
Joseph Ini, et condott au tribunal. Jean Tjieun, lors de la persécution (le 1839, après ôtre demeuré un mois entier dans hi prison du Kou-riou-kan, avait eu la laihlessc de eéder aux lorlures et de racheter sa vie par l'aposlasie. Après sa mise en liberté, les reproches de sa mère ipii était une fervente chrétienne, et l'impossibilité oîi il se trouvait de confesser son crime puisqu'il n'y avait plus de prêtres en Corée, le lirent tomber dans an grand découragement. 11 passa ainsi plusieurs années, conservant h peine quelques pratiques religieuses, mais à Tarrivée du P. André Kiro, il se convertit, fit une confession générale^ et par la ferveur de sa pénitence édifia grandement les chrétiens que sa chute avait scandalisés.
Pierre Tseng et Jean Tjieun subirent, à diverses reprises, les interrogatoires et les tortures accoutumées, c^est-à-dire : la bastonnade sur les jambes et la poncture des bâtons. Pierre surtout eut horriblement à souffrir. Ils refusèrent de répondre à la plupart des questions (ju'on leur adressait, et ne voulurent dénoncer personne. Pendant leur séjour au Keum-pou, ils virent plusieurs fois Mi^r Heriioux, mais ou ne sait s'ils purent lui parler. On les conduisit au su[ipliee attachés h des croix, comme on avait fait pour Jean Nam et Thomas Hong. Ils furent décapités de la même manière, et, selon la loi, on laissa les corps exposés pendant trois jours. La femme de Jean parvint, en donnant de Targeat aux satellites, à racheter le corps de son mari, et le fit enterrer près de sa mère sur la montagne No-ko-san. Le corps de Pierre fut jeté dans les champs, pour y être la pâture des animaux immondes et des oiseaux de proie. Mais Dieu le garda, et après quehpies jours, les chrétiens purent le recueillir et Tensevelir dans une même tombe avec Jean Nam, auprès du théâtre de leur commun triomphe.
Quehpit's mots maintenant de Mathieu Ni ([ue nous avons laissé gisant à terre, pres(juc h l'agonie, dans la maison de Pierre Tseni?. Il n'est mort ni en j)rison, ni sous le sabre du bourreau, et cependant il peut être compté comme une des premières victimes de la persécution. C'est lui d'ailleurs qui, avec François Ni dont nous aurons à raconter le martyre, a ouvert au christianisme les provinces septentrionales de la Corée. Mathieu Ni Teuk-po d'une famille noble, originaire du Hoang-haî, district de Sio-tcheun, était un lettré de grande renommée, très-versé dans la connaissance des caractères chinois. 11 enseignait ces caractères à un certain nombre d'élèves qu'il préparait aux
Digitizea by
examens, et par ce moyen, il s'était acquis une petite fortune. L'ambition le fit aller à la capitale, ï la mile des délices comme rappellent les Coréens ; mais ses espérances furent déçues, et après avoir mangé tout son bien, il se trouva, en quelques mois, réduit à rindigcDce. C'est là que Dieu l'attendait. Pendant qu*il essayait de tous les moyens et frappait h toutes les portes pour trouver un emploi, il enlendit parler de TEvangile, et quelques livres de relijjfion lui lonibèrenl sous la main ; son âme naturellement droite entrevit de suite la vérité; il 1 étudia avec ardeur, et fut bientôt récompensé de ses efforts par le don de la foi. Aussitôt, semblable à celui qui a trouvé un trésor et, dans l'excès de sa joie, court à ses amis et k ses voisins en criant : a Réjouissez-vous avec moi, » Mathieu Ni» avant même d être baptisé, repartit pour son pays, h une cinquantaine de lieues de la capitale, vivant d'aumônes le long de la route, et se mit âi prêcher ses parents et ses connaissances. 11 en convertit une douzaine, leur enseigna les prières et le catéchisme, et revint avec eux à Séoul, recevoir le baptême des mains de Mgr Bemeux.
Le jour de son baptême, il se traça une règle de vie excessivement sévère et dont, depuis, il ne se départit jamais. 11 faisait le chemin de la croix tous les jours, sans exception; il jeiinail deux fois la semaine, et le carême tout entier, ne mangeait jamais de viande, ne buvait du vin que très-rarement et en trèspetite quantité, et pratiquait les plus j)énil)les mortifications. 11 avait compris que la pénitence est le véritable moyen, non-seulement d'assurer snn propre salut, mais de travailler efficacement au salut des autres. A la capitale, pendant les quelques semaines qui suivirent son baptême, ce zélé néophyte convertit plus de dix païens auxquels il donna l'instruction nécessaire. De retour dans son pajs, il procura à une quarantaine d'autres personnes la grâce de la régénération ; puis, en compagnie de François Ni, il se mit à parcourir toute la province de Hoang-hai, et gagna des disciples à Jésus-Christ, dans plus de douze districts où, auparavant, il n'y avait pas un seul chrétien. De là, il partît seul pour la province de Pieng-an, l'uniciue des huit provinces de Corée oii l'Evangile n'eût i)as encore pénétré, et le premier il eut le bonheur d'y créer un certain nombre de prosélytes. Nous avons dit plus haut quelle ai)on(l;uile moisson recueillit Mgr Bemeux, lorsque, les trois années suivantes, il visita ces provinces où Mathieu avait semé le bon grain avec tant de zèle.
Rappelé ensuite à la capitale par le vicaire apostolique, Mathieu Ni fut chargé d'une œuvre aussi importante que difficile.
la cr^^ation, à Séoul mènu-, d'un collège chrétien pour Téducation de la jeunesse. En peu do temps, il parvint h réunir jusqu'à douze jeunes gens, auxquels il enseignait les sciences Cl les lettres humaines, et dont il formait le cœur et l'esprit par l'étude de la doctrine et la pratique des devoirs religieux. Cependant, sa santé allait s'alfaiblissant ; plusieurs fois il avait été gravement malade, et le 19 février, quelques jours avaut la persécution, il avait reçu rextréme-onclion dans la maison de Pierre Tseng, qui le logeait par charité, car Mathieu n*avait pas de maison à lui.
Quand les satellites vinrent chercher Pierre, le pauvre malade ne cessait de crier du coin ou il était étendu : « Et moi aussi, je suis chrétien, prenez-moi. — Que dit ce pauvre idiot? » répondaient les satellites ; « dans son délire il se débat avec les gens de sa secte. Pourquoi t'emmener? Alin d'avoir la peine de t'enterrer? » Les deux jours suivants, il se traîna plusieurs fois jusqu'au seuil de la porte, répétant d'une voix plainlive : « Emmenez-moi, je suis clnviitMi. » Mais personne n'était plus là pour s'occuper de lui et lui <loiiiK'i' un peu de nourriture; ses forces, épuisées par la maladie et par la faim, l'abandonnèrent tout à fait, et le malin du premier mars il rendit à Dieu sa belle âme. Il était âgé de quarante-quatre ans, et il y avait un peu plus de quatre ans quMl était baptisé. Le lendemain de sa mort, un païen qui passait dans la rue vit son cadavre, et par pitié, remporta et Fensevelit sur la montagne Ouai-a-ko-kaî, dans le lieu où forent transportés plus tard les corps de Mgr Berneux et des autres martyrs de Sai-nam-to.
Le jour même de Texécution de Mgr Berneux et de ses compagnons, deux autres missionnaires étaient amenés h la capitale. C'élaientMM. Pourthié et Petitnicolas arrêtés ensemble au séminaire de Pai-rong. Dès le 28 février, un courrier leur avait apporté le billi i de M. de Breienières qui annonçait l'arrestation de l'évéque, et, par ses récits, avait répandu la terreur chez les chrétiens du voisinage. Les missionnaires extrêmement surpris, nn pouvant croire tout d'abord à une persécution aussi soudaine, résolurent d'attendre avant de quitter leur poste. M. Pourthié rassura les néophytes, et leur dit de ne pas se presser d^enfouir en terre les divers objets de religion. La neige épaisse qui couvrait la vallée de Pai-rong et les montagnes environnantes semblait une garantie contre rinvasîon subite des satellites. D*»illeurs M. Pourthié, depuis longtemps atteint d'une maladie de poitrine
Digitizea by
et de crachements de sang, était incapable de s'enfuir, n écrivait, ce jour-là même, à un de ses confrères : « Je vous trace ces quelques lignes, étendu sur ma natte où les souffrances me tiennent clouë. Que faire dans ces étranges circonsiances? S'il faut aller se lachcr dans (luolque caverne des moiilagnes, je ne m'en sens nullement la force. »
Le lendemain, plusieurs snteililes de la capitale lancés h la poursuite du mandarin Jean Nam, ne Tayant pas trouvé chez lui, couchèrent par hasard h une auberge distante de Pai-rong de trois quarts de lieues seulement. Ils y rencontrèrent des satellites du district, qui connaissaient la présence des missionnaires dans le voisinage, sans cependant savoir exactement le lieu de leur résidence. Leur plan fut bientôt combiné, et tons ensemble tse mirent en route pour les saisir si possible. Sur le chemin, ils virent une vieille femme qui fuyait en pleurant. Us eurent bien* tôt reconnu qu'elle était chrétienne, et Fayant frappée de leurs bâtons, ils lui lièrent les mains derrière le dos, et la forcèrent de les conduire jus([u au séminaire. Ils y arrivèrent sans que personne les eût aperçus et eût |)u donner l'alarme; les deux prêtres furent arrêtés dans leur chambre. Tout d'abord on saisit aussi le vieux catéchiste Joseph Tjianj^, qui t'iait nominalement propriétaire de la njaison. u Que voulez-vous faire de ce pauvre vieillard ? dit M. Pourihié aux satellites; «laissez-le donc descendre de lui-même dans la tombe ; » et il leur donna quelque argent quil avait sur lui. Joseph fut aussitôt relâché. Pendant la nuit, M. Pourihié, qui avait les mains liées derrière le dos, parvint à se. glisser sans bruit dans un coin oii étaient divers papiers importants, et fit signe à -un chrétien qui se trouvait à côté de les cacher ailleurs; mais celui-ci par timidité refusa de s*ett charger, et tous ces papiers furent pillés avec le reste des effets. Le lendemain, 3 mars, à neuf heures du matin, on plaça les confesseurs chacun sur un bœuf, on leur passa le cordon rouge sur les épaules, mais sans leur lier les mains, on les coiffa «lu bonnet rouge des grands criminels, et on se mit en roule pour la capitale. La distance est de trois journées, mais M. Pourtbié était tellement alfaibli parla maladie, qu<' les satellites, par égard pour son état, consenlirenl à faire les étapes moins longues, et l'on mit cinq jours pour arriver à Séoul.
Pendant le chemin, les deux confesseurs tenaient relevés les bords de leur bonnet, et, dans tous les villages et hameaux que Ton rencontra, une foule immense de païens vinrent, avec une curiosité avide, contempler le visage et la tournure des deux
Digitizod by Gû*..wtL
maîtres d^ocddeol. Tous étaient stopéfeits de l'air de gaieté et de satisfaction qui paraissait sur leurs traits. A la ville de lang-tsi, un des employés du mandarin regardait d'un air triste ces jeunes hommes que Ton conduisait à la mort. Il s'approcha de M. Petitnicolas et lui dit à demi-voix : « Maître, si on regarde votre âme, ce que vous faites est bien beau ; mais si on regarde votre corps, c'est bien déplorable. » A ces paroles, inattendues de la part d'un païen, le missionnaire ému lui prit la main en témoignage de satisfaction, lui demanda (jui il était, et ajouta d'un ton affecl lieux (ju'il ne désespérait pas de le revoir un jour. Dans un autre village, où 1 on devait [)asser la nuit, un groupe de païens causaient entre eux des Européens que Ton mettait à mort, et particulièrement de i'évéque. Quelques-uns répétaient, d*on air moqueur, les calomnies habituelles contre les missionnaires. M. Petitnieolas s'approcha d'eux, les réprimanda de ce quils jugeaient et condamnaient, d'une manière aussi téméraire et aussi injuste, des maîtres de religion qui jamais n'avaient fait de mal à personne, cl parvint à faire cesser leurs propos inconvenants.
Arrivés h la capitale, MM. Pourthié et Petitnieolas forent immédiatement traduits devant le grand juge du tribunal de droite, le même qui avait interrogé leurs confrères. On leur posa les mêmes questions : Vos noms? votre pays? qui vous a amenés ? queles-vous venus faire? connaissez-vous révécjue Tjiang (Mgr Berneux), etc. ; ils y firent des réponses analogues à celles déjà données, a Qu'arrivera-t-il si on vous fait mourir, ajouta le juge. — Après notre mort, dit M. Peiimicolas, la Corée subira de grands désastres. » Divers témoignages nous apprennent que M. Pourthié, épuisé par la maladie, ne prononça que (pielques mots devant le grand juge. M. Petitnieolas portait habituellement la parole. C'est pour cela, peut-être, qu'il fut plus souvent et plus cruellement flagellé, et percé de bâtons pointus. M. Pourthié, dit-on, ne subit que trois fois cette double torture. On se dispensa envers les nouveaux prisonniers de la plupart des formalités légales employées pour les premiers confesseurs. Ils demeurèrent à la prison du Kou-riou-kan, et ne furent point envoyés au Keum-pou ; leur sentence, rendue presque aussitôt, fut exécutée le troisième jour après leur ai rivée. Le H mars, on les conduisit à Sai-nam-to, avec les mêmes cérémonies (jue Ion avait faites trois jours au|)aravant pour les autres missionnaires, et un grand déploiement de troupes ; tout se passa de la même manière. La téte de M. Pourthié tomba au premier coup, celle de M. Petitnieolas au troisième seulement.
M. Poiirthié, provicaire de la mission do (loréc, passa au séminaire les ilix années (le son apostolat. Le miiiislère aclit" avait pour lui de grands attraits, mais il nliésita pas une minute, sur le désir de son évéque, à sacrilier ses goûts personnels pour se dévouer tout entier à Tœuvre si diilicile de la formation do dergé indigène. H avait en outre la charge de trois ou quatre cents chrétiens établis dans le voisinage du séminaire, et grâ(^e à son zèle, cette petite chrétienté était une des plus édifiantes de tout le pays. Il aimait les sciences naturelles, et leur consacrait ses instants de récréation. 11 avait recueilli sur la botanique, la géologie, et la zoologie de la Corée, des notes qui auraient rendu de vrais services à la science. Tous ces travaux sont perdus, mais la perte la plus regrettable est celle de ses études sur la langue coréenne, car il venait de terminer une grammaire assez étendue et un «lictiunnaire lalin-coiéen-cliinois, fruit de dix ans de recherches et d'études continuelles. Ce que les contrères aimait iit el admiraient le plus dans M. Pourtliié, c'était son abnégation et son humilité. Malgré son litre de provicaire, il se regardait sincèrement comme le dernier des missionnaires, et se traitait toujours comme tel, sans la moindre aftectation de fausse modestie.
M. Petitnicolas avait contracté dans Tlnde des infirmités qui Font cruellement tourmenté le reste de sa vie. Hais l'énergie de la volonté suppléait chez lui aux forces corporelles. La langue coréenne, si difficile pour tout le monde, ne parut pas Tétre pour lui, et, grâce sans doute à Tétude qu*il avait faite des langues de rinde, il fut, de l'aveu de ses confrères, celui de tous qui la saisit le mieux et le plus facilement. Il se distinguait surtout j>ai- une grande sagacité dans Tadministration, et parle tact étonnant a\ec le(iuel il débrouillait les difficultés. Son zèle était infatigable ; les courses pénibles à traveis les montagnes eonverles de neige, la prédication, renseignement du catéchisme, la confession des chrétiens, c'était là son élément. Il avait une certaine connaissance de la médecine, et un grand nombre de chrétiens, traités par lui, ont dû la vie aux remèdes qu'il leur avait donnés. Dans les dernières années, les maux de téte, qui Tavaieut rendu complètement chauve dès Tâge de trente ans, augmentèrent à ce point qu'il avait souvent des accès de délire qui ressemblaient k la folie. L'administration des chrétiens lui étant devenue presque impossible, Mgr Berneux Fenvoya aider H. Pourthié dans le soin du séminaire, et dans ses travaux de linguistique. Ils demeurèrent ensemble près de cinq ans, occupés à la même œuvre.
Digitizod by Gû*..wtL
se soignant avec une affection réciproque dans leurs fréquentes maladies, et Dieu voulut consacrer leur amitié en permettant qu'entrés ensemble et le même jour en Corée, ils prissent ensemble le chemin du ciel.
En se rendant au lieu du supplice, les missionnaires élaienl accom[)agnés de deux chrétiens qui suivirent glorieusement leurs traces: c'était Marc Tieiig et Alexis Ou. Marc Tieni; , d'une famille noble du district de Souen, dans la province de Kiengkei, était professeur de chinois, lorsqu'on ^839, il fut, par hasard, témoin du martyre de Mgr Imbert et de MM. Maubant et Chastan. 11 avait alors quarante-six ans, et regardait la religion chrétienne comme une secte pernicieuse, justement condamnée puisqu'elle interdit les sacriûcesaux ancêtres. Néanmoins, frappé de la joie toute céleste avec laquelle les missionnaires et les chrétiens de toute condition allaient à la mort, il eut la curiosité d'étudier la religion qui produisait cet effet merveilleux, et se procura qucl({ues livres. Son âme naturellement droite eut bientét compris la vérité ; il se rendit en s'écriant : « J'avais cru qu'un chrétien ne pouvait pas être un homme de bien , et maintenant je vois que, [)Oiir devenir vérilal)lement homme de bien, il faut être chrétien. » Mgr Ferréol, à son arrivée, trouva en lui une foi si vive et une vertu si éprouvée, (ju'il l'institua catéchiste de la capitale, Ibnction qu'il a remplie, à l'édification de tous, jusqua sa mort. Mgr Beineux avait pour Marc une sorte do vénération, et plusieurs fois il dit à ses missionnaires : <c Voyez ce vieillard, ses jours sont pleins et sa voie est droite. Je voudrais bien avoir au ciel une aussi belle place que lui. » Son zèle était admirable ; sans cesse il était occupé à instruire les chrétiens et les catéchumènes, à visiter et consoler les malades, à les préparer à la réception des sacrements. Toujours égal à lui-même, toujours le sourire sur les lèvres, il était à toute heure du jour et de la nuit à la disposition de ceux qui rappelaient, et jamais on ne le vit se mettre en colère. 11 était très-pauvre, et comme il ne voulait rien accepter des elii-éiiens, sa table était plus (jue frugale, car il n'avait [)our vivre d'autres ressources (jue le iiavail de sa femme. Tous les chrétiens l'aimaient comme uu père et le vénéraient comme uu saint.
Quand la {persécution éclata, il fil évader son neveu Paul Phi, mais ne voulut point se cacher lui-même, disant qu^après Tarrestation de révéque, il était plus nécessaire que jamais pour lui de rester à son poste près de M. de Bretenières, et à la disposition
Digitizea by
(les chrtHicfis. Nous avons raconlé plus liaut son anvsiatioii. En allant chez le i^ranti juj^e, il avait sur les épaules la corde runi^*', mais pour la forme seulement, car on ne le lia point, et comme deux soldais icnaieDl les manches de son habit, le chef des satellites leur dit : « Laissez ce digne vieillard marcher seul et n'ayez nulle crainte qu'il s'échappe, faites-lui seulement escorte, et ne marchons pas trop vite. » Enfermé d*abord au Kou-riou-kan, puis transféré au Keum-pou oh il demeura quatre jours, Marc eut k subir les mêmes interrogatoires et les mêmes supplices que nous avons décrits plus haut. On savait quHl était un des chefs des chrétiens, et l'on employa, à diverses reprises, des tortures exlraonlin. lires pour le forcer à dénoncer ses corelij^ionnaires ; mais il ne nomma que des personnes déjà mortes, el se contenta de répéter au juge : « Puisqu'il vos yeux la profession du christianisme est un crime d'v^nc de mort, j'ai commis ce crime et j'y persiste; faites-moi mourir. » La sentence prononcée, on le ramena au Kou-riou-kau ; il y demeura jusqu'au il mari, et, en ce jour, eut le bonheur d'accompagner au supplice, à Sai-nam-to, MM. Pourthié et Petitnicolus. La téte de Marc ne tomba qu'au quatrième coup de sabre. Elle fut exposée pendant trois jours, suspendue par la barbe, car depuis longtemps Marc était complètement chauve. Sa femme parvint ensuite à racheter ses précieux restes pour les ensevelir honorablement.
Alexis Ou, né au district de Seu-heng dans la province de Hoang-haï, était le troisième enfant d'un lettré célèbre qui, frappé des rares talents de son tils, soigna son éducation d'une manière spéciale. Il avail dix-huit ans, et venait de passer un brillant examen, quand un catéchisle, nommé Jean Kim, lui parla pour la première fois de la religion clirélienne, et alluma dans son cœur un vif désir de l'embrasser. Alexis déclara aussitôt à son père qu il voulait partir pour la capitale, afin d'y recevoir le baptême, et malgré les larmes, les remontrances et les mauvais traitements, il s'échappa de la maison paternelle et vint, avec quelques autres catéchumènes, se jeter aux pieds de Mgr Berneux. Le saint évêque fut charmé de sa pénétration d*esprit et de ses rares qualités; mais, prévoyant les tentations terribles auxquelles sa foi allait être soumise de la part de sa famille, il voulut 1 épiouver d'abord. Il baptisa tous ses compagnons de voyage el les renvoya dans leur pays, mais il refusa, jusqu'à nouvel ordre, de baptiser Alexis. Celui-ci désolé le suj)plia, en versant des torrents de larmes, de lui accorder la même grâce, lui promeltaul qu'avec le secours de Dieu, il resleraii ienue daos
Digitizod by Gû*..wtL
la foi, quoi que pût faire sa famille. Mgr Berneux chargea Marc Tieng de l'emmener dans sa maison et de rexaminer avec soin, et, huit jours après, sur le témoignage favorable de Marc, il lui accorda le baptême. C'était en 1863. a Rappelez-vous, dil-il an néophyte en le renvoyant dans la maison paternelle, rappelezvous que vous êtes devenu enfant de Dieu ; gardez-vous de servir le démon, et efforcez-vous de faire participer vos parents à votre bonheur. » Alexis fut très-mal reçu par son père et par ses frères. Chaque jour il avait à subir des injures, et souvent des coups. Il patienta pendant plusieurs mois, puis, craignant sa propre faiblesse, il dit un jour à son père : « Je ne puis renier la religion du maître du ciel. Vous dites que par là je vous déshonore, (jue je remplis d'amertume chaque instant d^ votre vie; donnez-moi la permission de m'éloigner. — Tant mieux, répondit brusquement le père, le plus tôt sera le meilleur. » Alexis revint à la capitale, et demanda asile à Marc Tieng. Il passa dans sa maison un an entier, dans une retraite absolue, transcrivant des livres pour gagner sa nourriture, et ne cessant de prier Dieu pour la conversion de sa famille.
Ses prières furent en6n exaucées. Il apprit, par deux chrétiens du Hoang-hai, que son père semblait beaucoup mieux disposé, et qu*il avait plusieurs fois demandé de ses nouvelles et manifesté le désir de le revoir. Il se hftta de retourner vers lut. Quelques jours après son arrivée, son père le prit à part et lui dit : « Tu sais que le roi et les grands du royaume persécutent les chrétiens et les regardent comme dignes de mort, que celui qui embrasse cette doctrine se déshonore en omettant les pratiques religieuses et surtout les sacrifices aux ancêtres ; d'un autre côté, je crois que tu as l'esprit assez éclairé pour ne pas être dupe d'une erreur grossière, et le cœur assez bon pour ne pas conlrister de pro[)os délibéré ton vieux père et toute ta famille. Fai.smoi connaître les secrets de cette relii(ion ; ne me cache rien. » Alexis, transporté de joie, commença à l'instant même l'explication des grandes vérités chrétiennes, et, la grâce de Dieu aidant, après quelques semaines, son père, toute sa famille, et quelquesuns de ses proches, vingt personnes en tout, reçurent ensemble le baptême. La famille Ou était trop connue pour pouvoir rester impunément dans le pays après sa conversion ; elle émigra dans la province de Pieng-an au district deNon-sai, afin de pratiquer librement sa religion. Le père d*Alexis mourut, quelques mois après, dans d^admirables sentiments de foi.
Quand éclata la persécution, Alexis fut arrêté avec seize autres
T. 11. — L ÈGLiSb DE CORÉE. 3U
Digitizea by
chrétieDS. Le mandarin, qui venait de recevoir de la cour les ordres le» plus pressants, sévil contre eux avec la dernière rigueur. Alexis avait déjà le corps tout déchiré et les os de la jambe mis à nu, lorsqu'à un second interrogatoire, il eut la faiblesse de prononcer une parole d'apostasie. On le relâcha immédiatement. À peine sorti du tribunal, il se mit à pleurer, et apprenant par les gens du mandarin l'arrestation de Mgr Berneux et de M. de Bretenières, il s'écria : « Je suis perdu ; à qui maintenant confesser mon crime ? où' trouver le pardon? » Puis, sans le moindre retard, dans Ténergie d'une contrition sincère, il lit panser ses plaies, se procura un cheval et partit pour la capitale. « Laissez-moi, disait-il à ccuv ([ui voulaient l'arrêter, laissez-moi, peut-être est-il (léjii trop tard. Je veux confesser raa taule, et, à la capitale où je suis connu des chrétiens, je veux que tous soient témoins de ma honte et de mon repentir. » A peine arrivé h Séoul, il courut chez le catéchiste Marc Tieng, et trouvant la maison pleine de satellites, il se déclara hautement chrétien. On Tarréta immédiatement, et on le conduisit à la prison du Kou-riou-kan, où il eut le bonheur de rencontrer Mgr Berneui. Fortifié par l'absolution de son péché, et par les exhortations que lui fit ce vénérable prélat qui Tavait enfanté à Jésus- Christ, il supporta les tourments avec une constance inébranlable. Le juge qui savait son histoire, essaya à plusieurs reprises de le gagner. « Jeune comme tu es, tu dois tenir à la vie. — J'y tiens, répondit naïvement Alexis, — Vis donc. » Je ne demande pas mieux. — Oui, mais pour cela tu as une parole à dire, celle que lu as dite déjà. — Oh! non. Je ne veux pas vivre h ce prix. » Et les supplices recommençaient plus violents (lu'aupaiavanl. Alexis Ou lut conduit à la mort avec Marc Tieng, à la suite de MM. Pour- Ihié et Petitnicolas, et exécuté avec eux.
Six mois jdus tard, au commencement de septembre, la persécution étant un peu assoupie, les chrétiens de la capitale songèrent à donner une sépulture plus convenable aux martyrs de Sai-nam-to. Ordinairement pauvres, ils Tétaient encore bien plus après les désastres de cette terrible année, et ils eurent beaucoup de peine à recueillir entre eux l'argent nécessaire pour acheter des cercueils. Plusieurs femmes donnèrent l'anneau qu'elles portaient au doigt, leur unique ornement. A l'heure marquée, quarante chrétiens arrivèrent la nuit par différents chemins à l'endroit où les martyrs avaient été enterrés. Ils exhumèrent les sept corps, c'estrà-dire, ceux de Mgr Berneux, des cinq missionnaires, et d*Alexis Ou. Celui de Marc Tieng avait été, nous lavons vu
plus hanl, racheté parsa femme quelques jours après Fexécution. Ils arrangèrent ces corps en ordre, un à un, chaque tête près du tronc, et les mettant provisoirement à Tabri des animaux, ils s'en retournèrent, car il allait faire jour, lie surlendemain ils revinrent, apportant sept cercueils, des linges, de Feau bénite, et le livre des prières pour les morts. Ils creusèrent trois fosses très-spacieuses, formant entre elles nn triangle. Dans la fosse la plus large, au sommet de ce triangle, ils placèrent d'abord le cercueil de M^r Berneux, puis à sa droite et un peu plus bas celui (le M. de lîretenières, et sur une même Hj^nc avec celui-ci, à gauche de l'évêque, le cercueil d'Alexis Ou. Dans la fosse de droite, ils déposèrent MM. Pourlhié et Petilnieolas, et dans celle de gauche MM. Beaulieu et Dorie. Il parait (jue la (èle de M. Dorie a été changée avec celle de .M. Petitnicolas ; les chrétiens qui présidaient à la reconnaissance des corps, n'ayant vu ni l'un ni 1 autre de ces missionnaires de leur vivant, ont pu facilement commettre cette erreur. Près de chaque cercueil, on a mis dans des cendres, une petite écuelle renversée, au fond de laquelle est écrit le nom. C'est là, à une demi-lieue au sud de la capitale, sur la montagne appelée Ouai-a-ko-kai, que reposent les corps des martyrs, en attendant le jour de la résurrection glorieuse.
En quelques jours, six missionnaires avaient été mis à mort, mais la rage des persécuteurs n'était pas satisfaite; ils voulaient en linir de suite avec les prêtres européens. Par les dénonciations de Ni Son-i, ils avaient appris (ju'il y en avait au moins neuf en Corée, et le traître leur ayant fourni des indications sur les lieux oïl ils séjournaient habiiuellement, des satellites de la capitale avaient été envoyés dans ces diverses directions. Le jour même où MM. Pourlhié et Petitnicolas étaient exécutés k Sai-nani-to, Mgr Daveluy fut arrêté à son tour. En quittant la capitale, où il avait été in utilement appelé par le régent, Mgr Daveluy était revenu dans le Nai-po, continuer la visite des chrétientés. 11 y était " encore occupé, quand un billet de M. de Bretenières lui apprit Tarrestation du vicaire apostolique. Tout d'abord, il ne put croire à une persécution violente, et pensa que le gouvernement tenait k avoir sous la main les évèques et les missionnaires pour mieux se tirer des complications politiques avec les Russes, ou dans quelqu'autre but non encore expliqué. Aussi, voyant que les satellites lancés à la poursuite des Européens commettaient des violences abominables, pillant, frappant, torturant les chré-
propre, puis, pour leur venir plus efficacement en aide, il essaya, sans autre capital que la confiance des chrétiens, diverses spéculations mal heureuses, et ne réussit quà ruioer ses bailleurs de foods. Les missionnaires craignant que les rapports qu^ils avaient eus avec lai ne lui donnassent un certain crédit, et ne fussent un piège pour ceux auxquels il empruntait de l'argent, lui fermèrent leur porte. Cet espèce d'ostracisme dura dix ans. En 1858, H. Féron décida Luc à renoncer à tontes ses entreprises, et le prit avec lui comme professeur de chinois. Après quoi, il fut successivement catéchiste de M. Joanno et de Mgr Bemeox, et enfiD attaché à Mgr Daveluy pour Taider èla composition et à la correction des livres. Il vivait avec la plus jurande frugalité, et tout ce qu'il recevait, soit des missionnaires, soit des chrétiens, était employé à payer ses dettes ; aussi, avait-il recouvré la confiance de tous, et ses créanciers eux-mêmes avaient pour lui beaucoup de respect et d'affection. Il ne voulut j)uint se séparer de Mgr Daveluy, et le suivit en effet jusqu à la mort. 11 avait alors cinquante-deux ans.
Les satellites restèrent deux joursà Keu-to-ri, avant de reprendre le chemin de la capitale, lisse montrèrent honnêtes et prévenants envers leurs prisonniers, et semblèrent écouter avec plaisir les exhortations qui à plusieurs reprises leur furent adressées. Mgr Daveluy, satisfait de leur Uçon d*agir, leur distribua quelquescentaines de sapèques quil avait à la maison. Là-dessus, deux ou trois de ceux qui avaient assisté à Tarrestation de Mgr Berneux, et avaient vu les valeurs assez considérables que le régent avait fait enlever, demandèrent à Mjijr Daveluy oîi étaient ses propres richesses. « Tout ce que j'avais, » répondit le prélat, «a été brûlé, il y a quelques mois seulement, à Pauf^a-sa-kol, lors((iie ma maison a été inaMidiée. — (Test vrai, » dirent quehpies autres satellites, (( nous avons appris que la maison de révéque a été brûlée avec tous les livres et objets cpi'elle contenait. » Et comme les premiers murmuraient : « Taisez-vous, » leur cria un des chefs, « vous devriez savoir qu*un évôque des chrétiens ne peut pas mentir. » Au moment de partir, les satellites de la capitale qui étaient venus faire Tarrestation à Keu-to-ri, avaient promis une lettre en forme de sauf-conduit aux habitants de ce village, pour les protéger contre d*autres bandes ; mais ils partirent sans Tavoir écrite, chargeant de ce soin les satellites de Kong-tsiou qui n*eo tirent rien non plus. Aussi ce malheureux village, Tune des plus importantes chrétientés de la Corée, a-t-il été ensuite traité comme une ville prise d assaut, el entièrement ruiné.
Digitizod by Gû*..wtL
Od ne lia point les confesseurs iN>ur les conduire à la capitale ; la corde rouge était passée sur leurs épaules, et on les avait coiffés du bonnet à larges bords. Une joie sainte éclatait sur leurs visages, au grand étonnement de tous les païens qui accouraient pour les
voir passer. A la ville de Pieun-laik, on leur avait sen'i un fort bon diner gras; mais celait jour (rabsliiienco, ils ne voulurent point y loucher. Les satellites étonnés en demandèrent la raison, et (juaiid ils surent que c'était pour obéir à la loi religieuse, ils s'excusèrent sur leur ignorance, et se hâtèrent de préparer d'autres mets. Arrivés h la capitale, les confesseurs furent conduits à la prison du Kou-riou-kau. On n'a aucun détail précis sur les interrogatoires et les tortures qu'ils eurent à subir. On sait seulement qu'ils ne furent point transférés au Keum-pou comme leurs prédécesseurs, et que devant les juges, Mgr Daveiuy, qui possédai t à fond la langue coréenne, fit de fréquentes et longues apologies de la religion chrétienne. Pour cette raison peut-être, mais surtout parce qu*il était un des grands maîtres de la religion, il eut à souffrir plus souvent et plus rudement que ses compagnons la bastonnade sur les jambes, les coups de planche, et la poncture des bâtons aiguisés. Le quatrième jour, on porta leur sentence. Mais le roi était alors malade, et une nombreuse troupe de sorciers, réunis au palais, faisaient pour le guérir mille cérémonies diaboliques ; de plus il devait bientôt célébrer son mariage. On craignit que le supplice des Européens ne nuisit à l'effet des sortilèges, et que l'effusion de sang humain dans la capilale ne fût d'un fâcheux augure pour les uoces royales. Ordre fui donné d'aller exécuter les condamnés dans la presqu'île de Sou-rieng, . canton de Po-rieng, à vingt-cioq lieues au sud de Séoul. On les emmena de suite, en leur adjoignant un autre confesseur, Joseph Tjiaog» catéchiste de Pai-rong, et maître de maison de M. Pourthié.
Joseph Tjiang Nak-sio, du village de Neng-tji-tji, district de Souen, avait été baptisé en 1S26, et avait converti presque tons lesmembres de sa famille. C'était un chrétien instruit, prudent, et d'une rare piéié, et M. Maubant à peine arrivé en Corée se hâta de le nommer catéchiste, fonction qu'il exerça toute sa vie. Quatre fois les persécutions l'obligèrent à se réfugier dans les montagnes, et à transporter son domicile dans des districts éloignés. 11 était établi à Pai-rong depuis douze ans, lorsqu'en 1855, M. Maistre vint y bâtir le séminaire, et il resia seul chargé des trois premiers élèves, jusqu'à l'arrivée de M. Pourthié à la fin de l'année suivante. Depuis lors, ii fut tout à la fois le procureur
Digitizea by
du collège et le catéchiste de la chrétienté enviroaiiaiite, exerçant cette double charge afee an lèle, one patience, une ferveur an-dessus de toat éloge. M. Pourthié disait souvent que Joseph éuit son bras droit. Quoique réduit à un état voisin de l'indigence, il ne voulut jamais rien recevoir pour ses services, et il employait ses moments libres au travail des mains, pour gagner sa nourriture et celle de sa famille. Nous avons dit plus haut que M. Pourihié avait, en «ionnanl do l'ari^cnt aux salelliles, fait relâcher Jose|)h, arrêté en même temps (jue lui. Mais celui-ci ne quitta point la maison, et le lendemain, au départ des missionnaires, il monta sur un hoMifet les suivit. On avait t'ait une deiuilieue lorsque M. Pourthic tournant la téte, aperçut Joseph. H tit des reproches aux satellites, qui le forcèrent à s'en retourner, Joseph obéit en pleurant. Il resta cinq jours dans sa maison, el n'ayant plus rien à manger, car les satellites avaient tout pillé, il alla chercher quelque nourriture chez un chrétien du village de No-rel-kol,à trois lieues de Pai-rong. Les satellites occupaient ce village ; Joseph fut reconnu par quelques-uns d*eux, et immédiatement arrêté. Le mandarin de Tsiei-tsieun ayant entendu les accusations portées contre lui, en référa à la capitale. On lui répondit : « Si cet homme est véritablement le maître de maison des prêtres européens, envoyez-le ici ; sinon, faites-le apostasier et renvoyez-le chez lui. » A toutes les demandes du mandarin, Joseph ré|)ondii en confessant sa foi, et en déclarant que c'était bien lui, et nul autre, qui était le maître de maison des missionnaires. Vainement ce maj^istrat. (pii, touché de la tigure vénérable de jMsepli, voulait le sauver «le la mort, essaya à diverses reprises, par lui-même et par ses subalternes, de lui faire changer . un seul mot de sa déclaration ; Joseph y persista. Le mandarin écrivit de nouveau au gouvernement, et quatre satellites furent envoyés de la capitale, pour y amener le confesseur. On renferma dans la prison du Kou-riou-kan, et après avoir passé par les interrogatoires et les tortures d*usage, il fut condamné h mort. C'est lui, dit-on, qui sollicita et obtint la grâce d*étre envoyé au supplice avec Mgr Daveluy et ses com[)agnons.
Les cinq martyrs furent conduits h Sou-rieng h cheval. Leurs jambes, brisées par la bastonnade, étaient enveloppées de i)apier huilé retenu par quelques morceaux de toile ; sur la léle, ils portaient le bonnet jaune, et autour du cou, la corde rouge. Leurs coMirs surabondaient de joie, et plusieurs fois, au £îra!id étoniiemenl des satellites et des curieux, ils adress*^renl à Dieu leurs terveales actions de grâce eu chanlaoi des psaumes et des
Digitizod by Gû*..wtL
cantiques. Le jeudi saint au soir, ils (étaient arrivés à quelque distance du lieu de 1 exécution. Mgr Daveluy entendit les satellites qui Ibrniaienl entre eux le plan de faire, le lendemain, un assez long détour afin d'aller montrer les condamnés dans une ville voisine. « Non, » s'écria-l-il aussitôt en les interrompant, « ce que vous dites là est impossible. Vous irez demain droit au lieu de rexécuUon, car c'est demain que oous devons mourir. » Dieu, qui approuvait le pieux désir de son serviteur de verser son sang pour Jésus-Christ le jour même où le Sauveur a versé son sang pour nous, donna à ses paroles un tel accent d'autorité que tous, chefs, satellites et soldats, ne répliquèrent pas un mot, et lui obéirent ponctuellement.
Le lien choisi pour Texécution était une plage de sable sur le bord de la mer. Outre les pré|)aratifs ordinaires, on avait disposé auprès de la tente du mandarin, neuf soldats avec des fusils chargés et prêts à faire feu, en cas de besoin, sur les confesseurs. Deux cents autres soldats formaient la haie, pour maintenir la foule ([ui accourait de toutes parts. Qtiehjiies chrétiens se glissèrent parmi les curieux. Us racontent (ju au dernier moment, le mandarin ordonna aux prêtres européens de le saluer en se prosternant à terre. Mgr Daveluy dit qu'ils le salueraient à la française, ce qu'ils firent : mais le magistrat blessé dans son orgueil les fit jeter à terre devant lui. Mgr Daveluy fut décapité le premier. Une douloureuse circonstance vint, en prolongeant son agonie, augmenter sa conformité avec ie Sauvear souffrant. Après avoir déchargé un premier coup qui fitane plaie mortelle, le bourreau s*arréta. C'était un calcul de ce malheureux ; il n'avait point fixé le salaire de son œuvre de sang, et refusait de continuer, à moins d'une forte somme. Il fallut que les employés de la préfecture discutassent la question, ce fut long, puis qu'ils s'entendissent avec le bourreau, ce fut plus long encore. Le démon de Tavarice les possédait trop de pari et d'autre pour (ju'ils fissent attention à leur viciimu, dont les membres se tordaient convulsivement. Enfin le marché fut conclu, et deux nouveaux coups de sabre mirent le martyr en possession de la gloire. M. Aumaitre suivit et reçut deux coups; un seul suffit pour chacun des autres confesseurs. Avant re.xécution, par un ralTinement de barbarie ignoble, Mgr Daveluy avait été complètement dépouillé de ses vêtements ; on avait laissé aux autres leurs pantalons, mais, dans la nuit, des misérables vinrent les leur enlever.
Les corps restèrent exposés trois jours, pendant lesquels ni les chiens, ni les corbeaux, qui cependant abondent dans ce pays,
n'osèrent en approrhor. Le soir du troisième jour, les païens du voisinage les ensevelirent dans le sable, au lieu même de l'exécuiioD. Quelques semaines plus lard, la famille apostate de Lac Hoang vint déterrer son corps. Au commencement de juin, quand la persécution fut un peu assoupie, quelques chrétiens allèrent recueillir les corps des quatre autres martyrs; tons étaient intacts, celui de M. Huin seul portait une légère trace de corruption. Us apportèrent ces restes précieux près d'un Tillage du district de Hong-san, à trois lieues de la edte, et n'ayant pas le moyen d*acheter des cercueils séparés, ils creusèrent une seule fosse très-large, placèrent sous chaque corps une planche épaisse, et les enterrèrent ensemble.
11 Y avait vingt et un ans que Mgr Daveluy était entré en Corée avec Mgr Fern'ol, et neuf ans qu'il avait été sacré évêque par Mgr Herncux. Ce dernier ayant été mis h mort le 8 mars, Mgr Daveluy, en vertu de son litre de coadjuteiir avec future succession, lui succéda le jour même, et fut vicaire apostolique pendant vingt-deux jours. C'était le cinquième évéque de Corée. Nous avons eu si souvent occasion de parler de ce vénérable prélat, de citer ses lettres, de mentionner ses travaux pour Thistoire des martyrs, pour la composition et la correction de livres pieux en langue coréenne, qu'il est inutile d*y revenir. A un zèle ardent do salut des âmes, à une persévérance infatigable dans le travail, Mgr Daveluy joignait une grande mortification et une résignation parfaite h la volonté divine. Dieu qui aime à purifier et à perfectionner ses élus, permit qu'il fût tourmenté nonseulement par de continuelles infirmités, mais par des peines intérieures très-violentes. Cette dernière épreuve dura plus de cinq ans. 111a supporta avec une patience admirable; il profita de celle croix pour s'unir plus intimement h Jésus crucifié, et mérita ainsi le bonheur d'être mis à mort le même jour que son Sauveur.
M. Aumaitre n'était dans la mission que depuis deux ans et demi, M. Huin que depuis huit mois. Dans ce court intervalle, ils s'étaient fait aimer et apprécier de leurs confrères et des chrétiens, par leur piété sincère, leurs vertus et leur ardeur au travail. Dieu qui sonde les cœurs et les reins, se contenta de leur bonne volonté, et les trouva mûrs pour le ciel. M. Huin disait en allant au supplice : « Il ne m*en coûte ni de mourir jeune, ni de mourir d'un coup de sabre ; mais il m'en coûte beaucoup de mourir sans avoir rien lait pour le salut de ces pauvres païens. »
Digitizea Ly
Au mois (le septembre 4 866, on reçut au séminaire des Missions-Étrangères une lettre de M. Ridel, qui donnait les premiers détails des événements que nous venons de raconter. Les aspirants étaient à Meudon, dans la maison de campagne du séminaire. Le soir, le supérieur leur annonça qu'en Corée, dans l'espace de quelques jours, neuf confrères, dont deux évêques et sept missionnaires, avaient versé leur sang pour Jésufr-Christ. A cette glorieuse nouvelle, un cri de joie sortit de leurs cœurs ; et aussitôt, improvisant une illumination dans les brancbes des grands érables qui protègent la statue de la Sainte Vierge, ils àantèrent un Te Deum d'action de grâces, avec FinvocatioD, neuf fois répétée : Reine des martyrs, priez pour nous. Quelles autres paroles eussent pu célébrer plus dignement un pareil triompbe? Quelles autres pourraient mieux en clore le récit ? Oui, nous vous louons, ô Dieu ! vous que chante Tarmée des martyrs aux vêtements sans tache ; vous que la sainte Église catholique confesse et glorifie jusqu'aux extrémités du monde ! Te Deum laudamus.., ; te martyrum candidatus laudal ea?er-> citus ; Uper orbem terrarum sancta confitetur EccUsia,