‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 14 sur 53 · I. Maksile FlGlN · texte numérisé non relu

I. Maksile FlGlN

Marsile Ficin naquit k Florence en 1433, c dans ce > siècle d*or» » comme il le dit, c où les lettres, kdemi » mortes, se réveillaient k la voix des Médicis(l). » Melchisëdech, le grand prêtre, ajoute-t-il, dans sa t Triple Vie, • eut k peine un père; moi , pauvre petit prêtre, j'en comptai jusqu'k deux (2), Ficin le médecin et CosmedeMédicis. Quand il fut baptisé, le curé ne put s'empêcher de sourire k la vue de ce corpuscule d'enfant qui aurait tenu dans un soulier de femme. Grâces aux soins de la science, Marsile triompha

(1) Quo tandem seculo aureo libérales disciplinas fermé Jam extinctas Florentin in lucem eduxerat. Ep. 1. xi.

(2) Melchisedecli summus lile sacerdos anam vit matrem , unam vix patrem habuit : ego sacerdos minimus patres habui daos : Ficinum medlcum, Cosmam Medicem.— De Triplici Vitft*

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d'une foule de maladies qui vinrent le tourmenter dès son berceau. A douze ans, il commença de sérieuses études. Sa mémoire était prompte , son imagination vive , ses instincts poétiques. Il aimait Virgile de prédilection, et son bonheur était de réciter quelques vers des Géorgiqnes , le matin , sur les bords de l'Arno. Toute sa vie , il eut besoin de soleil pour composer. Quand le ciel se voilait de nuages , soft cerveau rébelle n'obéissait que difficilement aux exigences de sa pensée. Il travaillait fort avant dans la nuit, mais seulement k des œuvres de recherche ou de révision ; le matin était h l'inspiration. t!o$me, ainsi que nous l'avons dit, lui fit présent d'une petite lampe, devenue depuis si célèbre. Les livres de sa bibliothèque avaient été achetés également par le prince , qui ne s'était pas trompé sur l'avenir de Marsîle.

Un moment toutefois l'enfant fat menacé d'être arrêté sur cette route de lumière qu'il avait rêvée. Son père voulait en faire un médecin. Cosme sourit k cette idée : c Le ciel , > ditril au docteur, c vous a créé pour guérir les corps , mais votre fils est destiné de Dieu k guérir les âmes (1). » Il n'y avait rien k répondre. Marsile revint k son soleil et k ses livres.

On avait apporté de Venise k Florence divers manoscrits de Platon : Cosme en acheta quelques-uns dont il fit présent k son protégé, qui , dès ce moment , délaissa les Muses pour la philosophie. Dans sa ferveur pour Platon, l'adolescent oubliait l'heure des repas , ses amis , son Mécène , et Florence elle-même. Cosme cependant entretenait toujours le feu de la petite lampe qui brûlait plus longtemps que de

(t) Ta cl fie* fitato dal delo conceduto per curare i corpi , ma cotcsto toc figlio ô destinato per certo a corar g(l anlmi. — Tiraboecki , Storla deila letteratura Ital., t. vi, p« l, ae7, 372.

MABsaE wmjié SI

cQâtume. Les veilles nectumes de Fidn ^tatc»l si longues » qu'il tamba dans un vériiable marasme : on oraignatt pour ses jours. La voix de Tamitié eut peine a faire oompreodro k récoUer qu'un peu de repos lui Û^i nécessaire pMr rétaUir des forces épuisées par Tétude. liarsile céda^ et reDoaça pour qudques mois k ses chants du matin , k ses promenades sur les bords du fleuve, k ses causeries avec les huma&istes florentins, k ses visites, k son protecteur, k Platon , son maftre : la santé revint. C'était en 14K6. Après deux années entières employées, k sonder les mystères de la nouvelle philosophie , Marsite vint au {mliûs pour lire , devant une docte assemblée dont Cosme était le président , quelques pages des Institutions platoniciennes, qu'il avait divisées m quatre livres , et qu'il se proposait de mettre bientôt sous presse. La lecture achevée , Cosme hodia la tête en souriant. Marsile comprit le signe muet , ferma son manu*scrit, dit adieu k ces rêves de gloire qui l'avaient soutenu pendant son travail , et promit , avant de rien publier , d'apprendre le grec, qu'il ne savait qu'imparfaitement. Il avait alors vingt-trois ans (1). U tint parole. Platina, dit-on, fut le nouveau maître qu'il choisit : ses progrès furent rapides. Cette fois, il pouvait faire k son aise des songes, car il connaissait la langue hellénique comme un rapsode de Samos. Il refait sa version , et c'est au juge le plus compétent qu'il veut la montrer, k Marcus Musurus , le maître de Lascaris. U apportait avec lui deux m trois feuillets de sa traduction nouvelle. Musurus , eaa lisant ces belles pages , écrites avec une patience de calligraphe ou déjeune fille, s'amusait k jouer avec son écritoire. Ficin , impatienté , interrompt le lecteur : — Voyons donc , lui demande-t-il d'un ton suppliant, qu'en pensez-vous? — Voilk, dit Musurus en

(0 Eplst. Fie. ad Val. 1. tt. — Bmcker, U i\, p. 60.

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répandant l'encre en guise de poudre â*or sur le manuseril qu'il rend tout noirci U l'auteur (1). Tout autre que Fiçin se serait emporte : heureusement il avait lu dans le Timëe d'admirables préceptes sur la colère , et il n'aurait pas voulu pécher contre Platon. Donc, sans mot dire , il retourne k la petite habitation rurale que Gosme lui a donnée dans la villa Careggi (â) , et se remet une troisième fois k l'ouvrage. L'œuvre s'étend, grandit et reste cachée aux regards jusqu'k l'époque de la mort de son bienfaiteur. Pierre venait de succéder k Cosme, et Ficin ne s'était pas aperçu du changement de règne : heureusement pour les lettres , la dynastie des Médicis avait encore de longs jours k vivre. Pierre avait voulu continuer Cosme : par jses soins , une chaire s'éleva oii Marsile monta pour expliquer Platon (3). On ne se douterait pas de toutes les belles choses qu'il trouvait dans le fils d'Âriston : la sainte Trinité, le Verbe fait chair, la Création, rEucharistie. Il faisait du philosophe un génie céleste qui avait eu l'intuition des mystères enfermés dans nos saints livres. Est-il besoin de dire qu'il plaçait dans son paradis l'écrivain antique que Jésus-Christ, dans sa déserte aux enfers, venait arracher aux limbes purificateurs, pour le couronner de l'auréole de bienheureux? Il avait renoncé aux formules de salutation ordinaire , et il n'appelait ses auditeurs que mes frères en Platon. A ses yeux , le Criton était un second Évangile tombé du del. Ses élèves partageaient son fol enthousiasme (4).

Reuchlin et Agrippa (5) , après avoir suivi ses leçons ,

(1) Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. V, p. 214-225.

(2) TiraboschI , loc. cit.

(3) Bandini , in not. ad Vit. Ficlnl , p. 28.

(4} Tiraboschi , loc. cit. — Buhie, Hist. de la philosophie, t. il , a donné de longs et curieux détails sur la philosophie de Ficin. (5) Brucker, t. iv, p. 55.

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quittèrent Florence pour retourner en Allemagne. L'Allemagne devait , k son tour , opérer sa résurrection intelleo tuelle , mais en oubliant et quelquefois en calomniant la terre oii ses enfants avaient reçu la lumière (1).

Parmi les auditeurs de Ficin , Michel Mercati se faisait remarquer par une expression indicible de mélancolie qu'il portait constamment aux leçons du professeur : il doutait. L'avenir le tourmentait, et l'existence de l'âme après cette vie était un problème dont il demandait vainement la solution k ses savants amis : ses amis le ramenaient toujours k Platon. Malheureux qui ne savait pas lire l'immortalité delà pensée dans cette intelligence qui , chaque semaine , développait si chaudement en chaire les harmonies du monde spiritualiste ! U avait besoin de croire cependant, car le doute le faisait souffrir. Un jour qu'il discutait avec Ficin sur les destinées futures de l'homme : — Maître , lui dit-il , faisons un pacte. — Et lequel, répondit le professeur? — Que celui qui mourra le premier vienne dire k l'autre s'il y a quelque chose Ik-haut ; et, en prononçant ces mots, Mercati regardait tristement le ciel. Ficin prit la main de Mercati, et inclina la tête.

L'historien continue ainsi ce récit, qui rappelle une ballade de Burger :

c A quelque temps de Ik , un matin , quand tout dormait dans Florence , Mercati est réveillé par le bruit des pas d'un cheval et la voix rauque d'un cavalier qui crie : Mercati ! L'homme du doute se lève , entr'ouvre sa fenêtre et aperçoit, sur un cheval blanc, un fantôme qui du doigt lui montre le ciel , en murmurant : < Michel ! Michel ! cela est vrai (2) ! »

(1} Voir ce qae dit de Reuchlin , VSTeislinger daas son HuUenus delarvatus* Constanz, 1730, p. 31 et suiv.

(2) Michael, o Mlchaei, vera, vera sunt ilial AdTocem amici Micbael admiratus feaestrainque aperiens, quem audierat vidit post

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