III. Ange Politien
Ange Politien a d'autres instincts : vous ne le trouverez pas sur les grands chemins , k la recherche de c cette montagne d'aimant > que Paracelse et Jean de la Mirandole poursuivent presque en même temps. 11 habite une villa assise sur le sommet d'une rampe de verdure , d'oii l'œil domine < la cité méonienne et les longs méandres de l'Ârno k travers les campagnes étrusques (4). »
(1) Nallam hœresis spécimen vel suspicionem aut notam sinistram incurrisse. — Alexander, servus servorum Dei , noblll viro Johannl Pico, comiti Mirandul», xtii juntl, 1493.
(2) HaUam , Histoire de la liltérature de l'Europe aux xv, xvie et XYiic siècles, t. i, p. 207.— Melners, p, 14. — Biblioleca modenese, t. IV, p. 95, etc.; t. VI, p. 161, etc.
(3) Ragioiiamento istorîco sopra le collazioni délie Fiorentlne Pandetlc, etc., delcanonlco Angelo Maria Bandini, Ll?orno, 1764, in-4o, p. 41 et suiv. — Cette dissertation renferme quelques particularités curieuses sur Politien.
(4) Talia Fesuleo lentns mcditabar In antro,
Rure sub urbano Medicum quâ mods sacer urbem
4fi ANGE FOLITIEN.
£t dans cette retraite de Fiesole , que Laurent a faite a Politien , il n'y a pas seulement de beaux arbres , de lointains horizons , de fraîches brises ; mais du vin , et un vin que le rhéteur vante k son ami Ficin :
c Viens ici , mon cher Ficin , si la chaleur de Careggi te fatigue ; accepte Thospitalitë que je t'offre : doux oml>rageSr bonne chère et vin parfumé , voilk ce que tu trouveras k Fiesole. En fait de vin , tu sais que je suis quelque peu connaissenr : Pic lui-même, avec toute sa science de goiur* met, ne m'apprendrait pas grand'chose (1). »
A la cour du Magnifique, nul lettré n^aima leis champs d'un amour plus vif : le bruit de Florence tourmentait son cerveau ; même lorsque le poëte n'avait pas besoin d'inspiration , qu'il ne cherchait ni le mètre ni la quantité ; que , les ailes reployées, il travaillait en compilateur k coordonner les Pandectes, il lui fallait le silence de la solitude. C'est derrière des haies d'églantiers , dans une cabane enveloppée d'aubépines, assis k une petite table odorante de fleurs, qu'il a composé presque tous ses ouvrages.
Il était né en 1454 , k Monte-Pulciano , et descendait des Ginci ou Ambrogini (2). Quand on eut pour maître de philosophie platonicienne Marsile Ficin , de philosophie aristotélicienne Argyropulo, de grec Andronic le Thessalonicien, de latin Cristoforo-Landino (3), et que, comme Angelo, on naquit avec la passion du travail, avec un cerveau que les plus longues veilles ne peuvent fatiguer, avec une mémoire qui retient jusqu'k des chiffres, avec une
Maeoniam longique voIumiDa despicit Ami ; Quâ bonus hospitium felix placidamque quietem Indulget Laurens.
(1) Vie de Laurent de Médicis, par Roscoë, t. ii, p. 173.
(2) Fred. Olto Menke, Historia vitae, inque litteras meritorum Angeli Politiani. Leipzig, 1736, in-4o.
(3) Tiraboschi , t. vi , p. 1 07 1 .
ANGE POUTIEN. 43
imagination qoi illumine jusqu'à l'explication d'un texte, on est sûr de son avenir; on n'a plus besoin que de marcher devant soi : le ciel et la terre vous appartiennent.
A vingt-neuf ans il professait, i Florence, l'éloquence latine. Son cours était fréquenté par une foule d'intelligences qui se sont fait un nom dans les lettres. Pierre Ricci, Yarino Favoriuo, Bernard Ricci, Scipion Cartéromaque étaient ses auditeurs assidus. Jean Pic de la Miran* dole vint plus d'une fois pour l'écouter (1), C'est des bancs de son école que sortit cette pléiade d'humanistes dont Erasme a glorifié les travaux : Guillaume Grocin , qui fut depuis professeur de grec k Oxford; Thomas Linaci:e, l'ami du chancelier Morus; Denis, le frère de Reucblin; les deux fils de Jean Tessira, chancelier du roi de Portugal. Pic, en rappelant le souvenir de ses triomphes de professeur, ne peut réprimer un mouvement de vanité bien pardonnable a un rhéteur, c Vraiment, écrit-il k l'un de ses amis, je ne sais pas si depuis mille ans mattre d'éloquence latine compta pareil nombre d*écoliers (2). > Quand pour la première fois on apercevait en chaire ce professeur , au nez difforme, k l'œil gauche louchant disgracieusement , au col mal emboîté (3) , c'est Paul Jove , historien contemporain , qui a tracé cette silhouette , il était impossible de retenir un mouvement involontaire de dépit ou de surprise. Mais lorsque Politien ouvrait la bouche, son organe doux et vibrant, sa parole, véritable bouquet de fleurs, varias spargens flores , et sa phrase parfumée de sel attique , salsa
(1) Giovanni Pico délia Mirandola non isdegnô di onorare talvolta ]a scuola di Ângelo c di sedere tra' suoi discepoli. — Tiraboschi , t. VI, p. 1072.
(2) Quod nescio an alteri Latinorum , dicam enim audacter, mille circiter annos ante contigerit. -- Jov. Ep., pp. 1, lib. 9.
(3) Erat facie nequaquain ingenuâ et liberali, ab enormi prœsertim naso subluscoque ocalo. — P. Jov. El* c. xxxviii > p. 89.
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eamilas, avaient bientôt fait oublier les torts de la nature. Il s'entfaousiaBmait aisément, et savait faire passer dans l'âme de ses auditeurs les draotions diverses qui l'agitaient. Il aimait k expliquer les poètes bucoliques. Trouvait-il quelque allusion au bonheur des champs , il posait son livre et commençait une improvisation pleine de coloris. Il n'oubliait ni la voix susurrante du pin, ni le sifflement du vent qui balance l'ombetle conique du cyprès, ni le gazouillement de l'onde k travers les cailloux colorés , ni les jeux de l'écbo qui redit les vers du poêle.
Tableau ravissant qu'il faut reproduire dans la lau^^e de l'auteur, faute de pouvoir le traduire (1),
La leçon finie, il prenait souvent par le bras son docte ami Laurent de Médicis , et tous deux s'acheminaient ^ pied vei's Fiesole, par une fraîche soirée dont il chantait les charmes au milieu de la route , pour se reposer (2). C'est \ Fiesole qu'il a composé plusieurs de ses Sylves, le Rusticus.IeManto, l'Ambra (3), qu'il lisait le lendemain k ses élèves, et qu'on aurait prises pour qudques poèmes antiques , s'il avait songé k surprendre l'oreille par l'iinitalion de la phraséologie virgilienne. Mais il faut lui rendre cette justice , qu'il ne copie ni ne calque. Il a , comme humaniste, une personnalité latine qu'on ne lui contestera jamais : peut-être même le soin trop vigilant d'écarter de sa phrase tout mot dont la source eût été facile à deviner
(I) Uie rcsonat blando tlbi pinus amata susurro j IDcvaga canirprlo Jnsibilat aura cupressis; Uk scalibus eallt et bullanllt)us Incita venis Para coloratos Interstreplt unda laplllos; nie tua vicinis tudll lasclva sub umbrls iBindiidnm noslrl caplalrlu carmlnls Ecbo.
(2) FabroDl , Viln dl txircnzo de' Medlcl , t. il , p. es , :8B et 394.
(3) L'Ambra était une pelile lie roTmécparla rivière d'Ombrone, auprès de la niaI»OD que Laurent avait h Poggio i Cnjano.
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a-t-it jeté dans sa compositiou dès caprices qui sentent trop rétudOé Son style, sous ce rapport, ressemble assez k sa villa deFiesole, oîi, pour faire de l'effet, le jardinier de Laurent émondait au ciseau la haie vive, travaillait en cône le hêtre , emprisonnait le ruisseau , ménageait a Tœil des repos, des surprises, des accidents : travail d'ouvrier chez le jardinier et chez le rhéteur que le soufDe inspirateur de la nature vient trop rarement vivifier.
Parfois cette manie d'individualité lui fait commettre des fautes étranges : c'est ainsi que dans son Orphée , tragédie lyrique , au lieu d'un chœur aux dieux d*Homère , il ima* gine un hymne en l'honneur de son protecteur, le cardinal Gonzague, que le héros du poëme vient chanter sur la rampe en face du trou du souffleur (1).
Gonzague étaitl'un des Mécènes dePolitien, mais qui s'ob* stinait aussi dans sa personnalité , toute distincte de celle de l'ami d'Horace : grand seigneur qui payait en monnaie de cuivre des vers qu'Auguste ac}ietait au poids de l'or; mais nous doutons qu'Horace ait jamais consommé autant de vêtements que son rival de la renaissance.
Heureusement Ângelo ^vait une autre providence k son service , qui se laissait attendrir par les beaux vers.
c Les sots! disait Politien k Laurent; ils rient des haillons qui me couvrent le corps et des sandales trouées qui montrent mes pieds k nu .
(1) 11 est Just€ d'observer que quelques-unes de ces absurdités reprochées à rOrfeo n'existent pas dons les manuscrits originaux, d'après lesquels la pièce a été imprimée. Haliam , 1. 1 , p. 213; Buruey, Hist. de de la Musique, t. iv, p. 17, et Roscoê pensent que c'est le premier drame musical joué en Italie. — Tirnboschl ne parle pas d'accompagnement en musique à cette pièce ; Coriani dit seulement : — Alcuni di esH êembrano dalV aulore deslinati ad accopiarsi colla musica* Tali sono le canxoni e i cori alla greca.
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> Ds me plaisantent sur ce que ma chaussure y n'emprisonnant plus mes doigts, laisse ^ l'air un plus libre cours.
> Mon vêtement a perdu son lustre et son duvet , la corde seule reste encore, et la maudite traîtresse atteste qu'elle est formée des fils les plus grossiers , les derniers qui restaient k la brebis tondue k ras. Ils rient et ne font plus cas de moi. Us disent que mes vers ne sont point de ton goût.
I Laurent , envoie-moi donc une de tes belles robes (1). >
A Wittemberg , un moine , qui eût été poète s'il l'eût voulu , disait aussi k l'électeur : c Ma soutane s'en va , donnez-moi donc quelques pièces de drap noir pour m'en faire une autre (â) ; i mais Sa Grâce ne se pressait guère , tandis que le Magnifique de Florence cherchait tout aussitôt dans sa garde-robe , e t faisait remettre k Politien un vêtement de drap de Venise , que le poète , sans même le donner au tailleur, endossait sur-le-champ; et le peuple de s'écrier : /
c C'est un habit de Laurent ! il faut que les vers d'Ângelo soient bien beaux , puisqu'il l'habille si richement ! >
Le poëte avait besoin de remercier son bienfaiteur : il invoquait l'assistance de Calliope, qui descendait de l'Olympe, et , ne reconnaissant plus son favori, tant il était richement vêtu, se hâtait de regagner le ciel. Politien se frappait inutilement le cerveau; le vers reconnaissant ne venait pas (3).
(]) Laurent! , vestes jam mihi mitte tuas.
(2) Nous avons cité quelques fragments de lettres à ce sujet dans l'Histoire de Luther, t. ii ; on les trouvera également dans les Mémoires de Luther, par M. Michelet. Ils sont extraits de la correspondance du réformateur, publiée à Berlin par le docteur de Wette. (3) Astitit, Inque meo pretiosas corpore vestes Ut vidit, pavidum retulit Inde pedem,
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Hais toQt le monde ne regardait pas comme cette pM6éeuk dont parle Politien au vêtement du poëte. Sa petite maison près de Téglise Saint-Paul , dont il était prieur , était chaque matin assiégée d'une foule de visiteurs qu'il n'avait pas la force d'éconduire. Il a peint d'une manière fort comique le malheur de celui qui portait un nom littéraire k cette époque.
t En voici un qui vient frapper h ma porte un glaive à la main , dont il ne peut lire les lettres mystérieuses ; un autre qui veut absolument une inscription pour son cabinet d'étude ; un troisième qui attend une devise pour sa vaisselle; d'autres qui me demandent des épithalames, des chansons; c'est k peine si j'ai le temps d'écrire! Dieu me pard(mne , il faut interrompre jusqu'k la lecture de mon bréviaire (1). »
Il nous fallait donner une idée des maîtres de Jean de Médicis. Marsile Ficin représente le néoplatonisme alexandrin, mais dans des tendances catholiques; -^ Pic de la Mirandole , la mystique judaïque , mais rattachée au dogme chrétien ; — Politien , la rhétorique païenne , mais assouplie au style de la renaissance. Il était impossible que rélève échappât k Tinfluence de ses professeurs. Il dut prendre k l'un son amour pour Platon , k l'autre ses fantaisies
Nec potilit cuUi faciem dea nosse poetœ. Si minas ergo tibi méritas ago carminé grates, Frustrata est calamum diva vocata meum.
Ad Laarent. gratiaram actio.
(t) Adeo mihi nullas inter haec scribendi restât aut comraatandl locQs, ut ipsum quoque horarium , sacerdotis offlcium pcne» quod y'ix expiabile credo , minutatim concidatur. — Ep. ix. Donato. 2. Lib. On eonnait cette vieille anecdote qui traîne dans tous les recueils d'j4nat où Politien se vante de n'avoir jamais ouvert son bréviaire de peur de se gâter au latin des offices. Bayle, qui Ta donnée le premier, n'avait pas lu la correspondance de l'auteur ; on en a dit autant de Bembo , et a^ec aussi peu de raison.