‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 1 sur 69 · ARSÈNE HOUSSAYE · texte numérisé non relu

ARSÈNE HOUSSAYE

PREFACE

Si un hisloi'icn élevait du iis l’hisluirc un lem|ilu à Léonard de Vinci, celle grande figure mériterait un péristyle d'une arcliileclure savante et lumineuse.

Avant d’aborder un tel artiste, il faudrait écrire, pour mieux l’expliquer, le commenter et le comprendre, l’histoire de l’Art jusqu’au quinzième siècle*.

Je ne sais si Dieu a fait l’iiomme à son image : mais,

‘ I/hisloire de l’Art est encore à faire. Winckclinann n'est qu'un archéologue, il n’a pas les jeux de l’historien. Beaucoup sont venus .après lui; mais qui réunira toutes cos pages éparses sous la lumière éternelle de la Vérité?

. Pigitie«Hsy Coogle

PRÉFACE

quand l’homme a fait Dieu à son image, l’Art a été créé, l’Art l’idée de Dieu retrouvée dans l’âme de l’homme, l’Art la représentation des choses invisibles par les choses visibles, l’Art l’cchellc de Jacob, l’idéal de la Nature,

L’Art est né en Égypte, à la l echerche des dieux; il n’a qu’une expression, une expression typique, primordiale, éternelle. Il cherche les dieux partout, sur la surface vivante, jusque parmi les bêtes où l’homme s’égare et se confond; il se multiplie à l’infini dans la représentation de toutes les créatures, mais toujours il garde son caractère symétrique, symholi()ue, hiéroglyphique. Tous ces dieux ne font qu’un seul dieu. C’est la Nature qui s’imprime par mille figures, mais qui garde toujours le caractère grandiose et immuable.

L’Art Égyptien est l’art de l’idée; il l’exprime sur tous scs monuments et sur toutesses figures. Sa Bible, c’est son histoire. C’est en lui qu'il faut chercher la Beligion et la Politique de toutes ces générations encore inconnues, méconnues, mal connues; leur dieu, c’est l’universel et l’infini que. l’art repré.sente par toutes les figures de la (erre; leur politique, c’est ce lyjw absolu qu'il donne à tous, même à leurs ennemis les plus dissemblables, comme si l’Égypte seule

était la nation par excellence, l’image primitive et sacrée où (lovaient venir se confondre tonies les nations et toutes les images.

Si l’Art Kgypticn représente l’Idée, la Grèce représente la Beauté; l’Égypte, c’est l’idée dans la force et dans la symétrie; la Grèce, c’est la beauté dans la grandeur et dans la grâce.

La Grèce a mille ligures parce qu’elle a mille dieux; aussi, par le miracle de l’Art, la beautéest représentée dans scs formes les plus variées, depuis la sublimité jusqu’à la caricature. Sous la main d’un Grec, tout devient or et rayon.

La Grèce a eu ses trois époques. L’art hiératique, l’art théâtral, l’art naturaliste. Dieu, l’homme, la nature*.

* Le monde mnrebe, dit le philosophe. On sei'ait tenté de lui répondre : La terre tourne et ré|>ète les mêmes évolutions. Kn Italie, après tant de siècles nocturnes où ne brûlaient mémo plus les lampes sacrées de l'antiquité, l'art a eu aussi ses trois caractères fermement accusés : Les fresques du Caiiipo Santo, l'École d' Athènes , le Cénale de Santa Maria delle Graizie.

Un Ir.iisièiiio Arl est venu qui a condamné cel éblouissement, l’Art du Moyen Aqc, l’Art chrétien, l’Art ascétique.

Les Zeus et les Vénus tombent des temples et se brisent sur les dalles, au bruit de l’Évangile, au chant du Diex iræ. La vie immortelle est trouvée, la terre n’est plus qu’un chemin de douleurs (]ui conduit au Ciel, un pèlerinage sur les pas du Christ et de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Notre royaume n’est plus de ce monde. Que nous font ces beautés périssables, peintes ou sculptées par les Grecs? Iaî corps n’est qu’une dépouille mortelle, l’àme est une figure immortelle. C’est l’àme que nous voulons voir à travers la forme comme le ciel à travers le nuage, comme c’est l’âme qu’il faut représenter dans ces tryptiques, dans ces vitraux, dans ces statues de pierre, qui prient, qui chantent, qui pleurent à toutes les cathédrales; c’est l’àme encore qui se révèle dans cette architecture tout aérienne, dans ces

PRÉFACE

flèches à jour qui se perdent dans les nues pour mieux montrer le chemin du Ciel.

L’Art Chrétien commence à saint Luc et finit à Angelico da Fiesole. Vénus a vu encore ses temples quand la Vierge a élé peinte; l’Art Grec n’a pas brisé soudainement son pinceau ni son ciseau, mais le glas de l’Église a sonné pour lui. Pareillement, après Angelico da Fiesole, l’Art chrétien sera presque étouffé ilans l’efflorescence de l’art théâtral et de l'art naturaliste.

Ce n’est pas seulement la Henaissancc qui a renouvelé l’Art chrétien, c’est la Nature, la Nature dont i'expression trouva enfin son peintre dans Léonard de Vinci.

Ce fut le mariage d’amour de l'Art et de la Nature, amour profond, mystérieux, infini, le rayon dans l’abime,

Bossuet a dit : « Tout était Dieu excepté Dieu luimême. » On pourrait dire cela de l’Art chrétien. L’Église cache la Nature et répand son ombre sur la

fa(M' môme de l’homme. Aussi l’image de Dieu ne rayonne plus. Clirisl esl parloul, semant sur les chemins son sang et ses larmes. Les processions de pderins, les lamenlables échos de leurs psaumes et de leurs litanies, allristcnl jusqu’au silence les moissons et les vendanges. Les prêtres et les pi’êtresses de la vieille mère Nature n’oni plus une chanson pour bénir Dieu Créateur. L’amour se cache et se repent à la première caresse. Ixî mondp se prosterne sur la tombe, parce que la tombe est la porte du Ciel. 11 ne comprend pas que Dieu lui impose la vie, — une épreuve, — mais une épreuve qui a ses heures de joie, d’amour, d'effusion.

Léonard de Vinci se mit à la table de Dieu le Fils et fut du Cénacle, mais il s’agenouilla à l’autel de Dieu le Père devant la sainte table de la Nature.

La Renaissance qui fut l’alliance intime mais adultère de l’Art chrétien et de l’Art antique, créa l’Art théiUral ou l’Art d apparat, qu’il soit sacré, qu’il soit profane, qu’il représente l’/ùo/ed’/lt/iêue* oulesA'occ.'!

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de Cana. Ce fui l’Art par excellence des Italiens.

Ce fut aussi l’Art par excellence des Français, depuis le méditatif Poussin jusqu’à l’impétueux Delacroix, depuis les Balaitlex d'Alexandre jusqu’à V Enlèvement dei Sabines *.

L’Égypte fut l’idée. La Grèce fut la beauté. Le moyen âge fut l’Ame. La Renaissance fut le Théâtre, 1,’Art moderne est la Nature.

Rembrandt a été le dernier mot de Léonard de Vinci : il n’y a qu’un pas de la Cène à la Leçon d’analomie. Voyez ecs têtes d’apôtres et ces tètes do professeurs? Ne sonl-ce pas des Milanais et des Flamands transfigurés par le miracle de l’art?

Après Rembrandt, il n’y aura plus guère que l’Art archéologique, l’Art des Renaissances ; renaissance grecque ou gothique, ou vénitienne ou flamande.

Voilà pourquoi la Grèce moderne et ITlalic mo-

* C’est la dégénérescence de l’Art d’apparat (pii a enfanté l’école du dii-hiiitiéme siècle. AValtean est encore un enfant du grand Art, mais il en est la dernière expression.

derne ne peuvent plus créer de peintres, quoiqu'elles peignent encore des tableaux. Que voulez-vous qu’elles fassent devant l’image de la Beauté et de la Grâce créée par Zeuxis cl Raphaël? Noblesse oblige — souvent à se croiser les bras. .

Que fera l’Allemagne aprî*s Albert Durer et Hol- Ijein, les deux expressions de sa Foi, de son idée et de son Art?

Que feront les Flandres après les coups de soleil el les mirages de Rubens el de Van Dyck, après Rembrandl et Ruysdael, le cri suprême de la Nature?

Que fera l'Anglelerre, liicr portraitiste, aujourd’hui aquarelliste ? Elle peindra des Steeples- Chase».

Que fera l’Espagne ! Elle s’abîmera dans l’adoration de Velasquez et de Murillo, sans retrouver sa palette puisqu’elle n’a plus ses splendeurs de cour el d’église.

Que fera la France? la France qui a encore des peintres el des sculpteurs, mais qui n’a plus la foi robuste en l'Art ni la foi profonde en Dieu. Elle fera de la même main de l’Art païen dans les palais, de l’Art chrétien dans les églises, de l’Art théâtral partout. Elle se retrempera dans la Nature; mais, si elle oublie que l’art est divin, elle ne peindra que la

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surface visible, pareille au Iraducleur qui se préoccupe (lu mol plus que de l’idée, pareille à l’amoureux qui ne cherche dans la femme qu’une aventure.

La France artiste est-elle condamnée à mourir comme l’Italie artiste, comme la Grèce artiste. Une nation qui a encore des peintres, comme Prudhon, Delacroix ou Ingres, — ressuscités d’Athènes, de Venise ou de Rome, — une nation qui montre des pages éparses magnifiques, — Gros et Géricaull — est toujours la patrie de l’art.

Mais ce qui fait un art, ce n’est pas un peintre seul, c’est une légion. Aujourd’hui, où est la légion?

La France artiste serait condamnée à mourir*, si, comme le grand Léonard de Vinci, elle n’avait mis la main religieusement sur le cœur de la Nature et ne s’était écriée avec amour :

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