‹ Histoire de Lorraine (volume 4)Chapitre 11 sur 11 · SUITE DU RÈGNE DE OHABLES III · texte numérisé non relu

SUITE DU RÈGNE DE OHABLES III

L'intérêt et la dignité s'unissaient pour commander au duc de Lorraine de ne pas entretenir avec Henri IV des rapports trop fréquents et trop intimes; malheureusement, Charles III, cédant aux conseils d'une ambition condamnable, forma le projet de faire épouser à son fils aîné Catherine de Bourbon, sœur du roi de France. Les historiens disent qu'elle avait été recherchée par différents monarques, notamment par Henri III et par Jacques VI, roi d'Ecosse , ainsi que par plusieurs seigneurs, entre autres par le prince de Condé et le comte de Soissons. Ce fut là probablement ce qui tenta le duc de Lorraine ; car le mariage dont il s'agit n'était convenable sous aucun autre rapport : la princesse, née en 1558, avait presque six ans de plus que le marquis de Pont-à-Mousson ; elle faisait profession de Calvinisme et montrait pour cette doctrine un attachement tellement opiniâtre que l'on ne devait guère espérer de le vaincre ; enfin, le marquis et Catherine étaient parents à un degré prohibé et avaient besoin d'une dispense. Charles III communiqua ses intentions à l'evêque de Toul, Christophe de la Vallée, et le prélat, quoique tout dévoué à la Maison de Lorraine, supplia le duc d'abandonner un dessein aussi funeste à la religion. Les représentations de l'evêque parurent ébranler un moment

Charles III ; il avoua qu^il ne se dissimulait pas les nombreux inconvénients de Tunion projetée, et il finit par dire que l'intérêt de sa famille l'avait seul guidé, et que l'on ne pouvait plus songer à rompre la négociation. Christophe de la Vallée écrivit alors au pape Clément VIII, qui transmit une réponse dont ]e duc ne fut pas satisfait. L'évêque conseilla à Charles de prier Catherine de demander elle-même la dispense; mais la princesse refusa de la manière la plus péremptoire, et le duc chargea le colonel Orfeo Galeani de se rendre en Italie et d'engager le cardinal d'Ossat, qui jouissait d'un grand crédit, à entamer anê négociation directement avec le Souverain-Pontife. Celui-ci refusa de nouveau, en faisant observer qu'il ne devait pas accorder de dispense à une personne qui, loin de la solliciter, la regardait comme inutile et ne reconnaissait pas même au pape le droit de dispenser (1).

Henri IV, irrité de la courageuse liberté de Clément VIII, persuada au duc de Lorraine de passer outre, et on chercha on prélat disposé à célébrer ce mariage malencontreux. Les évêques auxquelles on s'adressa déclarèrent tous qu'ils ne pouvaient prêter leur ministère à un acte réprouvé par le Souverain-Pontife ; néanmoins, le roi et le duc ne tinrent aucun compte de ces scrupules. Le 13 juillet 1598, Charles donna sa procuration aux sieurs Jacques de Harlay de Champvallon, surintendant (sic) des affaires de Lorraine en France; Jacques de Ligniville, gouverneur deToul; Bardin, Conseiller d'état et maître des requêtes ordinaire, et de Gleisenove, également Conseiller d'état et secrétaire des commandements (2). Les quatre représentants de Charles III arrêtèrent, avec le roi, les conditions du mariage, et le contrat, signé au château de Monceaux, le 5 août, fut ratifié

(1) Y. Benoit, Hist. de Toul, p. 679.

(2) Y. une copie de cette procaraUon dans la collection lomioe de M. l'abbô Marchai.

par le due de Lorraine, le 25 du même mois (1). Henri IV promit de fournir à sa sœur une dot de trois cent mille écus d'or au soleil, et le marquis de Pont-à-Mousson, qui prit alors le titre de duc de Bar, assigna pour le douaire de Catherine une rente de soixante mille livres à prélever sur les revenus du Barrois. L'archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, frère bâtard du roi, se laissa gagner, et, pensant que le pape ne manquerait pas d'envoyer plus tard la dispense, bénit le mariage, dans le cabinet du roi, le 29 janvier 1599 (2).

On a tout lieu de croire que le jeune duc de Bar, qui était fort religieux, ne donna qu'à regret son consentement, et ce ne fut pas non plus sans répugnance que Catherine épousa un prince catholique. Elle était encore éprise du comte de Soissons, et lorsqu'on lui disait que le duc de Bar était un parti bien plus digne d'elle, elle ne manquait pas de répondre, en daignant descendre au calembour : « Oui, mais je n'y trouve pas mon « compte (comte) ».

Les gens de lettres et les artistes s'empressèrent de célébrer par de médiocres vers, et par des gravures valant un peu mieux, un événement qui causa une grande tristesse dans le pays sur lequel Catherine devait régner un jour. Une de ces estampes, qui est très-rare (3), et que l'on attribue à Léonard Gaultier ou à Thomas de Lew, porte pour titre : « Sur le bien et désiré « mariage de Monseigneur Henry, prince de Lorraine, mar- « quis du Pont, et de Madame Catherine de Bourbon, sœur « unique du Roy, duchesse d'Albret, comtesse d'Arma-

(1) V. dans la même bibliothèque des copies du contrat et de la ratification.

(2) D*autre8 disent le 30 ou le 81.

(3) On n'en connaît d'autre exemplaire que celui de M. Hennin.

c gnac, etc. » Au dessus de la gravure on lit les deux quatrains

suivants :

« De ce couple sacré, que conjoinct Hyménée, « Des merveilles du siècle en leur fleur sortiront ; « Les douceurs de leurs fruitz aux peuples serviront, « Pour préserver leurs biens de la guerre effrénée. »

« Ce pont que vous voiez est si ferme et solide, « Que vous pouvez sur luy marcher assurément : « Le Roy Ta desseigné, le Ciel en est le guide, « Et l'Amour Ta cloué de clous forgez d'aymant. »

A gauche de l'estampe, THymen s'avance entre le duc de Bar et Catherine ; au milieu, l'Amour enfonce des clous dans un pont jeté sur un fleuve très-encaissé; au-dessus de la tête de Cupidon on voit une banderoUe portant les mots : Firmabo in œlernum; à droite, Henri IV, en costume romain, et tenant d'une main une branche d'olivier et de l'autre le sceptre, adresse à sa sœur et à son beau-frère un calembour inscrit sur une banderolle : Securi hoc ponte meate. Enfin, au bas de l'estampe, on lit un sonnet, que nous attribuerions volontiers à Alphonse de Rambervillers, si le pieux auteur de la vie c du bien- € heureux Martyr Sainct Livier Gentilhomme d'Austrasie » avait été capable de chanter une union réprouvée par l'Église (t).

Une seconde gravure, beaucoup moins rare, et due au burin de Jean-Théodore et Jean-Israël de Bry, représente un pont formé de deux palmiers, qui s'abaissent l'un vers l'autre pour donner passage aux époux, comme l'expliquent les quatre vers que voici :

<K Ces amoureux palmiers de leur embrassement c Font un pont continu, et continu passage.

« Et qui nous fait durer perpétuellement ?

« N'est-ce pas le bonheur du sacré mariage ? »

^1) Il est, sans doute, inutile de faire observer que cet ouvrage a été publié bien plus tard.

Toas ces souhaits n'étaient pas destinés à se réaliser. Catherine touchait à sa quarante-unième année et n'était plus guère en âge d'avoir des enfants. Quoiqu'elle eût épousé le duc de Bar un peu malgré elle, on ne tarda pas à observer qu'elle parut flattée de l'amour d'un prince encore dans la fleur de l'âge ; Henri était d'ailleurs d'une douceur et d'une bonté remarquables, et la princesse finit par rendre justice à ses vertus. Lorsqu'elle voyait de nouvelles mariées, elle faisait ordinairement ce vœu en leur faveur : < Qu'elles aiment leur époux autant que c j'aime le mien ! » Les sentiments d'estime qu'elle éprouvait pour lui n'empêchèrent pas Catherine de résister opiniâtrement aux efforts que les personnes dont elle était entourée firent pour l'engager à imiter Texemple du roi son frère, en embrassant le culte de sa famille d'adoption. Elle arriva en Lorraine escortée d'une troupe de ministres, et comme la prudence commandait à Charles III de ne pas mépriser les murmures de ses sujets, il pria Catherine de fixer sa résidence dans le château de la Malgrange, à peu de distance de Nancy. Elle y donna son consentement, mais elle fît prêcher ses ministres publiquement dans une des salles du château ; ce qui acheva de mécontenter les Lorrains (1). Ils ne pouvaient comprendre, en eff'et, comment leur Souverain admettait une hérétique dans sa famille, au moment même où il venait de prendre tant de précautions pour éloigner le Calvinisme de ses états.

Quand le Souverain-Pontife apprit que l'on n'avait pas cédé à ses justes remontrances, il témoigna beaucoup de mécontentement contre les princes lorrains ; il parla, en termes non équivoques^ au cardinal de Joyeuse, qui se trouvait à Rome, déclara

(1) V. Vie de la vénérable Mère Alix Leclerc, Fondatrice etlnstitutrice des Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame (par un chanoine de riosigne église Saint-Pierre de Remiremont), ms. de la bibl. de M. Noël, t. !•% p. 138 et 140.

qu'il n'expédierait aucune affaire pour la Lorraine, tant que le scandale ne serait pas réparé^ et congédia le Conseiller d'état Poirot, auquel Charles avait confié le soin de défendre ses intérêts. En même temps, Clément VIII prescrivait à l'évêque de Toul de signifier au duc de Bar que son mariage était nul, et que lui-même était frappé d'excommunication. L'évêque ayant prévenu Henri de ce qui se passait, on tint plusieurs assemblées à Nancy pour savoir quel parti on devait adopter, et il fut décidé que le duc de Bar se rendrait à Rome incognito et qu'il solliciterait en personne les dispenses. Charles III, pour écarter le principal obstacle, qui était l'hérésie de la princesse, obtint qu'elle assisterait à des conférences dans lesquelles des docteurs catholiques discuteraient, en présence de ses ministres, les principes de la Réformation. Les conférences n'eurent aucun résultat, comme tous les colloques du même genre, et quand les principaux Calvinistes français eurent ouï dire que Catherine avait consenti à écouter les arguments de leurs adversaires, ils s'empressèrent de lui écrire pour la confirmer dans sa croyance. Du Plessis-Mornay lui envoya des livres de controverse, en l'engageant vivement à ne pas abandonner le Protestantisme, et elle répondit à Mornay qu'elle était résolue à n'aller à la messe que quand il serait pape.

Sur la fin de l'année 1599, Clément VIII, sachant que les tentatives faites pour ramener Catherine n'avaient pas été couronnées de succès, adressa un bref au duc de Bar et l'exhorta à quitter la sœur de Henri IV. « Comme Nous vous aimons pater- « nellement, disait le Souverain-Pontife au prince lorrain, et « que Nous désirons ardemment votre vraie gloire, Nous ne « pouvons consentir à une chose qui terairait l'éclat de votre « illustre Maison. Le zèle de l'honneur de Dieu, le devoir de « notre charge pastorale, et le danger auquel Vous Vous c exposez Nous obligent à crier : Il n'est pas permis I II n'est « pas expédient ! Il est bien vrai, comme Vous Nous l'écrivez,

c qtie Dien Nous a donné la puissance ; mais il Nous Ta donnée c pour édifier, et non pour détruire, pour sauver les âmes, et « non pour les perdre. Car, y a-t-il une personne un peu au « courant des afifaires du monde qui ne voie le danger auquel

< la religion catholique est exposée en Lorraine, si Thérésie € s'introduit dans votre famille, qui a toujours été le boulevard « de la foi. La connaissance que Nous avons de votre piété Nous c donne Vespérance que Vous ne ferez rien d'indigne de Vous € ni de vos prédécesseurs. Quant à Nous, Nous ne donnerons

< jamais notre dispense apostolique pour ce mariage, tant que c la princesse sera hors de l'Église et ne fera pas profession de « la foi catholique. » Le 15 janvier 1600, le pape fit parvenir un nouveau bref au duc de Bar ; il en adressa également au cardinal de Lorraine et à Catherine de Bourbon. « Vous ne devez « pas craindre, disait-il à cette dernière, que ce qui a été glo- « rieux à un aussi grand prince que le roi très-chrétien, Henri « votre frère, soit messéant à une femme. Que peut-il y avoir f de plus indigne d'une personne issue de la race royale que « d'être unie par un lien illégitime à un de ses parents ? Car, « jusqu'à ce que vous ayez obtenu de Nous et du Saint-Siège la 9 permission et les dispenses nécessaires il n'y a pas de mariage « entre Vous ; comme de noces illégitimes il ne peut naître « d'enfants légitimes. Vous causerez à ceux que Vous aurez un « dommage irréparable, puisqu'ils n'appartiendront pas à la < maison de Lorraine et ne seront pas capables d'en hériter. « Voudriez-vous de gaieté de cœur Vous exposer à une si « grande calamité et perdre «n même temps votre âme ? Ecout tez donc,* ô ma fille, écoutez les docteurs catholiques embrasés « de l'amour de Dieu et du zèle de votre salut ; écoutez- Nous « aussi, Nous qui Vous disons ces choses avec un amour paternel, et qui prions Dieu continuellement de Nous faire voir le jour désiré dans lequel Nous pourrons Vous recevoir au giron de l'Église comme notre fille en Jésus-Christ, et Nous réjouir,

a avec rÉglise universelle, de la conversion du frère et de la « sœur (1). »

Ce langage, à la fois tendre et sévère, ne produisit aucun effet sur la princesse, mais il eut pour résultat de hâter le voyage que Henri comptait faire à Rome. Il se mit en route le 17 avril 1600 (2) et fut rejoint en Italie par le colonel Orfeo Galeani, que le duc- de Lorraine y avait envoyé précédemment, et qui avait au nom et comme procureur de Charles, touché au mont-dc-piété de Florence la somme de trente mille piastres pour les frais de toutes ces négociations (3). Le duc de Bar arriva à Rome le 15 mai et ne fut admis à l'audience du pape que onze jours après. Clément VIII Taccueillit avec bonté et lui annonça qu'il remettait à Texamen de l'affaire une congrégation composée des cardinaux Bellarmin, de San-Severino et d'Ossat et de trois ou quatre ihéologiens. Le cardinal d'Ossat, qui visitait souvent le prince lorrain à la Trinité-du-Mont, où ce dernier avait pris un logement, ne chercha pas à dissimuler que le pape l'avait choisi lui-même afin qu'étant témoin et participant des délibérations de la congrégation, il fût à même d'affirmer que l'inflexibilité des règles canoniques avait seule empêché de satisfaire le roi.

Les cardinaux déclarèrent, en effet, que, à leur avis, le Souverain-Pontife pouvait donner la dispense demandée ; mais que le duc de Bar ne devait recevoir l'absolution et gagner les indulgences du jubilé séculaire qu'après s'être engagé à quitter Catherine de Bourbon. Malgré les instances de d'Ossat, les autres cardinaux ne voulurent pas examiner la question desavoir

(1) Nous avons emprunté, mais en la modifiant, cette traduction au P. Benoît {Hist, de Toul, p. 681). M. Tabbé Marchai possède des copies des brefs adressés, le 15 janvier 1600, au duc de Bar et au cardinal de Lorraine. V. aussi Layette Nancy, II, n» 85.

(2) V. Mémoires de B. Guillermé, ms. de la bibl. de Nancy, n»

(3) V. Layette Ordonnances^ III, n^ 150.

s'il était opportun d'accorder la dispense, et le duc ayant promis d'abandonner Catherine, le pape l'autorisa à prendre un confesseur, à communier en secret et à gagner les indulgences, en visitant une fois les églises patriarcales. Henri, qui n'avait plus l'espérance d'avoir des enfants, désirait que Clément lui ordonnât d'une manière ostensible^ de se séparer de la princesse ; mais le Souverain-Pontife refusa prudemment de lui intimer une injonction semblable, et le duc sortit de Rome, vers la fin de l'été, et revint à Nancy, le 13 décembre sans avoir rien obtenu (1).

Il ne tint aucun compte de la promesse qu'il avait faite au pape et retourna avec Catherine, qui résidait toujours dans le château de la Malgrange ; on peut dire, il est vrai, pour atténuer les torts du prince, qu'il craignait de mécontenter Henri IV, avec lequel la Maison de Lorraine entretenait des relations très-amicales, du moins en apparence. Quand on apprit à Nancy, à la fin de septembre 1601, que la reine de France venait de mettre au monde un fils, qui fut plus tard Louis XIll, on fit une procession générale dans la ville pour remercier Dieu d'un événement aussi favorable (2) ; et les Lorrains ne se doutaient guère alors de la manière dont ce prince traiterait plus tard notre malheureux pays.

Au commencement de l'année 1603, Henri IV résolut de se rendre en Lorraine dans un double but : il voulait visiter sa sœur, dont il était éloigné depuis longtemps, et rétablir la tranquillité dans la ville de Metz, où la tyrannie du sieur de Soboles ne cessait de causer des troubles. Le duc d'Épernon, dont Soboles n'était que lieutenant, avait, mais en vain, essayé de le ramener à des sentiments de modération, et il fallut que le roi vint en personne arranger cette affaire. II entra à Metz le 1& mars, employa une quinzaine de jours à

(1) V. Mém, deB. Guillermé.

(2) V. idem. ibid.

terminer les difficultés qui avaient motivé son voyage (1) et se dirigea vers Nancy. Le duc de Bar et Catherine de Bourbon étslient venus trouver le monarque dans la ville de Metz et lui firent ensuite les honneurs de la capitale de la Lorraine. On possède, au reste, bien peu de détails sur le séjour de Henri IV à Nancy. Il en sortit le 7 avril et arriva le même jour à Toul. L'orateur de la bourgeoisie, craignant que le roi ne conservât du ressentiment de la part que la ville avait prise à la Ligue, rejeta la prétendue faute de ses concitoyens sur les sollicitations des ducs de Guise et de Lorraine. Henri ne put s'empêcher de rire et dit au comte de Vaudémont, qui l'accompagnait : c Mon « neveu, je vous prie d'avoir soin de cette ville, quoiqu'elle « veuille faire un procès à votre Maison ». Il désirait acheter le temporel du chapitre et il en offrit cent mille livres ; les chanoines refusèrent et commirent une faute, car Louis XIV s'empara plus tard de leurs biens, sans leur donner aucune indemnité (2).

Le roi de France et les princes lorrains tinrent plusieurs conférences relativement au mariage du duc de Bar,que Clément VIII refusait toujours de reconnaître. Le cardinal d'Ossat, et les envoyés de France et de Lorraine avaient fait tant d'instances auprès du Souverain-Pontife, qu'il avait chargé une congrégation de cardinaux d'examiner si les dispenses devaient être accordées. Les cardinaux ayant répondu affirmativement, le pape autorisa le mariage, à condition que la princesse embrasserait la religion catholique ; mais le roi ne voulut pas accepter cette clause, et les négociations continuèrent jusqu'à la fin de l'année 1603. Clément VIII permit enfin au prince Erric de Lor-

(1) V. Voyage du Roy à Metz, Voecasion d'iceluy : ensemble les signes de résiouyssance faits par ses habitanSt pour honorer Ventrée de sa Majesté ;FsLT Abraham Fabert; Metz, 1603, in f», carte et gravures. V. aussi Hist. de Metz^ t. III, p. 173-177.

^2) V. Benoît, Hist, de Toul, p. 678 et 679.

raine, évêqae de Verdun, d'absoudre Henri de rexcommunication qu'il avait encourue, et de le dispenser sur les degrés de consanguinité, afin qu'il pût contracter un mariage valide ; néanmoins, le Souverain-Pontife exigea que le roi, le duc de Lorraine et le duc de Bar s'obligeassent à user de leur influence sur l'esprit de Catherine pour l'engager à abandonner le Calvinisme (1).

Le bref qui donnait à l'évêque de Verdun la faculté d'absoudre le duc de Bar ne fut expédié qu'au mois de janvier 160^, et, lorsque le courrier arriva en Lori'aine, Catherine de Bourbon avait cessé de vivre. Elle avait souffert, pendant les derniers mois de l'année précédente, d'une fièvre causée par une tumeur, que son médecin prit pour un commencement de grossesse. Désirant beaucoup avoir une postérité, elle refusa les remèdes qu'on lui offrait, dans la crainte de nuire à son enfant ; et, quand on découvrit la faute du médecin, il n'était plus temps de sauver la princesse, qui expira, le 13 février, sans avoir abjuré ses erreurs. Son corps fut placé sur un char drapé de velours noir et traîné par quatre chevaux couverts de caparaçons de la même couleur; quatre baillis tenaient les coins du poêle ; la compagnie des arquebusiers à cheval de la garde et soixante gentilshommes précédaient le char, que suivaient le comte de Chaligny et plusieurs seigneurs, et les gardes suisses marchaient en haie sur les deux flancs du cortège. On alla dans cet ordre jusqu'à Troyes, où le corps fut reçu par un commissaire du roi et de là porté à Vendôme, pour être inhumé dans le tombeau des ancêtres de Catherine (2).

Le 29 mars, Charles III partit pour Paris, afin d'exprimer à Henri IV le chagrin que la Maison de Lorraine éprouvait ou fei-

(1) Sur toute cette affaire, V. les lettres du cardinal d*Ossat, pas^ sim, et Calmet, ibid., col. 1439-1444.

(2) V. Hugo, Traité hist. et erit., p. 246.

gDait d'éprouver (1), car on peut attribuera la politique la démarche que ût le prince. Quant aux Lorrains, ils ne prirent pas la peine de dissimuler leurs sentiments. Dom Calmet dit naïvement ce qu'ils ne témoignèrent pas autrement de douleur < à la mort de Catherine » (2); et ce qui le prouve c*est que le duc fut obligé de promulguer, le 18 février, une ordonnance

dons laquelle on trouve le passage suivant : < Quoique

« le triste et lamentable événement du décès de feue Madame... <{ dust assez de soy-mesme émouvoir le peuple d'en témoigner « le deuil par retraite de toute joie extérieure, si est-ce que « tous n'ayant le jugement et la prudence d'ainsi le faire j», les baillis auront soin d'annoncer « aux lieux accoustumez. . . que « personne, de quelque qualité elle soit, pendant le carnaval et « par tout Tan du décès de feue Madame, à commencer du jour « de la publication des présentes, n'ait à paroitre, n'y aller en « mascarade, mener feste, soit parochiale ou de nopces, avec « tamboujs, iîfies, violons ou autres semblables instrumens, «c ny danses en public, soit par chansons à voix ou avec lesdicts « instrumens, à peine d'emprisonnement ou de peine arbi- « traire » (3).

Malgré le chagrin qu'il manifestait, le duc de Bar n'attendit pas deux ans pour chercher à contracter un mariage valide. Marie de Médicis, reine de France, qui avait eu occasion d'apprécier, le caractère de ce prince, l'engagea à demander Marguerite de Gonzague, fille de Vincent I*' de Gonzague, doc de Mantoue et d'Eléonore de Médicis. Marguerite était par conséquent nièce de la reine ; mais c'était un avantage peu important, et la famille de la nouvelle duchesse n'avait pas assez

(1) V. Mémoires de B. Guillermé.

(2) V. ibid., col. 1444.

(3) Y. le Recueil de Châteaufort, t. II, p. 118 r«».

d^influence pour que Henri pût se flatter d'en obtenir, au besoin, des secours efficaces. Le duc de Lorraine chargea Jacques de Harlay de Champvallon, Charles-Emmanuel, comte de Tornielle, Nicolas de Gleisnove et Louis Barnet, conseiller d'État,d'arrêter, avec le sieur Carlo Rossi, commissaire du duc de Mantoue, les articles du contrat. Ce contrat, malgré son étendue (1), renferme peu de clauses intéressantes, et il doit nous suffire de remarquer que Marguerite apportait une dot de cinq cent mille livres, dont les deux tiers lui demeuraient propies, et que le duc lui assignait un douaire de vingt-cinq mille livres de rente, à prendre sur les revenus du comté de Blâmont, de la seigneurie de Deneuvre,et,si la chose était indispensable, sur les produits de la saline de Dieuze. La princesse devait de plus, après la mort de son mari, recevoir les châteaux de Blàmont et Deneuvre, avec les meubles qui les garnissaient, pour en jouir tant qu'elle le jugerait à propos. Le contrat fut passé à Paris, dans une salle du Louvre, le Ï3 février (2), second anniversaire de la mort de Catherine de Bourbon; et le pape ayant accordé, le 22 mars, la dispense nécessaire, le comte de Tornielle, premier gentilhomme de la Chambre et surintendant de la Maison du duc de Bar, épousa Marguerite au nom de son maître. Le cardinal Madruccio, évéque de Trente, donna la bénédiction nuptiale ; la princesse prit ensuite le chemin de la Lorraine, mais elle n'arriva à Nancy que le 15 juin. Elle était accompagnée de sa mère et d'un de ses frères et rencontra, à mille pas de la ville, le comte de Vaudémont, qui était allé au devant d'elle avec deux cents gentilshommes. Marguerite était portée dans une chaise découverte. Elle fit son entrée par la porte Saint-Jean et fut conduite à la collégiale Saint-Georges ; la milice bourgeoise^ forte de neuf

(1) Il est imprimé dans Calmet, ibid., t. III, Preuves j colonne cccclxxxvj -cccclxxxix.

cents hommes, était rangée en double haie dans les nies que le cortège devait parcourir; le canon tonnait sur les remparts, et ce fut seulement après avoir essuyé deux harangues que la princesse réussit à gagner le palais ducal. Il est bon d'ajouter que les rues étaient ornées d'arcs de triomphe, de figures et d'inscriptions faisant allusion au mariage du duc de Bar, et que le lendemain le conseil de ville, présidé par M. de Goumaj, chef du Conseil d'État, fut présenté à la duchesse et lui offrit, de la part de la bourgeoisie , une coupe d'agate d'un magnifique travail et enrichie d'émeraudes (1).'

Le comte de Vaudémont, troisième fils du duc de Lorraine, était marié depuis plusieurs années lorsque son frère aine épousa Marguerite Gonzague, et il avait fait un établissement en quelqoe sorte plus avantageux. Jean VIII, comte de Salm, mort en 1 5iO, avait laissé trois fils : Jean IX, qui hérita du comté, Claude et Paul, lesquels se contentèrent de domaines suffisants pour leur assurer un état convenable. Paul, malgré l'illustration de sa naissance, n'avait pas une position beaucoup plus élevée que celle d'un simple noble, et il prit pour femme Marie le Veneur, dont il eut une fille nommée Christine, qui paraissait destinée à épouser un gentilhomme. Heureusement pour elle, ses deux oncles Jean et Claude n'eurent pas d'enfants, et, après la mort de son père, elle se trouva héritière présomptive du comté de Salm. Charles III résolut de profiter de la circonstance pour réunir ce pays aux possessions de la Maison de Lorraine, et rechercha pour le comte de Vaudémont la comtesse Christine. Jean IX, le seul des trois frères qui vécût encore, donna son consentement avec une grande joie, et le contrat fut passé le 12

(1) V. le livret intitulé: Qvœ svnt ad XVIT Cal. Jvl. An, M. DC. VI, honoris erga acta exhibitaq. aduentante primum ad vrbem Nanceium Sereniss, Margarita Sereniss. Principts Henriei Barri Ducis coniuge ; Clairlieu, Jean Savine, 1608, petit in-8«. V. aussi les Mém, de B. Guillermé.

mars 1597 (1). Jean mourut trois années après, et François fut mis en jouissance du comté de Salm ; mais cette principauté n'était pas assez vaste pour satisfaire un prince naturellement ambitieux, et, pensant que son frère Henri ne manquerait pas d'avoir des enfants qui hériteraient de la Lorraine, il forma le dessein de se procurer au dehors quelque dédommagement.Une occasion favorable ne tarda pas à se présenter. Les Vénitiens venaient de se brouiller avec le pape Clément VIIl, et, craignant non seulement les foudres, mais encore les armes du Pontife, ils cherchèrent un prince disposé à prendre le commandement de leur armée et capable de leur fournir des secours efficaces. Bien que le comte de Vaudémont n'eût guère paru sur les champs de bataille, ni donné de fortes preuves de ses talents militaires, les Vénitiens lui offrirent la dignité de général de la République et une pension de douze mille écus, à condition qu'il amènerait avec lui des troupes dont le nombre serait fixé plus tard (2). Les négociations que l'on avait entamées pour réconcilier le pape et ses adversaires traînèrent pendant cinq ou six années^ et François ne fut pas immédiatement invité à remplir ses promesses ; toutefois. Clément VIII en eut connaissance et laissa voir qu'elles lui déplaisaient. L'affaire du mariage du duc de Bar l'avait déjà vivement irrité, et, dès le mois de mai 1599, il n'avait pas dissimulé au cardinal d'Ossat combien la conduite de Charles III et de Henri lui avait causé de chagrin (3); cette fois, il adressa au duc et à ses enfants des brefs, dans lesquels, après leur avoir exprimé son mécontentement, il leur défendait d'entretenir aucun rapport avec les Vénitiens et de soutenir, de leurç conseils, de leurs soldats ou autrement, une puissance

(1) Il est imprimé dans Calmet, Hist,, t. III, Preuves, coi. cccclyj-cccclxiij.

(2) V. layette États-Généraux du Duché de Bar, n» 29.

(3) V.Lettres du cardinal d'Ossat (édit. d*Amelot de la Houssaye) t. II, p. 57.

révoltée contre TÉglise. Certains princes catholiqaes joignirent leurs instances aux menaces du Soaverain-Pontife, et Clurles commença à comprendre que son fils avait foit fausse roate. Le cardinal de Lorraine^ qui avait toujours désaprcové les engagements de François, choisit le moment favorable pour agir sor Tesprit de son père, et ce dernier interdit au comte de Vaudémont de partir pour Fltalie et de faire les levées d'hommes qui avaient été convenues. Les projets du comte avaient même inspiré tant de répulsion aux Lorrains que plusieurs gentilshommes lui offrirent de se cotiser pour lui remettre, chaqae année, l'équivalent de la pension due par les Vénitiens. Les choses en étaient là, et le prince se trouvait dans une singulière perplexité, lorsqu'on apprit que le pape Paul Y, second successeur de Clément VIII, avait consenti à négocier, et que la paix pouvait être regardée comme prochaine (1).

Nous venons de dire que le cardinal Charles de Lorraine contribua, pour beaucoup, à empêcher son frère de se jeter dans

(1) V. Calmet, ibid., t. II, col. 1445-1452 Nous devons ajouter ici que le Souveraia-PoQtife, malgré le juste ressentiment qa*il éprouvait contre la Maison de Lorraïue, ne craignit pas de s adresser à Charles III dans une conjoncture assez singnlière. Il voulait dépêcher un envoyé vers le roi d'Angleterre, Jacques 1*', afin d'obtenir quelque adoucissement à la position des Catholiques cruellement persécutés à cette époque ; et , comme Tenvoyé n'aurait pas été accueilli, Charles III consentit à donner Ini-même Tombre d'une mission au représentant de Paul V. Ce représentant fut un Lorrain, Jean des Porcelets de Mailla ne, plus tard évêque de Toul. Il se mit en route, en 1606, porteur de deux lettres du pape; Tune, adressée à rarcniprêcre (supérieur des missions), interdisait aux Catholiques toute entreprise violente contre leurs oppresseurs; Tautre, destinée au roi, réclamait sa protection en faveur des premiers. Jacques remit à M. do Maillane la gratification ordinaire, mais fit une réponse peu concluante. Jean Midot qui accompagnait M. de Maillane en qualité de secrétaire, écrivit en latin une relation de cette affaire. Elle est imprimée dans Calmet, /i^5^, seconde édition, tome VII, colonnes lix-lzxxj. V. aussi Lingard, Histoire d'Angleterre^ traduction française, t. IX, p. 115.

une entreprise qui ne pouvait avoir qu^une issue funeste, et nous profiterons de Toccasion pour parler brièvement de ce vertueux prélat, dont la biographie appartient, du reste, plutôt à rhistoire de Metz qu*à celle de Lorraine. Il était né à Nancy, le 1^ juillet 1567, et n'avait pas encore six ans lorsque le pape Grégoire XIII lui accorda Taccès à Tévêcbé de Metz après la mort des cardinaux de Lorraine et de Guise. Charles eut pour précepteur Cuny Alix, grand-prévôt de la collégiale de Saint-Dié, et pour gouverneur François-Jean d*Anglure ; il commença ses études dans T Université de Pont-à-Mousson, les termina dans celle de Paris, et fut pourvu de canonicats dans les cathédrales de Trêves, de Mayence, de Cologne et de Sti*asboui g ; mais, loin de ne voir dans les bénéfices qu'un moyen d'augmenter ses revenus, comme le faisaient trop de princes et de seigneurs, il voulut faire son stage dans ces divers chapitres, comme un simple chanoine. Le cardinal Louis de Guise étant mort à Paris le 29 mars 1578, Charles devint évéque de Metz et fut mis en possession le 18 juillet suivant; toutefois, comme il entrait à peine dans sa douzième année, l'administration spirituelle du diocèse fut partagée entre Nicolas fiousmard, évéque de Verdun, et Jean Annet, chanoine et chantre de la cathédrale de Metz. L'administration fut dévolue au jeune évéque par une bulle de Sixte V, en date du 22 août 1585, et il vint recevoir l'hommage de ses vassaux et le serment des officiers de l'évéché. Il n'avait alors que dix-huit ans. Le concile de Trente ne lui permettant pas de remplir les fonctions épiscopales avant sa trentième année, il fut contraint de s'en décharger sur le suflfragant Fournier, qui gouverna avec beaucoup de sagesse jusqu'au moment où le Souverain-Pontife accorda à Charles la dispense nécessaire pour pouvoir administrer lui-même.

Il obtint vers la même époque les abbayes de Saint- Victor de Paris, de Gorze, de Beaupré et de Saint*Mihiel, et, en 1589,

Sixte V le créa cardinal-diacre et chargea le camérier-secrei Decio Cavenago de lai porter la barrette. Charles la reçnt dans la collégiale Saint-Geoi ges et se rendit à Rome, en 1591, pour *a remise du chapeau. Grégoire XIV lui assigna le titre de Sainte- Agathe, et le déclara légat apostolique dans les évèchés de Metz, Toul et Verdun. Enfin, celui de Strasbourg étant devenu vacant, en 1592, par la mort du titulaire, Jean comte de Manderscheidt, les chanoines élurent le cardinal de Lorraine, qui fut confirmé dans cette nouvelle dignité par Clément VIII. Charles, pour ne pas partager ses soins entre difierents diocèses, avait précédemment refusé le siège épiscopal de Verdun; mais il se crut obligé d'accepter celui de Strasbourg, afin de le conserver à l'église catholique. En effet, huit gentilshommes luthériens, qui avaient envahi une partie des biens du chapitre et se faisaient appeler chanoines de Strasbourg, avaient eu l'idée de simuler une élection et de choisir pour évêque Jean-Georges, fils de l'électeur de Brandebourg. Appuyé par les Strasbourgeois, par les princes protestants d'Allemagne, et même, il faut le dire, par Henri IV (1), l'intrus se mit en possession de quelques-uns des domaines épiscopaux et chercha à s'emparer du reste. Le cardinal, grâce à la puissance de son père, repoussa les Luthériens, qui avaient enlevé plusieurs châteaux de son temporel, et l'Empereur ayant offert sa médiation, on convint d'une trêve, qui se prolongea jusqu'en 1603. Lorsque Henri IV visita Metz, au mois de mars de cette année, les deux partis le prirent pour arbitre, et il proposa un arrangement qui ne fut pas approuvé par le pape. Ce fut seulement en 1604 que le duc de Wurtemberg, Frédéric, parvint à leur faire accepter une transaction, qui ne doit pas différer beaucoup de celle que le roi avait présentée. Aux termes de cette transaction, le cardinal était reconnu comme évêque de

(1) V. De Thon, lib. CXXIX.

Strasbourg, mais Georges de Brandebourg et les chanoines luthériens conservaient la plupart des domaines qu*ils avaient usurpés.

On voit par ce qui précède que le cardinal possédait d'immenses revenus. Il en fit le plus noble usage et les consacra presque exclusivement aux besoins de Téglise. Nous retracerons plus loin ses efforts pour hâter la réforme des ordres religieux dans les diocèses composant sa légation, et nous parlerons des succès qu'il obtint ; malheureusement une maladie très-douloureuse, et dont l'origine était déjà ancienne, l'empêcha souvent, pendant les deinières années de sa vie, de s'occuper comme il l'aurait voulu, du gouvernement spirituel des pays soumis à son autorité. Quand il visita Rome en 1591, il ne pouvait marcher qu'avec peine et ne supportait pas le mouvement du cheval, ni celui de la voiture, ce qui l'obligeait à se faire porter dans une litière ; en 1595, le mal devint plus grave, et l'on consulta, mais en vain, les plus célèbres médecins de France, d'A>lemagne, de Flandre et d'Italie. Comme le cardinal ressentait dans tous les membres des douleurs intolérables, que Ton doit, sans doute, attribuer à la goutte ou à un rhumatisme articulaire, on crut que ses ennemis lui avaient donné un maléfice, et le sieur de l'Orme, premier-médecin de Louise de Yaudémont, veuve du roi Henri III, soumit le malade à un traitement qui parut d'abord réussir (1). L'amélioration n'ayant pas été durable, le cardinal fit venir d'Italie quelques religieux ambrosiens, qui passaient pour fort habiles à exorciser, et les introduisit dans

(1) y. Lettres envoyées à Monsitur de Larivière, Conseiller et premier médecin du Roy sur la déliurance d'un sortilège meslé parmiy plusieurs et griefues maladies, des membres corporeli seulement, et par ce moyen covuert et caché plusieurs années en la personne du Sérénissime et Illustrissime Cardinal de Lorraine, Léaat du Saint Siège, par le sievr De Lorme, conseiller et premier Médecin de la feue Royne Louyze Douairière de France, A pré~ sent Conseiller et Médecin de Son Altesse et dudict sievr cardinal ton Fils;^SLRcy, Biaise André (1604), in 4».

le prieuré de Saini-NicoIas-de-Port, dont les biens Tenaient d'être nnis à la primatiale de Nancy. Charles épronva qnelqne soulagement, mais demeura presque entièrement perclus jusqu'à sa moii, arrivée le 2k novembre 1607. On l'inhuma dans l'église primatiale, et le P. Léonard Périn, de la compagnie de Jésus, prononça l'oraison funèbre, qui fut imprimée Tannée suivante (1), Les historiens ajoutent que Charles III fut inconsolable de la perte d'un (ils, qu'il paraît avoir aimé avec prédilection, et dans les talents et les lumières duquel il avait une confiance absolue. Il le chargeait des fonctions de lieutenant-général (2), lorsqu'il était forcé de s'absenter lui-même, et il allait fréquemment le trouver dans son appartement pour le consulter sur les affaires les plus importantes.

Henri, Charles et François ne furent pas les seuls enfants du duc de Lorraine, Claude de France, son épouse, lui donna encore six filles : Christine, Antoinette, Anne, Catherine, Elisabeth et Claude. Ces deux dernières étaient jumelles, et, quelques jours après leur naissance (9 octobre 157il), la duchesse fut attaquée d'une maladie de langueur, qui la conduisit au tombeau, le 21 février 1575, dans sa trente-deuxième année. Les princesses Anne et Claude vécurent peu de temps. Christine, née le 6 août 1565, fut mariée à Ferdinand I" grand-duc de Toscane, et mourut en 1636 (3). Antoinette (k) épousa Jean-Guillaume duc de Juliers et de Clèves (5). On savait bien que ce prince avait eu

(1) V. Meurisse, Hist. des évesques de Vèglise de Metz, p. 642-

(2) V. Recueil de François de Neufchâteau, p. 37 ; Mémoires de l* Académie de Stanislas pour 1849, p. 24 ; Archives de la famille de Widranges, pièce datée du 25 novembre 1591.

(3) Christine avait été élevée à la cour de France par Catherine de Médicis, son aïeule. Elle eut un assez grand nombre d*enfant8.

(4) Elle était née le 23 août 1567.

(5) Le contrat de mariage fut signé le 11 juin 1598; les fiançailles eurent lieu, à Nancy, le 9 octobre suivant, et la princesse quitta la Lorraine le 22 avril 1599. V. le cartulaire de la bibl. publ., p. 1041 et suiv.; Mém^ de B. Guillermé.

l'esprit dérangé, mais on fit croire à Charles que Taccès de folie n'avait pas eu de snites.Antoinette ne tarda pas à être cruellement détrompée. Lorsqu'elle arriva à la cour de Glèves, Guillaume donnait la chasse aux mouches qui volaient dans son appartement ; il refusa de quitter cette intéressante occupation et se contenta de dire à sa femme : « Bonjour, bonjour, duchesse de c Lorraine ». Sa folie n'était pas même paisible, et bien souvent la princesse fut obligée, pendant la nuit, d'appeler ses gardes pour la tirer des mains de Guillaume, qui voulait l'étrangler. Ce malheureux mourut en 1609, et sa veuve, abandonnant pour toujours un pays où elle était allée chercher une aussi déplorable existence, revint en Lorraine, décéda le 18 août 1610, à l'âge de quarante-trois ans, et reçut la sépulture dans l'église des Cordeliers de Nancy. Elisabeth fut mariée, en 159^, à Maximilien fils de Guillaume II duc de Bavière, dont elle n'eut pas d'enfants. Elle vécut jusqu'en 1635 (1). Enfin, Catherine, née en 1573, prit le parti de servir Dieu dans la retraite et la prière. Comme elle était douée de tous les avantages de l'esprit et du corps, elle aurait pu, comme ses sœurs Elisabeth et Christine, faire un brillant mariage, et les historiens lorrains assurent même (nous ignorons s'ils disent vrai) qu'elle fut recherchée par l'archiduc qui régna plus tard si glorieusement sous le nom de Ferdinand II. Ce fut seulement après la mort de Charles III qu'elle résolut de se donner à Dieu, et, choisissant dans ce but un des ordres les plus sévères, elle voulut fonder à Nancy un couvent de Capucines, avec l'intention de s'y retirer. La princesse Antoinette, étant revenue de Clèves, pria Catherine d'ajourner l'exécution de son projet et de ne pas la quitter. Cette dernière y consentit, mais à condition qu'on lui permettrait d'habiter une petite maison voisine du couvent des Capucins, et d'où elle pouvait se

(1) On trouve une copie du contrat de mariage dans le cartulaire de la bibl. publ., p. 924 et suiv.

rendre faeilement dans lear église pour j assister aux offiees. Ce fot alors qoe son frère Henri, dereno dnc de Lorraine, demanda et obtint pour elle, à son insn, la coadjntorerie de Remiremont. L*abbesse Elisabeth de Salm ayant résigné ses fonctions en 1611, Catherine, qni Tenait de perdre sa sœnr Antoinette, alla se fixer à Remiremont et prit aussitôt les mesures nécessaires poar réformer le chapitre. Nons aYons parlé dans les Tolomes précédents de Torganisation singulière du chapitre, ainsi que des usages profanes qui s*y étaient introduits (1), et nons devons ajouter que depuis le moyen-âge les abus s'étaient accrus continuellement. On avait vu disparaître, Ton après Tautre, les derniers vestiges de la règle de saint Benoit, et la vie des chanoinesses était presque entièrement mondaine. L'abbesse seule avait encore quelque ressemblance avec une religieuse ; mais les droits exhorbitants qu'elle revendiquait en faisaient plutôt une souveraine que la supérieure d'un collège de chanoinesses. Elle refusait de reconnaître la juridiction de l'évéque de Tonl, prétendait relever immédiatement du Saint-Siège, faisait porter devant elle, pendant les processions, la crosse et le pallium (pièce de soie violette destinée à couvrir le grand-autel), et obligeait le diacre et le sous-diacre à quitter le célébrant pour venir la chercher dans sa stalle et la conduire à l'offrande (2). En même temps, on avait laissé s'établir des cérémonies bizarres et contraires à la cérémonie du culte catholique. Telle était particulièrement la coutume de promener dans l'église, le dimanche des Rameaux, un âne qui portait un mannequin représentant Notrc-Seigneur Jésus-Christ.

La nouvelle abbesse, sans se laisser intimider par la résistance d'une partie de son chapitre, opéra sur-le-champ les réformes pressantes, imposa des pénitences plus ou moins sévères à quelques chanoinesses et supprima la ridicule cérémonie qui vient

(1) V. t. II, p. 391 et 392, t. m, p. 206 et 207.

(2) y. Calmet, Notice, t. II, col. 959-961.

d'être mentionnée. En même temps, elle s'adressa au pape Paul V, et, convaincue de l'impossibilité de relever à Bemiremont la règle de Saint-Benoit, elle obtint du Souverain-Pontife la suppression de l'office bénédictin et son remplacement par la liturgie romaine. Sur la demande de Catherine, la pape chargea l'archevêque de Corinthe, suffragant de Besançon ; l'évêque de Tripoli, suffragrant de Strasbourg, et l'évêque de Toul de se rendre à Bemiremont, de procéder aux enquêtes nécessaires et de lui adresser un rapport sur l'état du chapitre. Les trois commissaires remirent au Souverain-Pontife, en novembre 1613, un cahier contenant le résultat de leurs investigations et prouvant (ce que l'on savait, du reste, fort bien) que la règle de saint Benoit avait, dans l'origine, été suivie à Bemiremont. Les chanoinesses, qui ne voulaient pas se soumettre, alléguèrent que les commissaires n'avaient pas procédé à l'enquête avec impartialité ; et le pape, désirant agir dans cette affaire avec toute la douceur possible, consentit à ne donner aucune suite à leur rapport, et confia au prélat qui remplist^ait les fonctions de nonce apostolique à Lucerne le soin de visiter le chapitre et de prendre les mesures qu'il jugerait indispensables. Le nonce séjourna plusieurs mois à Bemiremont, fit une nouvelle enquête et publia enfin un règlement composé de cinquante quatre articles. Le règlement disposait que les chanoinesses prononceraient les vœux de chasteté et d'obéissance ; que la nomination aux cinq dignités du chapitre appartiendrait à l'abbesse, et que celle-ci, pour rappeler que la règle bénédictine avait été observée autrefois à Bemiremont, en ferait profession dans la forme déterminée par le Souverain-Pontife. Les articles fuirent lus, en présence du chapitre, le 10 juillet 161/i (1) ; mais, lorsqu'on entreprit de les mettre à exécution, on rencontra une résistance à laquelle on ne

(1) Un extrait de ce règlement se trouve dans le Recueil dPan^ ciennes ordonnances publié par François de Nenfchâteau. p. 130 et 181.

s'était pas attendu. Le commissaire apostolique vonlat, de coocert avec Fabbesse, faire placer des portes au bâtiment que Ton appelait le cloître ; ces portes furent amenées, et on allait les attacher à leurs gonds, lorsqu'une populace furieuse, excitée par quelques-unes des chanoinesses, se précipita sur les ouvriers, les dispersa et mit les portes en pièces. Les autres articles ne furent pas mieux observés que celui dont nous parlons ; les dames se pourvurent auprès du pape, soutenant que le nonce n'avait pas montré plus d'impartialité et de prudence que les premiers commissaires ; puis, voyant que de pareilles réclamations n'obtenaient pas beaucoup de faveur, le chapitre supplia le duc Henri lui-même de modérer la fougue de sa sœur et de ne pas lui permettre de porter les trouble dans l'église de Remiremont. Le ressentiment contre Catherine était poussé au point que deux chanoinesses conçurent la pensée de la faire périr. Comme elles n'osaient ou ne pouvaient recourir à un moyen violent, elles résolurent d'employer l'envoûtement, pratiqueusitée quelques-fois au moyen âge, et qui consiste à modeler une figure en cire représentant la personne dont on veut se débarrasser, et à percer la statuette, à l'endroit du cœur, avec une longue aiguille ou un poignard. Certaines personnes regardaient le procédé comme infaillible, et une des deux chanoinesses essaya d'engager un individu qui passait pour être un peu magicien à tenter Taventure. Il donna avis de la proposition à l'abbesse elle-même, et la coupable s'enfuit et ne reparut jamais ; néanmoins, le mauvais succès ne découragea pas la complice de cette malheureuse ; mais elle fut également trahie par un nommé La Mothe, auquelle elle s'était adressée parce qu'il était c habitué à de semblables homicides » ; et Catherioe, poussa la charité jusqu'à l'héroïsme, pria le duc de renoncer à l'information que l'on avait entamée, et ne témoigna jamais aucune mauvaise volonté contre la chanoinesse (1).

(1) V. Eloge de madame Catherine de Lorraine^ abbesse de Remiremont, par Dom Alexandre Royer, ms.

La mansuétude de Tabbesse ne put désarmer les dames du chapitre, et, comme elles appartenaient presque toutes à l'Ancienne Chevalerie ou à la catégorie des Pairs-fieffés, elles trouvèrent moyen d'intéresser la noblesse à leur querelle. Aux Etats de 1619, l'Ordre nobiliaire fit au duc des représentations si vives et si menaçantes contre les entreprises de sa sœur, que ce prince, ami de la concorde et de la tranquillité, ne négligea rien, pour persuader à Catherine d'abandonner ses projets de réforme. La princesse, voyant qu'elle ne gagnait rien, ni par la force, ni par la douceur, n'insista pas davantage pour faire adopter le règlement de 1614, et, en conservant le titre d'abbesse, elle résolut de fonder à Remiremont un couvent de Bénédictines où elle pourrait se retirer et pratiquer, à son aise, la règle de saint Benoît. Les constructions, commencées en 1624, avaient déjà atteint une certaine hauteur, lorsque des individus, soldés par plusieurs chanoinesses, profitèrent des ténèbres de la nuit pour renverser les murailles du nouveau monastère. Catherine se plaignit à Henri, qui lui conseilla de quitter Remiremont et de bâtir à Nancy le monastère qu'elle désirait habiter. La princesse écouta l'avis de son frère, acheta dans la ville neuve un vaste terrain situé entre les rues Saint-Nicolas et Saint- Dizier et y fonda un monastère, qu'elle appela l'abbaye de Notre- Dame-de-Consolation, et où l'on devait observer la règle bénédictine dans toute sa rigueur (1).

Nous aurons encore occasion de parler de Catherine, lorsque nous arriverons au règne de Charles IV; mais il est maintenant nécessaire de remonter aux dernières années du XVI® siècle, pour retracer les tentatives que l'on fit en Lorraine afin de réformer les ordres monastiques, tentatives auxquelles se

(1) V. Calmet, Hist., !'« édition, t. III, col. 153-162: Bibl. lorr,, col. 249-252; Lionnois, Hist, de Nancy ^ t. III, p. 151-153.

rattachent les luttes de la princesse contre le chapitre de Remiremont. La vie du cloître, si relâchée au commencement de ce siècle, achevait de perdre le peu de régularité qu'elle avait conservé jusque-là, et le chanoine anonyme déjà cité, qui vivait dans les premières années du XVII" siècle et qui avait vu l'ancien état de choses, en trace un affligeant tableau : < Les « religieux, dit-il, faisoient peu ou point de profession, sinon « extérieurement, portant un scapulaire et la tonsure de reli- « gieux seulement ; au reste, estoient semblables aux séculiers, « mangeant chair es jours permis de l'Église ; récitoient encore « en plusieurs lieux les heures à l'usage de saint Benoist; « aultres avoient pris l'usage de Rome ; tellement que les « couvents estoient plustost pour recevoir les enfans (comme il « sembloit) à la décharge des maisons, que pour estre reli-

<r gieux » (1). Lorsque le cardinal de Lorraine voulut

travailler sérieusement à la réforme des Bénédictins dans les évèchés de Metz, Toul et Verdun, qui composaient, comme on l'a dit, le territoire de sa légation, il éprouva un embarras sérieux : ce fut l'impossibilité de rencontrer en Lorraine un seul moine qui eût pratiqué ou vu pratiquer la règle de saint Benoit. Il apprit enfin que les abbayes de Trêves, et particulièrement celle de Saint-Maximin, ne méritaient pas les reproches que Ton adressait à celles de notre pays, et il pria l'abbé de ce dernier monastère de lui envoyer deux de ses religieux. On les mit dans le prieuré Notre-Dame de Nancy, où l'on avait transféré le titre abbatial de Saint-Martin de Metz, et le cardinal destina cette Maison à devenir la pépinière des nouveaux Bénédictins ; mais cet essai ne fut pas heureux ; il ne se présenta pas de novices, et l'un des deux religieux ayant été choisi pour abbé de Saint-

(1) V. le Mémoire du chanoine anonyme, dans Calmet, Notice, t* II, col. 68.

Avold, l'entreprise échoua complètement. Le cardinal résolut alors de réformer l'abbaye de Saint-Mihiel, qui lui paraissait admirablement placée pour devenir le chef-lieu de la congrégation, et il chargea quelques-uns de ses conseillers de se rendre à Saint-Mihiel pour y donner communication de son projet. Malheureusement, le secret fut mal gardé, et, lorsque les envoyés arrivèrent, ils trouvèrent la communauté sous les armes et furent charitablement avertis que, s'ils faisaient un pas déplus, ils allaient recevoir une décharge. En présence d'une déclaration ausssi peu rassurante, le légat tourna ses regards d'un autre côté et désigna pour séminaire de la réforme future l'abbaye de Saint-Vanne, qui était dans une ville épiscopale, que l'on pouvait par conséquent surveiller avec facilité, et dont les habitants n'avaient pas donné de scandales. Le prince Erric, évéque de Verdun, abbé commendataire de Saint-Vanne, entra dans les vues du cardinal et réunit, dans son palais, une assemblée composée d'ecclésiastiques et de religieux estimables, afin de chercher les moyens de rendre à l'ordre de saint Benoît, son ancienne splendeur. Ils furent tous d'avis que l'on ne devait pas songer à prescrire la pratique d'une règle que personne ne connaissait plus, et qu'il fallait se borner à demander aux moines de Saint- Vanne l'observance des vœux « et une vie honneste ».

Ces différentes tentatives du légat n'étaient pas les premières qu'il eût faites pour réformer les ordres de saint Benoît et de saint Augustin. Pendant son séjour à Rome, en 1591, il avait reçu du pape Grégoire XIV l'invitation de s'occuper de cette affaire avec sollicitude et sans retard; mais divers obstacles ne lui avaient pas permis de mettre immédiatement la main à l'œuvre. Ce fut seulement en 1595 qu'il put y songer d'une manière sérieuse, et il convoqua, à cet effet, un chapitre des abbés et des prieurs bénédictins dont les maisons étaient comprises dans les diocèses de Metz, Toul et Verdun. Il ne vint pas à cette réunion plus de quatre abbés et de quatre prieurs ;

néanmoins, comme ils étaient animés de bonnes intentions, ils résolurent, après avoir entendu le commissaire du légat, de former une congrégation particulière, selon le vœu du concile de Trente. Ils choisijent sur-le-champ pour président et visiteur Dom Jacques de Tavagny, abbé de Saint-Epvre , et ils dressèrent tiente-six statuts ayant pour but de rétablir la régularité dans leurs monastères. Malheureusement cette velléité de réforme n'eut pas de suites; Dom Jacques de Tavagny mourut Tannée suivante, et les Bénédictins ne purent s'entendre pour l'élection de son successeur. Peu à peu les statuts de 1595 tombèrent en désuétude, et les abbés qui n'avaient pas assisté à l'assemblée convoquée par le légat, notamment les abbés de Saint-Arnould, Saint-Clément, Saint-Vincent et Saint-Syraphorien de Metz refusèrent d'introduire dans leurs maisons la demiréforme décrétée par leurs confrères.

Les efforts du cardinal de Lorraine pour améliorer la discipline des Chanoines réguliers de Snint-Augustin n'eurent pas un meilleur succès. Les abbés et les prieurs, réunis à Nancy, dans le couvent des Cordeliers, au mois de juillet 1595, consentirent à former une congrégation, choisirent pour président et visiteur triennal Jean Marins, abbé de Saint-Pierremont, et ]-édigèrent un règlement, dont l'application aurait suffi pour faire disparaître les abus les plus criants; mais il en fut de ce règlement comme de celui dG:> Bénédictins ; on ne l'observa pas ou on l'observa mal, et les résultats de l'assemblée de 1595 furent tout à fait insignifiants (1).

Le moment approchait cependant où les anciens ordres religieux allaient acccepter une réforme véritable, et la gloire de l'accomplir, refusée à un prince de l'Église, au fils du plus grand souverain qui ait régné sur nos pères, était réservée à tic

(1) V. Calmet, Hist.» t. III, col. 127-133. Nous suivons cet écrivain, qui a travaillé sur d^excelients mémoires.

simples religieux, à des moines bien obscurs. Le premier est le Bénédictin Didier de la Cour. Lorsque le prince Erric voulut, de concert avec le cardinal, rétablir à Saint-Vanne l'empire de la règle, il engagea les religieux à élire prieur claustral Dom de la Cour, qui était profès de ce monastère. Ils s'empressèrent d'accéder à la proposition, dans l'espérance que Didier la repousserait, et il ne manqua pas effectivement de refuser une dignité dont il se croyait indigne; mais deux jésuites, dans les lumières desquelles il avait confiance, lui firent un crime de déserter le poste auquel Dieu l'appelait, et il donna, malgré lui, son assentiment.

Cet humble religieux était né, en 1550, à Monzéville, près de Verdun; il appartenait à une famille noble; toutefois, son éducation fut extrêmement négligée, et il avait déjà dix-sept ans lorsqu'on l'envoya à Verdun pour y faire quelques études. Il fréquentait volontiers l'église abbatiale de Saint-Vanne, et l'idée lui vint d'y faire profession de la vie monastique ; on l'admit en qualité de novice ; néanmoins, comme il ne savait pas le latin, on n'eut aucune considération pour lui et on le lui témoigna en mille circonstances. Deux anciens religieux eurent pitié de ce vertueux jeune homme, lui enseignèrent les éléments de la langue latine et obtinrent qu'il irait demeurer à Pont-à-Mousson pour y suivre les cours de l'Université. Il fit des progrès rapides, reçut l'ordre de la prêtrise et se livra à la prédication avec un grand succès. De retour à l'abbaye de Saint- Vanne, on lui confia la charge de maître des novices, et il se mit en devoir de former une génération de moines plus réguliers que les anciens. Leurs exemples et leurs discours ayant paralysé ses efforts, il saisit avidement une occasion qui se présenta de quitter le monastère et se rendit à Rome, en 1587, pour travailler secrètement à la révocation du décret qui avait uni la mense abbatiale de Saint- Vanne à la crosse épiscopale de Verdun. L'évêque de cette ville, instruit enfin des démarches du P. de la Cour, le fit rappeler, et

ce dernier, ne voulant pas rester dans une Maison aussi mal réglée, demanda Tautorisation de se retirer dans Termitage de Saint- Christophe, près de Rarécourt, et y séjourna pendant huit mois, partageant son temps entre la prière, la lecture et le travail des mains ; se nourrissant de pain noir et couchant sur la voûte de la chapelle, car il n'y avait pas même de cellule pour l'ermite. Quelques Jésuites, étant allés lui faire visite, le prièrent de sortir de ce lieu, où il n'était pas en sûreté à cause de la guerre, et ils l'exhortèrent, s'il ne pouvait en conscience demeurer avec ses confrères, à passer dans un ordre renommé pour sa sévérité. Didier prit ce parti et entra dans le couvent des Minimes de Verdun, où il fut reçut avec empressement. Il parut d'abord satisfait de sa nouvelle position, mais il se reprochait d'avoir ?i facilement désespéré d'établir la réforme dans l'abbaye de Saint- Vanne, et, ne réussissant pas à vaincre ses scrupules, il retourna dans ce monastère vers la fin de 1590.

Peu d'années après, il fut, comme nous l'avons dit, élevé aux fonctions de prieur claustral, et on se mit à travailler au rétablissement de la discipline. Les ecclésiastiques les plus recommandables, consultés par le prince Erric, furent d'avis, comme la première fois, de ne pas exiger que l'on observât la règle à la rigueur. Le prieur ne partagea pas leur sentiment et insista pour que l'on écartât toute mitigation. Il ne fut pas écouté ; on résolut de ne pas pousser les choses à l'extrême, et on fut bien désappointé quand on vit les religieux refuser de se soumettre et d'accepter les demi-réformes que l'on essayait d'introduire parmi eux. Les Jésuites firent de vains efforts pour les engager à céder, et^ après bien des négociations, on adopta le plan de Dom de la Cour, qui consistait à laisser les anciens Bénédictins tels qu'ils étaient et à n'imposer la pratique de la règle qu'aux novices. Les Jésuites, qui avaient promis d'en envoyer vingir quatre en fournirent quatre seulement, et ce fut avec cette poignée de jeunes gens que le prieur entreprit un aussi grand

ouvrage. Les vieux religieux, les magistrats et les bourgeois ne négligèrent rien pour entraver un pareil projet; mais, malgré tous leurs efforts, les novices persévérèrent, et, le 20 janvier 1600, révèque reçut leur profession, celle du prieur et celle de Dom Biaise Valtier, prieur de Tabbaye de Saint-Airy, qui avait abandonné son monastère pour s'associer à une œuvre qu'il regardait comme inspirée par Dieu même. De nombreux postulants vinrent promptement se ranger sous la direction de Dom Didier, et la réforme fut consommée dans l'abbaye de Saint- Vanne.

Un si heureux succès inspira au prince Erric l'idée d'établir le même régime dans l'abbaye de Moyen-Moutier, dont il était aussi abbé commendataire. Ayant reçu de Rome les pouvoirs nécessaires, il installa à Moyen-Moutier Dom Claude François, profès de Saint-Vanne, et trois autres religieux, qui partagèrent la mense conventuelle avec les habitants de ce monastère. Bientôt après, les deux petites communautés formèrent une congrégation et adoptèrent la liturgie des Bénédictins du Mont- Cassin, dont elles avaient pris les règlements pour modèle.Elles députèrent à Rome Dom Pierre Rozet, pour demander que le Souverain-Pontife créât une congrégation comprenant non seulement les abbayes de Saint- Vanne et de Moyen-Moutier, mais encore toutes les abbayes lorraines décidées à embrasser la réforme, et qu'il leur permît d'appliquer les statuts en usage au Mont-Cassin, à Texception cependant de celui qui ne permettait d'élever aux degrés de supériorité que les profès ayant déjà passé sept ans dans la congrégation ; attendu qu'il serait impossible d'y trouver les sujets convenables. Le pape Clément VIII s'empressa d'accorder, le 7 avril 1604, la faveur que l'on sollicitait, en érigeant la nouvelle congrégation sous le titre de Saint-Vanne et de Saint-Hidulphe (1); et on assembla un chapitre-

(1) Ou Hidulf.

général, dans lequel on élat pour président Dom Didier de la Cour, et pour visiteur Dom Pierre Rozet.

L*année suivante, le cardinal de Lorraine reçut on bref da pape Paul V, qui lui prescrivait de visiter les monastères situés dans le territoire de sa légation, et Fannonce de cette visite causa une grande émotion dans les abbayes bénédictines. Les unes, telles que Senones et Saint-Airy, résolurent de demander leur union à la congrégation de Saint-Vanne; d^autres abbayes, et particulièrement celle de Saint-Epvre, amusèrent le cardinal par de belles promesses ; les religieux de Saint-Vincent de Metz annoncèrent qu'ils allaient postuler leur sécularisation, afin d'avoir la conscience en repos ; d'autres enfin, imitant l'exemple de leurs confrères de Saint-Mihiel, se préparèrent à lutter et ne dissimulèrent pas leur projet de se retirer en France et de se placer sous la protection du roi.

Le cardinal, fortement secondé par les réformés, parvint à triompher, au moins en partie, de ces obstacles. Afin de ne pat laisser augmenter le nombre des récalcitrants, il interdit de recevoir des novices dans les maisons qui n'avaient pas adopté la réforme, et d'admettre à la profession ceux que ces maisons renfermaient déjà. Ensuite, il tourna ses efforts contre l'abbaye de Saint-Mihiel, qu'il regardait, avec raison, comme la 'plus relâchée et la plus séditieuse ; il ne rencontra pas toutefois la résistance qu'il redoutait ; car les moines, perdant courage au moment décisif, déclarèrent qu'ils consentaient à ce que les religieux réformes entrassent dans le monastère, pourvu qu'on laissât aux anciens de quoi vivre convenablement. On accorda aux derniers ce qu'ils demandaient ; la mense conventuelle fat ^ partagée, et les premiers occupèrent l'abbaye, le 10 février

1606. Les choses se passèrent à peu près de la même manière à Longeville, à Saint-Avold et dans différentes abbayes , qui adoptèrent la réforme les années suivantes. Ce fut à cette époque que le cardinal de Lorraine essaya de fonder à Nancy

un monastère de Tordre de saint Benoit, pour remplacer le prieuré Notre-Dame, dont il avait donné les biens à la Primatiale ; la création en fut autorisée par le pape Paul V, au mois de janvier 1007; mais divers événements empêchèrent cette Maison de prendre le développement qu'elle devait recevoir, et elle ne fut complètement et définitivement organisée que sous le règne de Léopold.

Nous ne voulons pas abandonner ce qui regarde les origines de la congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hidulphe sans rappeler qu'elle donna naissance à la célèbre congrégation française de Saint-Maur, à celle de Cluny, etc. Dom Didier de la Cour alla lui-même à Paris, en 1612, avec quelques-uns de ses moines les plus fervents, pour jeter les fondements de l'établissement nouveau ; il apprit à connaître dans cette ville Dom Laurent Bénard, prieur du collège de Cluny, qui voulut devenir un de ses disciples ; et, au mois de mai 1618, le chapitre-général dt Saint-Vanne, assemblé dans l'abbaye deSaint-Mansny,décida que les monastères français formeraient une congrégation séparée, et chargea Dom Bénard d'exécuter l'entreprise, qu'il conduisit à bonne fin, avec le secours de plusieurs membres de la congrégation de Saint-Vanne aussi distingués par leurs lumières que par leurs vertus (1).

L'exemple donné par les Bénédictins produisit les fruits les plus abondants. Les religieuses du même ordre, qui, nous devons le dire, ne s'étaient pas autant écartées de la régularité, se montrèrent jalouses des religieux réformés ; elles s'efforcèrent de marcher sur leurs traces, même de les dépasser et bientôt les Bénédictines de Vergaville et de Juvigny pratiquèrent avec joie ce que leur règle avait déplus austère et déplus humiliant (2).

(1) y. Calmet, ibid., col. 133-148.

(2) Y. idem, ibid., col. 163 et 164.

Pendant que Ton travaillait à la régénération des Bénédictins, le P. Servais Lairuels entreprenait celle des Prémontrés. Ces chanoines n'avaient pas, selon la remarque de Dom Calmet, moins besoin des remèdes que Ton appliquait aux ordres religieux. Leurs monastères étaient, pour la plupart, construits dans des solitudes, et l'isolement n'avait pas peu contribué à y introduire tous les désordres que Ton signalait ailleurs, et qui avaient pour source principale l'oisiveté et l'ignorance. Le P. Lairuels n'était pas né lorrain, mais il était moine de Saint- Paul de Verdun, et notre pays fut le principal théâtre de son zèle. Il avait fait profession en 1580, avait étudié à Verdun, à Pont-à-Mousson et à Paris, et avait reçu du général des Prémontrés la mission de visiter quelques-uns des monastères de Tordre. Il vint un jour, avec cette intention, à Sainte-Marie-aux- Bois^ près de Pont-à-Mousson ; et le P. Daniel Picart, qui en était abbé, charmé des manières et des discours du visiteur, l'engagea à se fixer dans ce lieu et le choisit pour son coadjoteur (1599). Devenu abbé en 1600, le P. Lairuels s'occupa delà réforme de son monastère, rédigea des statuts qu'il fit observer rigoureusement, et les présenta au général qui les revêtit de son approbation. Ce fut alors que le réformateur, abandonnant les vieux bâtiments de Sainte- Marie-aux-Bois, qui sont, comme leur nom l'indique, situés au milieu des forêts, transféra son abbaye dans la ville de Pont-à-Mousson, afin qu'il fût loisible aux novices et même aux religieux de suivre les cours de l'Université. Les abbés de Justemont et de Salivai imitèrent celui de Sainte-Marie, et leur exemple allait lui-même rencontrer des imitateurs, lorsque plusieurs Prémontrés, qui ne voulaient pas se soumettre; prétendirent, pour cacher leur lâcheté, que les statuts rédigés par le P. Lairuels contenaient différentes prescriptions contraires à la règle. Le P. Gousset, général de l'ordre, prit inutilement le parti des réformés ; la lutte fut longue et périlleuse, et ce fut seulement en 1629 que ceux-ci obtinrent

nne sentence da pape Urbain VIII, qui les mantenait dans la jouissance des nombreuses Maisons où la discipline avait été rétablie (1).

Nous retracerons dans le chapitre suivant d'autres efforts, non moins heureux, qui furent faits par le B. Pierre Fourier pour amender les Chanoines -réguliers de Lorraine; mais nous ne pouvons nous dispenser d'ajouter que les dernières années du XVI* siècle et les premières du XVII* virent naître, dans notre pays, une foule de couvents appartenant à divers ordres. Jean de Lénoncourt^ grand-maître de l'hôtel et bailli de Saint-Mihiel, fonda, en 1588, dans le village de Serres une maison de Minimes, la première que cet ordre eut possédée en Lorraine (2). L'évêque Pseaume les avait introduits à Verdun dès l'année 1575, et ils bâtirent un vaste monastère à Nancy, aussitôt après la création de la ville neuve. Les Capucins, qui avaient construit un couvent dans la même ville et à la même époque, se fixèrent peu de temps après à Remiremont, et dans d'autres lieux plus ou moins importants (3).

Les évêques de Metz, de Toul et de Verdun n'avaient pas attendu la fin du XVP siècle pour rétablir la régularité dans le clergé séculier, et c'est en donnant eux-mêmes l'exemple de toutes les vertus ecclésiastiques, qu'ils étaient parvenus à inspirer aux curés l'amour de leur état et le zèle pour la Maison du Seigneur. L'église de Toul eut le bonheur d'être gouvernée, pendant plus d'un demi-siècle, par des prélats d'un grand mérite. Il faut d'abord nommer Pierre du Châtelet, qui siégea de 1565 à 1580. Il eut pour successeur Charles de Lorraine, cardinal de Vaudémont, fils du prince Nicolas qui avait, comme on l'a vu, admi-

(1) Y. Calmct, ibid., p. 148-152.

(2) y. idem. Notice, t. II, col. 488.

(S) y. Benoît Picart , Sinopsis historica , cronologica et topographica arti4S et progressifs ordinis seraphici apud Lotaringos^ passim.

nistré les deux duchés pendant la minorité de Charles III. Il fit ses études à Pont-à-Mousson et montra tant de vertu, des sa jeunesse, que le pape Grégoire XIII lui envoya le chapeau de cardinal, avant même qu'il fût parvenu à sa dix-neuvième année. En 1580, il devint évêque de Tonl, et le Souverain- Pontife l'autorisa à se faire sacrer, quoiqu'il eût seulement vingt-un ans. Le cardinal tâcha d'imiter dans toute sa conduite l'illustre archevêque de Milan, Charles Borromée, avec lequel il était en relation ; « il visita, dit l'historien de Toul, ses paroisses « avec une diligence et une exactitude qui étoient d'un évêque « consommé ; il bannit tout le faste de sa maison ; rien n'y « paroissoit plus modeste, et il y vivoit d'une façon plus retirée « que les religieux dans leur cloître ; il y entretenoit quatre « Jésuites, dont il se servoit dans le gouvernement de son dio- « cèse;iltint plusieurs synodes, dans lesquels il fit tous les « règlements nécessaires pour rétablir la discipline ecclésias- « tique parmi les ministres de l'autel ; et sa plus forte passion « étoit que la sainteté de leur vie répondit à celle de leor « ministère. Il seroit à souhaiter qu'on eût recueillit tout ce que « le zèle fit faire à ce cardinal pour l'éducation et l'instruction « de ses diocésains ; tout prêchoit dans ses actions, et ses peuples « trouvoient en lui un parfait miroir de la piété chrétienne. » En 1583, il engagea le chapitre de son église et la bourgeoisie de Toul à se rendre, avec lui, en pèlerinage dans l'église de Sîîint-Nicolas-de-Port, pour obtenir de Dieu, par l'intercession du saint évêque de Myre, la disparition des fléaux dont l'Europe était accablée. Le 16 août, la procession sortit de la cathédrale de Toul et alla se reposer à Chaligny, sous des tentes que le duc de Lorraine avait fait préparer, ainsi que différentes sortes de rafraîchissements. On se remit en route le lendemain matin, et on arriva de bonne heure à Saint-Nicolas. Les religieux ouvraient la marche; ils étaient suivis des chanoines portant des chapes magnifiques, et précédant le cardinal, qui était envi-

ronné d'une multitade d'ecclésiastiques séculiers; enfin, les bourgeois de Toul s'avançaient sur deux files, et les gardes de la ville étaient placés sur les flancs du cortège, pour prévenir la confusion. Le cardinal officia lui-même, adressa au clergé et au peuple un discours pathétique, et fit baiser à chacun la relique de saint Nicolas. Le même jour, la procession reprit le chemin de Toul, et cette fois l'évêque était escorté d'un grand nombre de gentilshommes lorrains, qui étaient accourus pour le voir et pour l'entendre. En 1584, il permuta son évêché contre celui de Verdun, devenu vacant par la mort de Nicolas Bousmard; mais le Souverain-Pontife, ne voulant pas instituer, à cause de s:i jeunesse, le candidat qu'on lui avait présenté pour le siège de Toul, confia Tadministration du diocèse au cardinal de Vaudémont; et on peut deviner ce que notre patrie aurait du à l.i sagesse et aux lumières de ce prince de l'Église, si une moit prématurée ne l'avait enlevé, le 27 octobre 1587, à l'âge de vingt-sept ans.

Les chanoines de Toul s' étant réunis, peu de temps après, pour élire un évêque, le duc de Lorraine les pria, d'une manière qui ressemblait à un ordre, de nommer Christophe de la Vallée, gouverneur du prince Erric. Le chapitre ne se rendit pas au désir de Charles III et ajourna l'élection. Le duc ayant alors donné aux chanoines l'assurance qu'il leur laisserait toute liberté, ils s'empressèrent de choisir Théodoric Thiriet, chantre de la cathédrale et officiai de l'évêché. Charles n'avait promis au chapitre de ne pas se mêler de cette affaire que dans l'espérance d'obtenir ce qu'il avait demandé; il ne vit pus plustôt ses prévisions trompées, qu'il s'adressa au pape et le supplia d'accorder l'évêché à Christophe de la Vallée, qui était un ecclésiastique fort recommandable. Sixte V s'empressa d*y consentir ; le prélat se mit en possession au mois de novembre 1589, et, malgré quelques discussions avec les chanoines, il administra le diocèse avec tant de prudence qu'il ne laissa dépérir aucun des

ouvrages de ses prédécesseurs (1). Il réussit même dans une entreprise où avait échoué le cardinal de Vaudémont. Ce dernier avait, en 1584, fait observer aux chanoines qu'il était urgent d'adopter la liturgie romaine ; mais ceux-ci avaient refusé de se prêter aux vues du cardinal et avaient allégué que les livres toulois ne rentraient pas, à raison de leur ancienneté, dans la classe de ceux qui avaient été proscrits par le concile de Trente. Christophe de la Vallée fut plus heureux et confia le soin de corriger le bréviaire de Toul aux Jésuites de Pontà-Mousson; le P. Fronton du Duc et un autre Père furent chargés de ce travail par le recteur, et le nouveau bréviaire fut imprimé à Pont-à-Mousson, en 1595, par Etienne Marchant (2).

Nous avons déjà nommé les prélats qui occupèrent le siège épiscopal de Verdun pendant le demi-siècle que nous venons de parcourir. Le plus illustre fut, sans contredit, Nicolas Pseaame, qui lutta avec tant de courage et de constance contre Thérésie calviniste et parvint à en préserver presque complètement son diocèse. Les talents de Pseaume furent admirés au concile de Trente, et il mourut comme un saint, le 10 août 1575, après avoir légué à sa cathédrale de riches tapisseries, de l'argenterie et sa bibliothèque, dans laquelle il s'était plu à recueillir une foule de livides i*ares. Nicolas Bousmard et Charles de Vaudémont marchèrent sur ses traces ; et Nicolas Boucher, qui devint évêque en 1587, était un prélat de mœurs sévères et d'une capacité peu commune. Après sa mort, arrivée en 1593, le pape Clément VIII lui donna pour successeur le prince Erric de Lorraine, frère consanguin du cardinal de Vaudémont, malgré l'opposition des

(1) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 650-684.

(2) V. Recherches histor. et bihliogr, sur les commencements de j l'imprimerie en Lorraine^ par M. Beaupré, p. 508 et 209.

chanoines, qui avaient élu le sieur de Rambervillers, l'un d'entre eux. Ils finirent par se soumettre, et Erric prit possession de l'évêché, qu'il ne conserva, du reste, pas très-longtemps. En 1596, il se rendit à Rome pour prier le Souverain-Pontife de lui peimettre de quitter son siège épiscopal et d'entrer dans la compagnie de Jésus. Clément VIII s'y opposa, fit observer que le jeune prélat pourrait faire beaucoup plus de bien en qualité d'évêque de Verdun que comme simple religieux, et le renvoya dans son diocèse. Il obéit et se livra tout entier à l'administration, sans négliger, comme on l'a dit, de travailler à la réforme des ordres monastiques. Il n'avait toutefois pas renoncé au projet de résigner son évêché, et ayant fait un nouveau voyage à Rome, en 1609, il obtint du pape PaulV l'autorisation de signer sa démission. Il remit, l'année suivante, tous ses bénéfices à son neveu Charles de Lorraine, fils du comte de Chaligny, se retira à Nancy, mourut en 1623, et fut inhumé dans le couvent des Capucins de Varangéville, qu'il avait fondé (1).

Les prélats qui, à l'exemple du prince Erric, donnèrent leurs soins à la réforme des Bénédictins, des Prémontrés et des Chanoines réguliers, et les saints religieux auxquels Dieu avait réservé la gloire de mener à bonne fin cette entreprise difficile, avaient été élevés, pour la plupart dans l'Université de Pont-à- Mousson, et ils trouvèrent de précieux auxiliaires parmi les professeurs de cette établissement, dont la prospérité augmenta sans cesse pendant les dernières années du XVP siècle et les premières du XVII*. A la rentrée de 1594, on y vit jusqu'à neuf cents étudiants, sans compter les élèves des facultés de droit et de médecine, et le poète Pantaléon Thévenin de Commercy s'exprimait, quelques années auparavant, de la manière

(1) Il voulut être enterré revêtu de l'habit de cet ordre. V. Rous^ sel, Hist. de Verdun^ p. 431-50)2*

suivante, dans une dédicace adressée à Charles III : < L'Uni ver- € site de Pont-à-Moasson est jà pour le bref temps de sa € fondation tant célèbre et florissant, qa'il n*y a académie en « Allemaigne, ny ceste ancienne et fameuse Université de « Cologne mesme, ny en France (excepté celle de Paris), qu'en € fréquence de bonnes leçons, t<int en humanité et philosophie « que théologie et loix, et affluée de disciples, tant du pays et € du lieu que d*Allemaigne et autres régions circonvoisines, € elle ne surmonte et désavance. De sorte que nous pouvons à « bon droit usurper ce de quoy se vantoyent les anciens latins, « In Latium spretis Academia migrât Athenis^ et dire J/o//- < sonium spretis Academia migrât Achivis, . . (1). >

En 1603, l'Université avait quinze cents élèves, non compris les étudiants en droit et en médecine, et la consommation da papier, tant pour les écritures que pour les thèses et les impressions, étaient devenue si considérable, que l'on établit une papeterie à peu de distance de Pont-à-Mousson, entre les villages de Blénod et de Jezainville (2). Quelques-uns des princes lorrains, notamment les cardinaux Charles de Vaudémont et Nicolas-François ne rougirent pas d'aller s'asseoir sur les bancs de l'Université, au milieu de jeunes gens appartenant aux familles les plus modestes, et le dernier soutint publiquement une thèse pour obtenir le grade de maitre ès-arts, qui correspond, comme on sait, à notre titre de docteur-ès-lettres ou de docteur-ès- sciences.

Comme, malgré les précautions prises par les fondateurs, la fréquentation des jeunes gens destinés aux professions civiles pouvait être dangereuse pour ceux qui désiraient entrer dans les ordres, Pierre du Châtelet, évêque de Toul et Charles de

(1) V. Sanets à messeigneurs princes, Contes et autres seigneurs et gentils-hommes de Lorraine avec l'anagrams de son Altesse; Nancy, veuve Jean Janson, 1581, ia-4«.

(2) V. Rogéville, Dict. des Ordonn., t. II, p. 563.

Lorraine, évèque de Metx, résolurent, pour se conformer aux prescriptions du concile de Trente, d'ouvrir à Pont-à-Mousson des séminaires, dans lesquels on admettrait les clercs de leurs diocèses qui suivaient les cours de l'Université. Le directeur du séminaire toulois devait être prêtre ou maitre-ès-arts ; il avait une pension de cent soixante francs, et l'évèque avait assigné une rente de huit cent quatre-vingt-dix francs pour l'entretien de huit écoliers (1). Quant à l'évèque de Metz, il acheta, en 1588, une helle maison qu'il fit approprier convenablement, et il fonda douze bourses pour autant d'étudiants de son diocèse (2). Quelques années plus tard, les Carmes firent l'acquisition d'une maison pour loger ceux de leurs religieux qui séjournaient à Pont-à-Mousson dans le but d'y compléter leurs études (3), et d'autres congrégations imitèrent cet exemple.

Un tel concours excita la jalousie des Universités françaises. Celle de Paris, qui depuis longtemps se faisait remarquer par son esprit envahissant et par la médiocrité de ses méthodes, trouva fort mauvais que l'on s'avisât d'aller s'instruire ailleurs que chez elle et présenta une requête au Parlement, à l'efiet d'obtenir le rappel des étudiants français.Le Parlement, accueillant la requête, rendit, le 20 mars 1603, un arrêt par lequel il était ordonné aux Français qui fréquentaient les Universités de Douay et de Pont-à-Mousson de les quitter immédiatement et de revenir chez eux. L'arrêt fut confirmé par le roi peu de jours après, et, aux vacances de Pâques, plus de cinquante écoliers sortirent du pensionnat des Jésuites ; mais on regagna d'un autre côté ce que l'on avait perdu de celui-ci ; l'arrêt du Parlement appela l'attention sur les efforts et les succès de l'Univer-

(1) V. Benoît, Pouillié du diocèse de Toul, t. I, p. 291.

(2) V. Meurisse, Hist. des évesqves de V église de Metz, p. 646,

(3) V. Calmet, Notice, t. II, col. 226.

site lorraine, et le nombre des élèves étrangers ne cessa d'augmenter. On vit même les Français, surtout les Bretons, revenir en plus grande quantité que jamais, et, à la rentrée de 1604, quinze cents étudiants se pressaient sur les bancs du collège et des quatre facultés (1). En 1607, le collège et les facultés de théologie et des arts avaient plus de seize cents élèves, et les facultés de droit et de médecine n'en comptaient pas moins de quatre cents ; ce qui obligea de construire trois salles nouvelles. Cette prospérité dura cinq ou six ans; puis, des collèges s'établirent dans plusieurs villes des duchés de Lorraine et de Bar, et l'affluence des écoliers diminua un peu ; néanmoins, l'Université en avait encore quinze cents en 1614, et le P. Abram ne parle pas ici des étudiants en droit et en médecine (2).

Les ducs Charles III et Henri, fiers de la réputation des écoles de Pont-à-Mousson, prirent toutes les mesures qu'ils jugèrent propres à en rehausser l'éclat. Le 5 février 1603, Charles publia une déclaration dispensant les suppôts de l'Université de contribuer aux aides généraux; le 29 décembre 1606, il régla ce qui concernait la juridiction du magistrat ordinaire et celle du conservateur des privilèges de l'Université ; le 10 février 1609, Henri confirma aux gradués en théologie l'affectation des bénéfices vacants au mois d'août, et dont la collation appartenait au duc (affectation qui était l'œuvre de Charles III et remontait à 1596); le 29 juin de la même année 1609, il autorisa les étudiants condamnés à attaquer par la voie de l'appel, devant la cour des Grand-Jours de Saint-Mihiel, les jugements prononcés par le conservateur; le 27 janvier 1623, il déclara que l'exemption des tailles, impositions, contributions, aides ordinaires et extraordinaires devait s'étendre à tous les officiers et suppôts, sans exception. En même temps, Charles et Henri accrurent la

(1) V. Abram, Hist. tmiv, mussipontanœ»

(2) V. idem, ibid.

liste de ces fonctionnaires ; l'Université eut bientôt un peintre, un graveur, un imprimeur et des libraires-jurés, que nous avons déjà vus figurer dans un règlement de Tannée 16P4. En 1623, les étudiants allemands essayèrent d'introduire la division par nations, selon l'usage de quelques écoles étrangères, et Henri leur permit de tenir loge et d'élire un chef ; mais il révoqua l'autorisation peu de mois après.

Le nombre des chaires de médecine fut augmenté. Le 3 janvier 1602, le duc fonda une chaire d'anatomie et de chirurgie, et, dûment informé <r des sens^ suffisance, capacité,

c diligence et expérience estans en la personne de

€ maistre Pierre Barrot », il lui confia l'enseignement de ces deux sciences (1).

Nous parlerons plus loin des médecins et des jurisconsultes qui furent professeurs à Pont-à-Mousson, mais nous mentionnerons ici quelques-uns des Jésuites que l'on y trouvait à la même époque. Nous avons cité le P. Edmond Hay, Jésuite écossais, qui fut le premier recteur. Le P. John Hay, de la même nation et probablement de la même famille, et qui avait enseigné, avec réputation, en Pologne, en France et dans les Pays- Bas, la théologie, les mathématiques et l'hébreu, devint chancelier de TUniversité (2). Un autre Écossais, d'une naissance illustre, James Huntley-Gordon, professait la langue hébraïque (3). La Lorraine elle-même fournit plus d'un maître distingué. Nous nommerons seulement : 1° le P. Abram, lequel enseigna successivement les humanités et la théologie^ publia des ouvrages classiques justement estimés et rédigea une histoire de rUniversité de Pont-à-Mousson, histoire qui est malheu-

(1) Sur tous ces faits, V. Rogéville, Dict. des ordon,, p. 553, 558, 559, et 563-577.

(2) V. Calmet, Bibl. lorr.y col. 481.

(3) V. Feller, Dictionnaire historique^ art. Gordon {Jacques Huntlei)*

reusement demeurée manuscrite (1) ; 2* le P. Léonard Périn ou Perrin, né dans la petite ville d'Étain, professeur de théologie dogmatique, d'Écriture Sainte et de rhétorique, chancelier, puis enfin recteur. Ce savant religieux avait du talent pour la chaire, et il composa les oraisons funèbres du cardinal de Lorraine et de Charles lll, ainsi que d'autres écrits qui ne sont pas sans mérite. Il s'était livré avec ardeur et succès à la polémique contre les Protestants (2), et nous devons faire remarquer, à cette occasion, que des nombreuses imprimeries de Pont-à-Mousson, Nancy, Verdun, Toul et Saint-Mihiel, sortirent, pendant le demi-siècle qui s'étend de 1575 à 1625, une grande quantité de livres de controverse, entre autres les Epigrammata in hœreticos, par le jésuite André Fra siu s ; /a Pro/es5»on Catholiqve de Jean Haren^ à laqvelle sont adiovstées certaines demandes Chrestiennes proposées pur luy à vn certain ministre Protestant, touchant les principaux points de la religion Catholiqve; Treize catechèses Contre les errevrs des Caluinistes, par le même ; la Response apologétique à l'Anti-Coton et à cevx de sasvite, Présentée à la Roy ne mère dv Roy y Régente en France, par le P. François Bonald; V Examen catégorique dv libelle Anti- Coton, par Louis Richeome ; Les Renards pris en leurs tanières de Genève; la Evite hontevse des ministres Luthériens d'Allemagne refvsants d'entrer en conférence avec vn Père Jésuite qui leur présentoit pour toute reigle et luge la seule Saincte Ecriture traduite par eux-mêmes ; \^ Trasonica Pavli Ferrii Metensis Calviniani Ministri in specimine ah eo édita Scolas-

(1) V. Calmet, BibL lorr., col. 3 et 4. Le P. Abram, qui était entré dans la compagnie de Jésus le 10 novembre 1606, mourut seulement en 1655. On possède quelques copies de son Histoire de l'Université, et on en conserve à la bibliothèque publique de Nancy une traduction française, qui a pour auteur Nicolas Ragot, prévôt de Pont-à-Mousson sous le règne de Stanislas.

(2) V. Calmet. ibid., col. 723 et 724.

iiei orthodoxi dispuncta, castigataque amice, par le P. Léonard Périn; le yolume intitulé : De Sacramentis ecclesiœ et Sacrosancto Missœ sacrificio libers par Nicolas de Bayon ; La Tarantvle dv gvenon de Genève, ci-devant nommé Léandre, Et à présent Constance Gvenard, Hérétique^ Apostat, déuoyé de la vraye Foy et de la Sainte Eglise Romaine ; Contenante une entière response aux causes impertinentes de sa Conuersion au Caluinisme et les remèdes singuliers à ses poinctures venimeuses^ par Denjs de Formond ; Le Rabelais réformé par les ministres et nommément par Pierre dv Movlin, ministre de Charenton (sicj^ pour response aux bouffonneries insérées en son Hure de la vocation des pasteurs; etc. (1).

La seule classe de livres qui pourrait lutter, sous le rapport du nombre, avec les ouvrages des controversistes est celle des écrits consacrés à Thistoire ou à Téloge de Charles III et de ses enfants. Malgré les charges que les entreprises de ce prince les avait obligés de supporter^ nos ancêtres étaient fiers et heureux d'être gouverné» par un souverain que toute l'Europe admirait, et ils ne négligeaient aucune occasion de vanter leur félicité et celui qu'ils en regardaient, avec raison, comme le véritable auteur. La Lorraine, quoique déjà florissante sous le règne d'Antoine et pendant la minorité de Charles, n'était parvenue à un haut degré de prospérité et de splendeur que vers la fin du XVI* siècle. On la citait alors comme un des plus beaux pays de l'Europe, et lorsque le Tasse composa son parallèle de l'Italie et de la France, il se crut forcé d'établir que la péninsule renfermait des provinces comparables à notre patrie. « On s'épuise, c dit-il, en éloges sur la beauté de la Lorraine et de la Pro- € vence ; mais surpasse-t-elle celle des deux rivières de Gênes,

(1) V. Recherches hisior, et bibliogr,, par M. Beaupré, p. 205, 217, 218, 277, 278, 287, 288, 880, 831, ZSe et Z3*1 ; Nouvelles recherches de bibliographie lorraine, par le même, chapitre III, p.

« celle de la côte qui borde les mers de Naples et de la Calabre? « Qu'ils prononcent, ceux qui ont parcouru et bien vu ces diffé- « rentes contrées! (1) *.

Grâce à l'ordre qu'il avait introduit dans radministration de ses finances, Charles III pouvait, malgré le peu d'étendue de ses États, déployer un luxe digne d'un puissant souverain. Florentin Thierriat (2), qui vivait à cette époque, affirme que le duc entretenait, tous les jours, au moins trois cents personnes. Charles augmenta le nombre des officiers de la Couronne, et il y eut à la Cour de Lorraine, outre les deux maréchaux et les deux sénéchaux, un grand-maître de l'artillerie, un grand-maître de l'hôtel, un grand-chambellan, un grand-écuyer, un écuyertranchant, un premier écuyer, un grand-maître de la garde-robe, un grand-veneur de Lorraine, un grand-fauconnier, on grandlouvetier du Barrois et un maré(;hal-général des logis. Nous ne mentionnerons pas ici tous les fonctionnaires proprement dits, tels que le trésorier-général, les présidents des chambres des comptes de Nancy et de Bar, le receveur-général du Barrois, le gouverneur et bailli de Nancy, le gouverneur et bailli de Bar, les baillis de Vosge et d'Allemagne, les baillis et gouverneurs dn Bassigny, de Clermont et du Clermontois, de Saint-Mihiel, de Neufchâteau, de Vaudémont, d'Épinal, de Châtel-sur-Mosellc, les sénéchaux de la Mothe et Bourmont, etc.

La garde de la personne du prince était confiée à une compagnie de Suisses forte de trente-huit hommes, y compris le capitaine, et à une compagnie d'archers ou d'arquebusiers à cheval, formée d'un capitaine,de quelques trompettes et de quatre-vingts soldats. Le nombre de ces derniers fut doublé sous le règne de Henri. Ils étaient « francs de toutes choses, ainsi et comnûe les

(1) V. la traduction de cet opuscule du Tasse à la suite Obseroations sur l'Italie et sur les Italiens, par Grosley, t. IV, p 389 et Buiv.

(2) Cités par Chevrier, Hist. de Lorr., p. 254.

« plus privilégiez », jouissaient de certaines immunités en matière criminelle et recevaient une paie de quinze gros par jour (1); mais ils étaient obligés de pourvoir à leur entretien, n'étaient pas casernes, avaient chacun leur maison ou leur logement en ville, et ne se rendaient au palais que lorsqu'ils y étaient de service (2).

L'administration générale n'était pas, comme aujourd'hui, remise à des ministres, mais bien à un Conseil d'État, que le duc présidait ou faisait présider, et qui se composait de conseillers, de maîtres des requêtes et de secrétaires. Ces derniers étaient divisés en quatre classes : les secrétaires d'état, des commandements et finances, ordinaires et du Conseil. Les secrétaires des commandements et finances ne travaillaient guère que pour le prince lui-même, et le service du Conseil était fait par les trois autres classes. Les audiences, ou pour mieux dire les séances, avaient lieu tous les jours, de sept heures à neuf heures et demie du matin pendant l'été, et de sept heures et demie à dix pendant l'hiver. A l'issue de la séance, la distribution des expéditions était faite par les maîtres des requêtes entre les diverses classes dé secrétaires. Il est bon d'ajouter que ceux-ci appartenaient souvent à plus d'une classe,ce qui leur permettait sans doute, de cumuler deux ou trois traitements, et ils demandèrent à Charles III que leur nombre ne fut pas augmenté, afin de n'être pas contraints de partager le casuel avec les nouveauxvenus (3).

Plusieurs d'entre eux étaient chargés de la correspondance avec les agents diplomatiques; car le duc, fidèle à la politique d'Antoine, entretenait des ambassadeurs dans la plupart des

(1) V. un règlement d'août 1578, dans Rogéville, Dict. des Ordonn., t. I. p. 26.

(2) V. Lionnois, Hist, de Nancy ^ passim.

(3) V. un règlement du 7 juillet 1606, dans Rogéville, ibid., t. Il, p. 430 et 431.

cours étrangères. Leurs missions n'étaient pas, il est vrai, permanentes, mais elles se renouvelaient très-fréquemment, et il paraît même que Charles eut toujours des représentants à Rome et à Paris. Dominique Hatton de Rambervillers, seigneur de Lusse, remplit pendant quarante ans les fonctions d'ambassadeur de Lorraine dans la capitale du monde chrétien (1). Jean Humbert, seigneur d'Hénaménil, fut envoyé à Vienne, à Munich, etc. (2). Malgré le traité de Nuremberg, les Empereurs affectaient encore de regarder la Lorraine comme une des dépendances du corps germanique ; Maximilien II écrivit à Charles III, le 12 novembre 1575 et le 14 janvier 1576, pour rinviter à assister à la diète qui était convoquée dans la ville d'Augsbourg (3); et, bien que nos ducs prissent soin d'éviter tout ce qui aurait pu être considéré comme un acquiescement à cette prétention, ils n'étaient pas moins contraints d'avoir des rapports avec les Empereurs, soit afin d'être en mesure d'invoquer leur appui, en cas de danger ; soit dans le but d'obtenir les conditions les plus favorables pour les négociants lormins que leur trafic appelait en Allemagne.

Favoriser le commerce de ses États fut, en efifet, le but que Charles ne cessa de se proposer. En 1579, il institua quatre foires franches à Pont-à- Mousson; il en créa une nouvelle à Saint-Nicolas-de-Port; en 1584, il réduisit, comme nous l'avons vu, à la mesure de Nancy toutes les mesures à grain des duchés de Lorraine et de Bar; le 8 avril 1600, il promulgua une ordonnance portant fixation des mesures de longueur (4), et, au mois de janvier 1605, il prescrivit de réparer avec soin « les hauts

(1) V. son épitaphe, dans Lionnois, Hist. de Nancy, t. III, p. 188. Dominique Hatton avait reçu la sépulture dans Téglise du noviciat des Jésuites, â Nancy.

(2) V. idem, ibid., 1. 1, p. 245.

(3) y. Layette États-Généraux du duché de Bar, n» 54. ^ (4) V. Recueil de Château fort, t. II, f«>» 86 v« ot suiv.

c chemins publics >, que la guerre et d'autres circonstances avaient forcé de négliger pendant quelque temps (1). Il projeta de fonder à Nancy un raont-de-piété, organisé comme ceux d'Italie, et où les marchands auraient pu contracter des emprunts dans les moments dif&ciles. Lorsque le colonel Orfeo Galeani se rendit au delà des Alpes pour l'affaire du mariage du prince Henri, le duc lui manda de prendre des informations sur l'organisation de ces établissements utiles, et le colonel lui envoya, en 1599, une « note sur l'ordre, vz et statutz du Mont de Piété c (de Florence) à l'esgard de ses pretz et des intérestz t d'iceulx * (2). On ne peut reprocher au duc qu'une seule décision funeste aux intérêts du commerce^ et encore ne reçutelle aucune exécution. Après le traité de Folembray, Charles, dont les finances étaient embarrassées, voulut réduire au denier vingt, c'est-à-dire à cinq pour cent, l'intérêt des contrats ou de la dette publique, qui était fixé au denier quatorze (un peu plus de sept pour cent); mais le marquis de Be^auvau, le comte des Armoises et le comte de Salm, auxquels il avait communiqué son dessein, lui représentèrent vivement combien cette diminution d'intérêts causerait de mécontentement, si elle n'était pas accompagnée d'une offre de remboursement ; ils ajoutèrent que les États ne manqueraient pas, dans leur prochaine session de s'opposer à la réduction projetée, et le marquis de Beauvau s'écria qu'il était sûr de n'être pas désavoué par la noblesse en offrant, au nom de celle-ci, de verser dans le trésor ducal la somme que la diminution de l'intérêt devait y faire entrer (3).

Persuadé que le moyen le plus efficace d'accroître le commerce de la Lorraine était d'améliorer le produits qu'elle exportait,

(1) V. Recueil de Châteaufort, t. Il, f^ 124 r».

(2) V. layette Ordonnances, IlL n» 150.

(8) Mémoires inédits d'Elisée d'Haraucourt cités par Bermann, dans sa Dissertation historique sur l'ancienne Chevalerie et noblesse de Lorraine, p. 137 et 188.

Charles III ne négligea rien pour attirer dans ses états des ouvriers habiles, des savants et des artistes. Noos parlerons pins loin de quelqnes-uns de ces illustres étrangers que la Lorraine compta an uombre de ses enfants d'adoption. D'autres n'habitèrent notre pays que momentanément ou n*j vinrent que pour exécuter certains travaux. Parmi ces derniers fut Gérard Mercator de Kuremonde, célèbre géographe, que le duc chargea de dresser une caHe détaillée de la Lorraine et du Barrois, sur la topographie desquels on ne possédait encore que d'informes essais. Mercator fut occupé pendant plusieurs mois de cette pénible besogne ; mais une maladie contagieuse, qui envahit divers cantons de notre pays, ne permit pas au géographe d'achever sa tâche; parvenu à un âge assez avancé, il retourna chez lui et remit au duc, avant de partir, une carte manuscrite remarquable par son exactitude et sa netteté, et que l'on conserva longtemps dans le cabinet du prince (1). Thierry Alix, seigneur de Véroncourt et président de la Chambre des comptes de Lorraine, résolut de suppléer à l'imperfection du travail de Mercator, non pas en achevant la carte, attendu qu'il n'avait pas les connaissances nécessaires, mais en rédigeant le dénombrement des villes, boni gs, châteaux et villages que l'on rencontrait dans notre pays. Cet ouvrage n'est pas le seul que nous devions au président Alix. Il composa un Traité sur le Barrois et la Lorraine, un Discours sommaire de la nature et qualité de la terre et seigneurie de Bitche et un Discours sur le comté de Vaudémont; enfin, il conçut le plan et dirigea l'exécution du Cartulaire de Lorraine, qui se trouve aux archives du département de la Meurthe et ne forme put-moins de soixantedix-sept volumes in-folio, sans parler d'une table en huit volumes. Cet immense recueil, dans lequel on a transcrit, par ordre de matières, les titres de toute nature qui pouvaient inté-

(1) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 505.

resser Fadministration et même la simple curiosité, n'est pas exempt de défauts graves ; tel qu'il est cependant, il offre de grandes ressources au jurisconsulte et à l'historien (1).

Cet fut aussi le président Alix qui classa les titres du Trésor des chartes, dont l'arrangement était des plus vicieux. La nécessité d'établir dans ce vaste dépôt un ordre plus ou moins parfait se faisait sentir davantage de jour en jour; car sous le règne de Charles 111 les documents écrits commençaient à se multiplier sans mesure, et l'on aurait pas tardé à se trouver dans l'impossibilité de découvrir les pièces dont on aurait eu besoin. Charles est, en effet,celui des ducs qui promulgua le plus grand nombre d'ordonnances, édits et déclarations, et il sei ait bien difficile d'en présenter même une nomenclature. Nous en avons énuméré beaucoup dans les chapitres précédents^ et nous en mentionnerons encore plusieurs qui ne sont pas sans importance. Un règlement du 3 juillet 1579, que les économistes regaideront probablement comme contraire à la prospérité du commerce, mais qui renouvelait d'anciennes dispositions du même genre, fixa le prix de la viande de boucherie ; deux autres règlements, datés du 10 janvier 1583 et du 7 janvier 159/i, établirent un maximum pour la plupart des denrées que l'on exposait sur les marchés, défendirent aux hôteliers de servir sur leurs tables le gibier le plus recherché, et leur prescrivirent d'attacher une copie des ordonnances à la porte de leurs maisons (2). Un édit, du 15 juin 1591, interdisait «à tout rôtisseur, revendeur et « revendeuse de Nancy d'acheter de plus près que de deux

< lieues à la ronde aucuns des vivres et choses servantes à la

< nourriture et alim«||p des personnes, comme lard en bande,

< cabrits , cochons , liepvres, lepvreaux , lapins, lapreaux^

(1) V. Bon épitaphe, dans Lionnois, Hist. de Nancy ^ t. I, p. 128 et 129.

(2) V. Lionnois, ibid., t. II, p. 95-97.

c volailles et aultres sortes de gibier, toute sorte de poissons... c des œafs, da beurre, du fromage, oranges, citrons, grenades,

c marons, châtaignes et aultres fruits i; et aux c hoste-

c liers et cabaretiers d'acheter (sur le marché) aucune desdictes c espèces susmentionnées que préalablement les bourgeois n'en c fussent fournis, et avant que le panonceau accoustumé à poser c en tel cas ne fust enlevé » (1). Ces règlements minutieux, et qui nous semblent aujourd'hui presque extraordinaires,n'avaient pas ce caractère aux yeux de nos ancêtres; ils y voyaient une preuve du soin avec lequel le Souverain veillait à leur bien-être, et, en les lisant, nous comprenons nous-mêmes avec quelle sollicitude Charles III s'occupait des branches les plus modestes de l'administration. Ce fut également son amour pour ses sujets qui l'engagea à publier, le 10 janvier 1583, un édit somptuaire, défendant c qu'en quelque festin de nopces ou aultre banquet c que ce soit, faict en maison privée, il y ait plus de trois serc vices, sçavoir: les entrées de table, la chair ou le poisson, le c fruit ou la desserte ; qu'aux festins de nopces entre paysans, c gens de labeur et aultres de telle condition, on serve d'aultres c viandes que le bœuf, mouton, veau et porc, ou aultre chair, c selon la saison, de ce qu'ils peuvent avoir de leur nourriture c ordinaire en leurs ménages, et à chacun service plus de six < plats d'assiette à huit personnes au moins pour t^ble ; qu'entre « artisans, gens méchaniques et ceulx qui n'ont aultres rentes « ni moyens que de ce qu'ils peuvent gagner de leurs œuvres c manuelles, comme entre tontes aultres personnes de bas estât c et conditions, demeurantes es villes ou villages, ils puissent c servir plus de six plats desdictes espèces de chair, chapons, c poules, oisons, poulets et pigeons de leur nourriture, selon

(1) V. Lionnoig, Hint. de Nancy, t. H, p. 97 et 98 ; V. aussi p. 90.

< la saison ; qu'entre marchands, merciers et aultres des villes

< on bourgades vendans en détail et à boutique ouverte, tabel^

< lions, sergens de baillys, maires et eschevins des villages, c aides d'office en Testât de S. A. et de ses très-chers et amés

< fils et filles, à chacun service plus de huit plats, six desquels c devront estre des espèces de viandes sus-déclarées, les aultres

< à leur choix; qu'entre aultres marchands grossiers, qui ne c liennent boutique ouverte et ne vendent en détail, à chacun

< service plus de neuf plats, dont six des espèces avant dictes, c les autres à leur choix ; qu'entre ceulx qui n'ont grade de

< noblesse, vivans noblement sans charge d'aucun office, offi- > ciers de justice es villes et bourgs, comme lieutenants de « baillys, maires, maistres-eschevins, clers-jurés, receveurs,

< gruyers , contrôleurs, avocats , substituts de procureurs-

< généraux, et aultres de qualités semblables que les ci-dessus € spécifiés, hors qu'ils n'ayent le grade de noblesse, à

< chacun service plus de dix plats, dont six des viandes cy-devant € déclarées, les autres à leur volonté ; qu'entre ceulx qui, por-

< tant lesdicts offices de justice ou de recette es villes et bourc gades, sont de plus décorés du grade de noblesse, gens du

< conseil, des comptes, du bureau, officiers de la chambre et des

< fils et filles de Son Altesse, plus de douze plats, dont six des

< espèces de chairs et poulailles ordinaires, les autres à c volonté. 1

L'ordonnance ajoute : c et pour ce que l'intention de Son c Altesse n'est d'oster aux personnes de qualité et de moyens le c pouvoir de traiter èsdicts banquets et festins leurs parens et

< amis honorablement et s'y esjouir en tonte modestie, décence

< et honnesteté, ains de retrancher principalement les super- « fluités et excès qui se commettent èsdicts banquets entre les c paysans et aultres personnes de peu de moyens, de petite et

< basse condition. Elle déclare que son intention n'est pas de

< comprendre en ce règlement les festins et banquets des gen-

c tilshommes, ny gens de son conseil privé, entendant néan- « moins qu'auUrement le tout soit suivi selon sa forme et

< teneur ». On lit plus loin « qu'en chacun plat ne pourront « les viandes estre servies que d'une sorte et sans les doubler ; « comme ne devront estre servis deux chapons, deux poules, <r deux lapins, deux lepvreaux et aultres pièces semblables; « quant aux poulets et pigeonneaux se pourront servir jusqu'à « trois ; plumiers et vanneaux jusqu'à deux ; allouettes une

< douzaine ; grives demi-douzaine, et de bécasses et aultres « espèces semblables jusqu'à trois ou quatre sans plus ; à peine

< de deux cens francs d'amende ou aultre arbitraire plus haut€ ». Un dernier article imposait « aux officiers en chacun lieu qui « auroient esté aux festins et tables privées où ledict règlement € auroit esté enfreint », l'obligation c de dénoncer aux prévosts, « procureurs ou à leurs substituts, dans trois jours après, « à peine de cinquante francs d'amende et de suspension de leur c estât » (1).

11 en fut des efforts de Charles III comme des tentatives faites par plusieurs rois de France ; on continua à donner des festins somptueux, et l'ordonnance dn 10 janvier 1583 n'eut guère d'autre résultat que d'empêcher d'inviter à certaines tables les fonctionnaires dont on craignait les indiscrétions ou les scrnpules. Le duc, qui attendait de ce règlement les effets les pins salutaires, résolut de compléter son œuvre en interdisant la fréquentation des cabarets. < La trop grande licence des vices

< qui, petit à petit, s'est par cy-devant glissée non seulement « en nos villes, mais aussy es bourgs et villages de nos pays, « portent les considérants de l'édit, a tellement gagné sur les

< bourgeois et habitants d'iceulx, que, méprisant l'honneur de « Dieu et la révérence qu'ils doivent à l'Église, au lieu de « vaquer au service divin aux jours ordonnés par icelle, ils se

(1) V. Lionnois, Hist, de Nancy ^ t. II, p. 108 et 104.

< sont adonnés la pluspart aux jeux prohibés et deffendus ; les

< aultres à boire, à hanter les tavernes et les cabarets, où, c vivaus dérèglement, le plus souvent surprins de vin, ils se

< querellent pour de légères occasions et blasphèment le nom c de Dieu, commettent effusion de sang et plusieurs homicides,

< délaissant par ce moyen leurs familles désolées, leurs femmes c veuves, et nombre de petits orphelins, qui, le reste de leurs « jours sont contraints à mendier leur misérable vie ». Pour remédier à de si grands abus, Charles interdit à toute personne quelle que fût d'ailleurs sa condition, de fréquenter les cabarets surtout pendant les offices, et défendit de recevoir dans ces lieux d'autres individus que «r les voyageurs, passans et estran- « gers » (1).

Les hôtelleries, dont la police avait été pméliorée par deux règlements promulgués les 30 janvier 1574 et 27 juin 1586, furent l'objet d'une nouvelle ordonnance publiée le 4 février 1596, et trop longue pour que son analyse puisse trouver place dans cet ouvrage ; nous dirons seulement que, dans le but d'empêcher les aubergistes de trop exiger de leurs hôtes, le duc accordait aux gouverneurs, baillis, procureurs généraux tant fiscaux que d'office, et aux substituts, en l'absence de ces derniers, le droit c de mettre doresnavant le prix aux vivres, le c plus raisonnablement que faire ils pourroient, comme aussy c à l'attache des chevaux, et ce trois fois l'année, sans y faillir c nullement, savoir : à Pasques, à la Sainct-Jean et à la Sainctc Martin », après avoir pris l'avis < des principaux officiers et c de quelques bourgeois. . . les notables et mieux entendus en c ce faict, non toutefois suspects, et au reste duement adjurés et c astreints par serment » (2).

(1) L'ordonnance, qui est datée du 7 novembre 1503, se trouve dans le Recueil d^ François de Neufchâteau^ p. 48 et 49.'

(2) L'ordonnance est imprimée dans le même Recueil, p. 59-

D^antres édits non moins nécessaires réglèrent ce qui concernait le droit de chasse. On défendit aux personnes n'appartenant pas aux deux premiers Ordres de détenir et de porter des arquebuses à rouet; on prohiba la chasse sur les terrains chargés de leurs récoltes ; et, comme ces mesures n'avaient pas obtenu tout le succès désirable, le duc prescrivit, en 1603, que les braconniers seraient, comme les maraudeurs, conduits à Nancy, pour y être employé aux travaux des fortifications ; mais, le k août de la même année, il disposa que cette punition ne serait infligée qu'après un jugement, attendu, disait le prince en parlant de son ordonnance, que c Nous ne la voulons, faicte à bonne fin et c sainte intention, à la terreur et peur des mauvais, servir de c prétexte pour^ par oppression, vexation et fatigue, fouler les c bons et innocens ; » ce qui était arrivé par suite du zèle intempestif de certains magistats, prenant les dispositions de Tédit < à rebours et contrepoil ». Quatre nouvelles déclarations, promulguées,^ l"février 1606 et le 13 octobre 1607, par Charles III, le 8 août 1621 et le 30 mai 1623, par Henri, achevèrent de fixer la police de la chasse (1) ; et la pêche fut à son tour réglementée par deux ordonnances publiées le 12 mai 1597 et le Ik novembre 1617 (2).

La nécessité où se trouvait le duc de rafraîchir, de temps en temps, les lois de ses prédécesseurs et celles qu'il avait faites lui-même, tenait en partie aux malheurs des temps et aux désordres causés par la guerre. Quand l'attention du Souverain se porte de préférence, pendant nombre d'années, sur une seule branche de l'administration, les autres ont ordinairement à en souffrir. Charles s'aperçut en effet, vers la fin du XVI* siècle, que les ordonnances qui dataient du commencement de son

(1) V. Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar^ par M. Duraont. t. I, p. 208-210; Rogéville, Dict, des ordonn.,t.l, p. 199-20i; Recueil de François de Neufchâtexu, p. 175-180.

(2) V. Rogéville, ibid., t. II, p. 312 et 313.

règne commençaient à tomber en désuétude, et il se vit contraint d'en renouveler plusieurs. Le 2 mai 1597, il confirma ses édits de 1571 et 1576 qui interdisaient l'aliénation des domaines ecclésiastiques ; et, comme il croyait pouvoir attribuer les abus dont on se plaignait aux longues et fréquentes absences des titulaires, il avait dès le 29 août 1588, signé une déclaration imposant aux chanoines Tobligation de résider. Le 25 janvier 1599, il prescrivit aux baillis d'établir des commissaires aux béuéfices pendant leur vacance. Le 29 août 1588, il révoqua de rechef les expectatives et coadjutoreries, et revint encore sur ce sujet dans une ordonnance du 16 octobre 160/i. Enfin, le 28 novembre 1595 et 15 octobre 1599, il défendit, pour la seconde et la troisième fois, aux communautés laïques d'aliéner leurs biens sans autorisation (1).

Les règlements qu'il publia dans le but de rendre plus prompte et plus impartiale l'administration de la justice ne sont pas moins nombreuses que les précédentes, et, quand on les parcourt, on est frappé de la sagesse des principes qui ont présidé à leur rédaction. On lit dans les considérants de l'édit du 1/i août 1597, qui prononçait une amende de seize francs barrois contrôles c folz appelans »: « D'autant plus que la justice, de c soy saincte et sacrée,entretient en union la société des hommes « et affermit leur repos, lorsqu'elle est sainctement poursuivie « et sincèrement distribuée, de tant aussy est ceste même société « désunie, son bien dissous et le repos des bons réduit en « inquiétude perpétuelle, lorsqu'aux brouilleurs, plaideraux et « chicaneurs la facilité est permise et laissée de pratiquer c remuemens, troubler un chacun et assouvir leurs mauvaises « volontés, en l'usurpation, entreprinse, empeschement et con- « version des droicts d'autruy, sous le nom, toict et couverture c d'un subject si sacré et précieux que la justice. Il est donc

(1) V.Rogéville, ibid., t. 1, p. 5-8 et 87-93.

€ expédient et très-nécessaire d'avoir l'œil ouvert qu'elle c soit entretenue et conservée en son entier, sans permettre c que, sous un masque et spécieuse ressemblance de son c simple nom, elle soit supplantée, ses effects anéantis, et I preigne l'injustice pour les siens la place et le siège légitime « d'icelle (1). B

Le moyen le plus efficace que Charles III employa, poar atteindre ce but, fut de faire rédiger les différentes coutumes régissant les duchés de Lorraine et de Bar, et les petits États que Ton y avait successivement annexés. Les coutumes avaient jusqu'alors été conservées par la tradition ou par des rédactions dépourvues de tout caractère officiel. Lorsque les tribunaux avaient à trancher une question difficile, ou quand les parties n'étaient pas d'accord sur l'usage qui devait guider les magistrats, on était forcé d'avoir recours à une enquête par turhe ou tourbe (2); et les juges faisaient comparaître devant eux les praticiens et d'autres individus qui donnaient leur avis sur l'existence de la coutume dont l'application était réclamée. Mais, comme certaines questions avaient précédemment été résolues en sens contraire, et que la corruption exerçait souvent de l'influence sur les réponses des témoins, les magistrats se trouvaient parfois dans une grande perplexité. Un pareil abus avait depuis longtemps attiré l'attention de nos ducs, et, dès Tannée 1507, les États du Barrois- mouvant avaient enjoint de mettre par écrit la coutume de cette province (3). Néanmoins, cette première rédaction, n'ayant pas été homologuée, n'était pas admise par les tribunaux, et rien de définitif n'avait eut lieu

(1) V. le texte de l'édit, dans François de NeufchdteaUy page 70-72.

(2) Du latin turha.

(3) V. Calmet, Notice, t. I, col. 67. Cette rédaction eut lieu ensuite d'un édit promulgué par le roi Louis XII, le 2 avril 150*7, et imprimé dans le Recueil des [Ordonnances, tome XXI, p. 351.

avant le règne de Charles IIL La tâche que ce prince allait entreprendre n'était pas des plus faciles; car il y avait, tant dans la Lorraine que dans le Barrois, huit coutumes générales, comprenant des provinces ou des bailliages, et au moins quatre coutumes particulières. Les grandes étaient celles de Lorraine, qui s'étendait aux trois bailliages de Nancy, Vosge et Allemagne; celles de Bar, du Bassigny, de Saint-Mihiel ou du Barrois-nonmouvant, du Clermontois, d'Ëpinal, de Cbâtel-sur-Moselle et de Vaudéraont. Les petites étaient celles du comté de Blâmont, de Marsal, de la Bresse et du val de Liepvre, de Sainte-Croix et de Sainte-Marie-aux-Mines. On commença par le Barrois-mouvant, et, en 1571, Charles III convoqua les États de ce bailliage pour réviser le travail de 1507 et c adviser ce qui seroit bon d*y € adjouster ou diminuer, corriger et interpréter. » La besogne fut achevée promptement, mais c quelques articles du cayer des c nouvelles coutumes ayant paru trop contraires à Tancienne et € louable observance portée au viel cayer », le duc ne voulut pas approuver ces articles, et les États furent réunis une seconde fois, dans le château de Bar, le 1*' octobre 1579. Nous devons faire observer ici que les assemblées convoquées pour la rédaction des coutumes n'eurent rien de commun, sous le rapport de leur composition, avec les États-Généraux. A Bar, on voyait figurer dans le clergé, les curés des villages ; dans la noblesse, tous les vassaux ou possesseurs de fiefs, et même « des veuves c et relictes et des damoiselles », qui, à la vérité, se firent représenter par des mandataires ; dans le Tiers-État, des magistrats, des avocats, des procureurs, les officiers des finances, le mayeur de Bar et les mayeurs ou les délégués des villages. Quand l'appel des membres fut terminé, le bailli, sur les réquisitions du procureur-général Martin le Marlorat, donna défaut contre les absents» On lut aux États un nouveau texte des coutumes préparé par les commissaires du prince, et les trois Ordres demandèrent qu'on leur remit l'ancien cahier, et « qu'il

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« leur fast permis, afin d*en adviser plus menrement, et pour € obvier à plas grande charge de dépense et à cimfiision, d^'eslire € de chacun ordre trois personnes, afin de, par eolx et en lear € nom, tant en général que particulier, y bailler advis, en » accorder, conclure et y faire selon qa^ils verraient estre cipé- € dient pour le bien desdicts trois estats ; et qa à cet effet le « tout fnst communiqué à ceulx qui seroient par eux eslus et M députez ». Le bailli ayant acquiescé à leur prière, les neuf commissaires furent nommés, prêtèrent serment le 5 octobre, se mirent immédiatement à Touvrage et présentèrent leur travail aux États, lesquels Tapprouvèrent le 13 du même mois. Charles 111, qui était alors à Bar-le-Duc, homologua la coutume dès le 1i; le lendemain, elle fut publiée dans Tauditoire du bailliage et livrée sur-le-champ à Timpression (1).

Cette publication faillit entraîner un procès. Les rois de France avaient continuellement prétendu que le Barrois-mouvant, ressortissant au bailliage de Sens, ne devait suivre d'autre coutume que celle de cette ville ; ce qui n*avait pas empêché, comme nous venons de le voir, les États du Barrois de prendre, en 1507, une décision relativement à la rédaction de leur propre coutume. On écrivit en 1555 celle de Sens, et le duc de Lorraine fut, à cause du Barrois-mouvant, assigné à comparaître dans l'assemblée qui eut lieu à cet effet. Son procureur refusa d*assister àla réunion, protesta contre les prétentions du roi, et, lorsque Charles conclut, en 1571, le concordat dont nous avons parlé, il fit reconnaître son droit législatif dans la partie du Barrois soumise à la mouvance. Bien que les termes du concordat fussent

(1) V. Covstvmes dv bailliage de Bar, Rédigées par les trois Estatz dudict Bailliage conuoqués à cest effect par ordonnance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dteu Duc de Calabre, Loraine, Bar^ Gueldres, etc. y Et homologuées par son Altesse au moys d'Octobre mil cinq cens soixante et dix neuf. Imprimé par le commandement de mondict Seignevr. Petit in-4«, sans lieu ni date d'impression.

très-clairs, le procureur-général cita le duc devant le Parlement de Paris, sous prétexte que les coutumes des baillages qui dépendaient de ce Parlement ne pouvaient être rédigées que c par commandement et autorité du Roy »; mais les magistrats, après avoir entendu la plaidoirie de Pasquier pour le duc de Lorraine, mirent les parties hors de cour, le A décembre 1581, et, donnant acte à l'avocat et au procureur de Charles des offres qu'ils avaient faites, dirent que le texte législatif dont il s'agit « seroit reçu et remis au greffe, présent le procureur général € ainsi que Ton a accoutumé recevoir et mettre au greffe les « coutumes arrestées par l'ordonnance et sous l'autorité du « Roy B (1).

Peu de temps après, on écrivit les usages du Bassigny, dont une portion située à l'ouest de la Meuse relevait du royaume de France. Une première session des Etats de cette province avait eu lieu, dans le même but, en 1571 ; toutefois, le duc n'ayant pas été content de leur travail, ce fut seulement en 1580 qu'il enjoignit à Philbert du Châtelet de convoquer à la Mothe, le 7 novembre, « les gens d'Église, les vassaulx et gens de la « noblesse », ainsi que « ceux du tiers estât », pour réviser la coutume et en établir le texte. L'assemblée était composée à peu près comme celle du Barrois-mouvant ; on voyait également les veuves et « damoiselles » figurer au nombre des vassaux, et de plus les sergents ou huissiers du bailliage comparurent parmi les membres du tiers. Le soin de fixer la coutume fut, comme à Bar, confié à des commissaires choisis dans les trois Ordres ; mais on en nomma quinze au lieu de neuf. Leur cahier fut présenté aux États le 19 novembre, approuvé sur-le-champ, homologué le lendemain, et déposé en manuscrit dans le greffe du Parlement de Paris, le 20 mars 1585. Les coutumes du

Çl) V, lefl concltisions du procureur général et Parrêt, dans Calmet, Hist», t. III, Preuves, col. ccccxlvij et ccccxlviij.

Bassigny ne furent pas immédiatement imprimées, parce que Charles III avait prescrit, sur les remontrances de Claude Jacquinet, procureur-général à ce bailliage, de dresser un règlement pour la procédure. Achevé en 1604, le règlement fut communiqué aux États sur la fin de la même année, homologué par le prince, le 5 août 1606, et imprimé, en 1607, avec les coutumes elles-mêmes (1).

Celles du Clermontois avaient été rédigées, en 1571, dans une assemblée où le clergé était représenté par trente-sept personnes, la noblesse par soixante-quatorze, et le tiers par le lieutenant du bailliage et soixante-douze majeurs ou députés. Le texte, homologué par le duc, fut probablement déposé au greffe du parlement, mais il ne fut jamais publié dans un volume particulier, et on ne le trouve que dans le grand recueil de Bourdot de Richebourg.

Ce fut aussi en 1571, le 23 octobre, que les États du Barroisnon-mouvant se réunirent à Saint-Mihiel pour exécuter une semblable tâche. Ils étaient organisés à peu de chose près comme ceux du Barrois-mouvant et du Bassigny. Ayant entendu la lecture « des rooles et articles des anciennes coutumes « observées au bailliage », ils désignèrent neuf commissaires, trois pour chaque Ordre, et se séparèrent, après avoir promis « d'avoir et tenir pour agréable tout ce que par lesdicts députés « seroit, sur ce faict, négocié et arresté sous le bon plaisir » du prince. Le travail des commissaires, commencé le 49 novembre 1571, fut terminé et déposé, le 12 décembre, entre les mains du bailli de Saint Mihiel, qui le communiqua à l'avocat de Charles III

(1) V. Covstumes générales dv bailliage dv Bassigny, Rédigées par les trois Estais d'iceluy conuocquex à cest effect par Ordonnance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dieu Duc de Calabre, Lorraine, Bar, Gueldres, etc., et omologuées par son Altesse a\4 mois de Nouembre Mil cinq cens quatre vingt; Avec le style contenu au cayer suiuant, Pont-à-Mousson, MelcHior Bernard, 1607, petit in-4o.

et au procureur-général ; Antoine de Rosières et Jean le Pougnant. Ceux-ci déclarèrent, le lendemain, que la coutume allait être présentée au duc pour recevoir son approbation, et que cette approbation ne devait pas faire regarder le texte des coutumes comme un objet sacré, ni entamer les prérogatives de leur maître, qui pourrait <l abroger lesdictes coutumes ou partie « d'icelles, les interpréter et esclairer à son bon plaisir, comme « Prince souverain : la puissance et autorité duquel ils n'enten- « doient estre restreinte ni limitée, ains demeurer en son « entier ». Il parait, en effet que la première rédaction renfermait des articles dont Charles n* était pas satisfait, et Thomologation ne fut pas accordée, malgré les instances que firent dans ce but les gentilshommes du Barrois-non-mouvant.^ Quinze années plus tard, en 1596, le duc invita Théodore de Lénoncourt, bailli de Saint-Mihiel, le procureur-général du Barrois et d'autres commissaires, choisis parmi les membres de la cour des Grands- Jours et parmi les avocats et praticiens du bailliage, à réviser le texte de 1571. Cet examen eut lieu seulement en 1598. La rédaction de la commission fut envoyée à Nancy, soumise au Conseil d'État ainsi qu'à divers magistrats, entre lesquels on remarquait Jacques Bournon, président de la cour des Grands- Jours, et revêtue de la sanction ducale, le 12 novembre suivant. La coutume de Saint-Mihiel, publiée le 17 décembre, ainsi que le style ou le code de procédure qui devait raccompagner, et imprimée en 1599 (1), ne tarda pas à soulever de la part de la

(1) V. Covstvmes dv Bailliage de Sainct-Mihiel , auec les Ordonnances f aides sur le style ^ et règlement de la Justice^ au Siège dudit Bailliage, et es Inférieurs y ressortissants; Rêdi' gées par escrit par Ordonnance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dieu duc de Calabre, Lorraine , Bar, Gueldres, etc., Et homologuées par son Alteze au moys de Novembre Mil cinq cens nonante huict. Pont-à-Mousson, Melchior Bernard, 1599, petit in-4*.

noblesse do bailliage les plaintes les pins vives et les pins mal fondées. Comme cette dernière soutenait que l'on avait introduit dans le texte plusieurs articles contraires aux anciennes coutumes, et au projet dressé par les commissaires qu'avaient délégués les États de 1571, le duc, désirant donner aux nobles une apparence de satisfaction, chargea, le 28 mars 1600, la cour des Grands-Jours d*étudier la question et de lui faire un rapport, parce qu'il avait, disait-il, promis aux gentilshommes « d'assem- « bler les tj*ois estats, pour examiner leurs prétendus griefs et « en prendre résolution ». Néanmoins, Charles, qui se considérait, et avec raison, comme jouissant d'un pouvoir absolu dans le Barrois-non-mouvant, ne se souciait guère de plier devant la noblesse, et sa répugnance augmenta, quand il vit les États- Généraux de Lorraine, ou du moins le second Ordre, s'associer avec chaleur aux réclamations dont nous parlons, et lui reprocher, quoique avec respect, d'avoir publié les coutumes « de son « authorithé seule ». Ces plaintes, présentées au duc dans la session de mars 1600, furent renouvelées dans celle de 1607, et le prince fatigué finit par accorder ce qu'on lui demandait. Il convoqua les États du Barrois-non-mouvant pour le 26 septembre; mais les esprits avaient eu le temps de se calmer, et les modifications que l'assemblée, sur le rapport de ses commissaires, fit subir au texte promulgué en 1598 sont réellement insignifiantes. Encore les trois Ordres eurent-ils soin de déclarer que « s'il <r plaisoit à son Altesse y ajouter, diminuer ou changer quelque « chose, ils n'y trouveroient à redire ».

Si le duc rencontra des obstacles lorsqu'il voulut doter d'une législation civile un pays où il gouvernait sans contrôle, on doit supposer, au premier abord, qu'il fut aux prises avec des- difficultés bien plus graves lorsqu'il entreprit de rédiger la coutume de Lorraine. Rien de pareil toutefois n'arriva, parce que Charles avait appiis à respecter les droits des trois Ordres, et surtout ceux du second, qui était, sans contredit, le plus influent.

Beaucoup de gentilshommes s' étant réunis, le 27 février 1584, pour siéger aux Assises, le bailli de Nancy les engagea à désigner des commissaires qui s'occuperaient de « la réformation et « abréviation de la justice », et dont le travail serait communiqué aux États-Généraux, dans une de leurs prochaines sessions. Les nobles applaudirent à cette proposition et décidèrent que Ton recueillerait non seulement les coutumes de la Lorraine proprement dite, mais encore celles des bailliages d'Épinal, de Vaudémont et de Châtel-sur-Moselle, et que, dans ce but, trois commissaires iraient s'établir à Mirecourt, tandis que trois autres demeureraient à Nancy. L'empressement des gentilshommes, et surtout la prétention qu'ils laissèrent entrevoir de supprimer les usages particuliers d'Épinal, de Châtel et de Vaudémont, pour amener l'incorporation de ces trois bailliages au duché de Lorraine, et les soumettre par conséquent à la juridiction des Assises, déplurent à Charles, qui avait toujours eu soin^ comme ses prédécesseurs, de maintenir la séparation des bailliages où il n'avait pas à soutenir le contrôle de la noblesse. Il déclara probablement, bien que nous n'en ayons pas trouvé la preuve, qu'il s'opposait à une confusion préjudiciable à ses droits ; car les commissaires ne paraissent avoir rassemblé que les coutumes des bailliages de Nancy, Vosge et Allemagne. Il leur fallut dix années entières pour terminer les travaux préparatoires, qui causèrent entre les trois Ordres plus d'une discussion violente dans les sessions des États tenues de 1584 à 1593. Comme les commissaires donnaient, à ce qu'il semble, communication de leur projet par titres détachés, la bourgeoisie observa que les gentilshommes y avaient introduit une foule de dispositions avantageuses pour le reste de la nation, notamment en effaçant les distinctions de personnes, de biens, d'origine et de lieux, et en multipliant les commises et les confiscations pour les motifs les plus frivoles. Les doléances du Tiers n'eurent pas grand succès, et la rédaction des commissaires, soumises aux

ÉUts-Généraux de 1591, fm adoptée dans son ensemble et sanf reTision définitive. Cette réTÎsion fot l'œnTre d*ane commission mixte formée de membres des Etats et de conseillers du prince ; le texte fut fixé dans les derniers mois de l'année 159ii, et les États, dans leur session de juillet 1595, remercièrent le duc de ce qu'il avait, c à leur humble requeste, fait mettre en escrit c ce qu'auparavant, soubz l'assuracce et certitude de leur « prud^'hommie, avoit esté remis et confié à leur seule mémoire, c afin que, par prinse d'un mot pour l'autre, l'artifice des subtilz « alambiqneurs du droict n'eust tant de force d'en corrompre c et détorquer le sens, ni de tordre autrement le né (nez) à c justice ». Quoique la permission d'imprimer eût été délivrée le 21 novembre 159i, la première édition parut seulement en 1596, chez Jean Janson, c imprimeur ordinaire et juré de Son c Altesse » (1 > ; on en vit bientôt après trois autres éditions, et, en 1599, on publia à Francfort une traduction allemande de la coutume de Loriaine à l'usage du bailliage de Vandrevange, ou l'on ne faisait guère usage que de l'idiome germanique.

Quelques années plus tard, en 1605, le duc chargea le sieor Georges Maimbourg, procureur^néral de Lorraine, de se rendre à Épinal, pour présider, comme commissaire ducal, la réunion des trois Ordres, que le bailli venait de convoquer afin de rédiger la coutume du bailliage. Maimbourg remplit sa mission avec célérité. Dès le mois de septembre, le code

(1) y. Les eovsttmês ffênSraUs Du Duché de Lorraine, es bailliages de Nancy ^ Vosges et Allemagne ; Becveil dv style à observer es instrvciions des procédures tant des assises, qve Is sièges supérieurs et inférieurs des Bailliages de Nancy, Vosges et Allemagne; Avec le règlement povr le saUaire des ivges, proetrevrs^ et autres Ministres de Justice ; Plus l'ordonnance de son AUeze sur Vomologation tant des Coustumes anciennes et nouvelles que desdits Style et Règlement^ etc. Petit in-4*.

d*Épinal, qui sanctionnait les droits et les franchises de la bourgeoisie de cette ville, fut homologué par le prince; et Biaise André ou Andréa, successeur de Janson, comme « impri-* c meur de Son Altesse », en donna une édition deux années après (1).

Pendant que l'on promulguait de la sorte les coutumes générales régissant les différents baillages des duchés de Lorraine et de Bar, on n'oubliait pas celles qui gouvernaient seulement des villes ou des cantons. La coutume de Blâmont fut homologuée en 1596. Celle de la Bresse le fut en 1603. Celles de Marsal, du val de Liepvre, de Sainte-Croix et de Sainte-Marie-aux-Mines furent rédigées, mais ne furent approuvées que beaucoup plus tard : la première en 1627, et les autres en 1662 (2).

Quant aux coutumes de Vaudémont et de Châtel-sur-Moselle, elles furent écrites vers la même époque ; toutefois, pour des motifs qui ne sont pas connus, elles ne reçurent pas l'homologation ducale, ne furent jamais imprimées et finirent par disparaître, comme nous le verrons dans le dernier volume.

Pour diminuer le nombre des procès, il ne suffisait pas de mener à bonne fin l'entreprise dont il a été fait mention ; il fallait encore proscrire certains usages qui leur donnaient naissance. Charles y pourvut successivement par divers édits, entre autres par ceux qui eurent pour objet la rectification du calendrier. Averti par les procureurs-généraux que la source la plus abon-

(1) V. Covstvmes générales dv bailliage d'Espinal^ Par Ordon^ nance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dieu Duc de Lorraine y Bar, etc, et omologuée par son Altesse à la requeste des Sieurs desputex et Gouverneurs de ladicte Ville d'EspinaU Petit in-4»,

(2) V. Essai historique sur la rédaction officielle des principales coutumes et sur les assemblées d'états de la Lorraine ducale et du Barrois, accompagné de documents inédits et d'une bibliographie de ces coutumes^ par M. Beaupré. Nous avons pris pour ^uide cet ouvrage intéressant dans tout ce que nous avons dit relativement à la rédaction des coutumes.

dante des contestations venait de Tambiguité^ incertitude et c variété du miliaire et commencement des années courantes, c d^autant qu'aulciins avoient accoustumé commencer Tan du € jour de feste de TAnnonciation Nostre-Dame, vingt-cinq du c mois de mars ; les aultres du jour de Pasques communiant, » et la pluspart du jour de Noël, et que les dates des actes c judiciaires, instrumens et lettres, tant publicques que privées € et particulières, n'avoient nen de certain et arresté », il prescrivit, le 15 novembre 1579, que cette année finirait le 31 décembre, et il enjoignit e: à tous juges, greffiers, tabellions, « notaires, et généralement à toutes aultres personnes portant c office public, de ne datter ni cotter les années des actes et c instrumens ou escritures qu'ils signeroient, ou feroient signer, c aultrement que selon et ensuyvant le présent édict, à peine « d'amende arbitraire, et des despens, dommages et interests « des parties ». En 1582, Charles III, qui venait de recevoir du pape Grégoire XIII, « comme tous les autres princes et potentats « de la Chrestienté », un exemplaire du calendrier réformé par les soins du pontife, Charles, disons-nous,s*empressa de décider que ce calendrier serait adopté en Lorraine. Il aurait même voulu que la suppression de dix jours qui devait avoir lieu pût se faire dès le mois d'octobre, comme à Rome, en Espagne et en PoHugal ; mais difi'érentes circonstances y mirent obstacle, et la suppression des dix jours fut retardée jusqu*au mois de décembre, en sorte que le 10 fut compté pour le 20, le 11 pour le 21 et ainsi de suite (1).

Tous ses travaux législatifs, si nombreux et si variés, ne faisaient pas perdre de vue au duc de Lorraine un projet formé par son aïeul (2), et qu'il avait fermement résolu d'exécuter.

(1) Les deux ordonnances sont imprimées dans Rogé ville» Dict. des ordonn,, t. I, p. 119-122.

(2) V. Lionnois. Eist. de Nancy, t. I, p. 428» 429 et 443.

Nous voaloûs parler de la fondation du nouveau Nancy. La mort prématurée d'Antoine et de François I" avait fait ajourner l'entreprise ; néanmoins, comme la population, trop pressée dans l'étroite enceinte de la ville vieille, se répandait dans les faubourgs Saint-Nicolas, Saint-Thiébaut et Saint-Dizier, où l'on multipliait les maisons irrégulières et disparates, Christine de Danemark avait essayé, malgré les embarras inséparables d'une minorité, d'agrandir la ville vieille. A cet effet, elle reporta la muraille du côté du levant jusque sur l'emplacement de la terrasse de la Pépinière actuelle, abandonna aux habitants de la Grand' rue l'ancienne muraille, dans laquelle ils avaient depuis longtemps percé des fenêtres, et céda les terrains voisins du mûr récemment construit à des particuliers, qui prirent l'engagement d'y bâtir des maisons élégantes. Ce quartier, large et bien aéré, s'appela la rue Neuve et ensuite la Carrière, parce qu'il servit aux courses de bagues, combats à la barrière et autres divertissements du même genre. Dans le dernier quai't du XVP siècle, Jean IX, comte de Salm, Paul son frère, et d'autres seigneurs firent élever sur le côté oriental de la place des hôtels magnifiques (1), dont nous pouvons avoir une idée en jetant les yeux sur les gravures de Callot et de Claude Deruet.

Quand Charles III revint de France, il embellit le palais ducal dont certaines parties n'avaient pas été portées à leur perfection (2), et continua les travaux que le duc Antoine et Christine de Danemark avait commencés pour fortifier la ville vieille selon le système bastionné, inventé en Italie dans les premières années du XVI* siècle. Mais les ouvrages avaient été exécutés sur les plans d'ingénieurs si médiocres qu'il fallut les renverser presque en entier; ce qui occasiona des dépenses énormes. Le colonel

(1) V. le mém. du chanoine anonyme, dans Calmet, Notice, t.II, col. 14.

(2) V. idem, ibid.

Orfeo Galeani, mentionné ci-dessus, dirigea les dernières constructions, et fît de la ville vieille une espèce de citadelle défendue par huit gros bastions, dans plusieurs^ desquels on enferma les restes des anciens boulevards du XV* siècle (1), Charles III acheva également la reconstruction de l'arsenal, qui avait été prescrite par Christine de Danemark et Nicolas de Vaudémont, et lui donna des proportions appropriées à l'importance de la ville qu'il voulait fonder (2).

La grandeur de cette entreprise en fit longtemps ajourner l'exécution, et ce fut seulement en Tannée 1588 que Ton mit sérieusement la main à l'œuvre. En 1587, l'armée protestante qui se rendait en France avait, comme nous l'avons vu, menacé les faubourgs de Nancy, que l'on avait essayé d'abriter au moyen d'une fortification provisoire, et le danger que l'on avait couru dans cette circonstance engagea le duc à prendre enfin les mesures nécessaires pour prévenir le retour de semblables appréhensions. L'augmentation rapide de la population ne permettait pas de s'arrêter à l'idée d'agrandir l'enceinte de la ville vieille ; et, d'ailleurs, Charles IIl désirait créer une capitale digne d'un État aussi florissant que la Lorraine. En 1552, Nancy, sans y comprendre le bourg ou faubourg Saint-Dizier constituant une communauté séparée, avait seulement huit cent trente-quatre conduits ou ménages imposables et soixante-douze veuves ; ce qui, en y joignant les moines, les religieuses, les gentilshommes, les personnes attachées au service du prince et les pauvres, formait une population d'environ six mille cinq .cents âmes (3); mais en 1580 il y avait dans la ville, et dans les faubourgs Saint-Nicolas et Saint-Thiébaut, onze cent quatre-

(1) On verra tout à Theure, page 377, que les fortifications de la ville vieille ne furent complètement achevées que sous le règne de Henri II.

(2) V. idem, ibid.; Lionnois, Hist, de Nancy, page 357 et 358.

(S) V. Rôle des habitants de Nancy, en 1551-1552, publié et annoté par M. H. Lepage. .

vingt-trois conduits et cent trente-une veuves, c'est-à-dire environ dix mille personnes, en y comprenant les différentes catégories d'individus non sujets à l'impôt. En 1588, il devait y avoir à Nancy au moins douze mille âmes, et la villle vieille ne suffisait plus, à beaucoup près, pour loger tant de monde. Ce fut alors que l'on dessina l'enceinte de la ville nouvelle. Elle avait pour base du côté du nord-ouest les trois bastions de Vaudémont, d'Haussonville et des Michottes et les deux courtines qui les réunissait, et dans l'extrémité de l'une desquelles était percée la porte Saint-Nicolas, destinée désormais à servir de communication entre les deux villes; après avoir fait une saillie assez considérable vers l'ouest, l'enceinte se dirigeait vers le midi, en côtoyant Tétang Saint-Jean, coupait la route de Saint-Nicolas-de-Port, s'étendait ensuite, au levant, dans la vaste prairie au milieu de laquelle la Meurthe roule ses eaux paisibles, et venait, vers le nord-est, joindre le bastion de Vaudémont. Elle embrassait de la sorte le terrain occupé par les deux faubourgs mentionnés plus haut, et pai* les maisons de campagne et les jardins qui les environnaient. Quant au bourg Saint-Dizier, que l'on regardait comme nuisible à la défense de la ville vieille, sa destruction fut décidée, et les habitants, qui reçurent une indemnité pour la perte de leurs demeures, furent invités à se fixer dans la ville nouvelle, dont la voie principale prit le nom de rue Saint-Dizier, pour conserver le souvenir de rancienne bourgade. Les constructions de celle ci furent rasées, à Texception de trois seulement, que l'on épargna pour des raisons inconnues, et qui furent le noyau du faubourg actuel des Trois-Maisons. Comme la « pluspart de la bourgeoisie de Nancy c y avait des maisons particulières, tant pour la commodité des c eaux que pour les vignes, jardins, bois, rivières fsicj et choses c semblables; qui s'y trouvoient en abondance » (1), la mesure

(1) V. le mém. du chanoine anonyme, dans Galmet» Notice, t. II, col. 11.

prescrite par le duc excita bien des murmures ; mais il fallut se soumettre. On avait tracé des places spacieuses, des rues larges et se coupant à angles droits, et on résolut de s'emparer de tous les terrains nécessaires. On commença par c publier que ceulx « des propriétaires qui avoient meix, jardins ou aultres héritages

« enclos eussent à déclarer, dans certain temps, leur

« volonté d'y bâtir ou non, à peine d'y estre pourveu ». Le délai expiré^ on fît estimer par les sieurs Claude de la Ferté,Maimbourg et Jean Bamet les champs ou jardins non clos, et même les jardins clos de murs dont les possesseurs ne voulaient pas construire (1), et on distribua, pour un prix bien modique, des emplacements à ceux qui promirent d'y élever des maisons. L'espace à remplir paraissait tellement grand, eu égard au nombre des individus qui devaient l'occuper^ que l'on considéra d'abord l'entreprise comme téméraire, et beaucoup de lots de terrain ne se vendirent pas ou se donnèrent en quelque sorte pour rien. On ne toucha pas au faubourg Saint-Nicolas, qui, composé d'une seule rue tortueuse et très-longue, assez semblable du reste au faubourg Saint-Pierre actuel, dérangea un peu les plans dressés par les ingénieurs de Charles IIL Le faubourg Saint-Thiébaut, moins peuplé et moins important, ne jouit pas de la même faveur, et on démolit les maisons qui ne se trouvaient pas dans l'alignement. On traça huit grandes rues qui allaient du sud-est au nord-ouest, et qui, par conséquent, présentant leur ouverture du côté de la ville vieille, étaient enfilées, pour la plupart, dans toute leur longueur par l'artillerie placée sur le bastion des Michottes, sur le bastion d'Hausson ville et sur les deux courtines les plus rapprochées. Ces huit rues principales étaient coupées à angles droits par quatres autres rues se diri-

(1) Le duc, se prévalant de c& qu'on appelait le droit d* enceinte, ne paya aucune indemnité pour remplacement des remparts, des portes, des places et des rues.

géant du sud-ouest au nord-est. On réserva entre les deux villes un espace fort vaste pour servir d'esplanade, et dans le but de faire de la ville vieille une véritable citadelle. L'esplanade s'étendait jusqu'à la rue actuelle de la Poissonnerie, dont un coté seulement fut garni de maisons ; on ménagea une place assez spacieuse entre la rue Saint-Dizier et la rue de l'Église (maintenant rue des Carmes) pour y construire un liôtel de ville, et en cet endroit la maison la plus rapprochée de l'ancien Nancy, était l'auberge de la Licorne, située sur la façade nord-ouest de la petite rue des Carmes. Néanmoins, on ne donna pas suite au projet que l'on avait formé d'établir l'hôtel de ville en ce lieu, et le trésorier-général Jean Vincent ayant élevé, de 1593 à 1595, vis-à-vis la place du Marché, une maison immense et d'une belle architecture, qu'il se trouva hors d'état d'achever, le conseil de ville en fit l'acquisition pour quarante mille francs barrois, la termina et y installa toutes les juridictions inférieures, savoir : le bailliage, le siège des échevins ou tribunal criminel, la prévôté et la grurie. Une portion du bâtiment fut arrangée pour servir de prison, et une autre partie pour tenir lieu de halle ; on y construisit aussi une haute tour munie d'une horloge, et jusqu'au milieu du XVIII* siècle cet édifice conserva la même destination, malgré son éloignement de la ville vieille.

Peu à peu, cependant, on commença à bâtir. Les ouvriers qui étaient venus à Nancy pour travailler aux fortifications avaient fait des gains plus ou moins considérables, et ils résolurent de s'y établir* Ils achetèrent des parcelles de terrain et construisirent quantité de petites maisons qui bordaient autrefois plusieurs de nos rues,et dont il reste encore de nombreux échantillons dans quelques-uns de nos quartiers pauvres. Bientôt, ces artisans trouvèrent des imitateurs parmi les gens riches, et on se mit à l'œuvre de toutes parts. Les terrains, dont personne ne voulait d'abordy finirent par se vendre très-cher ; la spéculation T. Vf. 24

s'en mêla ; on acheta des emplacements, sous prétexte d'y édifier des maisons, en réalité pour les revendre avec un gros bénéfice, quelques années plus tard ; et le duc fut obligé de publier un édit pour couper court à des pratiques qui ralentissaient les progrès de sa nouvelle capitale.

Cet obstacle ne fut pas le seul qu'il rencontra.L'impatience que l'on manifestait fit naître chez les entrepreneurs les prétentions les plus exorbitantes ; mais, averti a que ceulx qui foumissoient « les matériaux nécessaires, les ouvriers, manœuvies et artic sans qui les façonnoient et mettoient en œuvre, tirans occa- « sion de la nécessité, foule et presse qu'il j avoit à bâtir en <K tant de lieux à un temps, survendoient et débitoient à un « prix excessif leurs matériaux, façons et ouvrages, détournans, « à ce moyen, les uns de bâtir du tout; occasionnans les aultres « de laisser imparfaits ce que déjà à grands frais ils avaient « commencé ; et d'aultres à s'y comporter avec telle épargne, « que la structure n'eu pouvoit estre que de petite durée, l'usage « et rhabitation incommodes, et l'aspect indécent et peu conve- « nable à l'ordre et à la forme qu'il désiroit y estre observés », il fixa le prix des matériaux et de la main d'œuvre, et défendit « à tous maçons, arrocheurs, tailleurs (de pierres), briquiers, « tuilliers, voilleux, charpentiers, menuisiers, serruriers, chau- « fourniers, blanchisseurs, chartiers, tombeliers, artisans,

« et aultres quels ils fussent, d'exiger, prendre oa

« recevoir » plus que ne leur accordait le tarif qu'il venait de publier (1).

Le succès de son entreprise engagea Charles III à augmenter l'enceinte de la ville nouvelle, et, modifiant le plan d'après lequel le bastion de Vaudémont, qui appartenait à la ville vieille,

(1) Cette ordonnance est du 2 avril 1592. Y. Lionnois, ibid., passim ; }ilQm. dvL chanoine anonyme, dans Calmet Notice, col 11-15.

et le bastion de la Madeleine, voisin de la porte Saint-Nicolas, devaient être unis par une longue courtine, il prescrivit, en 1605, d'abandonner les travaux de la courtine et de reporter les fortifications sur un terrain plus rapproché de la rivière ; ce qui permettait de tracer en cet endroit plusieurs rues larges et bien aérées (1), et d'assigner un emplacement convenable pour les jardins de l'hôpital Saint-Julien, qu'il avait transféré dans la ville neuve, et dont les bâtiments étaient déjà terminés depuis quelque temps et avaient abrité les malades et les pauvres dès l'année 1589 (2)

Pendant que les rues se garnissaient de maisons, ou du moins de clôtures enfermant des jardins, on poussait avec activité les travaux des fortifications. On a cru et beaucoup de personnes pensent encore que les plans en furent dressés par le colonel Orfeo Galeani, qui avait rectifié les défenses de la ville vieille. Cest une erreur. Les plans dont nous parlons furent fournis par un ingénieur napolitain, que nos historiens et les registres des trésoriers appellent Jean-Baptiste de Stabile, de Stabili ou d'Estabili ; et nous ne pouvons même admettre, comme l'insinue le chanoine anonyme, qu'il se soit aidé des notes ou des croquis de Galeani (3). Charles 111 avait nommé Jean d'Estabili « superc intendant aux mesures, proportions et conduite des bâtiments c et ouvrages », et sous la direction de cet habile homme, ils marchèrent avec rapidité. 11 paraît que l'on adopta d'abord le système de la régie ; mais comme il en résultait d'abord de graves inconvénients, le duc traita, le 20 décembre 1603, avec Nicolas Marchai, « ingénieur de ses fortifications, employé dès c le commencement à la conduite des ouvrages d'icelles », qui se soumit à fermer et mettre (la ville) en défense dans quatre

(1) V. Lionnois, Hist. de Nancy, p. 447 et 448.

(2) V. idem., ibid., t. II, p. 471-473.

(3) V. le mém. du chanoine anonyme, ibid., col. 12.

€ ans (c'est-à-dire pour le 31 décembre 1607), et dans les trois « aultres immédiatement suivans à la parachever, moyennant la « somme de deux cent mille francs (barrois) chacun an, faisans « pour les sept quatorze cent mille d, etTabandondes matériaux déjà préparés (1).

L'enceinte, après les modifications que le plan primitif subit en 1605, comptait huit bastions énormes, unis par sept courtines. Le bastion Saint-Jean, qui regardait la commanderie de ce nom, n'avait pas de flancs vers l'ouest et se rattachait au bastion des Michottes, c'est-à-dire à la ville vieille, par une espèce de courtine. Plus au midi se trouvaient les bastions Saint-Thiébaut, de Saulru et Saint-Nicolas ; on voyait au levant les bastions d'Haraucourt, de la Madeleine et Saint-Georges ; enfin, vers le nord-est, le bastion de Saint-Jacques, dont la forme était la même que celle du bastion Saint-Jean, et qui allait au moyen d'une courtine, se lier au bastion de Vaudémont.

Les fortifications des deux villes étaient remarquables par leur solidité et leur magnificence. Les murailles proprement dites avaient une hauteur moyenne de cinquante pieds et uoe épaisseur proportionnée ; elles soutenaient des terre-pleins, qui s'élevaient de cinq pieds au dessus ; et le revêtement orné d'éperons et de cordons en pierres de taille, se composait de briques rouges et noires, disposées avec symétrie et traçant des losanges d'un assez bon goût. La base des murailles était en pierre jusqu'à la hauteur ou l'eau pouvait monter dans le fossé, qui était profond de vingt-cinq pieds, large de soixante-douze et muni d'une contre-escarpe en pierres de taille. Des guérites d'une coupe élégante, se dressaient aux angles des bastions et dans le voisinage des portes. Celles-ci, qui sont au nombre de trois, et que l'on a conservées jusqu'aujourd'hui, mais en leur faisant

(1) V. Lionnois, Hist. de Nancy, t. I, p. 398 et suivé

sabir des mutilations de tout genre, avaient été décorées parles meilleurs sculpteurs de Lorraine, et nous pouvons encore nous faire une idée de leur beauté première. La porte Saint-Nicolas entre les deux villes demeura ce qu'elle était ; mais on remania la porte Notre-Dame, tout en laissant subsister les deux grosses tours qui datent du XV* siècle, et Ton perça, à quelque distance, entre deux des bastions élevés par Orfeo Galeani, une nouvelle entrée, que l'on appela porte Notre-Dame-des-Champs, et qui fut sculptée par le célèbre Florent Drouin. Au reste, ces derniers ouvrages ne furent exécutés qu'après la mort de Charles III (1).

Des travaux aussi considérables et poursuivis pendant vingt ans entraînèrent des dépenses hors de proportion avec les revenus ordinaires de la Lorraine, et le duc fut obligé de recourir à la générosité de ses sujets et de leur demander des aides extraordinaires (2). On peut supposer que les États-Généraux ne se décidèrent pas toujours sans répugnance à accorder ce que Charles sollicitait, parce que les opinions étaient partagées sur l'utilité de la mesure adoptée par ce prince ; cependant on ne voit pas qu'ils aient jamais refusé les aides nécessaires, ni que les ouvrages aient langui, faute d'argent.

L'envie de procurer à sa capitale tous les avantages possibles inspira an duc l'idée d'ouvrir des négociations pour obtenir du Soaverain-Pontife la création d'un siège épiscopal (3). La politique semblait, d'ailleurs, depuis longtemps exiger un établissement de cette nature. Tant que les évêques de Metz, Toul et Verdun avaient relevé de rËmpire,les ducs de Lorraine n'avaient

(1) V. idem, ibid., p. 20-^23.

(2) V. Mory d'Elvange, États, Droits^ Usages en Lorraine, p. 90.

(3) On assure que, pendant la tenue du concile de Trente, le grand cardinal de Lorraine avait représenté la nécessité d'établir des siégea épiscopaux à Nancj, à Bar-Ie-Duc et à Saint-Dié. Y» le môm, du chanoine anoyme, ibid., col. 49*

ea aucun motif de se soustraire à leur autorité ; mais, à partir du jour où la France avait occupé les villes épiscopales, on devina que les trois évoques seraient bientôt à sa discrétion, et il fallut un concours de circonstances que l'on ne pouvait espérer pour retarder ce moment. Ce fut en 1598 que Charles demanda au pape Clément VIII la création d'un évêché, après avoir obtenu le consentement de l'évêque de Toul, Christophe de la Vallée, dont le diocèse devait, à cette occasion, subir un démembrement. La nouvelle circonscription ecclésiastique aurait compris la ville de Nancy, cinq collégiales, six prieurés, dix-sept monastères de divers ordres, et environ soixante-dix paroisses. Les abbayes de Clairlieu et de Saint-Martin (près de Metz) auraient été supprimées. Leurs biens formaient la dotation de Tévéché ; et l'on assurait celle du chapitre cathédral avec les restes des domaines de Gorze, avec les biens des prieurés de Varangéville et deSaintr Dagobert (1), et avec trois prébendes enlevées à la collégiale de Saint-Dié. Le cardinal de Lorraine aurait reçu le titre d'évêque, et le pape aurait accordé au ducnR droit de patronage et de présentation tant pour l'évêché que pour tous les bénéfices.

Une proposition aussi raisonnable ne paraissait pas devoir être écartée ; malheureusement, elle fut faite dans un instant oii le pape était vivement irrité contre la Maison de Lorraine, à cause du mariage de Henri et de Catherine de Bourbon, et le roi de France prescrivit au cardinal d'Ossat de ne rien négliger pour faire échouer la demande. Dès le 30 mars 1599, le cardinal écrivait : « Je retarderai autant que je pourrai l'érection de » Nancy en évêché » ; profitant adroitement du mécontentement de Clément VIII, il l'engagea à ne pas accueillir la prière de Charles III, et le 2 mai, après avoir raconté le mauvais accueil fait à l'envoyé de Lorraine, il mandait qu'il n'aurait aucune

(1) De Stenay.

peine à exécuter les instructions que Henri IV lui avait adressées (1). D'un autre côté Jean de Schœnenberg, archevêque de Trêves, forma opposition à un projet qui modifiait les circonscriptions de ses suffragants. Toutefois, malgré les pratiques du cardinal d*Ossat et les scrupules du métropolitain, le duc obtint, en 1600,1a promesse qu'un évêché serait établi à Nancy. Il résolut de commencer aussitôt la construction de la cathédrale, qui devait occuper une partie de la grande place d'abord destinée au marché public, et, au mois de février 1601, il fit distribuer aux gentilshommes une lettre circulaire, dans laquelle, après leur avoir annoncé la réussite de la négociation, il les invitait à contribuer généreusement aux frais de l'entreprise, en leur labsant entrevoir la facilité qu'ils auraient, plus tard, d'obtenir pour leurs enfants les dignités et les bénéfices de la nouvelle cathédrale (2). On ne sait trop quel succès eut la requête ; mais une année ne s'était pas écoulée depuis l'envoi de la circulaire, lorsque le pape, cédant aujc obsessions du roi de France, déclara qu'il ne pouvait ériger un wêché. Charles fut très-contrarié de ce refus, et, comme il désirait fonder à Nancy une église digne d'une capitale, il pria Clément VIII d'y instituer une collégiale, dont le chef aurait le titre de primat, porterait la mitre et la crosse, et jouirait de quelques-uns des droits épiscopaux. Le Souverain-Pontife y consentit et fit expédier, le 15 mars 1602, les balles nécessaires. Le chapitre, qui eut pour premier primat le cardinal de Lorraine, fils du fondateur, se composait de trois dignités (doyen, chantre, écolàtre) et de treize chanoines. Il relevait immédiatement du Saint-Siège, et le droit de patronage à l'égard des dignitaii'es et des simples chanoines fut abandonné

(1) y. Lettres du cardinal d'Ossat^ (édit. d'Amelot de la Hous- ■aye), t. II, p. 55 et 57.

y. le texte de cette lettre, dans Lionnois, Hist* de Nancy^ 555 et 556.

au duc de Lorraine. La mense da primat fut formée du prieuré Saint-Dagobert et d'une portion des biens de Gorze et de Clairlieu. Le chapitre reçut, pour sa dotation, les domaines de Tabbaye de Saint-Martin, les prieurés de Notre-Dame,de Salone, de Saint-Nicolas et de Varangéville, la collégiale de Dieulouard et trois prébendes de la collégiale de Saint-Dié. Le primat poayait officier in pontificalibus ; il avait la mitre, la crosse, l'anneau, les sandales, et donnait la bénédiction solennelle aa peuple. Il se vit, du reste, plus d'une fois troublé dans l'exercice de quelques-unes de ses prérogatives par les évêques de Toul, qui lui refusaient le droit de revêtir les insignes épiscopaux hors de l'enceinte de la Primatiale (1). Le gouvernement de l'église et la faculté de rédiger dès statuts lui appartenaient en commun avec le chapitre, et ils s'empressèrent d'arrêter un règlement fort sévère^ afin d'écarter les jeunes gentilshommes qui auraient demandé les canonicats seulement pour en percevoir les revenus, et sans s'inquiéter de remplir les devoirs de leur état. ^

Divers obstacles retardèrent encore l'organisatioii définitive du chapitre, et on ne commença l'office canonial que le 1" janvier 160i, dans une église provisoire, sur l'emplacement de laquelle on a bâti la seconde église Saint-Sébastien. La Primatiale devait, comme nous l'avons dit, s'élever sur la place da Marché, et le pourtour aurait été occupé par les maisons des chanoines ; mais les fondations ne furent pas même jetées. On représenta au duc que la Primatiale serait mal située au milieu d'un quartier aussi bruyant, et vis-à-vis l'édifice qui renfermait les tribunaux, les prisons, la halle, etc. En conséquence, on acquit par échange un vaste terrrain près de la porte Saint- Georges, dans le lieu même où l'on avait ébauché la courtine

(1) Mém^ de Thierriat, cités par Chevrier, Hist, de Lorr,^ p. ^.

qui devait unir les bastions de la Madeleine et de Vaudémont. Ce terrain, qui avait soixante-dix toises de longueur, sur une largeur de cinquante, fut divisé en deux parties destinées : Tune à la Primatiale, dont le plan avait beaucoup d'analogie avec celui de la cathédrale actuelle, et dont le portail devait être tourné vers l'ouest, conformément à l'ancien usage ; l'autre au palais du primat, aux hôtels du doyen, du chantre et de l'écolâtre, aux maisons des chanoines, des vicaires, etc. On réserva une parcelle de terrain sur laquelle on éleva précipitamment une église provisoire, que l'on appela longtemps la vieille primatiale, et où le Chapitre alla faire l'office, en 1609, après avoir vendu la première église au conseil de ville, qui la céda à la paroisse Saint-Sébastien (1).

Non content d'avoir créé le nouveau Nancy, auquel on essaya, par un sentiment bien étranger à la flatterie, de donner le nom de Cbarlevillç, le duc de Lorraine voulut encore embellir la ville vieille,en y faisant construire une chapelle magnifique, dont les caveaux serviraient de sépulture aux princes de sa famille. Il comptait y descendre le premier; car,en 1606,il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, qui n'avait pas eu de suites graves, mais pouvait se renouveler. La crainte de la mort l'avait engagé à faii'e son testament dès le mois de janvier de la même année ; il léguait à son fils François, comte de Vaudémont, des domaines considérables et des rentes sur Orléans et sur l'hôtel de ville de Paris ; il chargeait le duc de Bar de compléter les dots de ses sœurs Elisabeth, Antoinette et Christine, et de doter la princesse Catherine, si elle désirait se marier ; enfin, il donnait au cardinal, son second fils, les ville et seigneurie de Charmes, disposant que si le cardinal en rétablissait le château, et si les revenus de la

(1) y. le mémoire du Chanoine anonyme dans Calmet, Notice. t. II, coL 48-63.

seignearie ne montaient pas annuellement à vingt mille francs barrois, le surplus serait pris sur la saline de Dieuze (1).

La mort de ce fils chéri arrivée en 1607 porta un coup terrible à Charles III. Le 8 mai 1608, il fut attaqué d'une fièvre, dont le premier accès fut violent, mais de courte durée. Le duc joua aux cartes avec les princesses ; néanmoins, comprenant bien que le mal était plus grave que l'on ne croyait, il fit appeler, dans la soirée, son directeur, le P. Ponce Clerici, cordelier, c personnage c de grande authorité, tant pour ses vertus, piété et doctrine, c que pour les charges de Commissaire général sur les Provinces c de son ordre en France, de Provincial, de Custos et de Gar- « dien, qu'il avoit exercées plusieurs fois ». Charles se confessa ce jour là et le lendemain matin, et se trouva bien le vendredi ; mais, le samedi, la fièvre recommença et fut accompagnée d'une sorte d'affection léthargique, pendant laquelle le malade était complètement immobile et comme privé de sentiment. Les habitants de Nancy, instruits de ce qui passait, remplissaient les églises et priaient Dieu de leur conserver un si bon souverain. Le dimanche, le prince se confessa de nouveau, communia et fut assez bien le reste de la journée. Le 12, vers sept heures du matin, il retomba dans sa léthargie, qui dura dix-sept heures ; les médecins déclarèrent que le danger était pressant, et on administra au malade le sacrement de l'extrême onction. Les Nancéiens avaient abandonné leurs occupations, et des processions nombreuses parcoururent la ville, tandis que d'autres visitaient l'église abbatiale de Clairlieu et la basilique de Saint- Nicolas-de-Port. Quand Charles eut repris ses sens, le sieur de Fresnel, capitaine des arquebusiers à cheval de la garde, qui veillait au chevet du lit, l'informa de ce qui avait eu lieu la

(1^ Y. ce testament, dans Calmet. Hist,^ t. III, Preuves^ col. cccclxxxiij -cccclxxxvj .

veille ; « Mes subjectz font beaucoup pour moy, répondit le c prince ; s'il plaist à Dieu me remettre en convalescence, je € feray pour eux, et pour tout mon peuple, ce que je pourray c pour leur bien ; mais le principal est qu'ilz prient Dieu pour c mes péchez ». La journée du mardi se passa tranquillement, et, sur le soir, Charles, craignant que le mal ne revint le lendemain, fit appeler ses enfants pour les bénir. Le duc de Bar, le comte de Vaudémont et la princesse Catherine, les seuls qui fussent à Nancy, accoururent et se mirent à genoux près du lit. Le malade leur dit « que, devant toutes choses, il leur recomc mandoit la ci ainte et l'amour de Dieu, et puis la concorde t entre eux ; et adressant sa parolle au Duc de Bar, dit qu'il luy « laissoit un estât tranquille, lequel il luy recommandoit, et c tout son pauvre peuple ; comme aussi d'entretenir paix avec t ses voisins, et l'amour fraternel avec son Frère le Comte de c Vaudémont, et sa Sœur la Princesse, pour laquelle il n'avoit c encore rien faict ; au demeurant, qu'il avoit faict quelques c debtes pour ses urgentes affaires, dont il en avoit payé beauc coup, et qu'il acquitast le reste, et après exhorta le Comte de « Vaudémont, son Fils puisné, de recongnoistre et aymer son c Frère, comme le devoir tant de l'aage que de Testât l'y oblic geoit; ce qu'achevé, faisant le signe de la Croix sur eux, leur c donna sa bénédiction, disant que c'estoit pour les présentz, c pour les absentes (1), et pour leurs descendantz et postérité ; c priant Dieu les vouloir bénir au Ciel, comme il les bénissoit c en terre ». Les princes s'étant retirés, en fondant en larmes, le duc se sentit plus mal, eut des faiblesses et expira doucement, le l/i mai, à une heure du matin, en présence de sa sœur la duchesse de Brunswick-Wolfenbuttel, du prince Ërric, évéque de Verdun, du P. Ponce Clerici, du P. Renault, gardien des

(1) Les trois princesses Christine, Antoinette et Elisabeth.

Cordeliers, des maréchaux de Lorraine et de Barrois, des principaux officiers de Thôtel, des secrétaires des commandements, et de quelques gentilshommes.

Cliarles avait vécu soixante-cinq ans, deux mois et vingtneuf jours, et il était dans la soixante-troisième année de son règne.

Aussitôt qu'il eut rendu l'esprit, on s'occupa des préparatifs de ses funérailles, à la description desquelles nous consacrerons plusieurs pages, parce que l'on regardait, avec raison, l'enterrement des ducs de Lorraine comme une des cérémonies les plus somptueuses que l'on pût voir.

Henri confia le soin de régler tout ce qui concernait les funérailles de son père à messire Pierre de Stainville, proto-notaire du Saint-Siège, doyen de la Primatiale et Conseiller d'État, et à M. de Madruccio, Conseiller d'État et grand-chambellan du feu duc. Il désigna comme maîtres des cérémonies, M. de Raigecourt, Conseiller d'État, chambellan, maître d'hôtel de Charles 111 et bailli d'Épinal, M. de Mitry, maître-d'hôtel, et le sieur Claude de la Ruelle, secrétaire des commandements.

Le corps du prince fut d'abord laissé sur son lit. On posa auprès six chandeliers d'argent ciselé et un bénitier en vermeil. On disposa dans la salle des bancs couverts de tapis de Turquie, sur lesquels s'assirent, à droite « bon nombre de Chanoines, <K Cordeliers, Minimes, Capucins et autres gens d'Église, qui c disoient prières, psalmes et oraisons »; à gauche les gentilshommes de la Chambre et les chambellans, ayants derrière eux les pages et les valets de chambre. On admit chacun à jeter de l'eau bénite ; les seigneurs et gentilshommes de la Maison du défunt et des Maisons des princes et princesses y vinrent à une heure ; les dames et les demoiselles des mêmes Maisons à deux heures, et les domestiques une heure après. Â quatre heures, le corps fut livré aux médecins et chirurgiens ; ils l'ouvrirent, en séparèrent le cœur qui fut remis aux Jésuites de Nancy, et les

entrailles querondonnaanxCordeliers,rembaumèrentetle placèrent dans un cercueil de plomb, enfermé dans un cercueil en bois garni de velours noir et accompagné d'une inscription. On tendit la «c chambre du trespas » d'une riche tapisserie de hautelice, rehaussée d'or, d'argent et de soie, et « figurée de l'histoire c de sainct Paul j»; on étendit sur le plancher un tapis de Turquie ; le cercueil fut déposé sur deux tréteaux^ et les six chandeliers furent rangés de part et d'autre. Les gens d'église rentrèrent alors et recommencèrent à prier. Dix-huit chambellans et les valets de chambre eurent ordre de se relayer pour demeurer nuit et jour près du défunt. Le lendemain, le clergé des différentes paroisses de Nancy vint jeter de l'eau ] bénite, et à partir de ce moment, tout le monde, « tant du païs qu'estranc gers », eut la liberté de pénétrer dans la salle jusqu'au 8 juin, « pour ce qu'il fallut ce temps aux ouvriers qui faisoient € l'effigie (du prince), ses vestements à la royale, etc.; et aux € marchantz qui avoient peine de recouvrer si grande quantité € de sarges de Fleurance (serges de Florence), sarges Limestres, « sarges de Gennes et autres draperies, qu'il falloit pour un si c grand dueil, auquel marchèrent plus de seize cents per-

c sonnes (1) , la plus grande partie desquelles fut habillée

c de tous pointz de la libéralité de son Altesse , combien

€ qu'il ne leur fust deu que robbes et bonnetz carrez, j»

Nous ne nous arrêterons pas à décrire en détail les costumes que le duc, les princes et princesses de sa famille, les seigneurs, les fonctionnaires de divers Ordres portaient, soit pendant les réceptions et cérémonies qui précédèrent les funérailles proprement dites, soit pendant les funérailles elles-mêmes. Un coupd'œil jeté sur les belles gravures dont nous parlerons en apprendra autant qu'une description minutieuse, et nous

(1) 11 s'agit seulement des personnes portant des vêtements de deuil.

ajouterons seulement que le costume se composait en général 1® d'un manteau ou mieux d'une robe noire, avec des manches et une queue plus ou moins longue, suivant le rang des personnes ; 2"* d'un capuchon ou chaperon attaché à la robe, et que l'on mettait parfois sur la tète; 3*" d'un bonnet carré, dont on se couvrait lorsque le chaperon était renversé sur les épaules. Les pages des grande et petite écuries, les valets de pied, les arquebusiers à cheval et les gardes suisses furent habillés de noir, et on peut voir la coupe de leurs vêtements sur les gravures que nous venons de mentionner.

La salle d'honneur du palais ducal, occupant tout le premier étage, sur la Grand'rue, depuis l'escalier qui existe encore jusqu'à l'église des Cordeliers, et longue de vingt-sept mètres, sur cinq de largeur et six de hauteur, fut tendue de deux tapisseries représentant la vie de Moïse et celle de saint Paul. Le plafond, en forme de berceau, était chargé de caissons, offrant alternativement des croix de Lorraine en or sur fond d'azur, et des alérions en argent sur champ de gueules. A l'une des extrémités de la salle, on avait élevé une estrade couverte d'un tapis de Turquie et munie d'une balustrade richement ornée. On voyait sur l'estrade le lit d'honneur, auquel on arrivait par cinq degrés ; les matelas et traversins étaient en satin cramoisi, et les couvertures en velours noir et en drap d'or frisé, avec parements d'hermine; un dais en velours cramoisi et en toile d'or frisée, et décoré d' alérions et de doubles G couronnés, surmontait le lit, qui était accosté de douze chandeliers d'argent, soutenant des cierges de cire blanche du poids de deux livres, « avec doubles armoiries et l'Ordre Sainct Michel à l'entour ». Sur le lit reposait l'effigie en cire du prince défunt revêtue d'habits splendides et « d'un grand manteau à la royale de drap € d'or frisé d'or » et doublé d'hermine, avec une « queue longue « de sept aulnes de Paris ». L'effigie portait une couronne ducale, sur laquelle brillaient beaucoup de gros diamants.

Les vêtements en étaient aussi chargés en divers endroits, et l'auteur de la description que nous avons prise pour guide assure que tous les joyaux qu'il vient de mentionner étaient estimés cinq cent trente-deux mille écus, « y comprise une autre € couronne aussi enrichie de pierreries, qui estoit sur l'arraet « tymbré »,

Deux autels magnifiques permettaient de célébrer plusieurs messes pendant la matinée ; et, chose qui surprendra plus d'un lecteur, on avait disposé, non loin de l'estrade, un autre dais, sous lequel « on mettoit une table et la chaire de feue son « Altesse, pour le couvert, past et la viande qu'on apportoit aux

< heures de disner et souper ». Douze chaires à accoudoirs ou stalles, tendues de drap d'or, avec carreaux de velours violet et pliants pour s'asseoir, étaient destinées aux princes et princesses, quand ils assistaient aux messes et vigiles que l'on chantait dans la salle d'honneur. D'autres sièges non moins riches attendaient les ambassadeurs des princes amis de la Maison de Lorraine; le long des murailles on avait rangé des bancs à dossier, couverts de satin cramoisi, avec broderie d'or, pour les gentilshommes et les principaux fonctionnaires, et des bancs plus simples pour les serviteurs du défunt. Le sieur Callot, roi d'armes, les hérauts Lorraine et Barrois, et les poursuivants d'armes Vaudémont et Clermont, « tous cinq ayans leurs

< cottes », occupaient des pliants à peu de distance du lit. Enfin, le reste de la salle était rempli de sièges et de bancs plus ou moins décorés pour le clergé, les dames, demoiselles et gentilshommes des Maisons de Charles III et des princes et princesses, pour le Conseil d'État , la cour des Grands-Jours de Saint-Mihiel, les chambres des comptes de Lorraine et Barrois, etc. Près des places réservées au clergé se trouvaient :

< premièrement la musique de la chambre de feue son Altesse,

< en nombre de quatorze personnes, tant voix, que joueurs de c luths, guitarons et violes d'Espagne; et secondement

c les chantres de la chapelle en nombre de vingt Toix, et

c dix joneors de cornets, gros hanltbois et sacbontes ».

La salle d*honneiir, oaverte en grande cérémonie le 9 join, à nne heure après midi ; ne fut pins fermée jnsqn^au ih juillet suivant. Tous les matins, à Fexception des dimanches et fêtes, on y célébrait trois messes, à la dernière desquelles officiaient souvent trois prélats mitres ; Faprès-diner, on chantait les vigiles des morts; immédiatement après la messe et les vigiles, on servait sur la table un festin somptueux, comme si le prince était encore en vie ; l'aumônier disait le Benedicite; les fourriers, panetier, maitre-d' hôtel, échanson, etc., remplissaient sérieuse^ ment leurs fonctions habituelles ; un secrétaire des commandements et € le médecin en quartier » se tenaient, Cimme à l'ordinaire, derrière le siège ducal; mais, aussitôt i{^s la récitation des grâces, Taumônier distribuait aux pauvres le pain, le vin et les mets qui avaient paru sur la table.

Pendant l'exposition de Teffigie, on s'occupait à transformer la galerie des cerfs en salle funèbre. Les massacres qui tapissaient les murailles furent enlevés, et d'immenses tentures en drap noir dissimulèrent les parois de la galerie. Des écussons y furent fixés à peu de distance l'un de l'autre, et trois chandeliers, « chaussez de sarge noire », et portant chacun quatre gros cierges de cire blanche, furent suspendus au plafond pour éclairer la salle, qui ne reçut pas d'autre lumière. Le cercueil y fut amené, placé sur deux tréteaux et couvert d'un poêle de toile très-fine et d'un autre en velours noir, « croisé de satin blanc »; on déposa sur le cercueil la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de l'Ordre de Saint-Michel, et on établit au dessus un dais en velours noir. Les deux autels de la salle d'honneur furent remontés dans la galerie des cerfs et garnis de parements noirs, ainsi que les chaires à accoudoirs destinées au duc Henri, aux princes du sang et ambassadeurs ; les sièges des prélats officiants, des évèques, des abbés mitres, du primat

de Nancy, du grand-prévôt de Saint-Dié, etc., et vingt-quatre banquettes où devaient s'asseoir les gentilshommes de la Maison du feu duc, et ceux qui étaient attachés aux Maisons de Henri, des princes et princesses.

La salle funèbre fut ouverte le 15 juillet, à huit heures du matin, et le service divin y fut célébré, ce jour là et le lendemain, avec la même pompe que dans la salle d'honneur. Le 16, les chefs et maîtres des cérémonies spirituelles et temporelles prévinrent les individus et les corporations qui devaient assister aux funérailles que le cortège se mettrait en marche le 17, à deux heures, pour conduire le corps dans la collégiale Saint- Georges ; mais la notification fut faite avec des formalités beaucoup .Mjl^ compliquées pour que nous puissions les rappeler ici. A cinq heures, le roi d'armes, accompagné des hérauts et poursuivants en manteaux de deuil, et entouré de vingt crieurs et sonneurs de clochettes de la ville de Nancy, ordonna à ces derniers d'agiter trois fois leurs clochettes, et le héraut de Lorraine publia, « à haulte voix, le premier édit funèbre. . . comme « ensuit : Messieurs, on fait à tous sçavoir et entendre que c demain, à deux heures après midy, sera fait (aydant Dieu) le « premier convoy en pompe funèbre de l'enterrement du corps « de Très-Hault, Très-Puissant et Sérénissime Prince Charles « troisième du nom, par la grâce de Dieu Duc de Calabre, Lor- « raine. Bar, Gueldres, Marchis, Marquis du Pont -à-Mousson, « comte de Provence, Vaudémont, Blâment, Zutphen,etc.,nostre « débonnaire et Souverain Prince de glorieuse et perpétuelle c mémoire, lequel trespassa en son hostel de ceste sienne ville « de Nancy, le quatorzième may dernier ; ledit premier convoy « funèbre depuis ledit hostel jusques en l'église de Sainct- « Georges, où seront chantées les vigiles et vespres des mortz, « et le jour d'après, au matin, le sainct service à son intention ; « partant, vous ferez tous devoir d'y assister et de prier Dieu < pour son âme ». Cette proclamation, qui avait eu lieu dans la

cour d'honneur du palais ducal, fut renouvelée devant la porterie, sur la place Saint-Epvre et sur la place du Marché dans la ville neuve.

On travaillait, en même temps, à sabler les rues que le cortège allait parcourir, et à tapisser le portail de Saint-Georges, celui de Féglise des Cordeliers et la façade du palais ducal avec des draperies noires, sur lesquelles se détachaient des écussons couronnés^ aux armes de Lorraine, et entourés du collier de rOrdre de Saint-Michel. On préparait aussi les pièces d'honneur qui devaient être portées pendant la cérémonie, et les ornements destinés aux prélats.

Le 17 juillet, à deux heures, les princes se rendirent dans la salle d'honneur, où le cercueil avait été rapporté stm le lit, comme précédemment ; ils étaient accompagnés des ambassadeurs, et, aussitôt qu'ils furent entrés, Févêque de Toul, assisté de révêque de Tripoli, suffragant de Strasbourg, des prélats mitres ou non, tous revêtus de chapes magnifiques, du grandarchidiacre de Toul, des archidiacres de Port, de Vosge et de Rinel, et de plusieurs chanoines,procéda à la levée du corps.Âprès une nouvelle proclamation du roi d'armes, qui prescrivait à chacun de se mettre en marche lorsqu'il serait appelé, et d'observer minutieusement les préséances réglées par les maîtres des cérémonies, le cortège sortit du palais dans l'ordre suivant : trois commis, munis de baguettes, et faisant ranger la foule dans les rues; les vingt sonneurs, agitant leurs clochettes et criant dans les carrefours : « Nostre Débonnaire et Souverain Piince « le duc Charles troisième du nom est trespassé ; priez Dieu c pour son àme i^ ; huit commis, conduisant trois cents pauvres vêtus de deuil, marchant sur deux files, et portant chacun une torche de cire blanche, à doubles écussons aux armes pleines du feu duc ; trois cents bourgeois, désignés par le conseil de ville, et tenant des torches semblables, ornées d'écussons aux armes de Nancy ; les membres de la confrérie du Saint-Sacrement,

dont Charles III était premier confrère et protecteur, s'avaDçant deux à deux et portant des flambeaux de cire blanche avec écussons ; le commis du chef des cérémonies spirituelles ; les Capucins, les Minimes et les Cordeliers, avec leurs croix, le clergé des paroisses Saint-Epvre, Notre-Dame et Saint-Sébastien, avec leurs croix ; les Chanoines de la Primatiale et ceux de Saint-Georges, tenant la droite, et vis-à-vis, à gauche, les facultés de théologie, de droit et de médecine de l'Université de Pont-à-Mousson ; les huissiers de Thôtel, armés de leurs verges et précédant la Maison du défunt, les muletiers et jumentiers ; le maître-palfrenier, les palfreniers et le maréchal de la petite écurie; le maître-palfrenier, les palfreniers et le maréchal de la grande écurie ; les cochers ; les artisans de Thôtel ; les valets de pied ; les aides de la fauconnerie, de la vénerie et des toiles ; le prévôt, le graveur, l'essayeur et une députation des ouvriers de la monnaie ; douze commissaires, maitres-canonniers et fondeurs de l'arsenal ; les valets de garde-robe et les lavandiers ; les violons et sonneurs de cornets et hautbois ; les courriers, les chevaucheurs d'écuries, les maîtres des postes et le sergent à cheval des finances ; les fourriers des logis ; les clercs du Trésor des chartes; les tapissiers; les marchands et artisans delà chambre ; le précepteur et les trois gouverneurs des pages de la chambre, de la grande et de la petite écuries ; les tailleurs d'habits et chaussetiers ; les aides des offices de paneterie, échansonnerie, garde-manger, cuisine, fruiterie, garde-vaisselle et fourrière ; les marchands pourvoyeurs, boulangers, pâtissiers et herbiers ; les chefs des offices de paneterie, échansonnerie^ garde-manger, cuisine, fruiterie, garde-vaisselle et fourrière; les officiers pensionnaires ; le concierge et le garde-meubles de l'hôtel ; les valets de chambre ordinaires et par quartier ; les chirurgiens et l'apothicaire ; les deux ingénieurs des fortifications ; les sieurs commis à la recette des aides-généraux ; le concierge et le contrôleur de l'artillerie ; le receveur-général et

le contrôleur-général du Domaine de Nancy ; les intendants des mines d'argent, d'azur, de cuivre et de plomb; les maîtres et le contrôleur des monnaies ; les gouverneurs des six salines ; les quatre contrôleurs de l'hôtel, l'argentier et les greffiers du bureau du même hôtel ; les quatre médecins ; le prieur de Flavigny, maître de la chapelle ducale, suivant les chantres de la chapelle et les musiciens delà chambre, qui formaient un chœur; les prévôts des maréchaux et de camp ; les membres du conseil de ville de Nancy; le greffier des assises de Nancy; le maîtreéchevin, les échevins et le clerc-juré de la justice de la même ville ; le lieutenant-général du bailli de Nancy, le prévôt et le gruyer ; le trésorier-général de Lorraine et Barrois ; le président et les gens du conseil et des comptes de Barrois ; le président, les conseillers et auditeurs et le greffier des comptes de Lorraine; le président et les conseillers de la cour des Grands-Jours de Saint-Mihiel ; le procureur-général de Lorraine et le trésorier des chartes; les secrétaires entrants au conseil et les secrétaires ordinaires ; les conseillers d'État de robe longue ; les maîtres des requêtes, et vis-à-vis les secrétaires des commandements; les pages de la petite écurie ; les pages de la chambre ; les maréchaux des logis; les gentilshommes suivants ; les capitaines entretenus et pensionnaires; les capitaines des villes et châteaux ; les gentilshommes servants ; les écuyers des grande et petite écuries; les quatre maîtres- d'hôtel, tenant leurs bâtons renversés; les gouverneurs des villes de garnison; les baillis; les conseillers d'État d'épée; M. de Couvonge, premier-gentilhomme de la chambre, avec la moyenne clé dorée ; M. de Martau, gentilhomme de la chambre, avec la petite clé dorée; les gentilshommes de la chambre et les chambellans; les lieutenants de la garde suisse ; les huissiers de la chambre, armés de leurs verges et précédant les pièces d'honneur; M. d'Haraucourt de Saint-Nicolas, conseiller d'État et chambellan et trente-trois autres gentilshommes qui portaient les bannières de Lorraine, Bourbon, Gueldres, Anjou, Harcourt,

Yaadémont, Wurtemberg, Blois, Autriche, Mantoue, Boulogne, Berry, Auvergne, Valois, Hainaut, Bourgogne, Bourbon-rancien, Provence, Daneraarck, Flandres, Saxe, Brandebourg, Sleswig, Portugal, Milan et autres, représentants les différentes Maisons desquelles Charles III et ses ancêtres paternels et maternels étaient descendus ; trois cloches d'armes, tenant leurs trompettes renversées ; les poursuivants d'armes Vaudémont et Clermont ; M. du Châtelet, conseiller d'État et sénéchal de Lorraine, et M. de la Bastide, conseiller d'État et sénéchal de Barrois ; MM. de Mitiy et de Saint-Loup, conduisant le cheval de service du feu duc; M. de Cousance, écuyer en la petite écurie, et M. de Melay, menant le cheval de secours; MM. de Marcossey de Saint-Julien et de Stainville de Sorcy, écuyers en la petite écurie, guidant le cheval de bataille ; M. de Tantonville, conseiller d'État, et M. de Nubécourt, figurant les comtes de Vaudémont et de Blâmont , qui étaient obligés de présenter l'armet, les gantelets, l'écu, la lance et l'épée au duc de Lorraine, quand il allait combattre; M. de Beauvau; M. deValhey; M. d'Artigotty, conseiller d'État et gouverneur de Marsal; M. d'Haraucourt de Magnière, conseiller d'État et capitainegénéral de l'artillerie ; le comte Jean-Georges de Solms ; le comte Jean-Casimir de Linange et Réchicourt, et le comte Égon de Furstemberg, portant les éperons dorés, les gantelets, l'écu, la lance, l'épée, la cotte d'armes et le casque; trois cloches d'armes, tenant leurs trompettes renversée^ ; les hérauts d'armes Lorraine et Barrois ; M. d'Haraucourt d« Bayon, écuyer en la petite écurie, et M. de Malabarba, écuyer en la grande écurie, conduisant le cheval d'honneur, couvert d'un riche caparaçon, dont les quatre coins étaient soutenus par autant de valets de pied; Frédéric, rhingrave et comte de Salm, seigneur de Fénétrange et de Neuviller, portant « l'espée nuë de souvereineté »; M. de Bourbonne , grand-maître de l'hôtel, et M. de Madruccio, grand-chambellan, avec la grande clé dorée ; M. de Goumay,

chef du Conseil privé; le sieur Callot, dit Sicile, roi d'armes; M. des Thons, conseiller d'État et maréchal de Lorraine, et M. de Maillane, conseiller d'État et maréchal du Barrois; l'aumônier ordinaire, tenant le bénitier et le goupillon ; le premier-aumônier ; M. de Stainville, doyen de la Primatiale et grand-aumônier, chef des cérémonies spirituelles ; le prévôt de la collégiale Sainl^Georges, avec la chape et le bâton pastoral; les abbés crosses et non mitres de Rengéval, Jovilliers, Bonfav, Étival et Sainte-Marie-au-Bois, de l'ordre de Prémontré; de Freistrofif, Clairlieu, l'Isle-en-Barrois, Haute-Seille, Villers- Betnach et Saint-Benoît-en- Voivre , de l'ordre de Cîteaux; de Metloc, de l'ordre de saint Benoît; de Lunévilleet Chaumouzey, de l'ordre des Chanoines-réguliers de Saint-Augustin ; les abbés crosses et mitres de Longeville et Tholey, ordre de saint Benoit, et de Saint-Pierremont, ordre des Chanoines-réguliers de Saint- Augustin ; le primat de Nancy et le grand-prévôt de Saint-Dié; l'évoque de Tripoli, sufifragant de Strasbourg, et l'évêque de Toul, officiant, assisté de quatre archidiacres et de plusieurs chanoines. Immédiatement derrière le prélat s'avançait le corps caché sous le lit d'honneur, sur lequel on voyait l'effigie du prince. Cette lourde machine était portée par MM. de Tissières, de Gournay de Frôville, Fouquet de la Routte, fils de l'ancien gouverneur de Marsal, de Lutzelbourg, capitaine de Sarrebourg, de Neuheim, du Hautoy de Nubécourt, du Ménil de Maxey, et de Saintignon, bailli de Verdun, tous chambellans de Charles III. Les coins du drap d'or qui couvrait le lit étaient soulevés par Jean, rhingi'ave de Salm, par le seigneur de Ribaupierre, par le comte de Linange, et par Jean fils du rhingrave Frédéric. MM. de Lénoncourt, le baron de Créhange, de Beauvau, de Tavagny, de Lisseras et de Chambley, conseillers d'État et baillis de Saint-Mihiel, d'Allemagne, de Bassigny, de Vaudémont, de Châtel-sur-Moselle et d'Hattonchâtel, soutenaient au dessus du lit d'honneur un dais

magnifique ; MM. de Dommartia, du Chatelet, conseiller d'Etat, et d'Haraucourt d'Acraigne, conseiller d'État et gouverneur de Nancy, portaient le grand étendard, la cornette jaune et le c panon armoyé aux armes royales et ducales i> du prince défunt. Derrière le lit marchaient M. de Fresnel, capitaine des arquebusiers à cheval, et sur les côtés douze soldats de sa compagnie, vêtus de manteaux de deuil et tenant leurs hallebardes renversées. On voyait ensuite le duc Henri, ayant à sa droite le duc de Mantoue ; puis le comte de Vaudémont ; le prince Erric de Lorraine, évêque Verdun : le comte de Chaligny, et le marquis de Mouy. Ils avaient à leur droite le baron de Conrad de Bemelberg, ambassadeur du duc de Bavière ; le comte Jean-Gérard de Manderscheidt, doyen du chapitre de Cologne^ ambassadeur du duc de Clèves ; le colonel Rodolphe PfifiPéf , envoyé des cantons suisses catholiques, et Emmanuel de Lorraine comte de Sommerive. Ils étaient suivis par les princes de la Maison de Lorraine établis en France ; par les envoyés des princes, princesses et grands seigneurs ; par le baron d'Ancerville conduisant les gentilshommes de la chambre, maitres-d'hôtel, écuyers et gentilshommes des Maisons du duc et de la duchesse, et par M. de Verdelet, gentilhomme de la chambre du comte de Vaudémont, guidant les Maisons du comte et de son épouse. Les cent vingt archers composant la garde municipale de Nancy marchaient à la tète, à la queue et sur les flancs du cortège, qui ne comptait pas moins de trois mille personnes ; la garde suisse et les arquebusiers, en habits de deuil, formaient la haie depuis les pièces d'honneur jusqu^au delà du lit; MM. de Raigecourt et de Mitry, maîtres des cérémonies temporelles, accompagnaient le duc, prêts à recevoir ses commandements ; les quatre vergers à verges d'argent couronnées veillaient à ce que l'ordre du cortège ne fût pas troublé ; enfin, Claude de la Ruelle, maître des cérémonies, rapporte qu'il courait partout pour veiller à ce qu'il ne survint aucun embarras pendant la marche.

Apiis aYoir visité plnsieurs quatiers de la ville vieille, cette immoise procession pénétra dans la collégiale Saint-Georges (1). L'église était tendae de noir et au milien da transept s'élevait one chapelle ardente, trop « pompeose et artistement façonnée » poor que naos essayions de la décrire. Les vigiles chantées, le duc retourna dans son palais, et le cercueil resta déposé dans la collégiale. Le lendemain 18, le cortège se rendit de nouveau à Saint-Georges, où Ton venait de célébrer deux messes, auxquelles avaient officié le grand prévôt de Saint-Dié et Tévèque de Tripoli ; l'évéque de Toul en chanta une troisième en présence des princes, qui allèrent à Toffrande après Tévangile ; et aussitôt le P. Léonard Périn, dont nous avons déjà parlé, monta en chair et prononça Toraison funèbre de Charles UI. Vers deux heures, on transporta le corps dans Féglise des Cordeliers avec le même cérémonial que la veille. Cet édifice était décoré comme Saint-Georges, et au . milieu du chœur se dressait une chapelle ardente, qui était, ainsi que la précédente, Fouvrage de Jean-Baptiste de Stabili, ingénieur des fortifications. La duchesse de Lorraine et les princesses parurent alors dans une tribune, on Ton arrivait depuis le palais, et on chanta les vigiles des morts. Le soir, un des maîtres des cérémonies entra dans Féglise, fit enlever le lit d'honneur et l'effigie en cire, et plaça sur le cercueil trois poêles, Fun de toile, le second de velours noir, le troisième de drap d'or, et quatre oreillers de même étofife,sur lesquels on posa la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de FOrdre de Saint- Michel. Le 19 eut lieu Fenterrement, et comme ce dernier acte des funérailles paraissait devoir durer huit heures au moins, on commença dès cinq heures la premièi e messe, qui fut dite par le grand-prévôt de Saint-Dié. L'évéque de Tripoli célébra la seconde, après laquelle les princes lorrains entrèrent dans

(1) La première partie du cortège fut obligé de rester dehors*

l'église et reprirent les places qu'ils avaient occupées la veille. L'évêque de Toul officia à la troisième messe, « qui fut chantée « en musique par les chantres de la chapelle ducale, voix, cor- « netz, gros haultbois et sacboutes ; hormis à Télévation et aux « thurifications. . ., pendant quoy les musiciens de la chambre, ff voix, luths, guitarons et violes d'Espagne chantèrent et « sonnèrent ». Après l'évangile, on alla à l'offrande; les princes s'y étant présentés, on j porta les pièces de souveraineté et d'honneur^ c'est-à-dire la couronne, le sceptre, la main de justice, le collier de l'ordre de Saint-Michel, le bâton de grandmaître, l'épée de souveraineté, le panon, le grand étendard, la cornette jaune, les clés dorées, le casque, la cotte d'armes, l'épée dans le fourreau, la lance, l'écu, les gantelets, les éperons dorés, et les bannières que nous avons mentionnées en décrivant le cortège ; on y conduisit même les chevaux d'honneur , de bataille, de secours et de service. L'offrande terminée, le P, Léonard Périn monta de nouveau en chaire et prononça une seconde oraison funèbre, <ic pour non moins faconde et diserte « qne la. . . première ». Les évêques de Toul et de Tripoli, le primat de Nancy, le grand-prévôt de Saint-Dié et l'abbé de Tholey, tirent les absoutes ; aussitôt après, les maréchaux de Lorraine et Barrois, le chef du Conseil et le grand-chambellan enlevèrent de dessus le cercueil la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de l'ordre ; les quatres comtes qui avaient soutenu les coins du drap d'or étendu sur le lit d'honneur sou*levèrent les trois poêles dont le cercueil était couvert, et les huit chambellans qui l'avaient porté le descendirent dans un caveau pratiqué à gauche du maitre-autel, et le déposèrent sur des tréteaux en fer, près des restes de l'épouse de Charles III. Le roi d'armes offrit un bassin d'argent rempli de terre à l'évêque de Toul, qui en jeta une poignée, ainsi que de l'eau bénite sur le cercueil et se retira; les princes en firent autant, et lorsqu'ils furent à leur place, les hérauts et les poursuivants d'armes

tendirent sur rentrée da cayean un poêle de Telonrs noir croisé de satin blanc. Le roi d*armes se tint debont et appela succèssirement les seignears et gentilshommes qui gardaient les pièces ^honneur et de souveraineté. Le hérant Barrois allait prendre et conduisait chacun d*enx jnsqn*aa catean ; le poursuivant Vaudémont, les mains enveloppées d'un voile de taffetas noir, recevait les pièces des mains de ceux qui les lui présentaient, dressait les bannières près de Feutrée et passait les autres pièces au poursuivant Clermont, lequel les rangeait sur le cercueil. Pendant cette cérémonie, et à mesure que Ton apportait les bannières, le héraut Lorraine expliquait, à haute voix, ce que signifiait chacune, et faisait connaître la généalogie du défunt. Les quatre maires-d'hôtel, le roi, les hérauts, les poursuivants et les cloches d'armes déposèrent dans le caveau les uns leurs bâtons, les autres leurs cottes, et les derniers leurs trompettes ; et le roi d'armes s'écria : « Silence ! Silence ! Silence ! Le Trèsc Puissant et Sérénissime Prince Charles troisième du nom, par < la grâce de Dieu soixante-troisième Duc de Lorraine et tren- « tième Marchis, Duc de Calabre, Bar, Gueldres, Marquis de « Pont-à-Mousson, Comte de Provence, Yaudémont, Blâment, « Zutphen, etc., nostre débonnaire et Souverain Prince et « Maistre est mort. Le Duc Charles troisième du nom, nostre « débonnaire et Souverain Prince et Maistre est mort. Le Duc est c mort. Son corps est icy inhumé, et ses cérémonies spirituelles c et temporelles sont accomplies. Priez Dieu pour son âme. »

Le roi d'armes avait à peine achevé cette proclamation, que le rhingrave Frédéric, remplaçant son fils Philippe, grand-écuyer de Charles III, descendit dans le caveau, saisit l'épée de souveraineté, et s'étant placé dans le chœur, afin que chacun pût le voir, tira l'épée du fourreau où on l'avait remise, et la tenant élevée, dit : c Vive, vive, vive le Duc Henry second du nom, « nostre Souverain Seigneur! Vive, vive, vive le Duc Henry « second du nom, nostre Souverain Seigneur ! Vive, vive, vive

c le Duc Henry second du nom, nostre Souverain Seigneur ! » M. de Dommartin releva ensuite le grand étendard, l'arbora et fit la même proclamation que le Rhingrave. Le roi, les hérauts, les poursuivants et les cloches d'armes reprirent les uns leurs cottes, les autres leurs trompettes, et le roi d'armes cria: «Vive, « vive, vive le Trés-Hault, Très-Puissant et Sérénissime Prince, <ic Monseigneur Henry second du nom, par la grâce de Dieu « soixante-quatrième Duc de Lorraine et trente-unième Marchis, € Duc de Calabre, Bar, Gueldres, Marquis du Pont-à-Mousson, « Comte fde Provence, Vaudémont, Blâment, Zutphen, etc.! « Vive, vive, vive le Duc Henry second du nom, nostre Souverain « Seigneur ! Vive le Duc ! Vive le Duc ! Vive le Duc ! » Les trompettes sonnèrent trois fois ; les assistans rabattirent leurs capuchons sur leurs épaules et se coiffèrent du bonnet carré, et le cortège se mit en marche pour retourner dans le palais ; ce qui eut lieu aux cris de Vive le Duc ! Vive son Altesse ! poussés par l'immense multitude remplissant les rues voisines, et occupant les fenêtres et même les toits depuis lesquels on pouvait apercevoir le nouveau souverain.

Celui-ci voulut que le souvenir d'une cérémonie aussi magnifigue fût conservé dans une description ofQcielle, et par ses ordres Claude de la Ruelle, secrétaire des commandements, composa un ouvrage contenant la relation exacte de tout ce qui s'était passé (1). En même temps, et sous la direction du même secrétaire, on exécuta une collection de gravures représentant, avec la plus grande vérité et jusque dans leurs moindres détails,

(1) Discovrs des cérémonies, honnevrs et pompe funèbre faits à l'enterrement du Très-Hault , Très-Puissant et Sérénissime Prince Charles 5, du Nom, par la grâce de Dieu Bue de Calabre^ Lorraine, Bar, Gueldres, Marchis, etc., de glorieuse et perpétuelle mémoire ; Clairlieu, Jean Savine, 16<D9, petit in-8» de 202 feuillets, plus 10 feuillets non chiffréts et an titre gravé. Nous avons emprunté à ce livre non seulement la description des funérailles, mais encore ce que nous avons dit de la maladie et de la mort de Charles III.

les fanérailles dont nous venons de donner un aperçu. Les dessins furent faits par Jean la Hière, plus tard contrôleurgénéral des fortifications, et par La Ruelle, qui rédigea un texte explicatif en latin et en français ; mais on ne trouva pas en Lorraine de graveur assez habile pour reproduire leurs dessins, et on fut obligé de s'adresser à Frédéric Brenel, artiste strasbourgeois.

Le duc Henri fit imprimer les deux oraisons funèbres du P. Périn (1), et divers particuliers publièrent aussi des éloges d'un prince que les Lorrains ne cessaient de pleurer (2). Ce que nous avons dit dans les quatre chapitres consacrés à son règne nous dispense de répéter ici les louanges, d'ailleurs méritées, que lui accordent les auteurs de ces différents panégyriques. On a vu plus haut qu'il avait toujours été très-religieux, et nous

(1) Oraisons fvnèbres sur le trespas de fev Monseignevr Très-

hault. Très-illustre et Séréniss. Prince Charles III Duc de

Calabre, Lorraine, Bar, GueldreSy etc., et de fev Monseignevr son fils y Très 'illustre et Séréniss, Prince Charles Cardinal de Lorr. du tiltre de S. Agathe, Légat du S, Siège, Etcesque de Metz et de Strasbourg, Prononcées à Nancy en V Eglise Collégiale de S, Georges, et en la Conuentuelle des RR.Pères Cordeliers, les 18. 19. et 2i.iours de Juillet i^O*^. Pont-à-Mousson, Melchior Bernard, sans date, petit in-S^.

(2) V. Caroli III, Sereniss. Potentiss. Dvc. Lothar. March. Dvc, Calab. Barri, Gveld. etc. makapizmos, Sev. felicitatis et virtvpom egregio Principe dignarum coronœ, etc. (par Charles le Pois). Pont-à-Mousson, Jacob Gamich, 1609, petit in-4».

Derniers et mémorables propoz tenuz par S, A, Charles III à Messeigneurs les Princes ses en fans au lict de la mort. Le tout escrit par un Soldat de la Compagnie de Nancy, Nancy, Biaise André, 1608, petit iii-8«.

Luctus Juventutis academiœ Mussipontanœ in funere Sereniss, Caroli III, Calab, Lothar, Bari Ducis etc, Patrice et litterarum parentis, Pont-à-Mousson, Melchior Bernard, 1608, petit in-8*.

Chant royal et poème funèbre sur le trespas de très'?uiult et très-puissant Prince Charles III, Duc de Calabre, Lorraine, Bar, Gueldres, Par Gabriel Demongeot, Docteur en médecine. Nancy, Biaise André, 1608, petit in-S;

devons ajouter qu'il se faisait un devoir d'assister tous les jours à la sainte messe; il y manqua une seule fois pendant les douze dernières années de sa vie, et encore parce qu'il était dans un lieu où sévissait une maladie contagieuse, et qu'il ne pouvait entrer dans l'église sans s'exposer à un péril évident. Jamais il n'alla à la chasse les jours de dimanche ou de fête ; il les employait presque entièrement au service de Dieu et se rendait, de bonne heure, dans le couvent des Cordeliers, où « il conver- € soit fort familièrement avec les Religieux j» (J). Sa charité était très-grande et s'étendait jusqu'aux individus les plus obscurs. Si un manœuvre travaillant aux constructions ducales venait à faire une chute grave, si un soldat recevait une blessure, le prince se hâtait de leur envoyer un chirurgien et de fournir ce qui leur était nécessaire. Il augmenta la dotation des hôpitaux et paya des pensions à une foule de veuves, d'orphelins et de nobles qui étaient tombés dans la misère.

Sobre et réglé dans ses mœurs, il eut cependant la faiblesse d'entretenir une concubine pendant quelques mois, après la mort de la duchesse, et il eut de cette femme un fils qui vécut jusqu'en 1618.

Sa parole était sacrée, et quand il avait dit; « Foi de gentil- « homme », on pouvait être assuré qu*il ne changerait pas de résolution. Il savait maîtriser tellement son extérieur que les nouvelles les plus favorables^ comme les plus fâcheuses, ne le faisaient pas changer de contenance. Quand il apprit la perte de la ville de Stenay, il se contenta de frapper du doigt sur la lettre qui lui annonçait ce malheur, pour faire entendre qu'il allait chercher les moyens de se venger. Sa patience n'était pas moins remarquable que sa fermeté. Une nuit, il fut attaqué d'une colique néphrétique, qui lui causa les douleurs les plus

(1) V. le mémoire du chanoine anonyme, dans Calmât, Notice^ t. II, col. 41.

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cruelles ; mais comme le temps était affreux, il défendit que Ton appelât son médecin et attendit que le jour vint pour recevoir du soulagement. Son chirurgien lui ayant arraché une dent saine, au lieu de celle qui était cariée, le duc lui dit tranquillement : « Vous aviez donc prévu qu'elle se gâterait aussi ? » Il fut légèrement blessé à la chasse par son favori Louis de Beauvau, qui se jeta à ses pieds pour lui demander pardon. « Monsieur de Beauvau, levez-vous, dit Charles III, votre dou- « leur m'afflige plus que le danger que j'ai couru. » Le feu ayant pris, un jour, à un des bâtiments du palais par la faute d'un serviteur, le maréchal de Salm saisit le malheureux domestique et le frappa violemment; mais le duc s'écria: « Laissez cet « homme, il m'a rendu service ; demain j'aurais fait abattre ce « bâtiment qui me déplaisait » (1).

Naturellement ami de la magnificence, il modéra son goût pour les constructions, afin de ne pas demander trop souvent des aides extraordinaires, et les historiens s'accordent à dire qu'il condamnait le luxe, la bonne chère et la somptuosité des vêtements ; néanmoins, pour être juste, on doit avouer qu'il ne sut pas toujours vaincre des caprices très-coûteux, et, en 1587, dans un moment ou il allait avoir grand besoin d'argent, il remit à un aventurier, appelé Peter Efferhardt, cinquante mille francs barrois pour prix d'un animal que l'on avait décoré du nom de licorne (2). On a dit que le duc nourrissait habituellement trois

(1) V. Chevriep, Hist. de Lorr., p. 256 et 257.

(2) V. le compte du trésorier-général pour l'année 1587, (a).

(a) Dans le Journal de la Société d'archéologie lorraine, année 1853, p. 3S. M. Lepage transcrit les <^aittances données pour « l'achat et appréciation de la Licorne de S. A. » et il ajonte qae c'est une énigme dont il demande le mot. Cet animal était vraisemblablement le cétacé delà famille des sonffleurs, connu soos le nom de Nœrval. Ce qui le distingue des Marsouins c'est qu'il porte, à l'extrémité de la mâchoire supérieure, une dent en forme de corne, droite, sillonnée en spirale et souvent longue de trois mètres. La superstition avait auXVIe siècle attribué à cette dent, sous le nom de Licorne, une vertu mystérieuse contre les empoisonnements: on s'en servait en pharmacie et surtout pour le service de table du prince. Voir le curieux ouvrage intitulé les Hostelaim et Taverniers de Nancy par J. Renaold, p. 64 un volume ïn-B'* couronné. ~ Crépin>Leblond, Nancy, 187tJ.

(NOTS DM L*ÉDITEt7B.)

cents personnes, et Tauteur du Maxaptapiiç fait observer que la dépense de chaque jour montait seulement à six sous barrois par tête (1). Les comptes prouvent, en effet, que Ton vivait à la cour de Lorraine, d'une manière assez modeste, et que le duc voulait, par son exemple, engager nos pères à suivre les règlements somptuaires dont nous avons donné l'analyse (2).

On voyait figurer au nombre de ses pensionnaires beaucoup d'hommes de lettres et d'artistes, et le prince, qui était luimême instruit et parlait facilement plusieurs langues, se plaisait dans la compagnie des savants (3). Bien différent néanmoins ^e certains souverains qui ne comblent les littérateurs de bienfaits que pour en obtenir des éloges, le duc de Lorraine ne souffrit jamais les flatteurs ; il interdit ""ljl||r"C'°*"*" municipaux d'employer dans les harangues qu'il lui adressaient les expressions hyperboliques dont ils sont, en général, trop prodigues, et il ne voulut pas que l'on inscrivit son nom sur les monuments qu'il fît élever. Cet honneur lui était dû cependant, et les Lorrains le lui auraient accordé avec d'autant plus d'empressement qu'ils regardaient Charles III comme le père de la patrie (4).

(2) V. à cet égard des détails curieux dans Lionnois, HisU de Nancy, 1. 1, p. 78-81.

(3) Y.Vffymme de la philosophie de F. àQRoRBSiTà,commentépsiT Pantaléon Thévenin, de Commercy en Lorraine; épitre dedicatoire.

(4) V. Chevrier, Hist. de Lorr.y p. 226 et 255.

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