‹ Histoire de M. Guillaume, cocherChapitre 6 sur 23 · J HISTOIRE · texte numérisé non relu

J HISTOIRE

dis qu'il y venait tous les jours avec le tiers et le quart.

Pour toute conclusion du bacchanal, on rapporte du vin, et on fait boire l'homme et la femme pour les repatrier ensemble.

M. Bordereau dit son nom à M, Minutin et offre de lui faire plaisir à la Douane et ailleurs, quand il aura besoin de son coffre-fort :

« Ne prenez point d'ombrage de tout ceci, Monsieur Minutin, dit mon bourgeois; car, en vérité il n'y a pas de mal. J'ai vu avanthier Madame votre épouse, pour la première fois, par hasard, à la Comédie; nous avons parlé de l'Opéra-Comique, et elle m'a fait l'honneur d'en accepter une partie. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire agréer le souper que vous avez jeté par terre; mais il en faut commander un autre, car apparemment vous avez faim.

— Oh! point du tout. Monsieur, dit le notaire; mais c'est qu'en vérité, si on vient à savoir cela, je suis tout à fait perdu dans le corps.

— N'ayez pas peur, allez. Monsieur! dit M"^^ Dubois; je ferai en sorte que M"<= Tonton et sa camarade n'en parlent point. Je sais comment je m'y prendrai pour les faire

taire. A i cgara du milord, c'cbi un baragouineux qu'on ne croira pas, quand une femme comme moi parlera tout au contraire de lui. »

Le Milord et les deux tilles étaient déjà rentrésdans le cabinet, sans s'embarrasser du notaire, quand ils avaient vu que le grabuge s'apaisait ; M"<= Tonton, qui n'avait non plus de fiel qu'un pigeon, trouvait que le souper de quatre était excellent pour trois.

Le nouveau souper venu , on se m it à table ; et comme il n'y avait plus rien à dire en particulier, La Fleur et moi, on nous fit servir, et c'est là que s'est fait la conversation et l'accommodement que vous allez voir.

J'avais écrit cela, comme le reste, à ma manière; mais comme chacun parlait à son tour, cela faisait un embrouillamini de ditil, répondit-il, répliqua-t-il,ajouta-t-il, continua-t-il, de façon que Je n'y connaissais rien moi-même. Cela m'embarrassait beaucoup; mais mon écrivain du Charnier m'a donné une ouverture pour éviter l'embrouille: c'est de coucher sur le papier ce discours-là par demandes et par réponses, tout comme quand on vous parle à la Comédie; c'est ce que je vais faire; retenez bien seulement

qu'ils ne sont que trois qui parlent, parce que la chambrière, La Fleur et moi, nous écoutons sans souffler le mot.

Voilà comment cela a commencé par

M. BORDEREAU

En vérité, Monsieur Minutin, je suis charmé d'avoir fait la connaissance d'un homme comme vous; je me ferai toujours un vrai plaisir de vous obliger.

M. MINUTIN

Monsieur, vous me faites bien de l'honneur; j'accepte, de tout mon cœur, vos offres de service. Le temps est si dur, qu'on ne peut se soutenir sans le secours de ses amis; et surtout dans nos charges; c'est pourquoi nous voyons tant de mes confrères faire la culbute.

M. BORDEREAU

Cela est vrai, au moins, ce que vous dites, Monsieur Minutin; mais aussi on dit que vous le prenez sur un ton si haut...

M. MINUTIN

Gomment voulez-vous faire autrement ?

Ne faut-il pas soutenir noblesse? Savez-vous ce qui nous tue? C'est la dépense de nos femmes.

DE M. GLJLLALMh

MADAME MINUTIN

Mon petit nez, je ne dois pas être comprise dans le nombre.

M. MINUTIN

Tout comme une autre, Madame Minutin, tout comme une autre.

MADAME MINUTIN

Voudriez-vous que j'allasse comme une procureuse ?

M. BORDEREAU

Fi donc!

M. MINUTIN

Il faut aller selon son état; il semble que vous ne vous souveniez plus de ce que nous avons été.

M. BORDEREAU

Je serais bien aise de savoir cela, si cela ne vous faisait point de peine.

M. MINUTIN

Point du tout; je ne suis point de ces gens qui cachent ce qu'ils ont été, après avoir fait fortune.

M. BORDEREAU

Cela est bien glorieux pour vous. Pardi, contez-nous donc un peu votre histoire, Monsieur Minutin ; je parierais cent pistoles qu'elle nous ferait rire.

-v; HISTOIRE

M. MINUTIN

A la bonne .heure, je vais donc vous exposer...

MADAME MINUTIN

Non, non, laissez-moi exposer à Monsieur...

M. BORDEREAU

Oui, je crois que ce sera plus drôle de la part de Madame.

M. MINUTIN

Il faut donc la laisser jouir de ses privilèges, au désir de la coutume de Paris.

M. BORDEREAU

Je VOUS aime de cette humeur, M. Minutin... Je crois que nous ferons de bonnes affaires ensemble; car je suis quelquefois un croustilleux corps, tels que vous me voyez. Allons, à nos santés! Aussi bien c'est trop parler sans boire. Du vin comme de Teau! Commencez, Madame, s'il vous plaît; j'écoute de toutes mes oreilles.

MADAME MINUTIN

C'est au hasard que nous devons notre fortune. Avant mon mariage, je n'étais qu'une simple grisette, fille de boutique chez une marchande de modes, de la rue Saint- Honoré. J'ai, comme vous voyez, un visage

assez mettable ; c'était toute ma ressource. M. Minutin était alors chancelier de la basoche. Fille de boutique et clerc font volontiers connaissance. A la première vue de Monsieur, l'amour tit évanouir les espérances de fortune que j'avais fondées sur mes attraits. Tous deux libres, et n'ayant à rendre compte de nos actions à personne, nous nous crûmes en droit de disposer pleinement de nous. Je plantai là ma marchande ; il fit banqueroute à la basoche, et le Port-à-l'Anglais vit allumer le flambeau de notre hyménée.

M. BORDEREAU

C'était, ma foi, bien s'y prendre!

MADAME MINLTIN

Les agréments dont nous étions, pour ainsi dire, pétris l'un et l'autre, ne nous faisaient pas vivre plus à l'aise.

M. BORDEREAU

Cela se peut-il ?

M. MINUTIN

Rien n'est plus certain.

M. BORDEREAU

Si je vous avais connu dans ce temps-là, vous n'auriez pas été si en peine ; je vous aurais fait avoir une belle commission.

et VOUS seriez peut-être comme moi a présent. Je n'ai pourtant jamais été marié; mais c'est que je me suis poussé d'un autre côté.

M. MINUTIN

J'étais trop jaloux de ma femme pour en faire une ressource. J'eus recours aux expédients ; quelques-uns me réussirent, d'autres me manquèrent. Je me mis enfin solliciteur de procès. Un usurier se réfugia chez moi, avec ses larcins ; je les recueillis l'un et l'autre. On instruisait le procès du fugitif, quand une voisine babillarde le décela. La justice se transporta dans mon domicile, s'empara de l'homme, et me laissa les effets. L'accusé mourut en prison, et comme, à sa mort, il avait gardé le tacet, je me trouvai habile à succéder.

M. BORDEREAU

Ah ! ah ! il est bon là ; c'était un modèle de conduite pour les dépôts.

M. MINUTIN

Ma femme ayant toujours eu de l'ambition, pour la satisfaire, j'entrai dans le corps brillant des notaires de Paris.

M. BORDEREAU

Que cela est louable 1

DE ^f. GLILLAVME Sg

M. MINUTIN

Oui, mais elle me ruine par une dépense excessive. Considérez son vêtement ; est-ce celui d'une bourgeoise?

MADAME MINUTIN

Ah ! je demande réparation pour le corps.

M. BORDEREAU

Bon, on en a bien besoin ; est-ce qu'on ne sait pas qu'une notaresse n'est pas une bourgeoise ? D'où venez-vous donc, pour ne pas savoir cela, Monsieur Minutin?

MADAME MINUTIN

Il n'a jamais su tenir son rang.

M. BORDEREAU

Oh! notre ami, il ne faut pas se laisser manger la laine sur le dos. Quelque jour je vous conterai un différend que j'ai eu avec un de nos directeurs. Oh ! dame ! je lui fis bien voir, en plein bureau, que son encre n'était pas reluisante : il ne faut pas se jouer à moi ; quand une fois je m'y mets, je ne suis pas tendre.

M. MINUTIN

Ce n'est pas tout à fait l'air dont elle se met qui me fait de la peine ; c'est qu'elle voit un certain monde qui ne me plait pas.

M. BORDEREAU

Ah ! cela est tout différent.

MADAME MINUTIN

Eh ! mais, mais, Monsieur Minutin, vous n'y pensez pas; Je ne puis me renfermer ni dans ma famille ni dans la vôtre ; nous n'en connaissons pas. Je fraye avec les gens de ma volée. M'a-t-on jamais vue, par exemple, vous faire l'affront de me faufiler avec des procureuses, des avocates?

M. MINUTIN

Je sais que vous ne vous encanaillez pas ; Je ne me plains pas des gens que vous voyez : ce n'est que la façon de les voir.

Oh ! c'est autre chose.

MADAME MINUTIN

Qu'a donc de répréhensible ma manière d'agir ?

M. MINUTIN

Comptez-vous pour rien d'aller scandaleusement aux spectacles et aux promenades, avec des mousquetaires et des abbés?

M. BORDEREAU

Celui-là est un peu fort.

M. MINUTIN

Paraître en public, avec des gens de

Vous êtes un sot 1 (Page 3o.)

cette espèce, c'est vouloir se décrier à plaisir; et nous sommes solidaires en réputation.

M. BORDEREAU

Il a raison.

M. MINUTIN

Voyez-les au logis, Madame, voyez-les au logis!

Il y a encore quelque chose à dire à cela; mais cela viendra avec le temps. Avez-vous encore quelque chose sur l'estomac?

M. MINUTIN

Monsieur Bordereau, vous êtes mon ami?

M. BORDEREAU

Touchez là.

M. MINUTIN

Il faut donc vous ouvrir mon cœur. Je ne suis rien moins que jaloux; mais Je suis ruiné. J'en impose encore au public par un faste éblouissant; mais, dans peu, on me verra donner du nez en terre.

M. BORDEREAU

Eh bien! mon ami, nous vous soutiendrons.

M. MINUTIN

Je n'aurais pas tout-à-fait besoin du

secours de mes amis, si Madame Minutin voulait associer sa pratique à la mienne.

M. BORDEREAU

Ah! ah! est-ce qu'on passe aussi des actes par devant Madame?

MADAME MINUTIN

Que voulez-vous dire?

M. MINUTIN

Vous m'entendez : votre pension ne peut suffire pour vos plaisirs et vos habits ; il faut bien qu'il vous vienne de l'argent de quelqu'autre part.

MADAME MINUTIN

Mais je gagne beaucoup au jeu.

M. BORDEREAU

Cela se peut sans miracle.

M. MINUTIN

D'accord; mais quand la femme donne à jouer, il ne reste ordinairement au mari que les vieilles cartes et les cornets.

M. BORDEREAU

Ne parlons pas de cela.

M. MINUTIN

Tenez, Madame Minutin, je ne suis plus jeune ; et, à certain âge, on se défait de beaucoup de préjugés ; faisons bourse commune :

DF V. GUILLAUME

meUvjz ie pruduit de vos actes dans l'esquipot.

MADAME MINL'TIN

Mais, Monsieur Minutin...

Vous y perdriez, peut-être; il faut que l'étude du premier étage aille mieux que celle du rez-de-chaussée. On peut trouver une façon de vous accorder; rapportez en caisse le produit de deux études, et M. Minutin fera la dépense de la maison.

M. MINUTIN

Il n'est rien que je ne fasse pour soutenir l'honneur du corps. Y consentez-vous, ma femme?

MADAME MINUTIN

Soit!

M. MINUTIN

Ah ! que je vais bien morguer mes confrères !

M. BORDEREAU

N'allez pas garder minute de cet acte-là, au moins! Pour peu qu'une bourgeoise fût passable, elle aurait bien l'ambition de parvenir aux honneurs du tabellionnat. Au reste, Monsieur Minutin, mon ami, comptez toujours sur moi. Il faut qu'au pre-

mier Jour j'aille sans façon manger votre gigot.

M. MINUTIN

Nous ne vous ferons pas Taffront de vous faire manger avec les clercs. »

Quand tout fut arrangé de la manière que je viens de le dire, il était une heure après minuit, ce qui fit que M. Bordereau demanda la carte, qu'il paya tout de suite sans marchander. M™^ Dubois lui demanda si c'était lui ou ce monsieur qui payerait les débris des bouteilles, des verres et des assiettes cassées.

« Plaisante gueuserie, dit M. Bordereau, pour en aller étourdir la tète de cet honnête homme! Combien faut-il pour tout cela?

— En conscience, répondit M"^^ Dubois, cela vaudrait cinquante francs pour un autre; mais, comme c'est vous qui payez, je me contenterai de deux louis, et c'est le prix courant; vous concevez bien que je ne gagne rien là-dessus. »

M.Bordereauallongedeuxlouis; on monte dans l'équipage, et je ramène tout le monde, chacun chez eux.

Du-depuis, j'ai souvent mené M™<= Mi-

DE M. GULLAIME

nutin et M. Bordereau à sa petite maison au fauxbourg Saint -Antoine, où M. Minutin venait les trouver le soir, jusqu'à ce qu'un beau matin, mon bourgeois fit un trou à la lune, dont il a emporté à mon maître près d'un mois de louage de son remise, et ce qu'il me donnait pour boire.

Je crois que M. Minutin l'est allé trouver; car il a déménagé sa boutique, si tellement, qu'il n'y a laissé que des paperasses.

des

BONNES FORTUNES DE M. LE Chevalier de Brillantix

UN de mes amis, qui était cocher bourgeois, me proposa un jour d'entrer au service de M. le chevalier de Brillantin, pour mener sa diligence; et je donnais làdedans, parce que je ne savais pas ce qu'en vaut Faune. C'est la plus hchue condition qu'on puisse imaginer.

Je me souviendrai toujours qu'un matin, qu'il y avait tout plein de créanciers dans son antichambre, il donna des coups de bâton aux uns, des coups de pied dans le cul aux autres; de façon que, comme par

lîlSiUlKE LE M. ÔIILLAIME

son commandement, j'avais aidé à les mettre dehors, ils se mirent cinq ou six après moi, dans la rue, où ils m'équipèrent en enfant de bonne maison : cela fît qu'avec les coups de plat d'épée qu'il me donnait en particulier, je le laissai là; et puis, aftutte-toi. mène les chevaux qui voudra !

Dans les commencements que j'étais à son service, je ne savais pas encore le trantran de son allure; c'est pourquoi, une fois qu'il sortait de l'Opéra, et qu'il y avait bien du monde à la porte, il me dit tout haut :

« Chez la marquise !

— Quelle marquise? lui dis-je.

— Chez la mar.quise où j'ai diné, répondit-il.

— Ah! ce lui fis-je, dans la rue de la Huchette, je sais où c'est 1 »

Cette réponse fit rire tout ce qui était là; et si pourtant on ne savait pas que c'était une couturière. Ça n'importe; en descendant du carrosse, il me promit vingt coups de bâton, quand nous serions à la maison; je ne les ai pas comptés, mais si je l'avais laissé faire, du train qu'il y allait... la peste... mais ça m'apprit à vivre. Le lendemain, le valet de chambre et le laquais

5o HISTOIRE

me dirent son allure, et je n'y fus plus attrapé.

M. le chevalier avait trois ou quatre femelles, tant coiffeuses que couturières et autres, dont il faisait des marquises et des comtesses dans le monde. Leurs appartements étaient toujours au quatrième étage. Il n'y a pas de tapissier qui sache mieux meubler une chambre que lui, et à peu de frais. D'une tapisserie de l'histoire de Bergame, il vous en fait une haute-lisse, et de chaises de paille, des fauteuils de damas; les habits et les diamants ne lui coûtent pas plus: on peut dire que c'est un bel instrument que sa langue.

Du reste, il en fait accroire à tout le monde, et quelquefois il joue des jeux si drôles, qu'on ne peut pas s'empêcher de rire; vous allez voir.

Un soir qu'il soupait au faubourg Saint- Germain, avec plusieurs de ses amis, La Roche, son valet de chambre, va l'avertir, au milieu du souper, que je suis en bas avec son petit carrosse gris et ses chevaux de nuit. Aussitôt il dit tout bas, que toute la table l'entendit, à un de ces messieurs, qu'il va à un rendez-vous, et qu'ils n'ont qu'à toujours

se réjouir en Tattendant, parce qu'une petite heure fera son affaire.

Il monte en me disant :

« Au marais, à toutes jambes! »

Et je le mène à l'ordinaire, grand train: mais il me fait arrêter au bout de la rue, pour me dire d'aller, au pas, à la place aux Veaux. Quand nous v sommes arrivés, il descend pour regarder de quel côté venait le vent. Moi, je ne savais ce que cela voulait dire; comme il vit qu'il ne ventait pas, il se mit à taponner toute sa frisure, à se peigner avec ses doigts, en un mot, à s'ébouriffer tout au mieux ; après il se déboutonne, puis se reboutonne tout de travers; il déroule ses bas, chiffonne ses manchettes, ôte le bouton d'une, se met du rouge au bout du nez, arrache sa mouche du front, se marche sur les pieds; enfin, il se met comme en revenant du pillage.

Quand cette farce-là eut duré environ une demi-heure, il remonte et m'ordonne d'aller doucement jusqu'à cent pas de la maison où étaient ces messieurs, et d'entrer dans la cour à toute bride. Son laquais, La France, m'a dit qu'il était arrivé dans la chambre tout essoufflé, et qu'il avait dit à ses amis que ça

n'avait pas été sans bien de la peine, comme il y paraissait, qu'il était venu à bout de la petite duchesse.

Il a fait cent tours pareils, qu'on prenait pour argent comptant; mais il lui arriva, une fois, une vilaine catastrophe avec une vraie présidente de campagne; c'est la bonne fortune la plus relevée qu'il ait eue, si tant est qu'on veuille l'appeler bonne fortune, à cause de la façon dont cela tourna. Si elle avait bien fini, M. le chevalier n'aurait pas manqué de s'en vanter ; et puisqu'il faisait de ses couturières des duchesses, il aurait fait de M'"'= la présidente au moins une impératrice.

Après tout, c'était aussi belle catin que beau robin, car M"* la présidente lui ressemblait presque pour les façons. Elle avait été quelquefois à la cour, quand tout le monde y va voir Jouer les eaux à la Saint- Louis et à la procession des Cordons bleus. Avec ça que comme elle avait vu des duchesses de condition, et autres, à l'Opéra ou ailleurs, elle en avait pris les manières aisées.

Ils se faisaient donc accroire tous les deux que des vessies étaient des lanternes ; en sorte

que M'"*^ la présidente promit de venir souper, un soir, à la petite maison de M. le chevalier. Elle aurait bien voulu que c'eût été à la sienne, à elle-même, car elle était outillée de tout ce qu'il faut pour les rendezvous; mais elle Tavait prêtée à une de ses amies, qui faisait comme si elle avait été à elle.

M"»« la présidente arriva la première, comme cela sepratiqueaujourd'hui ; etquand M. le chevalier fût venu, ils se mettent à souper tète-à-téte, comme des fourbisseurs. Pour moi, après avoir bu deux coups d'une main et autant de l'autre, je vais chercher à roupiller un somme dans le jardin, à la belle étoile.

Il y avait près d'une heure que je tapais de l'œil au mieux, quand je m'entends réveiller par deux voix qui parlaient auprès de moi. On voyait clair comme dans un four; mais je reconnus bien la parole de M. le chevalier, qui assurait M*"^ la présidente, qu'il n'avait aimé personne comme elle.

« Chevalier, lui répondait-on, vous hasardez beaucoup; un homme aussi répandu que vous l'êtes, a dû ressentir de grandes passions.

— Il est vrai, reprenait mon maître, et je ne suis pas assez sot pour en disconvenir; mais je vous jure en honneur que je n'ai jamais été aussi vivement amoureux que je le suis à cette heure !

■ — Et voilà justement, dit la présidente, cette vivacité que j'appréhende; vous n'ignorez pas. Chevalier, que je suis veuve, et encore assez jeune pour appréhender de compromettre ma réputation.

— Je vous jure, reprenait mon maître, qu'elle ne court aucun risque avec moi, et que je saurai la ménager. Allons, ma reine, plus de résistance! Rendez-vous aux empressements du plus amoureux de tous les hommes! »

La conversation finit là pour un petit bout de temps; car, un moment après, M^^^ la présidente dit à moitié bas :

« Eh! mais, Chevalier, vousn'ypensez pas? Vous me prenez apparemment pour une grisette... Vous n'avez nulle considération... Otez-vous; cela est horrible... C'est malgré moi, je vous assure... Vous m'assommez... Vous aviez bien raison de dire que ma réputation ne courrait point des risques avec vous... Retournez d'où vous venez... Vous

êtes un insolent... On n'en use pas ainsi avec une femme «de ma qualité ! »

Je m'aperçus bien que la présidente s'était dépêtrée de M. le chevalier, car elle demanda son carrosse, et, malgré tout ce que pût faire mon maître, elle monta dedans, et le laissa là avec sa courte honte.

Cette atîaire-là lui fit bien de la peine; et comme il avait, outre cela, besoin d'argent, nous allâmes auprès d'Orléans, où il avait des lettres pour en ramasser. Il y avait dans le village une jeune fille fort Jolie, qui avait demeuré à Paris fort longtemps, avec sa marraine, qui l'avait prise en amitié auprès d'elle ; mais comme elle était venue à mourir, Javotte était retournée avec sa mère, pour rester dans le pays, ce qui ne lui plaisait guère.

La Roche, qui était au fait de la commission, tournevirait cette jeunesse, pour la faire tomber dans les filets de son maître; il lui avait fait accroire que, si elle voulait l'épouser en mariage, il demanderait son congé de valet de chambre, pour être concierge du château, ou pour aller vivre à Paris à louer des chambres garnies.

La fille, qui était futée, aimait mieux l'un

que Tautre, parce qu'à Paris on a une bien meilleure liberté que non pas à la campagne. Avec tout cela, elle voyait bien qu'il avait peut-être envie de l'attraper, ce qui faisait qu'elle ne croyait pas la moitié de ce qu'il lui disait. Je voyais bien la manigance de La Roche; j'avais envie de découvrir à Javotte la mèche du panneau où on voulait la faire tomber; mais j'avais peur aussi que, si cela venait à être su de M. le chevalier, je lui payerais tôt ou tard. J'étais donc bien embarrassé comment m'y prendre quand, un beau jour que j'étais dans le parc à faire je ne sais pas quoi, je vis passer la Javotte et La Roche, qui allait après elle; je les suis à pas de loup, jusqu'à un petit endroit où ils s'assirent sur l'herbe; je me cache derrière un buisson, d'où j'entends toute leur conversation, que voilà, comme je l'ai retenue, en propres termes, mot à mot.

La Roche lui disait :

« Pourquoi ne vouloir pas croire ce que je vous dis des bontés que mon maître a pour moi? Il ne me laissera jamais manquer de rien ; et il me disait encore hier que si j'avais le bonheur de vous épouser, il ne prétendait pas que je me retirasse de son service,

comme j'en avais formé le dessein. Le sien est que vous demeuriez ici, dans le château; votre logement est marqué : c'est dans Taile gauche, du côté du petit bois, parce qu'il trouve qu'il est nécessaire que je sois logé auprès de lui, et naturel que vous soyez avec moi. Cependant nous aurons une chambre séparée, afin de me trouver plus à portée de mon service, et pour ne pas interrompre votre repos, quand, par hasard, dans la nuit, il aura besoin de moi.

— Ces mesures-là, répondit Javotte, qui voyait bien ce qui en était, sont bien prises; je crois que qui les dérangerait vous ferait grand dépit.

— Ce ne serait, répliqua La Roche, que par rapport à M. le chevalier, qui mérite toutes sortes d'attentions ; si vous saviez jusqu'où s'étendent ses bontés pour moi, avec quelle amitié il m'assure qu'il veut travailler à ma fortune... Vous verrez, vous verrez de quel air il s'y prendra; je suis persuadé que vous en serez surprise.

— Point du tout, dit Javotte, je m'y attends, et que vous la méritez cette fortune, par toutes vos complaisances. Mais, dites-moi une chose : si je deviens votre épouse, ne

i8 HISTOIRE

faudra-t-il pas que Je fournisse aussi mon contingent de complaisance?

— Je crois vous entendre, répondit le valet de chambre en riant un peu ; celle qu'il pourrait exiger de vous ne doit vous causer aucune inquiétude par rapport à moi. Et quoique je vous aime chèrement, j'ai trop de bon sens pour donner dans Terreur commune. Non, non, je ne suis pas assez fat pour me mettre en tête que vous ne puissiez plaire qu'à moi. Un homme serait ridicule de vouloir que sa femme ne fût belle qu'à ses yeux.

— Ah ! je vous entends, répondit Javotte, vous seriez homme à vous prêter à certains petits desseins que M. le chevalier pourrait avoir sur ma personne.

— Ayez meilleure opinion de moi ! répliqua vitement La Roche. Cependant je crois qu'on peut, sans pécher contre l'exacte bienséance, ne pas s'arrêter à cent petitesses qui ne valent pas qu'on y pense, et sur lesquelles cependant le commun des maris se gendarme. Je m'explique : je nous suppose mariés; M. le chevalier vous a vue; il sait que vous êtes belle, et il le verra de plus près, quand nous serons unis. Je le connais

DE A/. GUILLAUME

pour un conteur de fleurettes, et c'est tout. Le bon seigneur n'en demande pas davantage : il vous cajolera sur votre beauté, sur vos agréments, que sais-je moi? sur mille choses, qui le plus souvent échappent à un mari. Eh bien! irai-je sottement me fâcher de ce qu'il est poli, galant, de ce qu'il vous trouve de son goût? Ce n'est pas ma faute. Je ne le lui ai pas dit, pas fait remarquer. Entre nous, n'aurais-je pas mauvaise grâce de faire le jaloux pour une bagatelle qu'il vous aura dite en passant, bagatelle qui, en effet, n'en est qu'une qui ne porte nul coup? Galanterie que vous dira le premier qui vous verra; car ce que je vous dis de lui, je le dis de tout le monde. Les hommes se sont fait une habitude de débiter la fleurette, et les femmes de s'en repaitre avidement. Pourquoi s'opposer au torrent, à un usage établi et, pour ainsi dire, généralement reçu? En vérité. Mademoiselle, ce serait être ridicule de gaieté de cœur! Si j'en suis cru, je serai le maître, sur cet article, dans mon ménage.

— C'est-à-dire, répondit Javotte, que vous comptez avoir toute l'autorité, et me faire partager le déshonneur.

— Le déshonneur! reprit La Roche, ex-

tio HISTOIRE

pression vague, que chacun interprète à sa manière, et que personne n'entend au juste, pour lui vouloir donner trop d'étendue. Je n'ai pas plus d'esprit qu'un autre; mais un gros bon sens m'enseigne à faire peu de cas d'une chose d'elle-même si chimérique, qu'étant réalisée elle ne produit aucun mal effectif. Cependant il y a des gens assez sots pour s'en formaliser, et pour publier les visions qu'enfantent d'autres visions; plus un homme fait voir clairement qu'il est un sot, moins il passe pour l'être. N'est-ce pas bien entendre ses intérêts? Quoi! parce qu'il a plu à quelques cerveaux creux de rendre les femmes dépositaires de ce qu'on appelle notre honneur, il faut crier au voleur, quand elles le laissent échapper ! On veut que j'aille publiquement demander raison d'un mal dont je ne me serais jamais plaint, si mon voisin, que la chose n'intéresse point du tout, ne s'avisait pas de s'en formaliser pour moi?

— Les maris de votre espèce, dit Javotte, devraient faire imprimer cette morale-là.

— Pensez-vous, répliqua La Roche, que les femmes eussent tort de contribuer aux frais de l'impression? Elles y ont autant et même plus d'intérêt que nous. Je vais vous

le prouver, ajouta-t-il, en retenant Javotte, qui voulait s'en aller, si vous voulez me prêter un moment d'attention. »

Et, sans attendre de réponse, il continua :

« Quand nous vous avons confié la garde de notre honneur, nous savions que vous le défendriez mal ; et, par un raffinement de sottise, oui, de sottise, c'est le terme convenable, nous avons mis en œuvre toutes les ruses dont on se servirait contre un ennemi dont on connaîtrait la vigilance et l'intrépidité. Nous savions bien que vous succomberiez même à de moindres efforts; mais nous avons voulu nous mettre dans le cas de vous faire les reproches que mérite votre impertinence. Nous faisons bien pis, à la honte de notre sexe plutôt que du vôtre. Quand nous vous avons vaincues, nous nous réjouissons de votre défaite, comme si nous n'y perdions pas plus que vous ; convenez donc, Mademoiselle

— En voilà assez, dit Javotte en s'en allant; je n'en veux pas entendre davantage ! »

La Roche voulait encore la retenir ; mais elle le rabroua de façon que je vis bien qu'il n'y avait rien à faire pour lui : c'est ce qui

me fit prendre la hardiesse de lui proposer de la prendre en mariage pour moi tout seul.

Je n'attendis pas plus tard que le soir même, où je la trouvai seule, et tout à la franquette je lui lâche ce que j'avais sur le cœur à son égard : elle ne me met ni dehors ni dedans, de façon que j'avais bonne espérance, d'autant plus qu'elle n'était pas à savoir que j'avais quelque chose devant moi à Paris, des profits que j'avais épargnés en menant l'équipage ; de sorte que ça faisait un petit magot bien joli pour une fille qui n'avait rien du tout.

Deux jours après, M"'= Javotte, de sa grâce, me dit qu'elle allait bientôt partir pour Paris avec sa mère, pour tâcher de trouver une bonne condition, et que, si je veux les aller trouver là, nous parlerons d'affaires.

Ce qui fut dit fut fait ; le lendemain de leur départ, je me mets à les suivre à beau pied sans lance, après avoir demandé à M. le chevalier de l'argent et mon congé ; il me donna l'un, tout sur le tas, et je cours encore après l'autre. Ça n'empêche pas que je ne rattrape mes gens à Montlhéry, d'où nous

arrivons à Paris, chez une blanchisseuse de ma connaissance, où M"'-'Javotte et sa mère furent bien reçues.

Comme on ne trouve pas des conditions, d'aucunes qu'il y a, dans le pas d'un cheval, Mamzelle Javotte et sa mère furent un bout de temps sur mes crochets, que mon saint frusquin s'en allait petit à petit, je proposai le mariage pour tout de bon; et comme la mère voyait bien que j'étais le fait de sa iille, ça fut bâti en quinze jours. La belle-mère s'en retourna au pays après la noce ; et, moi, je trouve la condition duquel je vais vous parler, et où notre femme entra par la suite.

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HISTOIRE DE MADAME ALLAI X ET DE M. l'abbé Evrard

CE fut tout bonnement et par un cas forfuit du hasard que j'entrai au service de cette dame. Comme elle passait un jour sur le Pont-Neuf, un fiacre accroche son équipage si tellement fort, que son cocher tombe à bas, sans pouvoir remonter. Comme j'étais là présent en personne, je m'offre à monter sur le siège, ce qu'elle accepte. Son cocher ne pouvant plus mener depuis sa chute, elle le fit son portier; et, moi, j'ai pris sa place.

C'était une bien brave dame, veuve sans enfants, de quarante-deux ans environ, qui avait été belle femme, et qui en avait encore de beaux restes.

Il y avait dans la maison M-Tabbé Evrard, qui conduisait tout. Il était gras comme un moine, et cependant il ne mangeait guère que des petits pieds; son visage était frais et vermeil comme une rose, à cause du bon vin de Bourgogne qu'il buvait pour fortitierson estomac contre le bréviaire ; il n'y avait jamais sur son habit, ni sur son chapeau de castor, la moindre petite ordure. Ah 1 c'était un homme bien propre.

Tout d'abord que je le vis. Je le pris en amitié, car il avait l'air d'un luron; mais j'ai bien trouvé à déchanter par la suite.

Quand on est nouveau venu dans une maison, on n'en sait pas le trantran; cela fit qu'un jour je payai du vin au portier, dont j'avais pris les chevaux, pour afin qu'il m'instruisedetous les tenantsetaboutissants.

Il me dit donc que M'"'^ Allain — c'était notre maîtresse — était la meilleure femme du monde, quand on ne la contrariait point; parce que M. l'abbé lui avait appris qu'il ne fallait pas qu'un domestique dise non, quand le maître dit oui; quand même le bourgeois aurait tort, parce que le valet est un impertinent quand il a plus de raison que son maître.

Pour ce qui est d'à-l'égard de M. Tabbé, qu'il était, comme je le voyais bien par mes yeux, un gros compère qui avait tant d'esprit, qu'il n'y avait que Madame qui pût entendre quelque chose à ses discours; il en faisait à toute la maison, en manière de prône ou de sermon, les dimanches et fêtes, plutôt que d'aller à la paroisse, parce que M. Evrard disait que les prêtres de là ne savaient pas la bonne religion comme il faut.

Que M™'^ Barbe, la gouvernante autrefois de M'"^ Allain, ne faisait presque plus rien dans la maison, à cause qu'elle était vieille, que de porter tous les matins un bouillon à M. Evrard, et de lui faire son chocolat, quand il était levé, et son café de Faprèsdîner; et que Madame ne voulait pas qu'elle fît œuvre de ses dix doigts que pour son service à lui.

Que M"« Douceur, la fille de chambre, faisait tout ce qu'il fallait aux environs de Madame, excepté de bassiner le lit de M', l'abbé, l'hiver, qu'il faisait froid, et de lui mettre ses moines à côté de ses jambes, et sa boule d'étain pleine d'eau chaude aux pieds, quand il était au lit.

DE .\r. GUILLAUME 67

Que M. Coulis, le cuisinier, avait ordre de faire tout de son mieux en fricassées, et surtout en soupes; parce que M. l'abbé disait, à chaque bout de champ, que le bon potage faisait le bon estomac.

Qu'il n'y avait pas pour le présent d'officier en confitures, à cause qu'on avait renvoyé le dernier, qui ne faisait pas son métier, comme M. Evrard le voulait, qui s'y connaissait mieux que lui. On en avait mandé un de Tours et un de Rouen, pour voir à qui ferait le mieux des deux.

Enfin finale, qu'il fallait que tout le monde obéît à M. l'abbé, qui n'en faisait qu'à sa tête, comme les bonnetiers, dans la maison où il était maître de tout, jusqu'à manier l'argent de la baronne, sans compte ni mesure.

Quand je fus bien instruit de tout cela, je m'arrange là-dessus, de façon que j'obéissais plutôt à Monsieur qu'à Madame.

Malgré tout cela, je manquai pourtant d'en sortir. Un jour que j'avais un peu viné, j'avais mené M. Evrard pour prendre l'air, dans les allées de Vincennes. En revenant, comme je voulais passer plus tôt qu'un autre à la porte Saint-Antoine, nous accro-

6 s HISTOIRE

chons tous les deux, pas bien fort pourtant, mais assez pour réveiller M. Tabbé, qui sommeillait dans le carrosse.

Il ne fut pas plus tôt arrivé à la maison, qu'il alla dire à Madame que j'étais un brutal qui ne savait pas mener, et qu'il fallait en prendre un plus doux.

Moi, qui ne savais rien de rien, je fus bien étonné, quand Madame me fait appeler, pour me signifier qu'il faut que je fasse mon paquet pour le lendemain, qu'elle prendra un autre cocher.

Je ne pus m'empêcher de demander la raison pourquoi. Et M. l'abbé me répond que c'est pour m'apprendre à ne pas accrocher, au risque de faire tuer le monde, à CAUse que je suis un ivrogne qui pue le vin d'une lieue.

J'étais fâché de sortir pour un si chétif sujet; mais, enfin, on ne reste pas chez le monde malgré eux. Le lendemain, comme je vas pour monter à l'appartement de M. l'abbé, et recevoir mon argent, voilà ma femme qui vient m'apporter du linge à rechanger, et je lui conte mon histoire dans la cour, que M. Evrard nous voyait par la fenêtre. M^^^ Guillaume se mit à pleurer de

DE M. Gi'ILLALMt:

me voir sur le pavé; moi, je la console de mon mieux, et je vas chez M. Evrard pour toucher mes noyaux.

Mon compte était tout prêt. Comme je mettais mon poussier dans ma poche, M. l'abbé me fait la grâce de me dire :

« Quelle est cette jeune femme à qui vous parliez dans la cour?

— Monsieur, vas-je lui répondre, c'est la mienne.

— Vous êtes donc marié? ce tit-il.

— Oui, Monsieur; vous n'êtes pas à le savoir, lui fis-je.

— Ohl cela change la thèse; il faut avoir de la commisération pour les gens qui ont de la famille. Combien avez-vous d'enfants?

— Celui ou celle qui va venir, lui répondis-je, sera le premier.

— C'est une raison de plus qui engage ma charité à demander grâce pour vous, dit-il; l'état dans lequel se trouve votre femme, et la misère où vous vous verriez, peut-être, bientôt plongé, étant sans condition, me font oublier vos sottises : allez, retournez à votre devoir ; j'obtiendrai votre pardon. Votre femme demeure-t-elle dans le quartier?

-yo HISTOIRE

— Tout au contraire, Monsieur, lui répondis-je; elle est vraiment bien loin.

— Mais, continua-t-il, elle doit être fatiguée de venir de si loin. Je crois qu'il y a, ici-dessus, une petite chambre où Ton pourrait la loger; elle sera plus à portée des secours que son état exige. La charité de M"!*^ Allain s'étend sur toutes sortes de sujets indistinctement; mais il est naturel que ses domestiques soient préférés : je vais lui demander le logement de votre femme ; faites toujours apporter ses petits meubles en attendant. »

Je demeurai si ébaubi, en voyant tant de bonté, que je restai comme une statue qui ne souffle pas, sans pouvoir le remercier. Dans le temps que je raconte tout cela à M '"«Guillaume, notre maîtresse nous fait venir tous les deux devant elle.

Après bien des questions, et des oui, et des non, à cause que M'"« Allain n'avait jamais voulu avoir de ménage chez elle, enfin, il fut arrêté que ma femme coucherait dans la petite chambre, au-dessus de M. l'abbé, et moi, dans la mienne, à l'ordinaire, dans l'écurie.

Il me parut à quelques paroles que dit

Mamzelle Douceur, qu'elle n'était pas bien contente de voir M'^*^ Guillaume dans la maison; mais comme on ne lui demandait pas son avis, c'était à elle à se taire. Cela n'empêcha pas notre femme de venir s'y installer quelques jours après; et ce qui tît encore plus de peine à la chambrière, c'est que M. l'abbé lit manger M'"'^ Guillaume à l'office; et, puis, quand elle fut près de son terme, on lui en portait dans sa chambre, à cause qu'elle pouvait se blesser en montant ou en descendant, de façon qu'elle était bien choyée.

J'étais si aise de voir toutes ces bonnes manières, que je me serais mis dans la glace pour Madame, et dans le feu pour M. l'abbé, qui prenaient tant de soins pour ma femme et de son fruit, qui fut une petite fille, qui vint un peu plus tôt que M"^^ Guillaume ne croyait; cela fit que M"'^ Allain ne lui donna qu'une petite layette de rien, au lieu d'une plus belle; mais M. l'abbé dit à M'""^ Allain qu'il n'y avait pas grand mal, parce que l'autre servirait pour le premier enfant qu'aurait notre femme.

Tout allait le mieux du monde dans la maison, où chacun était content, à l'excep-

tion de Mamzelle Douceur, qui me lâchait toujours quelques brocards en passant, sur Mme Guillaume et Tabbé. A la fin, pourtant, cela me mit martel en tête; de sorte que je me mis à les espionner pendant longtemps, sans rien voir de ce que disait Mamzelle Douceur, que je vis bien qu'elle n'était qu'une bavarde.

Un beau jour, elle crut avoir ville gagnée, en m'apportant une lettre d'amour de M. l'abbé, à ce qu'elle disait, et qu'elle avait vu tomber de la poche de ma femme; elle me la lut plus d'une fois, depuis un bout jusqu'à l'autre, sans y rien comprendre de ce qu'elle voulait qui fût dedans contre mon honneur; et vous allez voir qu'à la vérité jl n'y avait rien du tout de cela, car voilà que je vous la mets devant les yeux :

« Ma très chère Sœur,

« Je goûte enfin, avec une entière suavité, le fruit de la nouvelle vie dont j'ai eu le bonheur de vous enseigner la pratique; et vous êtes prête d'entrer dans la perfection dont je vous ai vanté les douceurs ineffables. Je m'aperçois aussi, avec plaisir, que vous

étendu auprès d'elle.

rPage 83.)

n'avez plus ces sécheresses, dont la privation ne vous causait, autrefois, que d'imparfaits embrasements du cœur ; sécheresses qui nous faisaient mutuellement désespérer de parvenir jamais à cet état de béatitude, qui fait la récompense de la vie unitive, dont nos plus grands et plus profonds docteurs nous font un si beau portrait; cependant, comme je crois ce que je sais, par ma propre expérience qu'il est bon quelquefois de s'éloigner des principes généraux, je ne saurais trop vous répéter que, pour faire cesser ces cruels combats, qui vous font ressentir encore les violentes secousses des tribulations intérieures, il faut un peu s'écarter du contemplatif, sans cependant le perdre de vue, pour donner quelque chose de plus à l'actif. Coopérez donc dorénavant avec moi, ma très-chère sœur, à la perfection de ces douces extases, dont votre tiédeur vous a privée jusqu'à présent, malgré les soins que je me suis donnés pour vous les faire goûter dans leur entière plénitude. >'

« Que trouvez-vous donc à cela? dis-je à Mamzelle Douceur, quand elle eut fini de lire. Il n'y a pas là-dedans un seul mot de

ce que vous voulez me faire accroire. C'est vraiment un bel et bon sermon, et vous voulez que je me plaigne de ce que M. l'abbé veut bien prôner notre femme? Non ferai, ma foi; au contraire, Je lui en aurai obligation, toute ma vie vivante !

— Ah! puisque vous le prenez si bien, répondit-elle, il faut vous en donner encore un paquet; vous m'avez l'air de le bien porter, pauvre Monsieur Guillaume! Que vous avez l'esprit bouché! Vous n'entendez donc pas ce que ces termes-là veulent dire pour votre honneur?

— Pour mon honneur? répondis-je. Vous avez donc la berlue à l'esprit? Allez, allez, Mamzelle Douceur, tant qu'on ne parlera que comme cela à ma femme, je n'ai pas peur de loger à l'enseigne de j'en tenons.

— Tant mieux pour votre femme et pour votre repos. Monsieur Guillaume! me ditelle. Mais si vous ne comprenez rien à ces mots-là, l'abbé les lui fera bien entendre. Le scélérat! Je ne sais à quoi il tient que je ne l'étrangle, cet indigne, après ce qu'il m'avait promis!... »

Et tout de suite elle s'en va en jetant quelques larmes qui ne laissèrent pas que

L>E M. GLILLALME

de me donner à penser que M. Tabbé lui avait promis plus de beurre que de pain.

J'ai eu cette idée-là dans la pensée, pendant plus de huit jours; mais une chose que j'aperçus au bout de ce temps-là me fit venir tout autre chose dans l'esprit, tant sur elle, que sur M'"^ Guillaume.

Un matin que j'étais dans mon grenier à Tavoine, pour la remuer, comme c'est la manière dans les cochers, pour empêcher qu'elle ne s'échauffe, je vis de dedans un coin où j'étais, par la fenêtre. M. Evrard, qui était en robe de chambre auprès du lit de Madame, et qui lui parlait de bien près à roreille, de façon que je ne voyais pas leurs mains, ni à l'un ni à l'autre; cela fit que je me doutai de quelque chose, avec autre chose d'une autre fois, qu'il raccommodait la jarretière de Madame, couchée sur la duchesse.

Cela me donna la curiosité de voir mieux; mais comment faire ? On pouvait me voir par la fenêtre. Je songe en moi-même que Madame m'avait ordonné d'aller, tous les matins, savoir si elle se servirait de ses chevaux. C'était une bonne invention pour me couler chez elle, comme je fis tout belle-

ment. Je ne rencontre âme qui vive jusqu'à la porte de la chambre, qui était entrebâillée, de façon que je ne voyais d'un œil, dans un miroir vis-à-vis, que la moitié de ce qui se passait sur le lit; mais, en récompense, j'entendais tout ce qui s'y parlait, et c'était M""= Allain qui, dans ce temps-là, disait à M. Evrard :

« A quoi, mon cher abbé, dois-je attribuer la froideur, pour ne pas dire l'indifférence, que vous me faites éprouver depuis quelque temps?

— Moi, froid! Moi, indifférent! répondil; je ne fus jamais plus épris, plus charmé et plus en état de répondre aux bontés dont vous m'accablez! »

Et il fallait que cela fut comme il le disait, car ils ne parlaient plus, ni l'un ni l'autre, que par des paroles entrelardées de soupirs et de ah! ah! où je comprenais rien; c'est pourquoi j'allais me retirer, quand Mamzelle Douceur arrive qui me demande ce que je veux.

« Savoir si Madame sortira ce matin, lui dis-je ; mais je n'ai pas osé entrer, parce que je crois qu'elle est avec M. l'abbé, en conversation sérieuse, qui ne regarde qu'eux d'eux.

DE M. (jLILLMME - j

— Passe encore pour elle, répondit en grognant la chambrière; mais, pour une autre, il me le payera, ou je ne suis pas hlle 1 Allez, Monsieur Guillaume, continua-t-elle; je vous ferai avertir si Madame a besoin de vous ; mais apprenez toujours de moi, en passant, qu'il ne faut pas toujours se fier aux petits collets. »

Je compris bien, par ces paroles, ce que Mamzelle Douceur voulait me faire entendre à son sujet, comme à celui de Madame.

Mais je ne pouvais pas me fourrer dans la caboche qu'un abbé était capable de ces sortes de choses-là envers la maîtresse et la servante; qu'il y avait assez d'une des deux pour un homme tout seul : et ce qui me passait encore, c'est que cette petite langue de serpent voulait me faire accroire, comme à un Claude, que M'n^ Guillaume avait part au gâteau ; d'autant plus que je savais bien encore, par moi-même, que ma femme n'était pas trop sur sa bouche de ce côté-là, et puis, d'ailleurs, que la lettre qu'il lui avait écrite ne parlait pas du tout comme ce qu'il disait à Madame.

Les jours allants et venants, comme dit l'autre, il arriva pourtant, à la fin, que

8o HISTOIRE

Mamzelle Douceur savait mieux que moi ce qui la regardait du côté de M. l'abbé, qui n'en agit pas bien avec elle dans cette occasion-là ; ce qui la fit aller aux oreilles de Madame, qui ne fit semblant de rien, pendant quelque temps, pour mieux jouer son jeu, comme vous verrez par après.

A regard de Mamzelle Douceur, elle disait, de son côté, qu'elle allait voir ses parents dans son pays; mais il y avait des gens de la maison qui savaient bien qu'elle allait être pigeon dans le colombier d'une sage-femme.

jv|me Guillaume prit sa place de chambrière auprès de notre maîtresse, qui la fit coucher tout auprès de sa chambre, à porte ouverte, à cause que, depuis un certain temps, elle s'imaginait de voir des esprits la nuit, dont elle avait peur; et c'était pour la rassurer, car elle ne s'en rapportait pas à M. l'abbé, qui disait qu'il n'y avait jamais eu de revenants que dans la tête des bonnes femmes. Je n'étais pas trop content de ce changement-là, qui m'empêchait d'aller voir ma femme, comme je faisais quelquefois, dans la petite chambre. Je fis enfin tant, par mon esprit, que bien souvent, la nuit,

DE M. GIILLAIME

j'allais la trouver dans son lit, par le petit escalier borgne ; et je décampais toujours près le grand matin, pour aller panser aussi mes chevaux.

Un jour pourtant, je ne sais comment cela se put faire, je m'étais endormi si fort, que je ne songeai pas à me lever, à l'ordinaire, au point du jour, que je voyais venir par la fenêtre, dont je ne tirais pas le rideau. Comme il avait fait bien chaud pendant toute la nuit, je m'étais mis à l'air sur le bord du lit, comme quand on sait bien que personne ne nous verra.

En me réveillant, j'entends du bruit dans la chambre de Madame, comme de quelqu'un qui marchait: aussitôt je vois par le pied du lit que c'est M^^^ Allain, rien qu'avec sa chemise, qui entre où je suis ; me voyant pris, comme un renard dans un blé, je m'avise de faire le dormeur, et je fais semblant de ronfler, sans remuer ni pied ni patte, tant que Madame fut sur sa chaise percée, qui était dans un coin de la chambre, tout vis-à-vis de moi. On sait bien qu'une femme veuve a été mariée, et qu'elle n'est pas apprentisse ; c'est ce qui me fit rester comme j'étais, sans changer de posture, ni

sans faire semblant de me réveiller, pour n'avoir pas la peine de lui faire des excuses. Après tout, m'aurait-ellefait un péché d'être couché avec ma femme?

Sitôt qu'elle fut partie, je m'en allai aussi à mon ouvrage, comme à l'ordinaire, et tout se passa, ce jour-là, à l'accoutumée.

La nuit d'après, en voulant aller voir M""^ Guillaume, je trouve la petite porte fermée. Ce qui me fît penser que c'était par ordre de Madame, qui ne voulait pas que je couche avec ma femme. Cela ne me fit pas trop de plaisir. Je frappe tout doucement à la porte ; mais notre femme ne m'ouvrait pas. Je pense qu'elle est dans son premier somme ; c'est pourquoi je m'en retourne avec si peu de poisson que j'ai pris.

Le lendemain, comme j'étais après mes chevaux à cinq heures du matin, je vois Madame à sa fenêtre, qui me fait signe de monter par le grand escalier. Elle ouvre toutes les portes elle-même, et parce que j'avais mes escarpins d'écurie, elle me les fait laisser dans l'antichambre, pour ne pas faire du bruit.

Je ne savais que penser de tout ce ma-

DE M. GUILLAUME s 3

nège, car elle n'avait qu'un petit cotillon tout court ; mais elle me dit :

« Si tu me promets de ne rien dire de ce que je vais te faire voir, tu auras tout lieu de te louer de moi. »

Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et elle me mena tout au travers de sa chambre, dans celle de ma femme, que je vis dans son lit, et Monsieur Tabbé étendu auprès d'elle, qui dormaient tous les deux.

Cette vision-là me surprit si fort, que quand je n'aurais pas promis à M">« Allain de ne rien dire de ce que je venais de voir, je n'aurais pas pu souffler le mot. Ma maîtresse m'entraîna jusques dans l'antichambre, dont elle ferma les portes sur nous, et puis elle me dit :

« Eh bien ! Guillaume, que penses-tu de ce que tu viens de voir?

— Ah ! Madame, lui répondis-je, je ne m'y serais pas attendu 1 Cela est bien vilain pour un homme de cet habit-là. Je n'oserai peutêtre pas lui toucher, à cause de son caractère ; mais pour ma femme, qui n'en a point, je vous la rosserai, qu'elle dira bien vite holà!

— Il n'en sera ni plus ni moins, mon

pauvre Guillaume, dit-elle ; et l'éclat que tu ferais, apprendrait à tout le monde ce qu'il est bon qu'il ignore pour ton honneur et celui de ma maison ; mais ne t'inquiète de rien, je sais les moyens de me venger, et tu verras, dès aujourd'hui, comment je m'y prendrai. Achève de panser tes chevaux, et sur les neuf heures tu iras dire au révérend père Simon que je le prie de venir dîner ici aujourd'hui.

— Et qu'est-ce que fera. Madame, lui dis-je, le père Simon à tout cela? Me remettra-t-il l'honneur sur la tête, à la place de ce que ce chien de M. l'abbé y a planté? A présent, voyez-vous, je ne me fierai ni à prêtre ni à moine.

— Tu feras bien, répondit Madame; je suis bien revenue des uns et des autres. Mais exécute toujours ce que je t'ordonne ; jeté donne ma parole, mon cher Guillaume, que dans peu nous serons débarrassés de ce coquin d'abbé ; tu auras le plaisir de me le voir mettre à la porte.

— Vous feriez bien d'y mettre aussi ma carogne de femme! lui répondis-je.

— Cela n'en serait peut-être pas plus mal, répliqua-t-elle ; mais prends patience, tout

DE .»/. GIILLAIME

ira bien. J'espère trouver moyen de te guérir bientôt du mal que je viens de te faire, en te découvrant la conduite de ta femme ; tu verras que ce sera un mal pour un bien. Attache-toi à moi, et je ferai ta fortune : je te tirerai de l'écurie pour te faire mon valet de chambre. Je ne serai pas la première femme qui se sera servie d'un grand brun comme toi. Ne dis rien de tout ceci à personne, et me laisse faire. »

Là-dessus elle me fait sortir, et rentre dans sa chambre.

On a bien raison de dire qu'il n'y a rien qui guérisse de tout mal, comme le bien : car la pensée seule de la fortune, que venait de me promettre M™^ Allain, me fit presque oublier ce que je venais de voir. Et puis, d'ailleurs, quand votre femme a été capable de faire de ces écarts-là, cela diminue tellement la bonne opinion que vous devez toujours avoir d'elle, quand ce ne serait que pour vous-même, qu'il paraît qu'on ne se soucie plus qu'elle s'écarte ou non de son devoir, parce qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'estime, quand elle ne le mérite plus; c'est qu'on est indifférent pour les choses dont on a raison de ne plus s'embarrasser.

Je me mis donc à prendre mon parti là-dessus, et cela fut bientôt fait, car j'y allais de bon cœur. Je n'avais plus d'envie que de voir ce qu'allait opérer le père Simon, quand il serait venu pour dîner, comme il l'avait promis quand je lui en avais parlé.

A son arrivée, M. l'abbé Evrard fit une moue longue d'une aune, car c'était sa bête. On se met à table, sans que Madame s'embarrasse de la mine de l'abbé, qui se mit à asticoter le moine pendant le dîner, et il lui répondait bravement sur toutes les choses qu'il mettait en avant pour disputer; d'autant plus que Madame était du côté du révérend, contre son ordinaire, ce qui fit que la moutarde monta au nez d'Evrard, qui jette sa serviette, et s'en va, comme un fou, bouder dans sa chambre.

Cela fit un esclandre, que tout le monde qui était là, nous ne savions qu'en penser; mais Madame prit tout d'abord la balle au bond :

« Guillaume, me dit-elle, allez dire à M. Evrard que, puisqu'il reconnaît si mal l'honneur que je lui fais en l'admettant à ma table, et qu'il y manque de respect aux gens

que Je considère, il me fera plaisir de n'y plus paraître dorénavant. »

Quand on m'aurait donné de l'argent, Madame ne m'aurait pas fait plus de plaisir que de me charger de cette commission, que je vas vous lui faire tout chaud.

« Ne t'aurait-elle pas aussi chargé, me répondit l'abbé, de me dire de sortir de chez elle?

— Non, lui repartis-je ; mais cela pourrait bien arriver sans miracle : quand on est chassé de la table, on ne met guère à l'être de la maison. »

Ces derniers mots que j'avais ajoutés de mon crû, et à cause de la bonne amitié que je lui portais, le mirent dans une colère qui me lit un grand plaisir : je crus qu'il m'allait battre, et je l'aurais bien voulu voir ; car je lui aurais rendu de bon cœur sur le dos le bois qu'il m'avait mis sur la tête.

Sur le soir, l'abbé envoya demander à Madame si elle voulait bien lui donner jusqu'au lendemain pour lui rendre compte de ce qu'il avait à elle ; et M™« Allain lui fit répondre qu'elle le voulait bien. De sorte que le jour d'après, il rendit son compte tant bien que mal; mais Madame était si aise de

8 s HISTOIRE

s'en voir dépêtrée, qu'elle ne prit pas garde à bien des petites choses, qui ne laissaient pourtant pas que d'être de conséquence.

Ses meubles furent bientôt emportés, car il n'en avait pas ; ceux de sa chambre appartenaient à la maison. A la fin il partit, et il n'y eut ni petit ni grand qui n'en fût bien aise, à l'exception de M"^'^ Guillaume, qui ne faisait pourtant semblant de rien, mais qui n'en pensait pas moins ; car la bonne béte fit un trou à la lune deux jours après, qu'elle m'emporta ce que J'avais de plus beau et de meilleur pour courir après son abbé. Il faut qu'ils soient allés bien loin, car Je n'en ai jamais eu ni vent ni voix du-depuis, et que Je m'en soucie comme de Colin Tampon.

M'^'= Allain me donna le double pour le moins de ce que ma femme m'avait emporté, ce qui fit que je fus encore plus tôt consolé. J'eus commission de lui chercher une femme de chambre et un cocher, et Je lui donnai tous les deux à ma poste.

Quoique je ne savais ni lire, ni écrire, ni chiffrer, Je pris les affaires en main pour gouverner le ménage, comme avait fait l'abbé ; en sorte que tout le monde m'appe-

DE M. GUILLALWÎE 8g

lait M. Guillaume, gros comme le bras, dans la maison.

Un matin qu'elle était dans son lit, et que je lui rendais compte de quelque chose, elle me va dire :

« Tu vois, Guillaume, que j'ai beaucoup de confiance en toi ; j'espère que tu ne me trahiras pas comme ce fripon d'Evrard.

— Oh ! pour cela non, Madame, ce lui fis-je, car il faudrait que je fusse un grand misérable! »

Et là-dessus je lui baise la main d'un bras qu'elle avait hors du lit.

« Comment donc, dit-elle, tu es galant?

— Oh ! Madame, répondis-je, je voudrais être aussi galant que vous êtes belle, afin de vous être autant agréable.

— Mais sais-tu bien, reprit-elle, que tu me fais une déclaration d'amour, et que je devrais m'en fâcher?

— Qu'est-ce que cela vous avancerait? disje à mon tour. Il n'en serait ni plus ni moins, et il vaut mieux que vous soyez bien aise que fâchée. Je sais bien qu'un homme de mon acabit n'est pas digne que vous correspondiez à son dire ; mais si vous aviez

go HISTOIRE

cette bonté-là, vous ne vous en repentiriez pas par la suite.

— Je le veux croire, répondit-elle; ou je serais fort trompée, ou tu es un honnête homme; mais ce n'est pas encore assez: il faut être discret.

— Oh ! n'ayez pas peur, allez. Madame ! lui dis-je ; je suis muet comme une carpe quand il le faut. »

Là-dessus elle se mit à -rêver, et moi à prendre la main, puis son bras; en sorte que je découvre la couverture, à l'endroit de son sein, qui était blanc comme de la neige. Je me hasarde à mettre un doigt dessus un, et puis toute une main, ensuite les deux sur les deux ; comme elle rêvait toujours, sans que cela la fit revenir en rien, je me hasardai de lui prendre un baiser. Oh ! c'est cela qui la fit revenir :

« Retire-toi, Guillaume ! dit-elle, en se mettant à son séant. Tu es trop hardi, ou je suis trop faible.

— Eh bien ! Madame, repartis-je, laissez faire à ma hardiesse et à votre faiblesse. Cela fera que nous aurons tous deux contentement.

— Non, répondit-elle; aussi bien j'en-

1>E M. GUIIXAVME

tends ma femme de chambre : retire-toi, et surtout songe que tu ne peux me plaire que par la discrétion. »

Et comme la femme de chambre venait véritablement, je dis à Madame, en me retirant, que sur ce pied-là je comptais que mon affaire était dans le sac.

Je ne lui avais parlé, et fait ce que je viens de dire, que parce que j'avais reconnu qu'elle avait de la bonne volonté pour moi, depuis un certain temps. Cela se déclara bien mieux le lendemain, que nous mîmes toutes nos flûtes d'accord, pour vivre, par la suite, d'une bonne amitié parfaite avec toutes sortes de circonstances, les meilleures et les plus agréables ; sans que qui que ce soit s'en soit jamais aperçu au point que c'était.

Cela a duré, de cette façon, pendant plus de près de dix ans, qu'elle m'a fait le bien dont je vis à présent à mon aise : après ce temps-là, cette bonne Dame mourut, en me laissant encore quelque chose par testament, de même qu'à ses autres domestiques.

Depuis sa mort, je suis à la campagne près de Paris, d'où j'ai appris du maître d'école à écrire et lire dans les livres, qui m'ont fait venir l'envie d'en faire un à mon tour.

comme je vois que tout le monde s'en mêle. Si ces quatre histoires-là ne déplaisent pas au public, elles ne déplairont pas à d'autres, à coup sûr: cela m'encouragera. Et qu'estce qui m'empêcherait, après cela, de tomber dans le bel esprit? De plus, que sait-on ce qui peut arriver dans le monde? Je ne suis pas plus gros qu'un autre ; et puis, d'ailleurs, la porte de l'Académie n'est-elle pas belle et grande? En tout cas, qu'est-ce qu'on peut me reprocher? Que j'écris comme un fiacre. Il y en a bien d'autres qui écrivent de même; et si pourtant ils ne l'ont jamais été?

Les éprem^es

d'amour

dans LES QUATRE ÉLÉMENTS

LES EPREUVES D'AMOUR

dans les quatre éléments Histoire Nouvelle

UNE dame, dont je tairai le nom, appelée Cécile, fort adonnée aux amusements de l'esprit, avait exigé d'un cavalier, qui la considérait beaucoup, une histoire de sa façon pour bouquet, en guise de discrétion qu'il avait perdue avec elle à certain jeu : dont voici comme il s'acquitta.

Eulalie était née pour éprouver les caprices les plus singuliers de la fortune et de l'amour; sa beauté était conforme à sa naissance, et c'est tout dire. Sa vie commença d'abord au

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bal de l'Opéra de Paris, où Madame sa mère se trouva dans la nécessité de la mettre au monde. Elle y fut reçue par une troupe de masques, par lesquels il s'en trouva une en sage-femme et l'autre en nourrice, qui facilitèrent beaucoup la naissance de la jeune Eulalie. D'un autre côté, le jeune Alexis naissait. C'était un cavalier qui devait être accompli, comme il le fit voir dans peu. C'était lui-même que le Ciel destinait pour causer et partager les aventures d'Eulalie ; car nous naissons toujours assortis à quelque autre: la question est de nous rencontrer.

Cependant la belle Eulalie entra en nourrice comme Alexis en sortait : leur étoile commença par les faire venir frère et sœur de lait; jugez de la sympathie que cela leur donna l'un pour l'autre. Aussi peut-on avancer que ce commencement leur procura, par la suite, l'occasion de se connaître, de s'attacher encore plus étroitement l'un à l'autre, et de remplir leur vocation. Je passerai, s'il vous plaît, en silence toutes les gentillesses d'une enfance si charmante, qui rempliraient un volume, afin d'aller en avant dans une histoire si intéressante. Passons donc tout d'un coup à l'adolescence de ces pauvres

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entants: ce que j'en dis de pauvres enfants n'est pas qu'ils ne tussent pas accommodés des biens de la fortune pour avoir de quoi, mais c'est par rapport aux révolutions de leurs cœurs. La fortune, qui semblait conduire leur roman par la main, fit encore plus pour eux, et les rendit voisins de quartier, en sorte qu'il n'y avait que la rue entre deux. Bientôt leurs parents, qui s'étaient plu à voir l'attachement réciproque de ces deux enfants, et qui s'en faisaient un jeu, en craignirent les suites. Une brouillerie survenue à propos entre eux fut le commencement des infortunes qui tourmentèrent la vie de nos amants. Les voilà donc séparés et réduits à ne plus se voir qu'à la dérobée à la messe et partout où ils se rencontraient, c'est-à-dire rarement aux promenades et jamais aux spectacles. Heureusement ils demeuraient vis-à-vis l'un de l'autre, et ils passaient une bonne moitié de la journée à leurs fenêtres, à s'envover mille regards et mille soupirs que les zéphyrs leur portaient et rapportaient sans cesse très fidèlement. Ce soulagement leur suffisait; l'amour se passe à peu quand on est jeune : mais leurs parents s'en aperçurent; on changea Eulalie d'ap-

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partement. Cette dernière séparation leur parut bien plus insupportable que la première. Ils auraient passé leur vie à se regarder à travers la rue, du moins ils le croyaient. A cet âge, on ne croit rien d'impossible. Il fallut s'aider et chercher des expédients pour éluder la rigueur de leurs tyrans. La fortune, qui ne faisait que semblant de les abandonner, les tira d'embarras.

Heureusement le feu prit chez Eulalie, mais avec tant de violence, que c'était un charme de voir comme en un instant la maison parut tout enflammée. L'occasion était trop belle pour qu'Alexis n'en profitât pas. Il ne perdit point de temps, et, sans craindre ni feu, ni flamme, il se jeta tout au travers de l'incendie, et fit si bien qu'il pénétra jusqu'à la couchette d'Eulalie, l'en tira le plus modestement qu'il put, la prit entre ses bras, et l'emporta si à propos chez lui, que le plancher d'Eulalie s'effondra le moment d'après, et la maison presque consumée tomba en ruine et s'écroula sur ellemême si parfaitement, que ce n'était plus qu'un monceau de décombrements, qui n'avait plus ni forme ni figure de maison. La confusion fut aussi grande que le dé-

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