‹ Histoire de madame du BarryChapitre 298 sur 304 · PIÈGE N° XVII · texte numérisé non relu

PIÈGE N° XVII

M. BILLARD DUMOUCEAU.

Je vais vous rapporter une petite aventure dont je crois que l’on pourroit faire une pièce pour le Théâtre anglois. L’acteur principal est très connu; mais il n’est pas nécessaire que je vous le désigne autrement que par Lettres initiales.

M. B* étoit à dîner à sa petite maison de campagne

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avec une nombreuse compagnie. Au dessert, un laquais lui vient annoncer une vieille dame qui vouloit absolument lui parler. « Dis que je n’y suis pas. — Mais, Monsieur, . Quoi ! elle a avec elle une fille charmante. Oui !

fais entrer. » Aussitôt le valet introduit une femme en deuil, suivie d’une jeune demoiselle modestement vêtue. Sa gorge étoit couverte d’un fichu de batiste assez mal joint: elle avait les yeux baissés, mais pour peu qu’elle les ouvrit, il en sortoit des éclairs qui frappoient M. B. La vieille dit: « Pardon, Messieurs, Mesdames; que la Compagnie ne se dérange point, mais c’est que c’est une affaire qui m’intéresse beaucoup et j’ai besoin de la protection de Monsieur. » Elle enfile le détail d’un procès où personne ne comprenoit rien, parce que tous les regards étaient fixés sur la jeune personne, et parla même raison, M. B. trouve la cause très juste. La vieille le pria de passer dans son cabinet pour lui parler en particulier. Quand ils y furent, la bonne lui dit: « Monsieur, mon procès n’est qu’une fable; mais la jeune personne que j’ai avec moi est une réalité. J’ai remarqué l’impression qu’elle a faite sur vous, si vous voulez lui faire un sort, vous pouvez disposer de mon élève. M. B. lui dit : Serezvous satisfaite de 4,000 francs de rente? C’en est assez, réplique la matrone ; demain, vous donnerez votre signature, après demain, nous vous demanderons à souper et vous serez le sultan favori. » Elle rentre dans la chambre où elle avoit laissé sa fille; elle lui déclare l’arrangement qu’elle avait fait avec M. A. La fille étoit sage, elle est fort surprise du discours que lui tient sa mère, car elle la croyait telle; elle lui fait un des reproches très vifs sur une pareille démarche : « Ma mère, lui dit-elle, vous m’avez toujours donné des principes honnêtes, ah! pourquoi avez-vous tout d’un coup changé de caractère ! le respect que j'avois pour vous était une sensation délicieuse! Ce que vous me dites est assurément une feinte pour m’éprouver ; vous ne voudriez pas me priver du

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bonheur que je sens à vous éprouver. La bonne ne savoit que répondre ; elle tranche net : « Apprenez que je ne suis pas votre mère: je vous ai achetée de celle qui vous a donné le jour. Vous savez que je n’ai rien épargné pour votre éducation : il est temps que je recueille le fruit de mes dépenses et des soins que j’ai pris de vous. Allez, Mademoiselle, allez vous coucher et disposez-vous à remplir mes volontés. » La pauvre enfant ne pût pas fermer l’œil de toute la nuit. « Quel affreux passage ! Quels sont donc mes parents?

Elle prend une résolution, se lève avant le jour, trompe ses surveillants et va se jeter aux pieds du lieutenant de police, en lui déclarant sa situation. Ce juge équitable la rassure : « Ma pauvre petite, ne faites semblant de rien, suivez votre prétendue mère chez M. B..., et soyez sûre qu’il ne vous arrivera rien de fâcheux ; je vous en donne ma parole. » Dans cette confiance, elle retourne chez la matrone* qui n’était pas encore levée et ne se doutait de rien. Elles vont ensemble au rendez-vous... On se met à table, la conversation s’anime... On voit entrer un exempt. « Monsieur, dit-il à M. B..., vous ne connaissez point cette dame et cette fille que vous avez à votre table. J’ai ordre de les arrêter. Je vais conduire madame à l’hôpital et mademoiselle dans le couvent qu’elle choisira... Mais avant

que je sorte d’ici, il faut que cette g . (montrant la vieille)

déclare a l’instant qu’elle est la véritable mère de la jeune personne qu’elle à voulu vous prostituer. » La vieille, étonnée, dit en balbutiant que la véritable mère était mademoiselle Frédéric. A ce mot, M. B... porte ses regards sur celte jeune enfant, en répétant: « Frédéric, Frédéric ! Je la vois; elle n’eût qu’un enfant, c’était une fille ; ah! c’est toi, c’est toi. Je te reconnais... » Il se précipita dans les bras de la jeune personne...

M. B... a gagné au change : au lieu d’une maîtresse, il trouve une fille tendre, sage et vertueuse, qui servira d’un exemple à sa famille,

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Cette histoire, empruntée littéralement aux Mémoires de Favart, qui n’en avait peut-être pas l’étrenne, a été reproduite dans les Anecdotes de Pidansat de Mayrobert, qui ne sont bien souvent, comme on le voit, que de vieux anas réchauffés.

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